‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 119 sur 123 · Surgite, moriui, venite ad judicium · texte numérisé non relu

Surgite, moriui, venite ad judicium

8. « J'entendis comme la voix d'une nombreuse troupe dans le ciel, et qui disait : Alléluia! salut, gloire et puissance à notre Dieu; parce que ses jugements sont véritables et justes, qu'il a condamné la grande Prostituée, qui a corrompu la terre par sa prostitution, et qu'il a vengé le sang de ses serviteurs, qu'elle répandit de ses mains. Et ils dirent encore Alléluia (Apoc, x\\, I, 2, 3). Aussi est-ce l'auteur de YApocatypwlui-mérac,c'est saint Jean,

qui s'écrie : Veni, sponsa. C'est le grande recchio, il quale era Vultimo dietro al triunfanle carro (Oit. C).

Celui-là , du moins , au milieu de tout son verbiage pédantesque,donnc parfois à entendre qu'il comprenait le poète qu'il commentait et dont il avait reçu oralement plus d'une confidence.

9. Lorsqu'ap paraîtra le juge suprême, l'Empereur universel, et qu'il aura proclamé son ban souverain , novissimo bando , tout l'étalmajor sectaire, ses anges, ses missi dominici, se lèvera dans la joie, comme les élus au signal de la trompette céleste, et se manifestera dans tout l'éclat de la vie nouvelle. Et pour que l'on comprenne bien que ce juge suprême réunit les deux caractères pontifical et Impérial, celle qui le personnifie, sous figure féminine, est saluée, en qualité de sauveur et de rédempteur, par les mêmes paroles que saint Matthieu met dans la bouche dos Juifs pour célébrer l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem (iv, 8); puis, en qualité d'Empereur,-par les ver§ de Virgile en l'honneur de l'héritier présomptif d'Auguste.

L'azur d'un ciel serein s'étendait d'autre part, Puis, sous un voile, enfin, le soleil apparaître , Mollement tempéré de légères vapeurs, Qui permettaient à l'œil d'affronter ses splendeurs1*. De même, alors, parmi le nuage de fleurs Dans l'air qui s'élevait de ces mains angéliques, Et retombait en pluie au milieu des cantiques, Une dame, le front d'un voile blanc couvert, D'olivier couronnée et, sous un manteau vert, D'une robe couleur de flamme revêtue, Imposante, s'offrit tout à coup à ma vue ■'.

10. Ce n'était qu'en la voilant p!us ou moins, à l'aide de l'allégorie et «les lieu i s de rhétorique qu'il lui était possible d'offrir aux regards sa déesse Raison, ce soleil éblouissant qui lui faisait tout voir en rose du côté de l'Orient. Cette nuvola est destinée à rappeler la nuvolctta de la V N., et le Deh nuvoletta de la ballade. Voy. l'Oit. G, note 22, où il est dit artificieusement ch' elli sia relato.

\ I . Dans l'Apocalypse, le juge , semblable au Fils de l'Homme , au Christ, est vêtu d'une longue robe , restilus podere (1, 12). Dante, qui a d'ailleurs suivi saint Jean à la lettre dans la description de son cortège, est parti de là pour en faire une femme, afin de déguiser d'autant le rôle tout masculin qu'il entendait lui assigner, certain d'ailleurs de se faire comprendre dans une secte où les hommes se transformaient en femmes aussi facilement qu'on y mourait pour y renaître à une vie nouvelle. Le costume tricolore , blanc, vert et rouge, qu'il a affecté de donner à sa dame-Christ, comparable à la Trinité : « Attendu qu'elle est un neuf, autrement dit un miracle, » (roy. la Vie nouvelle, et p. 55 des Révél. , et Enfer, XI,

note 27) reproduit celui des trois vertus théologales , et les trois couleurs sous lesquelles il nous montrera la Trinité à la lin du Paradis ; celles-là même que la jeune Italie arbore sur son drapeau. Dante c-t parvenu à réaliser dans cette faslas magorie le programme tracé assez obscurément dans le traité de la Monarchie, au sujet des deux Béatitudes; l'une en cette vie, per terrestrum Paradisum figurata, que l'on acquiert par l'enseignement philosophique, sous la direction de l'Empereur; l'autre, en la vie éternelle, dans le Paradis céleste, en suivant la direction pontificale ; et il est arrivé ici à expliquer comment 11 entendait ces mots, consignés à la fin du livre : Patet quod Papa et Imperatou, in quantum homines, habent redici ad «num. Nous voyons en effet Béatrice réunissant ici tous les attributs de la double puissance, tant spirituelle que temporelle. Elle devient son maître et son guide, dans le Paradis terrestre d'abord, puis dans le Paradis céleste, en la double qualité de Pontife et d'Empereur ne formant plus qu'un, et cela en opposition à Clément et a Philippe. Ce qui nous fait comprendre que son idéal de souveraineté devait être un et réunir les deux

Mon esprit, qui déjà, depuis de bien longs jours, N'avait plus tressailli de crainte en sa présence, Sans même que mes yeux lui prêtassent secours, De l'ancien Amour reconnut la puissance, L'invincible ascendant, à ce charme secret Toujours émané d'elle et qui me pénétrait". Sitôt qu'à son aspect j'éprouvai l'influence Dont naguère je fus tout entier dominé, Lorsque j'étais à peine au sortir de l'enfance", Vers ma gauche, soudain, craintif, je me tournai, Comme le jeune enfant recourant à sa mère, Si quelque effroi lui vient ou quelque peine amère. J'allais dire à Virgile : — Il ne me reste, ami, Une goutte de sang en moi qui n'ait frémi, De mon antique feu je reconnais les signes14.

pouvoirs destinés à procurer aux hommes le bonheur dans cette vie et dans l'autre. C'est l'idéal réalisé d'abord en Asie , à savoir chez les Turcs et chez les Russes; puis, en Kurope , dans la constitution de l'église anglicane.

12. C'est l'esprit de Dante qui s'émeut, non son cœur, à l'apparition de Béatrice, et, en eiïet, il l'appelle constamment , dans ses poésies lyriques, la dame de son esprit, donna délia mente. Aussi n'a-t-il pas besoin du secours de ses yeux pour reconnaître cette création toute spirituelle , dont 11 proclame la vertu occulte, occulta virtù, comme dérivant de l'ancien amour, de l'ancienne tradition gnostique manichéenne, d'antico amor.

13. Lorsque j'avais à peine neuf ans, l'âge parfait du Mac. on. Yoy.

dans la Vie nouvelle à quel point ce nombre neuf était ami de Béatrice, âgée elle-même de neuf ans , lorsqu'il s'éprit d'elle ; qu'il ne revit que

neuf ans après , quoiqu'ils habitassent la même ville, et qui mourut le neuvième jour du neuvième mois de l'année dans laquelle le nombre neuf s'accomplit pour la neuvième fols dans ce siècle. P. 33 , 54 et 55 des Révél. Voy. aussi la note dernière du chant xi de l'Enfer.

M. Voy. dans la Vie nouvelle les caractères mystiques de cet amour dont la plus haute ambition se borne à voir l'objet de son culte, à en obtenir le salut ; le tout avec accompagnement de frissons, de terreurs, devisions et de songes plus ou moins significatifs. Dans l'apparence extérieure de Béatrice et dans tout son cortège, Dante ne pouvait méconnaître les signes de cette religion orthodoxe qu'il avait aimée anciennement et pour laquelle il avait combattu sous le drapeau des Guelfes.

Aussi le premier sentiment qu'il éprouva est-il relui de la crainte, à raison des signes extérieurs de Yantica fxamma.

Mais Virgile déjà m'avait abandonné,

Ce père affectueux , aux paroles si dignes,

V qui, pour mon salut, je m'étais tout donné ".

Tout ce que perdit Eve en ces lieux pleins de charmes

N'empêcha pas mes yeux de se remplir de larmes ".

Si Virgile est parti, Dante, il n'est pas encor Temps pour toi de pleurer, aux larmes fais donc trêve, Tes pleurs doivent couler pour un tout autre glaive ,7.

Ainsi qu'un amiral, de bâbord & tribord, Pour donner aux marins un nouveau zèle à l'œuvre, Des autres bâtiments surveille la manœuvre; Telle , à gauche du char, en me tournant d'abord A mon nom, quïl m'est bien ici force d'inscrire, Je vis la noble dame à l'invincible empire, Qui nr apparut parmi les fleurs, les chants des cieux.

15. L'initie païen, le monarchique Virgile, dont le langage symbolique a été jusque-là sa sauvegarde, doit disparaître de la scène en présence de Béatrice, dont les discours, inspirés en apparence par la plus pure orthodoxie, éloigneront de lui tout péril. Celle qu'il appelle la dame du Salut, donna délia salule, succède donc à celui qu'il appelait son «auteur, à qui il s'était livré pour son salut, lui-même nous le déclare, a cui per mia salute diemi. Quant à sa frayeur, ce n'est pas Béatrice qui la cause, mais bien ceux dont le regard investigateur pourrait la reconnaître sous son costume d'emprunt, au milieu de la pompe catholique dont ii la montre environnée.

16. Et s'il fallait entendre par Vantica madré non pas Eve, comme il nous a fallu traduire ces mots, mais bien la vieille Église orthodoxe, et entendre, quoique j'eussç-perdu, mis a l'écart , l'antique foi romaine, je ne m'en mis pas moins à pleurer,

c'est-à-dire à papiser de plus belle ?

Or, telle a été évidemment lïntrn- Uon du poète. Il sait bien dire Eve, lorsqu'il le veut, et distinguer entre Borne et Florence.

17. Tu n'as pas à redevenir, en réalité, Guelfe et papiste comme tu l'as été autrefois, non piangere ancora ; et ces mots sont répétés deux fois pour qu'on ait bien a saisir le sens de Vancora. 11 te faut a celte heure verser fictivement des larmes, fiindre l'orthodoxie, dans l'inlérët d'une cause bien différente de celle de Borne, c'est-à-dire dans l'intérêt de l'Empire. C'est à une autre cause que tu dois ton dévouement et tes souffrances ; à celle de César, a lin que le glaive de César ait à l'emporter sur le glaive de saint Pierre, pianger ti convien per altra tpada. Il y a vrai* ment à rester confus d'en être réduit à expliquer avec insistance des choses si palpables, à cinq cents ans de distance.

Vers moi , de l'autre bord , abaissant sa paupière ,

Bien que la dérobât en partie à mes yeux

Le voile qui , tombant de son front gracieux ,

Était ceint de la feuille à Minerve si chère !\

Elle continua, l'air fier, majestueux,

En reine " , comme alors que la parole austère

Garde en dernier le trait qu'on sait plus douloureux.

Regarde, c'est bien moi, je suis bien Béatrice *\ Comment as-tu daigné gravir enfin ce mont ? Ignorais-tu qu'ici tout est joie et délice 21 ?

Tant de honte, à ces mots, vint peser sur mon front , Que mon regard baissé chercha Tonde propice ; Je m'y vis et sur l'herbe à tomber il fut prompt.

Un fils parfois aussi trouve sa tendre mère. Comme elle me parut, avec excès sévère , Car l'Amour qui châtie est d'arrière saveur 22.

18. Après nous avoir dit, dans le chant vi, que l'Italie sans l'Empereur pour la diriger est « un navire sans nocher au milieu de la tempête, »

image qu'on retrouve au i\e traité du Conrito, le poële nous montre ici sa mystérieuse hïè , dans ses fonctions de juge suprême, dirigeant le char symbolique de l'Empire universel, et, pour que sa pensée apparaisse suffisamment, il compare Béatrice à un amiral surveillant la manœuvre, quoiqu'il ne s'agisse ici que d'une procession, dont le personnel semble exclure toute surveillance.

Ella est couronnée du feuillage de l'olivier, arbre de la paix, que l'Empire doit assurer à l'univers, et comme l'antique Isis, elle se montre d'abord voilée , pour se manifester plus tard , après l'accomplissement de tous les rites. Elle est sur l'autre bord , par rapport à lui, parce qu'il est encore censé orthodoxe, n'ayant pas subi les dernières épreuves de l'Initiation.

l î). Royalement , regahnen te , porte le texte , ce qui caractérise de plus en plus le rôle assigné à ce personnage complexe.

20. Oui, malgré le cortège orthodoxe qui m'entoure, je suis bien la personnification de l'utopie hérétique et révolutionnaire, l'idéal du templarisme albigeois, ccile qui doit rendre heureux, béatifier l'univers romain.

21. Comment t'es-tu décidé à rompre avec le parti guelfe et a te soumettre à l'initiation dont le but est le bonheur du genre humain, en faisant de la terre un Paradis , lorsqu'elle est aujourd'hui un Enfer, dont Satan est le pape, fait roi ?

22. N'y a-t-il pas un autre sens caché sous ces paroles : d'amaro sente il sapor délia pietate acerba ?

M. Fiorcnlino traduit : « Je sentis l'amertume de son acerbe pitié , « ce qui me parait un bel et bon contre-sens; peut-être s'il se fût rappelé la canzone Morte di pietà nimica, Mort dont la piété est ennemie, se

Elle ne parlait plus , et des anges en chœur J'entendais, reprenant sa céleste harmonie, La voix chanter : In te speravi Domine; Mais le Psaume à pedes meos fut terminé ".

Comme parmi les bois, aux reins de l'Italie, Sous l'haleine des vents qui soufflent les frimas, La neige se durcit en solides amas , Puis fond, comme la cire au feu se liquéfie , Partout en s'affaissant sur soi-même , aussitôt Que moins d'ombre à la terre apporte un airplus chaud " ; Ainsi j'étais sans pleurs ni soupirs et de glace Ayant d'entendre ceux dont les accords puissants Se règlent sur ces corps qui roulent dans l'espace; Mais lorsque j'eus compris, à leurs tendres accents,

serait-il plus rapproché de la véritable pensée du poète en disant :

« On sent l'amertume chez la cruelle piété ; » chez cette dame Piété, son ennemie, dans les bras de laquelle il a été réduit à se jeter pour qu'elle devint sa sauvegarde (toy. la y. N.

et p. 372 des RévéL), dame Piété dont Béatrice a revêtu le costume et les attributs Mais l'épithète d'acerba, déjà plusieurs fois signalée , nous parait proche parente de cruda, et nous serions U es -porté à entendre que, a la dlfférencedela piété guelfe, celle des partisans de l'Empereur, de Yaeerbo , menacé par Cacus, est toute mansuétude, malgré ce qu'elle pf-ut offrir de rigoureux au premier abord.

23. Les paroles du Psaume xxx nous révèlent la mission de Béatrice, de la dame du salut, qui ne sera pas moins sec ourable à Dante sous son travestissement catholique, qu'elle l'a été sous son aspect erotique : elle continuera d'être sa protectrice t« à le sauver de tout danger, à le tirer des pièges cachés , elle ne

le livrera pas entre les mains de V ennemi , attendu qu'elle hait ceux qui observent des choses vaines et sans fruit. » Les anges s'arrêtent a pedes meos, parce qu'il ne convenait pas à la fierté du poète de s'appliquer les paroles qui suivent:

« Je suis tout troublé par la tristesse... Toute ma force s'est affaiblie par la pauvreté où je suis réduit...

Je suis devenu un sujet d'opprobre...

J'ai entendu les discours injurieux de ceux qui m'entouraient... Etc. , etc.

24. Traduisez : Ainsi que dans les forêts vivantes, frate vive ( poutres vives), que porte le sol italien, l'influence catholique , neve , se consolide, si congela, soufflée et appuyée par les princes et guerriers qui lui sont asservis, soffiata e stretta dalli venti schiavi , puis s'évanouit, s'affaisse, pour peu que cesse l'ombre pontificale et que la terre puisse respirer , pur che la terra , che perde ombra , spiri.

Le mot à mot s'entend-li as*ez de lui-même?

Qu'ils me compatissaient, plus que si leur voix douce Eût dit : Contre lui , dame, ainsi qui te courrouce ? La glace amoncelée à l'en tour de mon cœui% En soupirs se fondant et s'écoulant en pleur, Par la bouche et les yeux , dégagea ma poitrine ,s.

Elle , debout restée , à la gauche du char, Sans se montrer émue, à la foule divine ^adressant de la voix ensemble et du regard :

Votre œil veille durant la journée éternelle Et ne peut nuit, sommeil , vous dérober, dit-elle, Un seul pas par le siècle en sa voie accompli ". J'en mettrai plus de soin à répondre, sur l'heure , Pour que m'entende bien celui qui là-bas pleure , Et que soit à ses torts son regret assorti87. Celui que vous voyez , non par l'œuvre isolée De ces sphères, qui vont en leur marche réglée Dirigeant chaque germe et lui traçant sa fin , Selon qu'il a le ciel menaçant ou serein ;

25. Cet accès de sensibilité chez Dante se réduit donc à une figure de rhétorique, comme l'indique assez la comparaison, dans laquelle le soleil printanier vient dissiper Y ombre, qui a fait s'amonceler et se durcir la neige sur l'Italie , durant le grand assaut de l'hiver pontifical, del verno il grande assalto. ( Voir p. 378 des Révél) Or, Dante nous déclare ici qu'il s'est abstenu de composer des vers, tospiri {voir la Vie nouvelle) et de toute démonstration catholique, lacrime, tant qu'il n'y a pas été autorisé par les dignitaires de l'église sectaire , par ces anges « dont les notes suivent celles des sphères célestes. » Mais qu'une fois assuré de leur agrément, 11 a donné carrière à sa verve poétique et, dans l'espoir de faire triompher le glaive impérial, il t'est mis a

pleurer de son mieux , autrement dit à arborer les insignes de l'ennemi , ponr le combattre avec plus d'avantage. Voilà comment il devait pleurer pour un autre glaive , per altra spada.

26. Ces anges -là exerçaient la surveillance la plus active sur tous les actes de l'an ton é régnante, désignée ici par le mot siècle , parce qu'elle dominait sur la terre, morial secolo. Koy.la Vie nouvelle.

27. Béatrice déclare elle-même que sa réponse sera étudiée avec soin, eon più cura. Ceux pour qui elle parle sauront bien comprendre que les torts dont elle va charger Dante sont de la même nature que l'affliction dont il fait montre, c'està-dire également fictifs et que , dèslors , sono colpa e duol d'una misur a.

Mais par grâce divine à l'abondante pluie.

Dont la source est si haut que noire vue en vain

La veut sonder, cet homme , en sa nouvelle vie ,

Fut virtuellement tel qu'en lui les plus beaux fruits

Par de nobles penchants auraient été produits2*.

Mais plus en la terre est de féconde énergie,

Plus, faute de culture et par le mauvais grain ,

De sauvages moissons se hérisse son sein.

Je le soutins un temps par mon riant visage,

En faisant rayonner sur lui mes jeunes yeux.

Et dans le droit chemin il marchait vertueux ".

A peine une autre vie , au seuil du second âge ,

M'eut-elle transformée, il me reprit son cœur,

Et bientôt sur une autre il porta son ardeur ".

Quand, m'élevant , j'avais accompli le passage

De la chair à l'esprit, que j'avais en vertus

Grandi, comme en beautés , inoins pourtant je lui plus

Et lui devins moins chère M. En une fausse voie

38. Les influence» sidérales , qui jouent naturellement leur rôle dans la symbolique sectaire , puisque la route du Temple représente un ciel étoile (rot/, la cité du soleil de Campanelle, p. 4G8 des Révél.) , ont concouru , avec les grâces divines de ce pouvoir occulte qui se dérobe aux regards et qu'on appelle le grand Orient , à la régénération de Dante , à sa palingénésie ou à sa vie nouvelle, comme on voudra l'appeler; il y avait donc lieu d'attendre de lui des merveilles dans l'intérêt du parti révolutionnaire.

29. En tant que Béatrice erotique, ou philosophie sectaire sous aspect d'amour platonique, foir la Fie nouvelle et le Banquet, où il est expliqué que les >cux do dame Philosophie, Béatrice, sont ses enseignements, dimostrazioni, son sourire,

ses persuasious , d'où résulte « cette béatitude qui est en paradis le bien suprême. » Traité m , en. J6.

30. A la seconde période de l'initiation, quand renseignement, qui jusqu'alors a été philosophique, s'engage dans les profondeurs du mysticisme, Dante, voyant la symbolique amoureuse éventée par l'ennemi, dut feindre , pour plus de sûreté , de se jeter « dans Ica bras de dame Piété , son ennemie , pour qu'elle le défendit , » et il parut reporter sur elle tout son amour, diessi altrui, Béatrice erotique étant censée passée de vie à trépas. ( Vby.

v. il et pag. 41, 42 des Révél.), mais sans cesser, comme on le voit, d'être tout à sa foi et à son roi templier, A.L.T.R.1V.

31. Ostensiblement; c'est alors que nous le voyons en elfet, dans la Vie

Il s'engagea , suivant des fantômes de bien

Qui, tout mensonge, en vain promettent paix et joie ".

Pour le désabuser ne me servit de rien

A son esprit , en songe ou d'une autre manière ,

Des inspirations d'obtenir la lumière ".

II en prit peu souci, plus bas tomba toujours ",

Pour son salut, dès lors, je n'avais de recours,

Quand tout demeurait vain, que d'offrir à sa vue

Le séjour et les maux de la race perdue35,

Et, dans ce but, des morts. je visitai le seuil.

Suppliante, les yeux en pleurs et l'àine en deuil,

J'allai trouver celui qui fut ici son guide ".

Mais l'immuable arrêt de Dieu serait enfreint

S'il passait le Léthé, goûtait son eau lbnpide

nouvelle, échanger des regards avec une dame païenne, donna gentile , autrement dit dame Piété, ce dont il s'accuse comme d'un « très -vil ou Irès-làche penser. » Voir les liévél., p. 63,6*.

32. Ces fausses images de bien, qui ne tiennent rien de ce qu'elles promettent, sont les espérances que l'Église romaine fait briller aux yeux des fidèles et au moyen desquelles elle les entraine dans une fausse voie, rianônverm; peut-être aussi fontelles allusion au culte des images dans lequel les chrétiens evangéiiques voyaient et voient encore une idolâtrie.

33. On peut voir dans la Vie nouvelle à quel point Dante fait abns des visions et des songes , tous inspirés en eifet par la pensée de Béatrice. Il suffira de se reporter aux pag. 34 , 38 , 39, 18, 49 , 66 , 69 des llévél. pour reconnaître ce que peut avoir de sérieux un pareil moyen de saint.

34. En affectant de plus en plus le langage et les dehors orthodoxes ;

tous les autres moyens de salut étant épuisés et devenant impuissants pour conjurer le péril, che tutti argomenti alla salute sua eran già corti.

35. Le meilleur moyen de le mettre, etles sien? bien plus que luimême, en garde contre le monde catholique, était de lui en montrer la capitale comme la résidence de Satan , le réceptacle de tous les vices et la cause de tous les maux de la terre.

36. Kt le personnage dont je fis choix à cet effet était précisément un poète païen, initié aux mystères d'Eleusis , imitation de ceux d'isis que je représente ici; personnage qui, sous son masque romain, n'était autre que le Bolonais de Virgilio, son ami jusqu'à la mort, et son initiateur aux mystères du Temple , ainsi, qu'à la fui albigeoise. Voiries églogues latines qu'il lui adressait de Ruvenne,pour l'informer, en style pastoral, des effets de sa prédication sectaire.

Sans l'avoir acheté par ce repentir saint

Qui de pleurs rédempteurs rend la paupière humide l\

37. 11 sera fait remise a Dante de ses torts llclifs et son juge féminin lui pardonnera sa Comédie de catholicisme , à la condition qu'il en fera amende honorable, par quelques larmes papistes , c'est-à-dire en redoublant d'hypocrisie et en prouvant

par le succès qu'il y a profil pour la secte à attaquer l'Église a\cc ses propres armes. Et puis, n'est-il pas indispensable de pleurer à la porte du Temple, pour rire lorsqu'on est parvenu enfin à y rentrer en vainqueur?

Toi qui m'entends, là-bas, près du fleuve sacré, Poursuivit Béatrice avec un froid courage, En dirigeant sur moi de pointe son langage Qui, de taille, m'avait paru bien acéré *. Dis, n'est-ce pas vrai ? dis, à défaut d'autre excuse, Que ton aveu se joigne à la voix qui t'accuse.

Tant de trouble , à ces mots , confondit mon esprit, Que l'organe à ma voix refusa toute issue , Et pour former un son ma bouche en vain s'ouvrit 2. Ma réponse parut bientôt trop attendue.

A quoi penses-tu donc? dit-elle, réponds-moi; Cette eau n'a pas encor lavé la trace en toi Des tristes souvenirs dont ton âme est mordue *

De mes lèvres la honte et la crainte à la fois Arrachèrent un oui tel qu'il fallut, je crois, Pour fu'il fût entendu, le secours de la vue *.

i . En m'apostrophant directe- du Léthé, tn dois donc te souvenir ment après avoir parlé de moi à la et de ton passé guelfe et de ta détroisième personne, sertion apparente des rangs sec-

2. L'amant de Béatrice erotique taires, à l'heure qu'il est.!

ne sait que répondre aux reproches 4. Tel est le sens littéral ; mais il

de catholicisme qu'elle lui adresse, en est un autre, Indiqué par ce tal,

entourée elle-même de tout l'appa- qui ne reparait jamais sans une in-

rell catholique, et la stupéfaction lui tention secrète. Il signifie ici que

coupe la voix , en voyant les deux Dante prononça bien bas le nomsa-

doctrines rivales confondues dans cré, celui du roi templier, Henri de

un même symbole. * Luxembourg, de façon qu'il fallait,

3. Tu n'as pas encore bu de l'eau pour le comprendre , partager ces

Comme d'une arbalète, alors que, trop tendue , Elle vient à partir, corde, arc, bois, tout se rompt, Et le trait qu'elle chasse au but vole moins prompt; De même j'éclatai sous la charge accablante, En laissant déborder mes larmes, mes soupirs, Et ma voix au passage expira sanglotante 5.

Elle reprit alors : — Traversant mes désirs, A chérir le seul bien près duquel tout s'abaisse , A n'aspirer qu'à lui qui t'incitaient sans cesse ; Quels fossés , quels remparts as-tu pu rencontrer Pour perdre ainsi courage et pour désespérer D'aller droit en avant 6 ? Quel abord si facile Ailleurs as-tu trouvé, quel attrait souverain Pour te faire accourir ainsi d'un pas agile 7 ?

Lorsqu'un soupir amer fut sorti de mon sein 8, J'eus peine à retrouver une voix pour répondre Au reproche cruel qui venait me confondre. Ma langue avec effort articulant enfin 9 :

vues, sue liste. Misez, de grâce, ces paroles du texte : Confusione e paura ntï pinsero un tal sï fuor délia bocca, al quale intender fur mestier le viste; ce TAL si équivaut donc à oui, Sire, et c'est à lui qu'il est fait allusion dans ces vers :

V angotfia , che non cap» dentro, tpiri Foer délia bocca si ch'tlla l' tantôt.

Cf. la Canzone : Amor, daccliè convien pur ch'io mi doglia. Mais Béatrice, cette personnification du Messie impérial en dame du salut, avait l'oreille des plus fines.

5. Nous savons que ses larmes sont des démonstrations orthodoxes, et lui-même nous dit, dans la Vie nouvelle, que ses soupirs sont ses compositions poétiques, attendu que ce qu'il no peut dire il le chante.

9i Alnil, l'amour do Danto pour

Béatrice n'avait d'autre but que le souverain bien , la vérité suprême, l'absolu* et son tort envers elle consiste à s'être écarté de la ligne droite, del passare inanzi, afin de tourner des obstacles qu'il jugeait insurmontables en les abordant de front.

7. La question n'est-elle pas au moins inconvenante, si elle n'a pas un double sens ? Car elle se réduit à ceci : En as-tu rencontré de plus telles et de plus faciles ?

S. Le Canzoniere est rempli de ces soupirs amers ; voyez ses invectives contre mfldonna Pietra, et contre cette miellé Mort dont la Piété n'est qu'inimitié.

9. La difficulté était grande en effet, tant pour l'accusation que pour la défense, à se maintenir ainsi #ur 10 lorrain do l'ambiguïté, à échanger

CtUMT XXXI.

Lorsque nie fut caché votre adoré visage, Vers les objets présents, dis-je en versant des pleurs, Je courus, attiré par leurs charmes trompeurs10.

Quand tu voudrais nier ou taire , trop peu sage , Ce que ta bouche avoue, à coup sûr, ton péché ; N'en demeurerait pas ignoré davantage, Connu qu'il est d'un juge auquel rien n'est caché11. Mais devant notre cour quand, sans futile excuse, Le pécheur repentant de lui-môme s'accuse , Le glaive est émoussé sur la meule à l'instant ia. Pour que de ton erreur tu ressentes pourtant Une honte plus vive et que mieux tu parviennes , Plus fort une autre fois , de la voix des Syrènes A savoir te défendre, en des pensers meilleurs '\

des généralités à double sens, en pesant laborieusement, a fatica, la valeur et la portée de chaque mot.

Voy.dc Vulgare eloquio.

10. C'est couverte d'un voile que Béatrice adresse la parole à Dante, ainsi son visage est caché. Quels sont maintenant les objets présents ?

Les symboles vénérés de la loi ancienne et de la loi nouvelle, masquant des symboles sectaires et constituant la représentation allégorique du catholicisme. La réponse de Darfle se réduit donc à dire :

Du moment où j'ai Jugé utile de vous couvrir du voile orthodoxe, je me suis mis à rendre un culte simulé à ces fausses images dont vous êtes entourée, Moles trompeuses qui ne tiennent rien de ce qu'elles promettent, Imagini di ben falsc, che nulla promission rendono intera, et qui m'ont attiré par l'espoir de met ire à profit l'illusion qu'elles produiraient, col falso lor piacer xoUer miei pasti. Remarquez enfin que Dante est arrivé au bord du fleuve avant te cortège sacré» qu'il est venu» en se promenant, atMtevantda lui, co qoo

Béatrice ne manque pas de signaler en disant : Perché dotent lor passeggiare ami. Les amoureux, d'ordinaire, courent après leurs belles.

1 1 . Ce juge n'est autre que Béatrice elle-même, la pensée intime de Dante, sa conscience religieuse et politique identifiée avec \ejudex impérial.

12. Béatrice est si bien le Juge de Dante, qu'elle dit notre cour, notre tribunal, nostra corte. Remarquez que l'on peut traduire tout aussi bien : Dans notre cour, les membres de la Rote s'élèvent contre l'usage impitoyable que Rome fait du glaive.

innostra corte la Ruota ritolge se contra 'l taglio. Tout cela est bien étrange, sans doute, mais ne ressort pas moins du texte.

13. On se rappelle quelle est celte prostituée louche et bègue qui a dit au commencement du chant xix :

« Je suis une douce syrène. » Rien ne pouvait donner mieux ta clef de l'allégorie que ce rapprochement ,qui semble fortuit» lorsqu'il est au contraire savamment calcul*.

Écoute, et qu'en leur source aient à tarir tes pleurs n.

Apprends comment eût dû, dans un sentier contraire ,

Moi morte, te guider ma souvenance chère15.

\e t'offrit jamais rien la nature ni l'art

Qui sut charmer autant ton cœur et ton regard

Que ces membres si beaux , naguère ma demeure,

Eu débris dispersés sur la terre à cette heure 16.

Si ma mort te ravit le suprême plaisir17,

Devait-il être au monde une chose mortelle

Pour l'attirer, pour faire en toi naître un désir ls ?

14. Littéralement : mets à bas la semence de ton pleurer, pon giù 'l semé del piatifjere ; la locution est bizarre, à coup sûr, pour dire cesser de pleurer, mais elle est très-claire pour signifier : jette bas celle qui t'oblige à feindre le papisme.

15. Béatrice, morte sous sa forme erotique, carne sepolta, comme aussi à raison de sa nouvelle forme orthodoxe, devait continuer de guider celui qui avait fait d'elle sa dame mystique, et demeurer sa providence sous ce déguisement , bien différent de l'autre, in contraria parte, c'està-dire, dans le parti opposé, dont elle empruntait les couleurs et les insignes.

16. Rieo n'est plus vrai, en ce s ni s que ni 11 droit romain, ni l'art d'amour, »u la gaie science, n'ont jnmnL< lien produit de si merveilleum meiU coiiiliiné que c«Uc poétique iTéntion de Béatrice» Mais admetluns qiûl ii uns faille prendre ici la nature et l'art pour ce qu'ils paraissent être, une jeune femme qui rappellerait à son ancien amant le plansir que lui auraient proctiré ses beaux membres, passerait avec raison ponr une effrontée. Voulezvous qu'il n'y ait rien que de trèschaste den» les paroles de Béatrice ?

Rien de plus facile , dites-vous :

celle qui personnifie le principe dirigeant de l'église dissidente était on ne peut mieux autorisée à déclarer qu'elle habitait chez chacun de ses membres, in ch'io rinchiusa fui ; que ces membres étaient beaux (on les appelait, en effet, cathares, c'està-dire, parfaits et purs par excellence). On conçoit alors le plaisir que Dante pouvait éprouver de ses fréquents rapports avec ces membres qui lui étaient chers, et de l'active propagande qui les faisait se répandre dans toutes les contrées habitées ; tandis qu'on ne comprend pas comment les membres d'une jeune femme inhumée à Florence, auraient été dispersés en tçre, in terra son sparte. *

17. Ce sommo piacer était, ne l'oublions pas, le salut qu'il obtenait de Béatrice, car lui-même nous le dit dans la Vie nouvelle : Lo fine del mio amore fu il salutù di questa donna.

18. L'exigence outre-tombe ne saurait certes aller plus loin, de ia part d'une jeune femme qui, mariée à un autre, n'a jamais accorde que le salut à son timide adorateur.

Mais vous comprenez que les choses mortelles dont son amant détail faire fi étaient celles qui relevaient de la puissance appelée la Mort.

Au premier trait lancé contre ton cœur fidèle Par des objets trompeurs , tu ne devais faillir A me suivre là-haut, moi qui n'étais plus telle1». Ni fillette aux doux yeux, malgré tous ses appas, Ni d'autres vanités, ne devaient certes pas, Aux coups pour t'exposer, te faire abaisser l'aile ". Un jeune oiseau, peut-être, en attendra deux, trois; Mais celui dont la plume est poussée une fois Devant la flèche fuit , du filet se dégage 2i.

Ainsi que les enfants, rouges , baissant les yeux, Écoutent, sans mot dire, un sévère langage Et, s'avouant leurs torts, se repentent honteux, J'étais resté muet — Relève en haut la barbe, Dit-elle, si ma voix te rend ainsi confus, En m'osant regarder tu le seras bien plus ".

19. Béatrice ne veut pas dire assurément, comme le croienl tant de bonnes âmes, que Dante devait renoncer à la vie pour se réunir à elle, qui n'avait plus rien de mortel, et rougir d'avoir préféré des beautés vivantes à une jolie femme morte.

Elle lui reproche de n'avoir pas eu recours à quelque autre fiction pour lui rendre le même culte allégorique, et d'avoir subi l'influence catholique, celle des choses fallacieuses, délie cose fallaci, en faisant acte de vasselage envers dame Piété, alors qu'elle, dame de Salut, toute vérité, n'avait rien de fallacieux.

20. Cette pargoletta n'est autre que Béatrice elle-même, mais sous sa forme dogmatique, comme on peut s'en convaincre en lisant le sonnet : Chi guarderà giammai sen- %a paura neyli occhi d'esta bella pargoletta? sonnet où Dante .déclare qu'il s'est sacrifié pour tirer les autres de péril « en attirant à lui le contraire de la vie, in trarse a

me *l contrario délia vita, » c'eatà-dire, en se livrant ostensiblement à l'Église romaine, qu'il appelle la Mort. Comme il le dit lui-même ici, cette fillette est une fiction ajoutée à tant d'autres, altra vanità.

21. Il appert de là que Dtnte n'était plus un jouvenceau lorsqu'il se serait rendu coupable d'infidélité envers Béatrice, maïs qu'il pouvait être rangé parmi les uens d'un âge mûr, pu '.'i *tti. Or, si [léauic&ivaii, comme liante lui-même, de dU* sept à dix -huit ans lorsqu'elle ttieiirut , il faudrait ail mettra qu'il lui garda tout son a nu me a un rtgé*m les passions sont lu plus ardcnir*.

et qu'il succomba précisément ù la tentation lorsqu'il avait déjà atteint la quarantaine, c'est-à-dire au mo ment où il entreprit sa Comédie.

Mais qu'on se rassure, les filets auxquels il est fait allusion ici sont ceux que l'Arioste a mis dans les mains de son Caligorant.

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