Deux chefs de bande , l'un
Guelfe des environs deRome, l'autre,
Gibelin de Florence. Ce dernier, chaud partisan de Frédéric II, et d'accord avec lui, rançonnait les prélats sur lesquels il pouvait mettre la main, ce qui lui valut l'excommunication. Ainsi le recensement des damnés Unit comme il a commencé, en sacrifiant un Gibelin pour faire passer dix Guettes, en rejetant sur Rome le blâme de ces luttes fratricides, et en mettant au niveau des voleurs de grand chemin ceux qui avaient suivi ses inspirations.
Nessus n'atteignait pas encore l'autre plage, Que déjà nous avait reçus un bois sauvage Où l'œil cherchait en vain la trace d'un sentier. Là nul feuillage vert sur l'arbre ou le hallier ; Mais sombre et desséché , point de branches pompeuses Droites se balançant, mais torses et noueuses ; Nuls fruits, mais plant aride, en poisons seul fécond '. Les bêtes fauves qui loin des guérets s'en vont Au plus épais fourré se cacher solitaires, Ont, entre la Cécine et les flancs de ce mont Où siège Corneto, de moins âpres repaires *. La hideuse Harpie en ces lieux fait son nid ', Celle qui , les chassant des Strophades , prédit Aux Txoyens exilés de futures misères.
1. Voilà one région bien stérile, 3. Fidèle à sa théorie des trois bien désolée; nous verrons bientôt sens cachés sous le sens littéral, dans quels parages 11 faut la cher- Dante met à contribution, dans ce cher, non pas en enfer, mais sur la chant, l'Évangile , l'Enéide et saint carte d'Italie. *+^ Bernard. En effet, nous lisons dans
saint Matthieu, que l'homme privé
2. La désignation est précise , et de la grâce est semblable à un figuier nous ne saurions méconnaître la aride, et dans saint Bernard : homo campagne de Rome, comprise entre dbsque gratia est ut arbor sikesla Cécine, qui se jette dans la mer im, ferens fructus, quibus porci près de Piombino et le' bourg de infernales, ut Arpiœ, hic pascun- Corneto, à quelques milles de Qvità- fur. Or , nous verrons quels sont Vecchia. Cette rivière sanglante, qui les pourceaux d'Enfer que le poète se tord en forme d'arc, nous a déjà sectaire a voulu figurer dans ses mis sur la voie. Harpies.
100 l'enfer.
Ces oiseaux monstrueux, à sein et face humains, Qui dans cette atmosphère ouvrant de larges ailes , Ont plume épaisse au ventre , aux pieds griffes cruelles, Hurlent leurs cris plaintifs sur les arbres voisins \
Avant d'aller plus loin , me dit le sage maître , Sache que te voici , mon fils, que tu vas être Au deuxième pourtour 8, jusqu'à ce qu'à tes yeux S'offre dans son horreur un désert sablonneux. Observe , et tu verras des choses t'apparattre A ce que j'écrivis qui t'inspireront foi 8. . J'entendais s'exhaler tout à l'entour de moi De sinistres clameurs et ne voyais personne. Étonné, je m'arrête et regarde et frissonne.
Il crut qu'à mon avis ces mille cris venaient D'êtres qui, s'y cachant, dans le bois se tenaient, Et me dit : — Si tu veux rompre un de ces branchages De tous les pensers vains , divers où tu t'engages Ne restera pas un. — Alors levant la main , D'un grand arbre qui s'offre à moi sur mon chemin Je détache une branche et, soudain, le tronc crie : — Pourquoi me mutiler? — Sous l'écorce flétrie, Qui se teint d'un sang noir, je l'entends de nouveau
4. Ces Harpies ayant un cou et Messieurs, » va dire de plus belle
de* visages humains, un large ventre M. F. de Sanctls 4 ses auditeurs
bien emplumé, c'est-à-dire bien turinols (Revue des cours publics du
garni, et des pieds armés de serres, 29 juillet 18.S5), mais cette fois ce
habitant de plus la campagne de sera peut-être du professeur leur
Rome, on ne peut guère voir en elles expliquant doctoralement, au point
que les divers Ordres religieux dont de vue esthétique, ce que lui-même
les monastères et les propriétés se ne comprend pas, tout en procla-
trou valent en grand nombre aux mant qu'aujourd'hui « les commen-
environs de la ville éternelle. Les taire» ne sont plus permis ». Foy.
ailes que leur donne le poète se- p.?9desJtlt;l/.,cequelesPauliciens,
raient, si l'on veut, ou le manteau branche des gnostiques, entendaient
affecté à certains d'entre eux, ou les par les oiseaux du ciel.
manches de leurs robes. Leurs à. C'est-à dire dans la seconde
chants plaintifs seraient celui des section du septième cercle,
psaumes et des litanies. « Vous riez, G. Au livre ni de l'Enéide.
CHANT Xlll. 101
S'écrier : — Que te sert de briser ce rameau? De pitié n'as- tu donc au cœur nulle étincelle 7 ? Hommes aussi naguère et plantes maintenant , Ta main devrait pour nous se montrer moins cruelle, Quand notre âme en reptile eût été se traînant '. —
Gomme le tison vert qui d'un bout se consume Tandis que, hors du feu, l'autre extrémité fume Et se vide de l'air qui sort en gémissant; Ainsi du tronc blessé sortaient et voix et sang. Tel qu'un homme interdit je ne sus que me taire Et, tremblant, je laissai tomber la branche à terre.
Ame en peine, il n'eût point sur toi porté la main , Lui répondit pour moi le sublime écrivain , S'il avait accordé d'abord plus de croyance A ce que dans mes vers, qu'il a tant lus, j'avance. Ce récit incroyable est cause que j'émis Un conseil qu'il suivit docile, et j'en gémis. Mais dis-lui qui tu fus , afin qu'en récompense , Dans le monde où pour lui le retour est permis, Il ait de ton renom à porter souvenance.
L'arbre alors répartit : — De ce que tu me dis Le prestige est si doux que je ne sais me taire, Et puisse , à votre tour, ne pas trop vous déplaire
7. Traduises si vous voulez : N'a- taux. C'est ce que les Provençaux girnls-lu pas sous quelque influence exprimaient dans leurs sirventes, de dame Piété? Non hai tu spirito lorsqu'ils appelaient les membres di Pietate alcuno ? 11 était facile de du clergé, arbres auctomnaîs morts ; rimer par di pietà veruno, mais aussi voilà-t-il une forêt d'arbres adieu le double sens. desséchés; puis, il proclame que
8. II y a ici une double allusion ces malheureux transformés en qu'il est impossible de faire passer plantes , fussent-ils des âmes de complètement dans une traduction, serpent, des vassales du gran terme, Le poète gibelin a voulu donner à par conséquent, on devrait avoir entendre d'abord que, sous l'In- pour eux les sentiments de dame fluence monacale, l'homme se trou- Piété à l'égard des siens, ben vait dégradé au-dessous de la brute dovrebb* esser la tua man piû pia, et réduit à la condition des végé- et les traiter en frères.
108 l'enfer.
Qu'en* vous parlant de moi j'aie à m'étendre un peu. Aimé de Frédéric, agissant en son lieu, Des deux clefs de son cœur je fus dépositaire '. Je sus si doucement à mon gré m'en servir Pour l'ouvrir, le fermer, que j'en vins à ravir A tout autre que moi sa confiance entière. Avec foi je remplis mon royal ministère Jusqu'à perdre le somme et la paix de mes jours. Mais la prostituée, hélas! fléau des cours 10, Cette commune mort, que l'on voit à toute heure De César, l'œil lubrique, épier la demeure ", Sut trop bien enflammer contre moi tous les cœurs Et, des flatteurs, par elle ameutés, la séquelle Me perdit dans l'esprit d'Auguste; mes honneurs Furent par lui changés en opprobre, en douleurs. Mon âme en ressentit une atteinte cruelle, Et je crus dans la mort fuir d'injustes rigueurs, Innocent, contre moi ma main fut criminelle. J'en jure de ce tronc la racine nouvelle, A mon maître jamais je ne manquai de foi ",
9. Sous le rapport politique et bous qui que ce soit lui barrer le chemin . le rapport religieux ; les deux clefs II n'y a pas moyen de s'y méprendre correspondant aux deux glaives; à l'heure qu'il est, lorsque surtout car celui qui parle n'est rien moins nous la voyons appelée la mort que le chancelier Pierre Des Vignes, commune, ce qui ne saurait guère l'auteur du fameux sonnet par lequel s'appliquer ni à l'envie , ni à la flatil était déclaré aux fidèles d'Amour, terie.
avec lesquels son maître désirait il. Envie ou non, qui plus que la
faire alliance , que ce dieu ou cette cour de Rome avait intérêt à péné-
passion, mais plus véritablement trer ce qui se passait dans le palais
cette religion, existait et que Fré- impérial et à y ruiner le crédit de
déric 11 était un des plus fervents ceux qui gênaient sa politique ? parmi ceux qui la professaient. Voir 12. Mathieu Parla est le seul his-
p. 25, et surtout p. 457 et 458 des torien contemporain qui parle du*
Révél., la réponse qu'Arrigo Baldo- chancelier de Frédéric H, avec quel-
nasco faisait , au nom de Madonna, que détail, p. 662. Il est évident qu'il
à la déclaration de Frédéric. croit à sa culpabilité. Mais Dante,
10. La prostituée de Babylone et qui vo\ait en lui un des premiers de Sodome, la louve qui ne laisse maîtres de l'art d'Amour en Italie,
De tous il mérita respect et l'eut de moi. Puisque doit l'un de vous retourner à la vie , Qu'il relève, touché d'un pieux intérêt, Ma mémoire du coup que lui porta l'envie ".—
Le sage attend un peu, puis, voyant qu'il se tait : —Ne perds pas, me dit-il, l'occasion propice A lui de t'enquérir et parle, s'il te platt.
Et moi : — Sur le sujet où tu penses qu'il puisse Me satisfaire encor, daigne l'interroger, Moi, je ne le puis, tant je me sens affliger ".
Le poète a repris : — - Crois, âme emprisonnée , Qu'à ton gré ce mortel exaucera tes vœux ; Mais toi, veuille en retour nous dire dans ces nœuds Comment votre âme ainsi se désole enchaînée; Si de membres pareils, sans doute tu le peux, 11 adviendra qu'un jour quelqu'une se dégage.
Le tronc souffle avec force alors , puis en langage Se convertit ce souffle, à peitoe est-il éclos ".
l'un des apôtres de la secte, avait ses raisons pour faire de lui le martyr innocent de la prostituée de Babylone. Toujours est-il que Pierre Iles Vignes devint suspect à son maître , et , ce semble , avec assez juste raison, par suite du peu de zèle dont il fit preuve au concile de Lyon, où Frédéric l'avait envoyé avec Taddeo de Suessa. En effet, ce dernier déploya autant de vigueur que de talent, tandis que Pierre Des Vignes ne cessa de garder un silence mystérieux. (Voy. Sismondi, Rép.
13. L'envie des flatteurs, oui, mais, dans la pensée du poète, qui souleva leur malignité contre ce loyal serviteur? La prostituée, la merettice dagli occhi putti ; celle qui domine dans Florence-Dlté, en proie, sous son Influence, à l'envie,
à l'orgueil et à l'avariée. {Voir ch.
vi et îx.)
14. C'est toujours , on te remarquera , en faveur des plus grands ennemis de {tome que Dante éprouve de l'attendrissement et de l'admiration, lorsqu'il ne manifeste que naine et mépris pour ses pontifes et pour ses partisans dévoués. Ici il ne peut parler, tant les forfaits de dame Piété lui soulèvent le cœur, tantaPietà m'accara.
15. Itien mieux, il se convertit en vers à mesure qu'il s'exhale de son cœur brûlant de l'amour sectaire, comme il advenait des désirs de Dante, Spiritelli d'amore, qui en prenant l'air diventan sospiri, c'està-dire, versi. (Yoy, la CanzoM:Amor che nella mente mi ragiona.) Il s'agit donc ici certainement des compositions poétiques du chance-
104 l'enfer.
Ma réponse sera complète en peu de mots : Quand se sépare une âme, en son orgueil extrême. Du corps dont elle s'est arrachée elle-même, Au septième circuit la dépêche Minos.
Dans ce bois elle tombe et, sans choisir sa place, Sur le sol va s'abattre où Fortune la chasse. Elle y germe bientôt, comme un grain de froment; Elle y croit tige, en arbre ensuite se formant; Se repaît la Harpie à même son feuillage , Et sa morsure aux cris de douleur fait passage ". Pour retrouver aussi nos dépouilles un jour, D'ici nous sortirons, au monde de retour; Mais sans qu'une de nous jamais s'en revêtisse. Ce qu'on répudia soi-même, c'est justice D'en demeurer privé. Là nous les traînerons Et nos corps désormais, dans la forêt funeste, Se verront suspendus chacun à l'un des troncs Où, pour l'éternité, notre âme en peine reste 17.
Près de l'arbre, attentifs, nous ne le quittions pas, Dans l'espoir qu'il allait en dire davantage, Quand nous fûmes surpris par un soudain fracas, Gomme celui qu'entend le chasseur, au passage
lier, qui eo fit beaucoup en Thon- les mêmes mains , faisaient que
ncur de M adonna. Or, on doit être bientôt la plus petite semence deve-
conyaincu que la Hf adonne des Gl- naît un arbre à la végétation puis-
belins n'est pas celle des Guelfes. santé, dont les* feuilles , le revenu
1G. La Fortune, qui chasse ces annuel, nourrissait les voracestiar-
pa uvres âmes de suicidés, comme pies, en dépit dos gémissements des
le trait lancé par une arbalète, nous héritiers dépouillés, qui donnaient
parait faire allusion à quelque loi de ainsi issue à leur douleur, al dolor
l'Église, attribuant leur héritage avec finestra.
le soin d'inhumer le corps à tel ou 17. Il y a là tout à la fois une ad-
tel monastère. Car nous avons vu hésion hypocrite a la doctrine de
que la Fortune était la figure de la l'Église qui condamne le suicide et
Papauté, au moins sous son aspect une proposition hérétique dans cette
politique et gouvernemental. On exception portée contre les suicidé*,
comprend dès lors que ces capitaux lorsque l'Église enseigne pour tous
et ces domaines s'accumulant dans la résurrection de la chair.
Qui se tient aux aguets, quand vient le sanglier, Qu'au loin la meute aboie et craque le hallier.
Vers la gauche ", je vois sur la lande sauvage Deux Esprits nus, saignants, s'enfuir par la forêt, Brisant sous leur effort ce qui se rencontrait. Le premier en avant criait : — Mort secourable , Viens, 6 viens à mon aide ". — Et l'autre, à qui parait Trop tarder sur ses pas, d'une voix lamentable Lui crie en haletant : — Tes jambes, ô Lano, Ne jouaient pas si bien au combat de Toppo 20. —
Puis, peut-être, sentant que lui manque l'haleine, D'un buisson il se couvre et , tremblant s'y blottit D'aboiements furieux la forêt retentit.
Gomme d'ardents limiers dont on lâche la chaîne, Des chiennes au poil noir, meute avide, contre eux S'élançaient en hurlant, et sur le malheureux Tapi dans le buisson leurs crocs se conjurèrent; Sous les rameaux brisés elles le déchirèrent, En emportant au loin les douloureux débris ".
Mon guide par la main en ce moment m'a pris. 11 me mène au buisson pleurant par les blessures Dont l'avaient mutilé de sanglantes morsures , Et qui dit : — A quoi bon, Jacques de Saint^Àndré, Te repairer sous moi contre cette avanie " ? De quoi fus-je complice en ta coupable vie " ?
18. Noos savons qae de ce côté II de hurlements grassement payés. ne peut venir que des Guelfes. Mais il est plutôt à supposer que
19. Les vassaux de la Mort, c'est- cette meule avide et cruelle est la à-dire les partisans de la Papauté, figure des agents de l'Jnquisition,que devaient naturellement l'invoquer à le guelflsme de ces suicidés n'empéleor aide. chait pas de flairer chez eux l'Im-
20. En 1288, où les Sien nols furent piété, dont leur conduite déréglée
défaits par les Gibelins d'Arezzo. faisait assez foi pendant leur vie.
21. Les Harpies pourraient bien 22. Autre Gujelfc de Padouc, ayant,
s'être transformées ici en chiennes comme le premier, dissipé follement
noires faisant leur pâture de la dé- son patrimoine,
pouille des suicidés, acquise au prix 23. Quelle différence , on l'a déjà
L ENFER
Le maître, s'arrêtant au buisson éploré, Demande : — Qui fus-tu, toi qui par tant d'atteintes Souffles avec le sang de douloureuses plaintes ?
Et celui-ci répond : — 0 tous qui de vos yeux Contemplez le ravage affreux qui me mutile, Près du triste buisson daignez d'un soin pieux Recueillir ses rameaux. Je suis de cette ville Qui jadis échangea son ancien protecteur Contre saint Jean-Baptiste, aussi, pour son malheur, Le premier, dans son art la rendant inhabile ", L'affligera toujours; car n'était que du dieu, Sur le gué de PArno, reste encore un vestige ,5, Aurait bien vainement le peuple qu'il afflige Relevé la cité qu'Attila mit en feu.
Et quant à mon destin, puisque tu veux l'apprendre, Je fis de mon logis un gibet pour me pendre *•.
remarqué, entre le traitement que le poète fait subir aux Gibelins qu'il révère et aux Guelfes qu'il bait et méprise ! Dana ce chant encore , le chancelier de Frédéric II nous apparaît métamorphosé en un grand arbre fruitier, pruno, tandis que les trois malheureux Guelfes qu'il met en scène, deviennent des buissons épineux, de misérables broussailles.
L'un est un gentilhomme de Sienne qui , plutôt que de fuir, se jette en brave dans les rangs ennemis et s'y fait tuer. H le signale comme un suicidé, lui supposant la volonté de ne pas survivre à sa ruine amenée par de folles dissipations. H lui fait Invoquer la Mort, pour donner à entendre que ce Lano compta en vain sur le secours de Rome pour relever sa fortune. L'autre, Jacques de Saint- André, dont il est raillé dans sa détresse, est un Guelfe de Padoue qui donnait à ses amis des fêtes illuminées par l'incendie; les malsons de
ses métayers y brûlaient en guise de lampions. Enfin, le troisième est un guelfe florentin dont il ne daigne pas même tracer le nom.
24. Le dieu Mars, ancien protecteur de Florence païenne, lui gardant rancune pour s'être mise sous le patronage du Précurseur, en la Fendant inhabile à l'art de la guerre, en dépit de saint Jean -Baptiste, ce qui est peu orthodoxe, on en conviendra.
25. Cette allusion à des débris informes d'une vieille statue de Mars, qu'on voyait encore en 1337 sur un pilier du vieux pont à Florence, est jetée ici comme préparation à certaines paroles dont nous aurons à expliquer le sens caché, ch. xvi du Paradis.
2G. Peu importe que ce soit le dissipateur Rocro des Mozzl ou le juge Lotto des Âgli désespéré de s'être laissé corrompre pour rendre un jugement inique.
L'amour du sol natal m'induit, la charité , A ramasser rameaux et feuilles, pour les rendre Au buisson, dont la voix ne se fait plus entendre. Puis du bois nous gagnons alors l'extrémité, Où du second giron nous passons au troisième '. Tcrrihle s'y montrait la justice suprême.
Pour bien rendre l'aspect à mes regards offert, Je dis que nous gagnons une lande , un désert Dont le sol à jamais repousse toute plante. L'entoure la forêt aux accents douloureux , Comme enceint celle-ci la rivière sanglante *; Là, sur l'extrême bord arrêtés tous les deux , Un sable dense, aride attriste au loin nos yeux : Tel celui qui couvrait cette plage brûlée Qui des pieds de Caton autrefois fut foulée •. 0 vengeance de Dieu, combien d'un juste effroi
l.Notu sommes toujours au six- d'hut, d'une ceinture de bois et de
ième cercle infernal , divisé en trois forêts, où le Tibre s'enguirlande en
girons ou cercles concentriques , forme d'arc à la double courbe, l'è
dont le second est.formé par la forêt, ghirlanda. le troisième par une zone de sable
brûlant, chacun d'eux sur un même 3. La terre d'Afrique, contrée dl-
plan. gnorance et d'esclavage, où se réfu-
2. Tout le monde sait que tel est gia Caton , ennemi de César, afin
faspeet de la campagne de Rome , d'indiquer que cette section infer-
véritable désert , entouré à cette nale est affectée au châtiment des
époque, bien plus encore qu'aujour- ennemis de César.
L ENFER
Doivent trembler ceux-là qui, d'une Ame troublée , Liront ce qui s'offrit trop réel devant moi * !
J'aperçus des troupeaux sans nombre d'âmes nues, Qui pleuraient, endurant des douleurs inconnues, Et paraissaient pâtir sous différent arrêt \ Une part, sur les reins était gisante à terre, Restait l'autre accroupie et, le front bas, souffrait; Continuellement cheminait la dernière *.
Plus de damnés allaient à l'entour s'agitant Qu'on n'en voyait couchés, d'angoisse sanglotant; Mais de ceux-ci plus haut criait la peine amëre 7.
Sur l'arène partout, lentement, à flocons Pleuvaient de larges feux. Tombe ainsi sur les monts La neige, quand le vent ne s'y fait plus entendre B. De même que jadis vit dans l'Inde Alexandre D'en haut sur son armée , au lieu de blancs frimas, Des flammes jusqu'à terre, encor vives, descendre ,
4. Surtout lorsqu'ils verront sur qui sévit cette veogeance redoutable.
6. Elles pleuraient; c'étaient donc des âmes guelfes, mais subissant une loi différente, ditersa legge, en raison des nuances qui divisaient le parti , de son hostilité contre l'Empereur ou contre la secte religieuse qui l'appelait comme un Messie, pour l'aider à écraser la prostituée.
6. Ces trois postures différentes indiquent le genre des méfaits : ceux qui sont sur 1« dos» la face en haut, se sont rebellés envers l'Empereur, représentant de Dieu sur la terre :
ce sont les criminels de lèse-majesté divine; ceux qui sont accroupis, les jeux à terre, sont les coupables du crime de lèse-majesté humaine , ceux-là qui ont méconnu les décrets de la providence impériale désignée, nous l'avons vu, sous le nom de Na-
ture ; enfin ceux qui s'agitent sans trêve ont péché envers l'art d'Amour, que nous savons être comme le petit fils de la Nature , c'est-à-dire qu'ils ont été Gibelins sans avoir voulu adopter la foi religieuse des sectaires de leur parti ; à l'opposé de Guido Cavnlcantt, sectaire en demeurant G ueife, par respect humain, par liens de famille, ou par calcul politique.
7. Ceux qui avaient péché contre l'art d'Amour devaient naturellement être plus nombreux que 1rs criminels de lèse-majesté, mais le forfait de ces derniers étant plus grand, il entraînait un châtiment plus rigoureux.
8. Le texte porte : « sur les Alpes ; > on peut donc être assuré que sous peu il sera question de Brescia.
Au point qu'il lui fallut aux pieds , par ses soldats, Faire fouler le sol, pour que, n'y trouvant pas D'aliment, s'éteignit plus vite l'incendie 9; Tombait ce feu de même , en éternelle pluie Et, sous l'averse, au loin le sable s'enflammant, Comme au choc de l'acier soudain l'amorce brûle, Redoublait la douleur d'un immense tourment 40.
Sans fin des malheureux la foule gesticule, Se démènent leurs mains, secouant cette ardeur, Dont chaque atteinte vient raviver leur douleur.
Je rompis le silence et dis : — Mon sage maître, A qui rien ne résiste en ces lieux, sauf peut-être, Sur un hostile seuil, ces démons, ces maudits " , Quel est ce grand qui , là, gît les membres roidis, Et semble défier l'orage qu'il essuie De le faire fléchir sous son ardente pluie " ?
Le réprouvé, sans doute , ayant compris d'abord Que de lui je m'enquiers à mon guide, s'écrie :
Tel on m'a vu vivant , tel encor je suis mort : Que lasse Jupiter le bras qui lui martelle Ce foudre dont les traits me ravirent lé jour ; Aux fourneaux de l'Etna qu'il lasse tour à tour Ses autres forgerons ; qu'à son aide il appelle , S'écriant : «Bon Vulcain, à moi! » comme à Phlégra; Que de tout son courroux encore il me foudroie ,
9. Alexandre pourrait bien figurer un vaste Incendie, dont Home était Ici aux lieu et place de Henri VU, l'inépuisable foyer.
l'efforçant en vain d'étouffer lin- M. Les Noirs de Florence furent
cendie guelfe sous les pieds de ses en effet les seuls qui résistèrent avec
Allemands. ' succès au monarque que Dante
appelait son seigneur et son maître.
10. Toute cette région enflam- 12. Quel grande étant étendu sur mée , arec son sable brûlant , son le dos, gît, giace, la face tournée vers Phlégéton , sa pluie de feu , figure le Ciel ; nous pouvons en conclure l'ardeur, le zèle fanatique des Guel- que c'est un criminel de lèse-majesté les , se propageant au loin comme au premier chef.
L ENFER
Sa vengeance impuissante avortera sans joie ".
D'une voix forte, alors mon guide lui parla. Plus haut qu'il n'avait fait encore jusque-là " :
0 C a panée, ainsi tu souffres davantage Parce qu'en toi survit toujours l'orgueil fatal. Pour punir dans l'enfer cet orgueil sans égal Il n'est qu'un seul supplice et c'est ta propre rage.
Puis, vers moi se tournant, d'une plus douce voix, Il ajoute : — Mon fils , il fut l'un des sept rois Ligués pour assiéger Thèbes. Il eut, sur terre, Et montre avoir encor pour Dieu haine et mépris; Mais , comme je l'ai dit, dans ce sein qu'elle ulcère, Sa fureur d'un tel crime est le trop digne prix ".
13. Ces blasphèmes mythologiques n'ont d'autre but que de faire illusion , à force de couleur locale, sur le personnage mis en scène.
14. Il est à noter que Virgile prend la parole en ce moment, non à titre de maestro , mais à titre de duca , dans le sens de dux, chef de guerre, et que son indignation, manifestée par l'éclat inusité de sa voix, naguère enrouée, provient de ce qu'il s'identifie avec le Jupiter impérial.
15. Celui dans lequel Dante a jugé convenable de faire revivre le géant Capanée, n'avait point assiégé Thèbes; son crime était de l'avoir défendue. Son prénom de Tebaldo suggéra évidemment au poète cette assimilation , de même que Torino lui avait donné l'idée du Minotaure. Comme Capanée, en effet, Tebaldo firissato s'était déclaré contre le Jupiter impérial et contre Apollon, dieu de la Lumière , en faveur de Typhon , le démon des Ténèbres (toy., dans la Rev. des Deux-Mondes, déc. 1853, p. 1070,1e savant article dans lequel M. Louis Blnaut a fait pour Eschyle ce que nous tentons pour Dante).
Nous avons dit , dans nos Révélât., p. 131 , en citant quatre chroniqueurs contemporains , qu'on peut consulter dans le t. xu de Muratori, que Tebaldo Brtesato avait été fait prince par Henri de Luxembourg , et nommé vicaire impérial dans Brescin, d'où il avait été chassé, et où il le réintégra : de la, peut-être, le mot assise } qui n'a jamais signifié assedio. De prince à grand , et de grand à géant, la progression estd'autant plus logique qu'on verra Dante mettre princes et rois en scène sous la figure de géants. A la suggestion des Noirs, partisans de Tipbon , qui dominaient dans Florence, Tebaldo- Capanée fit se révolter Brescia contre son bienfaiteur, auquel, dans son orgueil, il prodigua les outrages, « méprisant en toutes choses, dit Corio, la majesté impériale. » Ebbe Dio in disdegno, 11 fit ainsi de Brescia une vraie Thèbes, il la constitua telle, et fut ainsi un de ceux ch' cwsiser Tebe. Comment traduire cela?
Bientôt, assiégé par Henri VII, 11 tomba de cheval dans une sortie et fut trouvé blessé parmi les cadavres, couché sur le dos, ore resupino, dit
Suis mes pas et prends garde où le sable est torride De mettre encor le pied u : longe toujours le bois l7.
Nous marchons en silence et bientôt j'aperçois , Sortant de la forêt, une onde au cours rapide, Dont la teinte empourprée encor me fait frémir *8. Comme, à Viterbe, on voit de la terre surgir L'eau du Bulicamé, propice aux pécheresses , Qui vont se partageant entre elles ses largesses , Parmi le sable ainsi ce ruisseau descendait ". Ses berges et son lit, le bord qui s'étendait D'un et d'autre côté s'étaient durcis en pierre 20.
Ferreto de Vicence, ce qui motive la position donnée à Capanée. Conduit devant l'Empereur, il conserva en sa présence son arrogance hautaine.
Pressé d'écrire aux assiégés, pour les inviter à se rendre , il leur recommanda an contraire une résistance désespérée : Scripsit ut urbem defenderent, disent Riccobaldo de Ferrare , Jacopo Malvizzi et Ferreto de Vicence ; ce qui lui valut d'être condamné à être tiré à quatre chevaux , mais ne le fit pas fléchir un instant. Cette résistance désespérée de Brescia ayant sauvé Florence, et par suite amené les revers , puis la mort du Jupiter Impérial , on comprend le courroux de Virgile-Dante contre Tcbaldo-Capanée , courroux qui le fait tonner contre le rebelle endurci d'une voix plus forte qu'il n'a jamais fait. Voy., pour son supplice , Jean Fiamma , Manipulus porum, ch. 1 50, et Stoiia diParma, apud Muratori, t. xn, p. 731.
16. Cet encore esta remarquer, car U signifie, après l'invitation que Virgile vient de faire à Dante de suivre sa trace monarchique : songe à ne pas retomber dans le péché guelfe en remettant te pied sur ce sol caibrasé,image des fureurs et des
violences du parti anti-impérialiste.
17. Il n'avait donc pas encore mis le pied sur le sable embrasé.
18. Florence guelfe , la Città roggia, portait la fleur de lis et la herse de gueules, c'est-à-dire rouge, en champ d'azur avec ia croix, aussi de gueules, en champ d'argent.
Voy. Bonoli, HitU de Forli, liv. vi, p. 130, Paul Jove, dans son éloge de Castruccio et J. Villani, vm.
19. Viterbe, comme tant d'autres villes d'Italie, était à cette époque divisée en deux factions, quoique les Guelfes y dominassent, au témoignage entre autres de Haranconi, dans son Histoire de Pise; et ceuxci sont les pécheurs ou les pécheresses qui se partageaient les ondes ■ ou les faveurs du Bulicamé, Image du Phlégélon. Notez que ces pécheresses de Viterbe étaient des prostituées. Feliclano Bussi , Stor. di Viterbo, part. 1, liv. xxxv.
20. Parce que tout ce qui se rattache à l'église bâtie sur Céphas qui était pierre, devient pierre, masse brute, privée de sensibilité et de raison, pour Dante, qui maintiendra jusqu'à la fin cette allégorie, dont la source est assurément très-orthodoxe.
112 l'enfer.
Je vis que là nos pas auraient libre carrière ".
De tant d'objets divers qu'ici je t'ai montrés, A partir du moment où nous sommes entrés Par la porte qui n'est à personne interdite ", Rien à toi ne s'oflrit encore qui mérite D'être plus remarqué que cette onde, absorbant Tant de flammes , sur elle éteintes en tombant.
Ces mots étaient sortis des lèvres de mon maître , Aussi je le priai de vouloir bien repaître Le désir qu'en mon âme il avait excité.
Il reprit à l'instant : — Un pays dévasté Siège au milieu des mers, on l'appelle la Crète ", Dont le vieux souverain vit le monde habité Par une race chaste et pure , au cœur honnête ** ; * Un mont s'y dresse altier, que couronnaient jadis Le chêne et le cyprès, d'où l'eau coulait limpide " ; On le nomme l'Ida , qui , maintenant aride , Est comme tant de lieux désertés et vieillis ". Rhéa lui confia le berceau de son fils
2 1 . A la condition de revêtir lui- ont eu la prétention de faire revivre, même l'apparence de pierre, sauf à aûn de régénérer l'Italie, pays ruiné, se dépiétrer, spietrarsi, comme il corrompu par l'influence de la paie dit dans sa canzonc à Madonna pauté, paese guasto.
^Tcelle de l'Enfer, ou clic de 25' ?n n'a ?ue lc ch?ixnà home.
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