‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 115 sur 123 · Littéralement : Et que la Nuit progrès · texte numérisé non relu

Littéralement : Et que la Nuit progrès

Ainsi nous étions là, tous trois, h cette place,

Eux tels que deux pasteurs, moi tel que chèvre lasse12.

Par la double paroi resserrés des deux bords, Les regards pouvaient peu se porter au dehors ; Mais ce peu me laissait voir l'éclat des étoiles , Plus vif que de coutume et libre de tous voiles ". Tandis qu'en méditant j'admirais leur clarté, Le sommeil me surprit, celui qui fait connaître Parfois l'événement avant qu'il ait à naître ".

A l'heure où du levant, dans toute sa beauté, Sur la montagne vint rayonner Cythérée , Toujours des feux d'Amour qui semble péuétrée îS , En songe je crus voir, par la prairie allant, Une dame à mes yeux s'offrir, qui, jeune et belle , Tout en cueillant des fleurs ", me disait en chantant :

Si quelqu'un s'en enquiert, c'est Lia qu'on m'appelle ;

22. Cette halte nocturne ries trois polies est comparée précisément au repos du troupeau et du berger en plein soleil ; ce qui pourrait étonner si Dante ne nous avait habitués à ces oppositions continuelles. Mais on remarquera que ces chèvres si indisciplinées, avant d'avoir reçu la pâture, s'apprivoisent tout à coup et se», mettent à réfléchir profondément lorsque la lumière brille de tout son éclat, sous la surveillance de leur pasteur qui les garde des loups que vous savez. Or les deux protecteurs de Dante en cette circonstance , où la Nuit catholique a remplacé le soleil de la raison, sont les deux langages mystérieux qu'il a personnifiés dans le Lombard Virgile et dans l'Albigeois Stace.

23. Dante a toujours présent à la pensée cl, malgré tous les obstacle? , malgré ces deux parois de pierre qui le tiennent en échec, il voit te ciel constellé du Temple, dont la con-

templation ne saurait être vaine pour lui et pour nous, qui sommes obligé de peser toutes ses paroles.

24. Le poète est très- clairvoyant dans ses songe», aussi rêve-t-il souvent.

25. L'astre sous l'influence duquel la scène doit se passer ne pouvait se lever qu'à l'Orient, comme ou le pense bien, et ne pouvait être que Vénus , par la raison même qu'en donne le poêle rêveur, a savoir que, pour lui et les siens, la troisième sphère est consacrée à la Rhétorique sectaire (roir le Conl'tfo, u, 14 ), et que, par suite, elle brûle toujours des feux de cet amour mystérieux dont les Templiers avaient rapporté la doctrine des régions du Levant. Mais c'est la Vénus céleste en opposition à la Vénus terrestre, a la prostituée.

2G. Fleurs de Rlv torique, assurément.

Mes mains vont à l'cntour, promptes à se mouvoir. De ces fleurs, pour me faire une fraîche couronne , Et je me pare ainsi pour me plaire au miroir. Rachel, ma jeune sœur, jamais ne l'abandonne Et reste devant lui siégeant matin et soir. Elle est, à contempler ses beaux yeux assidue, Gomme & me parer, moi , je mets tout mon savoir : A l'œuvre est mon bonheur, le sien est dans la vue'7.

Déjà pointaient au ciel ces premières splendeurs Dont est d'autant plus doux l'éclat aux voyageurs Qu'ils se voient, au retour, plus près de leur demeure "; De tous côtés fuyaient les ombres à cette heure, Avec elles mon somme. Alors, ouvrant les yeux, Je vis déjà levés et l'un et l'autre maître.

27. Tous les commentateurs vous diront que Lia figure ici la vie active et Rachel lu vie contemplative.

Fort bien ; mai» à quel propos en eat-ll question Ici? (/est qu'après l'épreuve du feu , in vie active cessait pour l'initié, qui entrait dans la vie contemplative; mais ce n'est pas là tout. Dans la vie active la vérité mixte suffisait, c'est-à-dire celle qu! se produit plus ou moins ornée et plus ou moins voilée sous les ornements de la Action et de l'allégorie; tandis qu'il Tant ta vérité pure et sans voile aucun à la vie contemplative. Or, au moment d'arriver à l'épisode capital du poème, à la grande scène centrale de sa comédie catholique, Dante a jugé nécessaire de prévenir ses lecteurs du caractère réel de ses personnages et de leur faire comprendre qu'ils allaient voir apparaître, sous le nom et les traits de Béatrice, substituée à Rachel, la vérité pure, colle de la doctrine-sectaire, parée et déguisée nous l'accoutrement orthodoxe, à l'aide des fleura fournie? par la vé-

rité mixte, autrement dit par la fiction, qui fera de Mathilde, substituée à Lia , la marraine du néophyte Dante. 11 suffit, pour te convaincre que telle a bien été l'Intention du poète, de se reporter n la ramone :

Pot ch'amor del tutlo mi Ita lasciato. et au sonnet : Due donne in eima delta mente mia ( p. 362-3G7 des Rérél.). Lia-Mal hlide rat la beauté extérieure, la forme, le déguisement , leggiadria, la prostituée du aonge précédent couvrant la Vérité, la Beautri Interne, rïrrv, la donna ouest a. Comme les deux filles de Laban on n'obtient la vérité mixte d'abord, puis la vérité pore qu'à force de labeur et de persévérance; enfin 11 fout, pour cela, panser par sept grades, correspondant aux sept années d'épreuves imposée» à Jacob, dont l'Échelle est précisément la figure des grades.

28. Nous retrouvons là les espérances si souvent déçues de l'exilé, se croyant toujours à la veille du triomphe de son parti et au moment du retour dans ses foyers.

chant xxvii. 548

Aujourd'hui, du doux fruit que d'un soin désireux Vont cherchant les mortels sur des rameaux nombreux, Tu pourras dans la joie à ton gré te repaître2*.

Virgile m'adressait la parole en ces mots. Et jamais , à coup sûr, en moi ne firent naître Un plaisir aussi vif les présents les- plus beaux. Plus haut à m'élever, plein de forces nouvelles Me poussait tant d'ardeur, un si puissant désir, Qu'à chacun de mes pas il me semblait sentir, Pour h&ter mon essor, qu'il me croissait des ailes ".

Alors qu'ayant gravi la montée en entier, Tous les degrés franchis , nous foulions le dernier, Virgile dirigea sur moi son œil de père Et dit : — Mon fils, après l'éternel feu d'Enfer, Le feu qui doit finir à tes yeux s'est offert51 ; Te voilà parvenu dans une autre atmosphère, Où rien n'apparaît plus distinct à mon regard. Ici je t'amenai par la science et l'art ; A ton gré, maintenant, prends Ion plaisir pour guide : Plus d'étroits défilés, plus de côte rapide. Vois là-bas le soleil , qui sur ton front reluit; Vois le gazon, les fleurs, les arbres magnifiques Que lar terre à l'entour d'elle-même produit ".

59. Tu vas pouvoir contempler grade le plus élevé , t» tu 'l grado

Béatrice, celle doctrine-vérité que superno.

les homme? poursuivent vainement 31. Lorsque l'édifice catholldans le dédale de la science aux que s'écroulera , pour être livré mille rameaux. Aussi Dante a-t-il eu au feu éternel, le feu symbolique fuir de se comparer, quelques vers des mystères, allumé temporaireplus haut, à un enfant dont trierai- ment pour les épreuves de l'iniliaphe un beau fruit, fanciul vintp al Mon, n'aura plus de raison d'élre, pome. nous les hommes devant être appe-

30. Pour atteindre nu sommet de Ii;s à voir la lumière, comme ci -

l'échelle des grades, al som délia toyens de la nouvelle Jérusalem.

sealina, comme a dit Arnaud Da- C'est pourquoi Dante distingue le feu

nicl. En effet, le poêle nous déclare temporaire, temporale, du feu éter-

qu'en mettant le pied dans le Pa- ncl.

radis terrestre , il est parvenu au 32. Os adieux de Virgile a son

Jusqu'à ce qu'aient paru, joyeux, ces yeux pudiques Qui, tout en pleurs, vers toi me firent se hftter", Tu peux te promener à ton choix ou rester. N'attends donc plus de moi ni parole ni signe, Et suis ton propre arbitre; il est droit, libre et sain; Ne pas faire à son gré serait erreur insigne; Je te couronne et mitre ainsi ton souverain l4.

disciple sont évidemment symbolique*. Au moment de le quitter, il lui déclare modestement que cette habileté sectaire, cette science païenne qu'il a déployée pour ramener jusque-IA, ne saurait plus suffire an point où ils sont parvenus, et où il n'a plus que des notions confuses des objets a traiter.

Kn effet, il serait peu convenable de revêtir le chantre d'Énée de la robe de docteur en théologie ; il l'invite à prendre son plaisir pour gnide , c'est-à-dire ce qui lui plaît uniquement, cette doctrine dont il attend le bonheur, sa Béatrice, en l'assurant qu'avec elle, et grâce à son langage, de plus en plus orthodoxe, tous les obstacles vont s'aplanir devant lui ; puis, pour l'encourager, il lui montre le soleil de la raison , aux rayons duquel vont naitre d'elles-mêmes , comme le gazon et les fleurs brillant û ses yeux, les images et les expressions les plus propres à faire illusion a dame Piété.

33. Ces yeux ou -ces enseignements, qui sont tour à tour lied dans leur essence, pour propager le gai savoir, et lacrimosi dans la forme, pour le dissimuler sous une orthodoxie frauduleuse; ces yeux*

qui n'auront garde de ne pas se conformer à la formule maçonnique : J'ai pleuré et y ai ri ; comme a fait Arnaud Daniel.

34. Non-seulement Virgile, en qualité de premier hiérophante, se démet de toute autorité sur son disciple, qui peut s'arrêter ou avancer à son gré, non revenir sur ses pas; mais encore il le fait, par l'imposition des mains, roi et pontife, ne relevant, pour sa conduite et sa croyance politique et religieuse, que de sa propre raison, de son libre arbitre, qu'il déclare droit et sain. Il l'alTranchit ainsi du joug de l'autorité, ou les mots restent sans valeur. « GeUe Idée, dit Mat ter, que les vrais initiés du christianisme sont faits rois et prêtres, est à la fois judaïque , persan ne , chrétienne et gnostique. » On la retrouve dans la Franc-maçonnerie comme dans les écrits des mystiques et dans l'Apocalypse. Saint Martin, le philosophe inconnu, nous affirme que « l'homme régénéré est le commissaire de Dieu sur la terre, et l'intermédiaire nnturel entre le Ciel et la terre ; » :i l'en croire, « il sera roi, grandprêtre, grand-jnsc et souverain législateur. • Foi/, p. 9? et 11)6 des Rérél.

CHANT XXVIIL

De la forêt divine , immense et verte tente, Qui tempère à mes yeux l'éclat du nouveau jour, Désireux de chercher au dedans, à l'entour, Je quittai la lisière et , sans plus longue attente , Je cheminai pensif, en marchant d'un pas lent Au milieu des parfums de partout s'exhalant. Un air doux, que jamais nul changement n'altère, Venait battre mon front comme brise légère ; Le feuillage tremblait par son souffle agité Et, sous le mol effort, s'inclinait du côté Où va du mont sacré tomber l'ombre première*. Ne ployaient pourtant pas tellement les rameaux Que dût s'en déranger tout un peuple d'oiseaux ; Ils n'en interrompaient même pas leur ramage , Mais accueillaient, joyeux, par leurs concerts touchants, La douce première heure, abrités sous l'ombrage, Dont le grave murmure accompagnait leurs chants *.

1. On comprend la signification ment sous la brise, qui vient de l'O-

aliégorique de cette forêt du paradis rient, bien entendu, et de se pencher

terrestre de la doctrine sectaire , avec quelque inquiétude du côté de

peuplée d'arbres de science dont le l'Occident, où se projeUe l'ombre

feuillage est caressé par le pur souf- catholique du Mont sacré, (le de l'esprit, que rien ne saurait 2. Il en eût été tout autrement si

altérer et qui rafraîchit le front du la brise eût soufflé do couchant; ces

poète, siège de sa pensée. Ce feull- oiseaux, chantres de l'Amour, que

lagc verdoyant ne laisse pourtant berce mollement le zéphyr oriental,

pas d'éprouver un léger frémisse- et qui mettent en œuvre tout leur

De rameaux on rameaux, tel celui qur s'élève Dans les pins de Cliiasst, quand l'arbitre des vents Laisse souffler Shiroc sur la déserte grève 3. Dans l'antique forêt je m'étais , pas à pas , Enfoncé tellement , que je ne pouvais pas Voir par où je venais d'y pénétrer naguère 4. Soudain m'intercepta la route une rivière, A gauche qui fuyait, de ses flots caressant, Sur ses rives, les fleurs et le gazon naissant. Les ondes ici-bas qui coulent les plus pures, A peine sembleraient exemptes de souillures Auprès de celle-là, qui, sous son pur cristal, A l'œil ne voile rien au fond de son canal. La teinte en est pourtant foncée et comme brune Sous l'ombrage éternel, où du soleil jamais Ne brillent les rayons, jamais ceux de la lune *.

art, ogni lor arte, pour célébrer la première heure, si chère aux Maçons, auraient bien vite fait trêve à leurs rimes, rime, n'oublions pas qu'il s'agit d'oiseaux , pour s'enfuir à tire d'ailes sous les raûales de la tempête. Yoy., au sujet des oiseaux qui craignent la froidure , la Canzone : lo ton arrivato alpunto délia ruota, p. 378 des Révél.

3. La forêt de Chiassi, dans le voisinage do Ravenne, étant sur terre pontificale, la basse, bordone, dont le feuillage avait la complaisance d'accompagner le chant des oiseaux de cet Eden gnostique, pourrait bien avoir quelque rapport avec le faux-bourdon du plain -chant dans les offices de l'Église.

4. La forêt de la science est Immense, et son antiquité remonte, au dire de certains docteurs, bien au 4elà de l'époque consignée dans les saintes Écritures; celui qui s'y enfonce pas à pas serait en peine, une

fols qu'il y est entré assez avant, de se rappeler comment sont arrivées a son esprit les premières notions qui lui ont permis d'y pénétrer aussi profondément.

5. Ce ruisseau limpide est le Léthé ou l'eau d'oubli, qu'on retrouve dans toutes les initiations, où elle figure le renoncement du néophyte à tout son passé, en dépouillant le vieil homme, pour commencer une vie nouvelle. Bruna, bruna, cette eau recouvre, cache le passé, réduit à rien, à néant, nulla nasconde, ou voile tout a fait messire Rien ou Néant; et l'ombrp sectaire s'étend sur elle de telle sorte, que les rayons du soleilraison, qu'elle a ses motifs pour tenir cachés, ne s'y laissent pas entrevoir, encore moins ceux de la lune ou de l'erreur, qu'elle repousse, raggiar non lascia sole ne luna.

Ainsi s'expliquent le plus naturellement du monde toutes ces images et ces expressions si bizarres.

S'arrêtèrent mes pieds devant l'obstacle; mais Passèrent mes regards charmés sur l'autre rive Où, frais et, variés ,<Jans leur splendeur native, Des arbres printaniers se déployaient partout •. Alors, comme un objet qui, frappant tout h coup, Dans la surprise absorbe aussitôt la pensée, M'apparut une dame, allant seule, empressée, Qui chantait, en cueillant les fleurs dont à Tentour 8a route se montrait sur ses pas nuancée 7.

Belle dame, lui dis-je, aux rayons de l'Amour Qui vas te réchauffant, si de ton doux visage J'en crois les traits, du cœur qui portent témoignage 8, Au bord de ce ruisseau qu'il te plaise venir, Pour que je puisse mieux , une fois plus voisine , Entendre tes accents au gré de mon désir. Du charme qui parait la jeune Proserpine , A sa mère, au printemps lorsqu'on vint la ravir, Des lieux qu'elle habitait tu me fais souvenir1.

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