‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 111 sur 123 · La gente cite non rien ron · texte numérisé non relu

La gente cite non rien ron

C'est pourquoi tu les vis sVloigner, Fâme en peine, Par le cri de Sodome eux-mêmes s'accusant. Leur rougeur vient en aide à ce brasier cuisant. Pour nous, notre péché fut comme hermaphrodite. Des instincts de la brute en écoutant la voix, Pour être demeurés sourds aux humaines lois, Vous avez entendu notre troupe contrite Répéter à sa honte, en s'éloignant déjà, Le nom de celle qui, sans pudeur, dérogea Jusqu'à la brute et fut à la brute semblable l8. En nos actes tu sais ce qu'il fut de coupable19. Si de chacun ici tu veux ouïr les noms, Je n'y suffirais pas, le temps nous ne l'avons 2*.

wo?,la gentqni ne va pas avec nous, sVst livrée de corps , si non d'âme, à ia Prostituée, comme César à Niromède ; et cette allusion historique a pour but évident d'égarer la pensée des profanes. Or, les profanes ont donné en plein dans le panneau.

18. S'il fallait prendre à la lettre les paroles de ecl Esprit, il ne serait pas cou pûlile de sodomie, mais bien de bestialité , et alors comment les commentateurs défini ront-ils le péclié hermaphrodite? On trouvera, dans les RML, p. 93 et 102, l'explication toute simple de l'hermaphrodilisme mystique, adopté parla Maçonnerie et par miuminisme. Rien de plus habilement artificieux, du reste, que la construction de la phrase dantesque , dont voici le sens réel :

Notre péché fut des deux sexe», en ce que nous admettons le dédoublement symbolique de l'âme et du corps, en même temps que l'union de la volonté et de l'intelligence, ou de Minerve et d'Hermès ; d'où suit que , parvenu» à certains grades , Tirms sommes à la fols homme et fmiime. Malgré nos engagements

avec les initiés du Temple, nous avons cédé à l'habitude et gardé la foi catholique. Nous n'avons donc pas suivi la loi humaine , non ser~ \ammo*umana legge ; car nous avons agi contrairement à la raison, qui est la loi de l'humanité. Nous sommes ainsi descendus au rang des brutes asservies à leurs appétits grossiers , et, comme Pasipbaé , nous nous sommes embestialisés , c'est-à-dire empêtrés dans l'échafaudage catholique, nelle imbestiate schegge.

19. Tu connais aussi bien que nous, Gibelins, nos actes et nos défaillances orthodoxes ; tu sais quel est en réalité notre crime à l'égard de la secte, sai nostri atti e di che fummo m.

20. Manière adroite de décliner une tùche impossible à accomplir sans dévoiler l'artifice. Tempo non è da dire et non saprei, en eussé-je le temps, je ne saurais dire les noms de ceux qui figurent dans les deux catégories , sans faire connhilre qu'elles se composent de Guelfes d'un côté, el de Gibelins de l'aiilre.

Mais je te complairai du moins pour moi : sur terre Sache qu'on m'appelait (iuidoGuinicelli, Et que me vaut déjà de me purger ici Avant ma dernière heure uû repentir sincère21. Lorsque Lycurgue allait de son fer la percer, Ce que firent deux fils en retrouvant leur mère Je le fis, mais comme eux sans pourtant m'élancer, Quand j'ouïs se nommer lui-môme ainsi mon père, Le maître de tous ceux en vers doux et flatteurs Qui le mieux aient chanté l'amour et ses douceurs"

21. Gulnicelli n'a garde de dire sur quoi portaient ses regrets, son ben dolersi, lorsqu'il passa de vie à trépas , mais ce n'était pas certainement sur son hermaphrodisme. Ce jurisconsulte bolonais, chaud partisan de Frédéric 11 et de son Ûls Manfrcd, était un de ces poètes qui leur recrutaient«dcs partisans en chantant l'amour sectaire.

Il est un des sept nommés par Crescembeni, comme les créateurs delà poésie italienne, à l'imitation de la provençale. Il mourut exilé en 1276. Nous voyons, dans une dos compositions qui restent de lui, qu'il se fait dire par Dieu : Dame, quelle est ta présomption? Donna , che presumùti? et dans une de ses Canzonl : « U me faudra me consumer comme on homme éperdu qui fond ainsi que la cire au feu....

Par vous , Amour incarné , mon cœur mourant de piété , Pielà , se consume en grande ardeur.... et il termine en disant : Io non so clie Satura dee compirc, je ne sais ce que la Nature (cette providence impériale) doit accomplir (bien entendu pour l'arracher à cette Piété qui le fait mourir). Voilà , à n'en pas douter, ce qui a suggéré a Dante* l'idée de le faire figurer parmi les hermaphrodites amoureux , comme

les appelle Speron Speroni, et de le . montrer au milieu des flammes.

Ajoutons que ce porte, qui fut le premier à baptiser sa dame lumière, avait donné à la sienne le nom de Lucia , et qu'il la dépeignait coiffée d'un capuce de diverses couleurs, variopinto , probablement rouge blanc et veid, daus le genre de celui de Béatrice. Comme Dante , ne faisant qu'un avec sa dame, Guinicelli élait hermaphrodite en ce qu'il ne faisait qu'un avec sa Lucie-

22. ttien ne parait d'abord plus étrange de la part de Dante que l'idée de comparer le jurisconsulte bolonais à H y psi py le, menacée de mort par le roi Lycurgue, et luimême aux deux fils de ceUe princesse réduite en esclavage, et cela au moment même où il le proclame son père ; mais on comprend qu'il a voulu par la continuer la figure à l'aide de laquelle il a fait de Guintcelli un être à la double nature, réunissant, pour lui, le double caractère mystique de père et de mère, comme ayant contribué par ses exemples n sa génération sectaire et a celle des fidèles d'Amour de la même école.

Qu'on veuille bien comparer sa reconnaissance , dans des circonstances analogues, avec le Guelfe lirunctto Latini.

Sans rien dire, longtemps pensif, sans rien entendre, J'allais portant sur lui mon regard triste et tendre ; Mais, par crainte du feu, je n'avançai pas plus". Quand de le voir mes yeux se furent bien repus, Je me déclarai prêt en tout à lui complaire. Ainsi que se fait croire une bouche sincère. Et lui : — Ce que j'entends en ce moment de toi Me laissera trop vive et trop durable trace Pour qu'en mon souvenir l'affaiblisse et l'efface Toute l'eau du Léthé. Mais quel motif, dis-moi, Peut me valoir, si tout est vrai dans ton langage, Ce filial amour empreint sur ton visage ?

Vos doux vers, répondis-je, oui, tant que durera Notre parler moderne, on les admirera 2\

O frère, reprit-il, celui que te révèle Mon doigt, tendu vers lui, sut mieux, je le prétends, Assouplir à son gré la langue maternelle ".

23. S'il ne manifeste pas plus explicitement sa joie de le revoir, c'est par crainte des flammes du bûcher, sans quoi il s'avancerait bien davantage ; mais du moins les paroles qu'il lui adressera ne seront pas empreintes d'ironie, comme son entretien avec messire Brunctto.

24. Tant que l'on fera usage de ce style dus ou car, inventé par les troubadours albigeois (toi/, p. 14 de* Hé tél.) , quanto durera l'uso modtrno, on reconnaîtra en vous un rit» maîtres de léoole italienne, et l'un des dignitaires de 10'rdre dont je fais moi-même partie. Dante lui déclare cela de ce ton qui fait croire ao triomphe du Henri de Luxembourg, Templier cl rui légitime des Romains : Con l'affermar, che fa credere A.L.T.R.VI. N'est-ce pas là un mot bien commode? — Dante ne dit pas tout, car il devrait ajouter que, comme lui, et avant lui, ce pre-

micr Guido avait changé le langage sectaire; écoutes les vers que lui adressait ce même Bonagiunta, que nous venons de voir, cli. xxiv, parmi les indiscret*, peccatori délia gola :

« Pour éclipser tous les autres troubadours, vous avez changé la première manière, l'ancienne forme des plaisants devis d'amour.... vous surpassez tout le monde en subtilité et en savoir , votre langage est si obscur qu'à peine est-il quelqu'un qui le comprenne. » Etonnez-vous, après cela , de la tendre vénération de Dante pour celui qui lui donna de si précieux exemples. Ceux qui seront curieux d'en juger n'ont qu'à se reporter à la fin du chant, note \ 25. Cher frère en religion, en voici un qui l'emporta sur moi par l'art avec lequel il mit en œuvre 1 cette langue provençale qui fut la mère de la notre , en ce sens que notre langage à double et triple sens,

Devant il désignait une ombre en même temps. De bion loin ver» d'amour et prose de romans", II a tout surpassé ". Laisse dire au vulgaire, Qui de Limoges croit le chantre son vainqueur ,§ ; Au son, bien plus qu'au sens, il donne sa faveur*', Et son opinion se forme d'ordinaire Sans que l'art le dirige ou la raison l'éclairé".

dérive de celui des Albigeois, de ceux qu'on appelait doctores trilingue*.

2G. Vers et romans en langue provençale, nel parlar materno, bien entendu , et pourtant pas un de ces derniers n'a survécu à la destruction systématique de cette littérature. D'où l'on a conclu, contrairement à l'opinion de Fauriel et à ce vers significatif, que les Provençaux n'avaient pas composé de romans , quand les premiers connus , ceux du Cycle du St-Graal, sont évidemment émanés d'eux, en opposition au Saint-Siège et a la glorification des Templiers. (Voy. la note, p. 394 des Rérél.) Mais c'est le destin de notre poète d'être toujours cité à contre sens. L'annotateur contemporain ne s'y est pas trompé :

Dice ck'egli aransô in rima e in prosa tutti gll altri di quella lixgpa, seconda il vero. Ott. C. Arn. Daniel avait donc écrit des romans en prose provençale. Nous Invitons M. Paulin Paris, qui cite ce vers pour appuyer la lliésc contraire, à reporter sur le sens qu'il comporte, son attention éclairée; car c'est surtout aux doctes de bonne foi que nous désirons ouvrir les yeux.

27. Dante et Pétrarque avaient sans doute leurs raisons pour faire si grand cas de cet Arnaud Daniel , surnommé par tes contemporains > le grand maître d'amour, quand" le moine de Montandon , Hugues de Saint-Césalre, Mlllot, Ste-Palaye,

Ginguené, Fauriel , Galvani et autres ne le trouvent remarquable que par son obscurité. {Voir la traduction d'une de ses compositions, p. 400 des Révél.) D'où provient une si grande divergence d'opinion entre les uns et les autres ? De ce que les deux grands poêles italiens comprenaient parfaitement ce qui était lettre morte pour la foule, cl connaissaient, aussi bien que Béatrice et Laure étaient connues d'eux , la dame en i'honneur de laquelle il composa tant de carasrismas, eu accusant son siècle , trop dépravé, de lui interdire l'espoir de la posséder; « ne fût-ce que dans ma vieillesse, » s'écrlait-il. Son mérite aux yeux de Dante était le même que celui de Guinicelii, sa subtilité et son obscurité.

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