‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 30 sur 123 · Ainsi voilà deux amours · texte numérisé non relu

Ainsi voilà deux amours

l'un, résultant de la communauté de croyance parmi les membres d'une même secte obéissant a un même mot d'ordre, et l'autre, résultant d'une sympathie particulière pour tel ou tel individu, sentiment engendrant la fede spesial, distincte de la fede générale. Est-il besoin d'ajouter que la foi individuelle est celle de chaque adepte pour le chef de l'Empire?

16. In su che Dite, siede ; l'indication est aussi claire que précise, et il n'était guère possible de mieux exprimer que Florence s'appuyait sur Rome, centre de l'autorité à laquelle obéissait alors le monde catholique tout entier. Rome est plus bas que Florence dans l'abime d'iniquité, et c'est ainsi que Tune se dresse au-dessus de l'autre. 11 n'y a pas à équivoquer, ici , sur ce nom de Dis ; quoique l'équivoque ait été peut-être dans l'intention de Dante; c'est bien le nom de la ville d'où les deux portes viennent de forcer l'entrée , et non celui du monarque in-

G L ENFER-

la trahison» en proie éternelle aux enfers.

Et moi : — Pour mon esprit, maître, tu rends sensible Et me montres distinct tout ce gouffre terrible Avec son peuple entier, tant tes discours sont clairs 47. Mais, dis-moi, ces Esprits du fangeux marécage, Ceux que fouette la pluie et le vent irrité, Et ceux qui, s'insultant, se heurtent avec rage, Que ne sont-ils punis dans la rouge cité18 , En haine si Dieu prit de même leur malice ? Et, s'il ne les hait pas, pourquoi donc leur supplice ?

Où ton esprit va-t-il si follement errer? Reprit-il; il est rare à ce point qu'il délire; Ta pensée est ailleurs, ainsi pour s'égarer. As-tu donc tant de peine à te remémorer Ce que dans ton Éthique, à coup sûr, tu dus lire, Des trois instincts qu'au Ciel on ne peut tolérer19 : Incontinence , fraude et brutale démence ? N'y vis-tu pas comment, des trois, l'incontinence , A Dieu moins détestable, est moins à censurer ? Si tu veux méditer à fond cette sentence , Et te rappeler ceux ici qu'avant d'entrer, Tu vis subir aussi plus haut leur pénitence 20,

fernal , qui n'a pas encore été appelé 18. Dans la cité rouge , autrement

Dis et ne le sera qu'au dernier dite guelfe, città roggia.

chant. Lucifer, d'ailleurs, n'est pas 19. Virgile n'est pas encore assez

i an fond du gouffre, non siede; bon chrétien pour s'en tenir exclu-

il est debout , enseveli jusqu'à la sivcmcnt à l'autorité de saint Bona-

ceinture dans la glace ; Il n'est pas Tenture , qu'il a suivi jusqu'Ici ; il

au-dessus du point central de l'uni- revient à ses errements païens , et

vers, in su , il est au centre même, c'est d'Aristote qu'il s'appuye :

au foyer de la force d'attraction. Dicendum est rerum, circa mores ,

Ainsi, pas de confusion à faire. fugiendarum très species esse, in-

17. En effet, ils doivent commen- continentiam , vitium et feritotem

cer à le devenir ; mais ils ont été (Eth. lib. vir. c. î). bien longtemps enveloppés de nua- 20. Les poètes, les philosophes et

ges, malgré tout ce qui pouvait con- les héros de l'antiquité, « tous mal-

trtbuer à rendre sensibles la fiction heureux morts sans confession , ■> a

et l'artifice. dit Voltaire, dans une pensée com -

Ta sauras le motif qui les fit séparer

De ces félons maudits, et pourquoi les martelle

D'un courroux moins pesant la justice éternelle.

0 soleil, qui rends forts les plus débiles yeux Et dissipes leur nuit, tu m'es si secourable Qu'autant que de savoir douter m'est agréable14. Mais sur un point encor je serais curieux Qu'il te plût revenu*. En quoi peut, comme impie, L'usure offenser tant la divine bonté Et délier le nœud fait par sa volonté?

Le sage apprend, dit-il, dans la philosophie, Et je ne parle pas d'une seule partie, Que d'une intelligence et d'un art tout divins La nature dérive ". Or, si de ta physique Ton esprit à scruter quelques pages s'applique, Tu trouveras bientôt que l'art, chez les humains, Imitant la Nature , autant qu'elle peut l'être, De même qu'un disciple en tout suivant son maître, A l'art de Dieu le vôtre est comme petit-fils ". Dans la Genèse aussi tu dois avoir appris, Dés les premiers feuillets, que l'homme à la Nature , À l'art, doit demander son pain avec mesure, Tout en multipliant24. Vois donc que l'usurier

mira ave* celui qu'il n'eût certes rive de la pensée souveraine du

pas jugé aussi sévèrement, s'il l'eût Monarque universel ou de son.re-

eompris. présentant, le grand Maître de l'Or-

21. Attendu que le doute est l'op- dre, pensée qui devient pour les pesé de la foi, qu'il conduit à i'exa- fidèles , les initiés aux mystères , la men et, par le raisonnement, A la loi de Nature, et qu'ils suivent doclvértlé. lement, aveuglément, en vertu de

22. Voilà, pour la troisième fois, leurs serments, comme le disciple la la Nature en jeu. Soyons donc atten- leçon du maître. Nous avions donc tifs. grandement raison de nous défler

23. Voulez-vous savoir comment de cette Nature en opposition coms'appelle ce petit-fils du grand Ar- plète , comme on le voit , avec la chiteete de l'univers ? Les trouba- manière d'agir de la Fortune, dours vous le diront. 11 a nom l'art 24. Virgile devient presque chréd' Amour ou la gaie Science ; il dé- tien ici , pour frapper plus sûre-

L ENFffit»

Prenant pour arriver un tout autre sentier, A la Nature, k l'art qui la suit, fait offense, Car ailleurs il s'adresse et met son espérance **.

Mais viens et maintenant sur la route avançons. A l'horizon déjà scintillent les poissons24 Et, penché sur Corus, le chariot s'en rapproche : Nous trouverons là-bas où descendre la roche ".

ment sur les chefs de la chrétienté.

25. Nul doute à cela. Les banquiers guelfes, loups cerviers relevant de Plutus , prince suzcrin de Sodome, de Babylone et outres lieux , avaient en grand mépris et l'empereur Dieu et la Nature, sa fille, et l'art d'Amour, son petit - (lis. Ainsi , c'est bien Rome et ses Pontifes que le poète a entendu désigner plus haut sous la double dénomination de Sodome et de Cahors. Et toute celte longue tirade , où les Pères, Aristote et la Bible sont mis à contribution, n'a eu pour but que de déguiser la pensée sectaire qui s'y cache, en lui donnant une base en apparence orthodoxe.

26. Les poissons, auxquels manque l'organe de la voix , étaient l'emblème du silence. Leur apparition ici indique le sens mystérieux de ce qui précède et de ce qui va suivre, bien plus qu'elle n'a pour objet de donner à entendre qu'il fera jour dans deux heures, cette constellation se couchant alors au nord-ouest, en même temps que le chariot, ce dont le lecteur se soucie peu en vérité.

27. Nous avons parcouru cinq cercles; nous allons entrer dans le sixième, et il n'en restera plus ensuite à visiter que trois avec leurs subdivisions; l'Enfer, tel que l'a conçu Dante, se composant de neuf girons, comme il les appelle, auxquels correspondent les neuf sta-

tions du Purgatoire et enfin les neuf sphères du Paradis , car tout procède symétriquement. En efTct, son poème se compose de trois Cantiques comportant trente-trois chants chacune, non compris le chant d'introduction, et terminés uniformément par le mot étoiles. Ce double chiffre 3, répété trois fois, qui parait correspondre à Béatrice 9 ou trois fois 3 de la Vie nouvelle, avait certainement dans sa pensée, et par suite dans les rites de la secte à laquelle il appartenait, une valeur cabalistique. Chose singulière, qui n'a point encore été remarquée : quel que soit, sur les cent chants du poème, celui dont on veuille additionner les vers, on trouvera invariablement, dans les deux derniers chiffres du total, 3, ou l'un de ses multiples, 6, 9 et 12. Ainsi, le r" chant de l'Enfer donne 136, ou 9 ; le m*, du Purgatoire, 130, ou 3; le xxx*, 148, ou 12; le iv, du Paradis, H 2, ou 6.

Pas «un ne fait exception à cette règle. 11 en est ainsi sans doute, parce que 3 est un nombre sacré , « racine de 9, que Béatrice est un 9, un miracle, dont la racine est l'admirable Trinité ( Vie nouv. ). » En effet, les trois cantiques de trentetrois chants ( en tout 99 ) , formant un poème unique, rappellent à In fois la trinité et l'unité. Il n'est pas jusqu'à l'année 1305, dans laquelle le poète feignait d'avoir entrepris son triple voyage, qui ne reproduise

CHANT Xt. 89

le t et le 3. Il tient tellement à ne règle, nn précepte rituel ou scien-

pas déparaer le nombre pythago- tiflque , auquel il 8e croyait obligé

rique qu'il s'arrête tout à coup au d'obéir. Mais nous laisserons a d'au-

moment où l'on s'y attend le moins, très le soin de rechercher quelle en

en déclarant que le frein de l'art l'y était l'origine, la signification , et à

oblige, il fren deW arte (Purg., quel but il tendait. 11 suffit qu'il soit

xxxin), ce qui indique assez une signalé.

CHANT XH.

Du roc alpestre au point où nous devions descendre *, Le chemin à tel point s'offrait anfractueux , Sans parler de celui qui semblait le défendre , Que d'effroi le plus brave eût détourné les yeux.

Telle s'offre, en deçà de Trente, la ruine Qu'en flanc heurte l'Adige * et qu'un éboulement, Soit qu'ait manqué le sol, soit quelque tremblement, Fit rouler dans les flots. Du mont qui la domine A la plaine, des rocs tel est l'entassement, Qu'à peine du sommet , pour atteindre la plage , Pourrait-on s'y frayer un périlleux passage. Tel s'offrait devant moi le sombre escarpement Et, sur la sommité de cette cime ardue, De la Crète gisait l'infamie étendue , Que la feinte génisse en ses ardeurs conçut8.

Quand le monstre couché soudain nous aperçut , Gomme le furieux , de rage contenue Qui se sent dévoré, lui-même il se mordit. — Crois-tu donc, lui cria de loin le sage maître, D'Athènes voir le duc à tes yeux reparaître,

1. Qu'on veuille bien 8e rappeler 2. Autre partie des Alpes, à peu

que le Piémont est sur le versant de distance de Brescia , dont il sera

méridional des Alpes , à l'entrée de question dans le chant suivant.

l'Italie; on verra que l'épithète al- 3. Il ne faut pas trop se hâter de

pestre n'a pas été employée icLsans croire que Dante n'a en en vue ici

motif. que le Minotaure crétois.

Qui du coup de la mort à terre t'étendit \

Va-t-en brute % il ne vient, lui, que pourvoir vos peines,

Et ne l'ont point guidé les leçons de ta sœur *. —

De même qu'un taureau dont se glacent les veines, Sous l'atteinte mortelle ayant rompu ses chaînes, Saute de çà, de là, dans sa vague fureur, Ainsi le Minotaure 7. — Au passage cours vite 8 ,

4. Ce n'est là que le sens apparent de ce vers, qui en a deux.

Voici l'autre : « Crois-tu voir le duc d'Athènes , que la mort te livra , »

c'est-à-dire dont tu fua l'héritier.

Ce qui est tout l'opposé et en contradiction avec la fable, mais non avec l'histoire. Cette complication de figures se simplifie singulièrement à l'analyse. Et d'abord, il doit exister du côté de Trente , et vers l'Adige, un bourg ou un château du nom de Creti; nous n'en savons rien, mais nous procédons comme M. Le Verrier pour les astres qu'il ne voit pas : Dante n'a pas écrit sans motif Creti au lien de Creta, ni mis en avant sans secrète intention sa seule comparaison au début de ce chant en la prenant dans ces parages. A Creti donc dut s'accomplir l'événement qu'il traite d'infamie , à savoir la désertion de Philippe de Savoie, passant de l'alliance de Henri VII à celle de Rome. Le titre de duc d'Achaïe motive celui de duc d'Athènes , donné à Thésée ou plutôt à Guillaume de Villehardouin.

Et comme Philippe était, en outre , de l'autre côté des Alpes, seigneur de Turin, Torino, nom dérivé de Toro, il devient le Minotaure, par suite de l'accouplement de la Louve , de la prostituée, de la feinte génisse, dont les caresses brutales égarent la raison, avec le taureau de Savoie. On comprend dès lors cette infamia di Creti s'étalant au sommet des Alpes. Or s'il est constant historique-

ment que Philippe de Savoie , seigneur de Turin, Torino, dont les domaines s'étendaient sur les deux versants des Alpes , prenait le titre de duc d'Achaïe et de Morée, comme ayant épousé en 1301 Isabelle de Villehardouin; s'il est constant qu'après s'être rallié aux aigles d'Henri Vil, il les déserta devant Brescia, ville située sur les bords de l'Adige, à l'instigation de Clément V et de ses alliés, cette étrange figure du Minotaure est expliquée à ne pouvoir s'y méprendre. Ajoutons que ce Minotaure, comme nous l'avons dit, page 128 des Révélations, fait d'autre part allusion à la réunion, monstrueuse aux yeux de Dante, des deux pouvoirs temporel et spirituel, peutêtre même à la position géographique des États de ce prince entre la France et l'Italie, c'est-à-dire, aux yeux de Dante , entre la barbarie et la civilisation.

5. Toi qui n'es pas dirigé par la raison , puisque tu subis la loi de Rome.

6. L'Ariane aux .enseignements de. laquelle il est fait ici allusion se devine aisément.

7. Toujours le taureau de Turin, qui va sautant de l'Empire à l'Église, lorsque les liens qui l'attachaient au premier une fois rom- ' pus, il est atteint du coud de la mort guelfe.

8. A celui de l'Adige sans doute, ou peut-être même à celui de l'Arno, al patto, passage que Dante avait tant

Pour descendre le roc de son transport profite, S'est écrié mon guide. — Et tous deux à la fois Nous prenons notre course à travers l'assemblage De ces blocs, qui souvent s'ébranlent sous mon poids 9.

Comme je cheminais pensif, me dit le sage : —A quoi, silencieux, ainsi réfléchis-tu?

À cet éboulement peut-être , défendu Par ce brutal courroux qu'en sa fougue sauvage Je viens soudain d'abattre. Eh bien ! donc, tu sauras ", Quand jadis dans l'enfer j'eus à plonger si bas, Que cette cime encor n'était point écroulée " ; Mais, en mon souvenir si l'erreur n'est mêlée , Bien peu de temps avant que vînt l'Être divin !î, Pour enlever à Dis le glorieux butin Du grand limbe au-dessus *\ cette haute vallée Trembla de toutes parts, et je crus que d'amour Tressaillait l'univers, comme on pensait, un jour, Qu'ébranlé plusieurs fois dans sa masse profonde , Par l'Amour, au chaos fut replongé le monde4*. Alors, tous ces vieux blocs disloqués et rompus

de hâte de voir effectuer à son Messie, cruda, alla visiter le cercle de Judas

et qui aurait prévenu les défections (voir chant x, note 7 ).

amenées par les lenteurs du siège de 12. L'empereur Henri VU.

Brcscia. 13. La puissance temporelle des

î). Ces pierres, qui spesso mo- papes était la gran preda (appelée

tienti, sont les alliés guelfes, dont plus tard predella), convoitée de

l'instabilité ne permettait pas de tous les empereurs, auxquels se

compter sur eux ; aussi fallait-il se rattachaient poêles , philosophes ,

hâter d'en tirer parti et ne pas trop guerriers , tous ceux que Dante nous

s'y fier. a montrés dans son Elysée , et qu'il

10. Vo' che sappi. C'est la for- cherche à faire confondre ici avec mule employée par le poète toutes les patriarches délivrés à la venue les fois qu'il va exprimer quelque du Messie.

chose d'important à pénétrer sous 14. Allusion à la doctrine d'Em-

ses expressions énigmaltqucs. pedocles, que la secte d'Amour se

11. Lorsque son esprit monar- serait chargée de réaliser, en boulechique évoqué par la magicienne de versant le inonde pour en faire sor- Thessalle, ou plutôt par la Vierge tir une société et une religion nouaustère de Lombardic, Vergine vellcs.

S'écroulèrent ici , mais ailleurs encor plus là. Mais plonge en bas tes yeux, car là coule, remplie, La rivière de sang, où vont bouillir sans fin Ceux qui, par violence, ont fait tort au prochain lf. —

0 passion aveugle ! 6 colère ! 6 folie ! Dont l'aiguillon nous presse ainsi dans cette vie, Puis, dans l'éternité, nous vaut un tel destin 17. Je vis une ample fosse , en forme d'arc tordue, Qui de toute la plaine embrasse l'étendue18. Entre elle et les derniers rochers en bas semés, A la Aie couraient des Centaures, armés De flèches, comme au temps qu'ils s'en allaient en chasse ".

15. Et chacun de chercher cette ruine vert l'Adigc et Trente, lorsque Dante a pris soin de dire qu'elle était en deçà. Comment les commentateurs n'ont-ils pas songé à Brescia , cette ancienne place forte .

recchia roecia, dont Henri VU lit raser les fortes murailles en châtiment de sa rébellion? Ils auraient compris alors que le messie , colui, tal, altri , qui vint alors pour enlever à Dis (Plutus, l'homme riche, le prince de ce monde ) la grande proie , la gran preda, de la souveraineté temporelle, n'était autre que Henri de Luxembourg , dont l'approche fit tressaillir d'amour tout cet univers sectaire professant la religion de l'Amour, destiné à faire sortir le monde du chaos théocratique, pour y faire briller la véritable lumière, celle de l'Orient. Alors, en effet, la haute vallée du Pô trembla de toutes'parts ; et plus encore celles du Tibre et de l'Arno, alors que l'Empereur eut fait son entrée dans Rome. {Voir les deux lettres de Dante aux peuples d'Italie et à Henri VU.) L'altrove più fait allusion à l'autre éboulement que nous trouverons dans les Makbolge ou

Malesfosses , Image, facile à reconnaître, des faubourgs de Rome et de la vallée du Tibre.

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