‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 14 sur 123 · A ce second cercle commence véritablement l'enfer · texte numérisé non relu

A ce second cercle commence véritablement l'enfer

2. Ce qui semblerait Indiquer qu'en dehors de la domination de Rome, il y avait une grande masse d'esprits qui suivaient la lumière de la raison.

3. U n'est pas besoin de dire, sans doute, que cet horrible Minos, dont la quene indique la nature diabolique, est la figure du tribunal de

l'Inquisition, conoscitor délie peccata. Le cordon des Franciscains, chargés d'abord des fonctions inquisitoriales, aura suggéré à Dante l'idée de l'appendice qu'il donne au juge infernal , peut-être même un de ces religieux, avait-il imaginé de Stm temps le procédé qu'il signale , en faisant faire plusieurs tours à son cordon, selon le nombre de* fois que le patient devait être appliqué ft la torture.

34 l'enfer.

Que ne t'abuse pas , au ténébreux domaine, La largeur de l'accès *. —Pourquoi crier aussi? Lui répartit mon guide ; à son fatal voyage T'opposer serait vain , car on le veut ainsi Où l'on peut ce qu'on veut5, n'exige davantage.

A mon oreille alors des accents de douleur Commencent à bruire et voilà que j'arrive Où me frappent des cris d'angoisse et de malheur •. Muette de lumière est cette sombre rive , Qui mugit comme fait l'océan orageux, Lorsque les vents rivaux se combattent entre eux 7. L'ouragan infernal au loin qui tourbillonne, Sans jamais s'apaiser, emporte les Esprits, Qu'il roule, qu'il flagelle et chasse endoloris •. Vient l'instant où se voit leur épaisse colonne Poussée à la ruine; alors, aux pleurs, aux cris, Aux lamentations se mêlent les blasphèmes Contre la Providence et ses décrets suprêmes 9.

J'appris que là souffraient, condamnés, gémissants, Les pécheurs en la chair10, les âmes criminelles

4. Comme Caron, Minos recon- 7. La lutte des Guelfes etdesGinaît que Dante n'est pas an mort, belins. On verra plus tard Dante mais un vivant s'aventurant au employer le mot vent dans le sens sein de l'Enfer guelfe sous la con- de guerre et de guerrier.

duite d'un guide païen, parlant la 8. te mot de rapina n'est pas

langue des mystères, ce qui pourrait employé là pour la rime.

n'être pas pour lui sans danger, "

quelque facilité qu'il doive trouver * Con£eâ 1* providence Impériale

d'abord à pénétrer sur le terrain J Albert d Autriche successeur de

ennemi Ilenrl V11 » <lul a laisse les filles

5. Cestla volonté du cielsectaire: ^m,ou5^ans# 1>abandon et les a Dante entendant Indiquer que son ***"** * déserter leur drapeau pour poème est écrit sous l'inspiration et 6a"ver ■«' v!e ct leure Wensf déde l'aveu des hautes puissances de 8e^n «ui leur a Pcu Proflte * <\™ l'Ordre, dont les décisions faisaient Jl devenue Pour eux une cause loi pour tous les fidèles d'Amour, de ru,ne/ ^Poussés quijs se sont mus par une même volonté. vu8 Par ^urs anciens frères et par

6. Ceux des exilés florentins ban- le ParU aua.ucl i,s sc sont «ivres.

nis au nombre de six cents dans 10. Ceux qui avaient déserté en

l'hiver de 1302. vue d'intérêts matériels.

CftAHt v. 99

Dont la raison subit le caprice des sens u. Comme les étôurneaux s'enlèvent sur leurs ailes, Serrés en rangs épais, dans la froide saison la ; Ainsi vont ces Esprits poussés du tourbillon ; De çà, de là , haut , bas , sans trêve il les emporte. Point d'espoir qui les aide ou qui les réconforte ; Jamais d'allégement, encor moins de repos.

Comme, en chantant son lai plaintif, un vol de grues De l'air, en long sillon, s'en va fendant les flots, Ainsi je vis venir ces ombres éperdues, Que la trombe emportait poussant d'amers sanglots.

—Maître, dis-je, attristé, quelles sont donc ces ombres Que fouette l'air ainsi dans ses ténèbres sombres ?

La première, dit-il, dans les rangs infernaux, Sur des peuples divers régnait impératrice. La luxure à tel point la plongea dans le vice Que tout ce qui lui plut fut licite et fit loi ; Ainsi de ses excès elle brava le blâme. Tu vois Sémiramis qui, devenant sa femme, A Ninus succéda. Ses États ont pour roi Le Soudan aujourd'hui18. Puis, la tête penchée,

H. Ceux qui se sont soumis à saison, époque de leur exil du Flo-

Pautorité pontificale, ont abdiqué rence.

leur raison, guide lumineux, comme 1 3. Pour les sectaires, Rome étant

on sait, pour subir le caprice arbi- l'impure Babylone, le Pontife qui y

traire, talento, du chef de l'Église, régnait devenait, flans leur langage,

dirigé uniquement par des pensées le Soudan , le chef des mécréants,

de domination terrestre, par l'appé- H est facile dès lors de reconnaitre

lit des sens; par l'orgueil, l'ambition dans cette Sémiramis, dans cette

et l'avarice, sans compter le reste. prostituée de Babylone , dont la loi,

y iram mintita Simirami,. pétrarq. prétendant à l'infaillibilité , déclare

12. Dante compare généralement licite ce qui lui convient; qui sueles fidèles d'Amour aux oiseaux , cède à Nlnus et devient ensuite son ces chantres d'Amour. (Voy. p. 379 épouse, c'est-à-dire après sa mort, des Rétélat.) Or ceux-là avaient la contre-partie de la Louve s'acpassé du parti des blancs à celui couplant à des anlmanx divers , des noirs , et il les compare aux c'est-à-dire à ces rois que Dante déétourneaux, puis bientôt aux grues, signe sous le nom de brûles (ch. ! qui réunissent les deux couleurs , de l'Enfer et xix du Paradis. Voy. en ayant sqin de rappeler la froide la note, p. 122 des Révél.) C'est elle

L ENFER

Cette autre est celle-là qui se tua d'amour Et mourut infidèle aux cendres de Sichée; Après , c'est Cléopâtre à la lascive cour. —

Hélène encor je vis, dont le rapt fut fertile En désastres sanglants, et l'intrépide Achille, Avec l'Amour qui vint aux prises à son tour, Et Paris et Tristan et bien d'autres , par mille, D'Amour qu'à notre vie enleva la leçon ; En les montrant du doigt il me disait leur nom14.

Lorsque je l'eus ouï signaler à ma vue Dames des anciens temps, héros et chevaliers ", Mon âme à la pitié céda comme vaincue ",

qui dirige ces malheureux Gibelins passés aux Guelfes ; c'est elle qui préside à leurs tourments et qui les conduit à leur ruine, alla ruina.

J'ai donc eu lort de faire une variante de mon invention au texte de la Comédie , dans la traduction que j'en al publiée en 1842, et de substituer à che succède, dans le vers original , che seno dette a Sino e fu sua sposa. M. Louis Ratisbonne a eu non moins tort en adoptant de confiance cette version sans indiquer où il la puisait ; sans même mentionner une traduction à laquelle 11 voulait bien faire plus d'un emprunt, toute mauvaise qu'elle pouvait lui paraître, comme à moi-même. Enfin , M. Fcrjus Boissard, qui pourtant a pu lire la note cilée plus haut, a eu plus tort encore de m 'opposer un texte de ma façon, en me disant gravement : « M. Aroux devrait savoir qu'on lisait dans d'anciennes éditions : che seno dette a JV mo, etc.;» il me ferait grand plaisir de m'apprendre où se trouvent ces anciennes éditions.

M. Après avoir désigné, pour égarer l'attention , les femmes infidèles et les héros traîtres à leurs serments, Dante arrive à faire con-

naître l'essence secrète de ses pécheurs charnels en terminant sa liste par deux chevaliers errants, Paris et Tristan de Léonais, non sans ajouter : eh' Àmor di nostrà vita dipartille , c'est-à-dire que l'Amour sectaire sépara de la vie faite aux Gibelins par les Guelfes.

Voy., sur l'esprit anticatholique qui a dicté les romans de chevalerie des différents cycles, nos Révélations, pages 392 et 463.

15. Dante dit les anciennes dames et les chevaliers , c'est-à-dire les dignitaires des divers degrés qui avaient changé de drapeau ; en effet, la chevalerie, à laquelle se rattachait étroitement l'hérésie albigeoise , était un litre de grade , comme on peut le voir dans tous les romans qui en traitent, de même que la maçonnerie a aujourd nui encore ses chevaliers de l'Aigle, du Soleil , d'Orient, Kadosh , etc. II ne faut pas oublier non plus que les chefs de l'Ordre secret étaient appelés dames et anges. Voy. les Rével.

passim.

16. Littéralement: Pitié (ou dame Piété ) me vainquit , et j'en fus comme égaré. Autrement dit : Je fus tellement ému en vovant. ces

Kt je lui dis : — Poète, à ces deux volontiers Je parlerais, qui vont unis rasant la terre , Et dont la charge à Tair semble être si légère. Il repartit : — Attends , quand plus près ils seront, Tu les en requerras , par l'Amour qui les mène t7, Et tu verras , soudain, à ta voix qu'ils viendront.

Aussitôt que le vent près de nous les entraîne , Je m'écrie : —0 daignez venir, âmes en peine, Nous parler, si n'y met obstacle aucun pouvoir18.—

Comme vers leur doux pid deux colombes fidèles " Qu'appelle le désir, dans l'air ouvrant leurs ailes , Volent d'un ferme essor et d'un commun vouloir; Ainsi hors de la foule où Didon se lamente , Glissant dans l'air impur que l'ouragan tourmente , Ils s'en vinrent à nous, tant retentit en eux De mon cœur attendri l'appel affectueux î0.

Mortel courtois et bon qui, parmi les ténèbres, T'en viens nous visiter sur ces plages funèbres , Nous qui , là-haut, avons teint la terre de sang , Si nous était ami le monarque puissant21,

déserteurs de mon parti réduits à 18. Littéralement: Si .l'autre ne le

apostasier (au moins en apparence), défend pas , attendu qne celui qui

pour échapper aux dangers qui les règne en cet enfer est désigné, dans

menaçaient t que, dans l'égarement l'argot sectaire , sous le nom de

de ma raison , je me serais presque l'autre ; ces 6euls mots : *' altri nol

Jeté, pour m'en préserver moi-même, nega indiquent au couple amoureux

dans le parti victorieux. Si tous ces que celui qui les interpelle est un

personnages de la fable et des ro- des fidèles de cet Amour qui les

mans n'avaient pas eu une signiû- mène.

cation secrète, pensera-t-on que la 19. La colombe est la figure de

sensibilité du poète gibelin eût été l'esprit , et les deux amants de Rl-

fi vif ement excitée par le triste sort mini vont symboliser l'union, le

d'Hélène, de Cléopàtre, de Didon et mariage de l'intelligence et de la

compagnie P volonté chez les fidèles d'Amour; si

17. Nous sommes prévenus ainsi bien que l'un d'eux ne cessera de

que Paul et Francesca sont des parler pour l'autre, en exprimant

fidèles d'Amour. Or, Ils sont légers la pensée commune,

au vent, à raison de leur facilité à 20. Celui d'un frère et ami.

changer de direction sous la bour- 21. Le roi de l'univers, dit Dante,

resque guelfe, qui les réduit à suivre de celui qui était, selon lui, de

la Sémlnmts pontificale. jure, monarque universel , Albert

Nous le prierions tous deux pour ta paix éternelle ", Puisqu'en pitié tu prends notre peine cruelle. Dites à votre gré, nous vous écouterons, De ce qu'il vous plaira d'ouïr nous parlerons, Tant que continuera l'ouragan à se taire.

Sur le bord de la mer, en ces murs je naquis Près desquels vient le Pô , las des tribus conquis , Pour avoir paix, se rendre à son tour tributaire. Amour qui promptement s'implante en noble cœur2*, Chez celui-ci fit naître une brûlante ardeur Pour des ^traits bientôt flétris en ma personne*, Par un coup dont me suit jusqu'ici la douleur24 ; Amour qui ne permet, qui moins encor pardonne D'être aimé sans aimer, fit du sien mon bonheur, Si puissant sur tous deux qu'en ce séjour d'horreur Il est là, tu le vois, bien loin qu'il m'abandonne ; Amour nous conduisit tous deux à môme mort, Caïne attend celui qui trancha notre sort ". —

C'est ainsi qu'ils disaient leur triste destinée " ; Et moi, quand j'eus appris d'où provint leur trépas, Je demeurai pensif et la tête inclinée ,

d'Autriche, qui prenait peu de autre pour les fidèles d'Amour,

souci des maux soufferts en Italie 25. On verra en effet , dans le

par les partisans de la cause impé- gouffre le plus profond de l'enfer ,

riale. {Voy. Purgatoire, ch. vi.) dont Cnïnc n'est qu'une subdivision,

22. Pour que tu pusses vivre en la partie pour le tout, quel est celui paix , et poursuivre , sans être in- qui éteignit la vie de l'intelligence quiété, tes projets de bouleverse- et de la volonté, figurées dans ce meut social. Que cherches -tu ? couple d'amants si bien d'accord demandait à Daute le frère Hilarion, pour désirer au poète la paix et le lorsqu'il se présenta à son couvent bonheur. '

près de l'embouchure de la Magra. 26. Pourquoi Dante dit- il que ces

— Pace , répondait le sombre exilé. paroles vinrent d'eux, da lor, et non

23. Et qui même donne la no- pas de Francesca ? Pourquoi celleblesse. (Ko y. le IVe traité du Ban- ci, s'adressant d'abord à Dante au quet.) Ce vers est un emprunt fait , singulier, lui parle- 1- elle ensuite non sans motif, à Guido Guinicelll. collectivement : parîeremo a rui?

24. Il modo ancor m* o (fende, le C'est que ce couple d?amants est un mode catholique de cette mort fle- personnage collectif, aussi bien que tive , plus douloureuse que toute Virgile et Dante, qui ne font qu'un.

Tant qu'enfla le poète : —A quoi donc, le front bas, Songes-tu î me dit-il. —Je répondis : Hélas ! Combien de doux pensers, de désirs pleins de flammes, Au terme lamentable ont conduit ces deux âmes !

Puis vers elles, soudain, me tournant, je repris : Francesca, sur tes maux, crois que je m'attendris, Triste au point de pleurer à tes peines amères27 ; Mais consens à m'apprendre, au temps des doux soupirs Gomment, à quoi l'Amour, de timides désirs Te révéla l'objet, t'enseigna ses mystères 28.

Elle me répondit : — Rien n'est plus douloureux , Et ton maître le sait, à des moments prospères Que de se reporter lorsqu'on est malheureux; Mais puisque ton désir est si vif de connaître D'un premier germe en nous comment l'amour put naître En pleurant je dirai , pour que tu sois instruit.

Un jour que nous lisions , par innocent déduit , Comment de Lancelot l'amour se rendit maître *',

27. Mot à mot : Tes souffrances de-France» (Manuscrits français de me rendent triste à pleurer et pieux, la Bibliothèque, m, 1 16), il faut ree pto, c'est-à-dire me déterminent connaître que les romans du Saintà feindre le papisme, lacrimar, et Graal, composés dans une pensée à prendre la livrée de damePtW, essentiellement albigeoise, pour la pour ne pas être exposé aux mêmes glorification des Templiers (rot/. épreuves, martiri. page 394 des Révélations, en note),

28. Dis-moi , pauvre âme d'initié signalent l'époque où les poètes du gibelin, comment ton désir de voir Midi sentirent le besoin de se prola lumière triompha de tes hésita- curer au Nord des auxiliaires contre tions, et comment tu fus amenée à leurs ennemis septentrionaux ; de embrasser la religion de l'Amour ; à tendre la main aux Anglais, maîtres quoi tu la reconnus préférable aux de la Guienne et du Poitou , pour doctrines de haine. s'en faire des alliés contre les Fran-

29. Le roman de Lancelot du Lac, çais menaçants. C'est dans ce but comme celui de Tristan de Léo- que furent composés ces romans du nais, mentionné plus haut, appar- cycle d'Arthus , dont tous les héros tient an cycle du Salnt-Graal ou des appartiennent à la Grande-Bretacbevaliers templistes. S'il est vrai ' gne , et dont la fable est empruntée de dire , avec M. Paulin Paris, que aux évangiles apocryphes , notam- ■ la geste des enfants d'Eymeri de ment à celui de Nicodème : romans Narbonne offre le symbole de la d'origine provençale, comme l'a réaction de la Provence contre l'Ile- soutenu Fauriel , sans en soupçonner

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Nous étions seuls, n'ayant ni crainte ni soupçon; Plusieurs fois nos regards, levés à l'unisson , S'arrachèrent, distraits, à l'émouvante page , Et rougit tour à tour, pâlit notre visage ; Mais fut notre défaite entière en un moment; Quand nous lûmes la joie offerte au preux amant, Dont le baiser s'abreuve au désiré sourire *\ Lui qui m'est à jamais uni dans le martyre, Tout tremblant me baisa la bouche doucement... Ce fut de Galéhant, de son livre l'ouvrage... Et nous ne lûmes pas ce jour-là davantage M.

Tandis que l'un parlait ainsi, l'autre pleurait , Tellement que mon cœur, que la pitié navrait, Comme prêt à mourir défaillit de tristesse ", Et que. je m'affaissai comme un corps mort s'affaisse ".

la pensée anticatholique, et, comme nous espérons le démontrer, lorsque/ nous aurons à examiner quel motif a pu déterminer Dante à placer dans ' le Paradis, a côté de Robert Guiscard, personnage très -réel, mais très -rude aux pontifes romains, deux personnages imaginaires comme Guillaume au Cortnez et Raynouard au Tinel.

30. Dante prenant soin d'expliquer dans le Convito ce qu 11 faut entendre * par la bouche et par le sourire, qu'il appelle une corruseation de l'âme (m, 8), nous nous bornerons à dire que ce baiser de Lancelot, sur le sourire désiré , ne signifie autre chose que l'avidité avec laquelle l'initié recueillait la doctrine de la bouche de cette philosophie ration nelle symbolisée sous la figure d'une dame incomparable, dont le sourire lumineux rayonnait jusqu'au fond de son fi me.

31. Qu'un Galéhant fût ou non l'auteur du roman de Lancelot, toujours est-il que la désolée Francesca joue ici sur le mot galeotto comme

elle aurait fait dans la grande salle de son manoir. Mais elle a ses raisons pour cela , car elle nous donne ainsi à entendre que ce livre , dont l'effet a eu tant d'influence sur son sort , est une œuvre sectaire , écrite par un mécréant , un vaurien , un galérien, galeotto, comme les catholiques pouvaient le dire des adversaires de Rome. Il est donc tout simple qu'un livre anticatholique ait amené comme entremetteur (autre signification de galeotto) la volonté et l'intelligence à s'unir dans un sentiment d'hostilité contre cette prostituée babylonienne qui ne pratiquait que la fraternité de Caîn , Caïna. Quant à Françoise de Riîninl , nous avons dit, page 24 des Révélations, comme quoi elle avait treize ans de ménage et deux enfants à l'époque de sa fin tragique.

32. Littéralement : de piété ( ou pitié), je devins moins comme, si je mourais. Le double sens est évident.

33. C'est ainsi qu'à force d'art et de génie la fiction se confond avec

ta réalité, et que l'esprit est disposé à se révolter contre celui qui ose soulever le masque si habilement appliqué sur deux personnages historiques. H faut bien reconnaître pourtant que ce Paul-volonté, qui lait en pleurant acte de Guelfe durant le récit de l'intelligence-Francesca, ne fait qu'un avec celle qui porte pour lui la parole, et qui, n'ayant qu'un même vouloir, a subi la même mort guelfe ; que tous deux représentent ces fidèles d'Amour qui, pour avoir paix et salut, ont subi forcément ou volontairement la loi de l'Église, et que Dante n'est

si vivement touché de leur sort , au point de tomber comme un corps mort, qu'à raison de la fiction à laquelle son Intelligence et sa volonté réunies sont contraintes de se résigner, en adoptant le langage et l'apparence orthodoxes.

isous verrons plus d'une fois Dante édifier ainsi un symbole on une allégorie sur des faits ou des personnages connus de tous, art dans lequel il excelle. Qu'on se rappelle ce qu'il parvient à faire de Caton , de Marcic et d'Hortensius.

Voy. traité îv, ch. 28 du Convito, p. 352 des Révél.

Sitôt que mon esprit recouvra la pensée Qui, lorsqu'il se fut clos, s'enfuit comme effacée A si grande pitié1, tant m'émut la douleur De ces infortunés, beau -frère et belle-sœur, Là, tout autour de moi, partout où je regarde, Partout où de porter mes pas je me hasarde , Je vois des patients et des tourments nouveaux * : x C'est le troisième cercle, où s'offrent d'autres maux.

Une pluie éternelle et maudite et glacée , Toujours égale en poids, mesure, qualité, Une eau trouble , en grêlons, en neige condensée , S'épand de l'air obscur sur un sol infecté \ Monstre cruel; Cerbère, au loin flairant sa proie, De trois rauques gosiers là, comme un dogue, aboie

1. Dinansi alla pietà de' duo provient de l'influence de la lune,

cognati, devant la piété feinte que che conforta ilgelo. (Vby.page 378

leur avait imposée dame Piété, leur des Bévélat.) Enfin l'eau trouble ,

ennemie, comme elle était celle de Vaqua tinta, fait allusion a i'ensei-

Dante (voy. (a Vie nouvelle), aussi gnement plein d'erreurs de la foi

dit-il que son esprit s'est fermé, « orthodoxe, enseignement toujours le

chiusc, réduit qu'il est au langage même, dont la forme et l'esprit sont

dus, ce dont il est triste et confus» invariables , l'eau sous ses diverses

ft n , , . . . . . formes étant le symbole de la doc-

2 Rome ne faisant bien entendu, ,rine dang ,e ,a > gcctaIre „,, |à

que des malheureux et des pervers. Unt dc ^J; % tonWnes> de

3. Dans les réunions maçonni- lacs et de rivières dans les romans

ques, lorsque l'œil des profanes est de chevalerie. Quant à l'atmosphère

à redouter, la formule rituelle pour de Rome, elle ne peut être que ténè-

en donner avis aux frères est : II bres pour ceux qui voient la lumière,

pleut. De là, sans doute, cette pluie et les lieux que saint Pierre traitera

infernale, cette neige et cette grêle de cloaque (Paradis, chant xxvn*),

qui, nous le savons par la Canzone, ne sauraient être qu'un foyer d'In-

lo son venuto al punto délia ruota, feclion.

Contre ceux qu'engloutit le bourbier ténébreux \ Ses yeux sont empourprés, son poil noir et graisseux, Ses flancs .larges, ses mains d'ongles aigus armées : Il égratigne, écorche, écartelle, bideux, Les Esprits, sur ces bords victimes renfermées s. Comme des chiens, ils vont sous l'averse hurlant • , D'un flanc abritant l'autre, en la vase tremblant : Se retournent souvent ces profanes engeances \

Quand Cerbère nous vit, ce grand ver des enfers % Sur nous il accourut, allongeant ses défenses, Sa triple gueule ouverte et, de rage, ses nerfs Frémissant. Mais mon guide abaissant vers la terre Ses deux mains, par poignée énorme en ramassa, Et dans ses trois gosiers béants il la lança \

4. Cerbère aboie sur eux, sovra la gente, ce qui nous indique .qu'il est au-dessus d'eux.

h. Ce cerbère qui a une barbe et des mains, barba tinta, unghiate mani, quoique Dante l'appelle plus bas grand rpr pour indiquer, sans doute, qu'il est de la même famille que celui che il mondo fora, figure, à ne pouvoir guère s'y méprendre, le tourmenteur de l'Inquisition, car, il écorche, H écartelle, il torture comme lui. Que je sois écartelé, dit le frère maçon nouvellement reçu, si je trahis les secrets qui me sont confiés. Il a trois tètes, parce que les fonctions d'inquisiteur, dans les pays envahis par l'albigéisme, furent confiées successivement aux Bénédictins deCiteaux,aux Dominicains et aux Franciscains. Sa barbe grasse, son large ventre et les griffes de ses mains sont autant d'allusions à l'avidité et à l'opulence de ceux qui faisaient vœu de pauvreté, comme ses yeux empourprés à la cruauté guelfe, le rouge étant là couleur de cette faction.

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