Au dernier degré d'abaissement et de prostration
CHANT XXIX. dit
J'en vis là deux assis , côte à côte appuyés ,
Comme chauffent deux pots l'un par l'autre étayés.
De croûtes maculé tout leur corps en fourmille.
Non , jamais le valet qu'au loin son maître attend ,
Ni celui qui, de veille à bout, va se hAtant,
Si vite ni si fort n'ont fait jouer l'étrille
Que ces deux-là, chacun des ongles se grattant,
Sans apaiser l'ardeur du prurit qui les grille.
Sous leurs doigts selevaient les croûtes de leur peau ,
De la môme façon que les larges écailles
Du scare ou du cyprin tombent sous le couteau 15.
Toi qui de tes dix doigts travaillant, te démailles Et leur fais faire ainsi l'office de tenailles, Dit mon guide, à l'un d'eux s 'adressant; apprends-nous S'il est quelque Latin à pâtir avec vous; Et puissent , en retour, tes dix ongles suffire Dans l'éternel labeur qu'exige un tel martyre !
Nous, que tu vois, ainsi gâtés, nous lacérant, Nous sommes des Latins 18, fit l'un d'eux en pleurant, Mais qui toi-même es-tu, de nous qui fais enquête ?
15. C'est toujours en employant testablemcnt allusion à la déserta images les plus repoussantes , tion de Tegghiaio Frescobaldi (voy. les expressions les plus triviales, que p. 1 50 des Révél.) qui, d'abord chaud Dante témoigne de sa haine et de partisan de Henri VU, prit ensuite son mépris : ainsi a- t-il fait, en par- parti contre lui avec non moins lant des Noirs de Florence et de leur d'ardeur; d'où suit que ces deux trompette, en dépeignant le sup- damnés, Griiîolino et Capocchio, plicc de Thaïs et celui de Mahomet- figurent bien moins ici pour leur Robert, ainsi fait-il maintenant à compte que pour celui de deux l'égard de ces deux damnés. Ce sont membres de la famille Frescobaldi. deux Toscans, car il leur applique
ia métaphore dont il s'est servi dans 16. Latins ayant faussé leur foi sa leUre à Henri VII, en parlant de et déserté les rangs de ceuxqui aspi- Florence, « cette brebis galeuse, raient à relever l'empire des Latins, faite pour gâter le troupeau, » et anciens frères infestés de trahison, les afflige de la même démangeai- Latini guasti , comme s'étant souson , malaise qu'il signale chez elle, mis à l'autorité du pape ; aussi pleu- Quant à ^comparaison {des deux rent-ils, et leur sort ne touche- t-ii tourtières , tegghie, elle fait lncon- pas Dante le moins du monde.
242 i/enfbr.
Je suis quelqu'un ici qui va de crête en crête Descendant, répondit le bon maître, et conduit, Pour lui montrer l'enfer, ce vivant qui ine suit.
Du point d'appui commun tous deux se départirent Et, frissonnant , vers moi se tournèrent surpris , Maints autres, leurs voisins, aussi qui l'entendirent17.
Le maître alors me dit : — Tu peux à ces Esprits Parler s'il te convient. — - Rompant donc le silence , Ainsi je commençai, dus que j'en eus licence :
Sous de nombreux soleils que pour ne point finir Dure votre mémoire en l'humain souvenir ". Qui tous deux êtes- vous , quelle est votre patrie? Sous votre mal hideux que votre chair meurtrie N'ait point d'être connus à vous faire rougir 19,
Je fus moi d'Arezzo, dit l'un, Albert de Sienne Au bûcher m'envoya, non pas qu'ici m'amène Le fait qui me valut une si triste fin. Un jour je lui disais, c'était propos badin, Que de voler dans l'air pour moi serait facile. Lui, non moins curieux , à coup sûr, qu'imbécile, Voulut qu'un tel secret par moi lui fût appris. Et , pour n'avoir pas su de lui faire un Dédale , 11 me livra , pour être en la flamme fatale Brûlé vif, à celui qui l'appelait son fils ".
17. Ces deux morts se retournent a la lumière du soleil raison. lo en tremblant, comme des coupables comminciai, appelle l'attention sur honteux de leur méfait, en appre- cet exorde.
nant qu'ils sont en présence d'un J9. A vous épouvanter, dit Dante,
i ivant, c'est-à-dire d'un de leurs pour donner à entendre qu'il devait
anciens frères. être pour les deux apostats un objet
18. L'ironie est manifeste dans ce de terreur et un reproche vivant, vœu, dont le sens est qu'il est à dé- 20. C'est-à-dire que l'évêque de tirer que, pour le châtiment des Sienne comprit fort bien que la plaltraitiTS, le souvenir de leur trahison santé rie de Griffolino, véritable ten subsiste longtemps chez ceux qui latlvc d'embauchement , avait un vivent en hommes, umane menti, et sens sectaire, et qu'il s'agissait d'un non pas en brutes, fermant les yeux voyage au Ciel, de la nature de celui
L'inflexible Minos , qui jamais n'est surpris , Pour avoir pratiqué sur terre l'alchimie, M'assigna ce fossé, las ! le dernier des dix ".
Maître, dis-je, est-il gens plus vains en leur folie Que ces pauvres Siennois ? A coup sur le Français , Bien partagé qu'il soit, n'en approcha jamais".
L'autre lépreux23, rompant à son tour le silence, A ce que j'avais dit aussitôt répliqua : — Tu devrais ce me. semble en excepter Stricca,
que l'initiateur Virgile fait entreprendre au néophyte Dante; voyage dans lequel l'épreuve de l'air succède à celles du feu et de l'eau. Ce prélat considéra donc comme hérétique relaps celui qui lui était dénoncé comme sorcier, eL le fil jeter au bûcher. Aussi Dante met-il dans la bouche du damné ces paroles significatives : que son supplice n'a pas eu pour cause le fait de s'être vanté de pouvoir voler dans l'air.
Comme s'il y avait là pour personne un motif à damnation. L'Anonyme et Pierre de Dante s'accordent à dire que Griiïolino fut bien et dûment brûlé comme Patarin. a A d un inquisitore de1 Paterini il fece ardere. » Ottinio. Corn.
21. Ainsi, ces malheureux, livrés à un supplice aussi doulourcnx que dégoûtant, et plus cruellement punis que brigands, sodomitei», hérétiques, siriioniaqucs, etc., seraient tout bonnement coupables d'avoir cherché à transmuer les métaux.
Mais il faut bien se garder avec Dante de prendre les mots au pied de la lettre, et se rappeler qu'au moyen àgc , les hommes les plus considérables dans la science , s'occupaient d'alchimie, témoin Albertle-Grand et son illustre disciple saint Thomas-d'Aquin. Os alchimistes, si maltraités ici par le poêle sont, en réalité, ceux qui, au lieu de
changer le plomb en or, ont changé en plomb catholique l'or de la doctrine; ceux qui ont lâchement faussé leur foi. Les personnages mis ici en scène étaient peut-être d'autant plus criminels aux yeux du poète, qu 'ils auraient été revêtus de plus hauts grades sectaires, et, qui suit même ? de fonctions sacerdotales.
22. Trait à double portée, atteignant, dans Sienne, les,partisans du Saint-Siège, et en France, des alliés toujours prêts à le défendre contre ses ennemis. Varia n'est pas seulement a entendre. ici dans le sens de vaniteux, mais encore dans celui de sans consistance, en opposition à la solidité de jugement que donnent le savoir et l'usage éclairé de la raison. Cette digression épisodique n'a, au surplus, d'autre but que de détourner l'attention de ceux qu'aurait pu frapper l'énorme disproportion signalée entre le péché et son châtiment.
23. « Laisse se gratter ceux que ronge la lèpre,» dit Cacciaguidadans le Paradis; et dans la paraphrase toute gibeline que Dante a faite du Psaume : Domine, ne in furore tuo arguas me, nous lisons : Pero che son mondato d'vgni rogna , substantif auquel on nous dispensera d'ajouter l'épilhète sous- entendue.
L ENFER
Qu'on vit si sagement modérer sa dépense ; Puis Nicolo, qui sut dans le natal verger Découvrir le girofle, et dota l'opulence D'une graine qui fut prompte à se propager. D'être exceptée encor la compagnie est digne , Où montra l'Abbagliat un jugement insigne, Où dissipa vignoble et bois Caccia d'Ascian ". Mais pour savoir qui va de concert t'appuyant Contre ces bons Siennois, que ton regard s'avive Et scrute bien mes traits d'une vue attentive; En moi t'apparaltra l'ombre de Capocchio, Dont l'alchimie et l'or ne furent qu'imposture. Et tu dois, si ne m'est ton visage nouveau, Te rappeler mon art à singer la nature ".
24. Allusions satiriques aux divers membres d'une société de viveurs qu'on appelait la godereecia, et que leur dévotion à l'Église n'empêchait pas de se livrer follement à toutes sortes de prodigalités. Nicolo Salimbeni, entre autres, avait inventé une recette pour assaisonner les faisans au girofle, ce que Dante appelle la costuma ricca. Les sectaires ont de tout temps affecté le rigorisme et l'austérité.
26. Pour peu qu'on se souvienne que la Nature est pour Dante la
providence Impériale (voy. ch. xi), on comprendra que le crime de ce Capocchio, ancien condisciple du poêle, fut de s'être donné longtemps pour un partisan zélé de l'empire , pour un sectaire fervent , iorsqu'en réalité il pactisait avec Rome et falsifiait ainsi par l'alchimie les métaux de la doctrine secrète , en livrant à l'ennemi les deux clefs d'or et d'argent à l'aide desquelles on en pénétrait les arcanes mystérieux.
L'alliage guelfe se mêlait chez lui au gibelinisme dont 11 singeait habilement les dehors.
Au temps où Sémélé contre le sang thébain Alluma chez Junon si terrible colère Qu'elle se révéla de plus d'une manière, De démence Athamas fut transporté soudain , Au point qu'apercevant sa femme , tendre mère , Portant ses deux enfants pressés contre son sein , Il s'écria : « Tendez les filets au passage, Et prenons la lionne avec les lionceaux. » Puis, étendant ses bras, il saisit, plein de rage, Léarque , en l'air le fit tourner et , sur la plage Le lançant, contre un roc il lui brisa les os. Ino, l'autre à son cou , se jeta dans les flots 4. Quand voulut la Fortune en bas voir renversée La superbe de Troie, à tout excès poussée, Et fit qu'empire et roi périrent tous les deux ; Lorsque , captive , Hécube , en son destin affreux , Ayant vu dans le temple immoler Polixène , Eut , au bord de la mer, étendu sur l'arène , Reconnu Polydore, un transport douloureux Égara tellement la mère infortunée Que, de rage aboyant, et hurlant forcenée, De même qu'une chienne elle errait en tous lieux*.
1. On l'a déjà vu, toutes les fois que sa pensée se porte sur Brescia. que Dante emprunte une comparai- 2. Les Florentins se prétendaient son à Thèbes, on peut être assuré issus des Romains et, par suite, des
L ENFER
Mais ne purent jamais fureurs si redoutables , Si féroces, pousser troyenne ni Thébains, Aiguillonner la brute ou les tristes humains, A ce que je vis là qu'elles soient comparables s.
Avec rage mordant qui s'offrait devant eux, Deux spectres hâves, nus, allaient courant hideux, Comme porcs s'élançant du bouge solitaire \ L'un d'eux sur Capocchio se jeta, par le cou Le prit à belles dents et , le tirant à terre , Lui fit gratter du ventre et le sable et la pierre *. L'Arétin tout tremblant me dit : — Ce damné fou A nom Gianni Schicchi. Sa rage ici se jette Sur les autres captifs que de la sorte il traite •.
Troyens; aussi Cacciaguida rappel le-t-il à son petit- fils que les matrones de Florence devisaient « des Troyens, de Rome et de Fiésole. » Or, nous avons vu que la Fortune est la Papauté qui osait tout, che tutlo ardiva (la construction a été combinée dans ce sens). Par elle Ilion est tombr, à savoir la puissance impériale, fondée sur un droit imprescriptible, remontant Jusqu'aux Troyens par leB Romains, et Henri VII, son roi, l'héritier des Césars, a péri, col regno il re fu casso. Alors ce qui restait dans Florence de la secte gibeline- albigeoise fut réduit à apostasier. ('-elle petite église subit le sort d'Hécube, qui devient ici sa figure ; car elle a vu la secte égorgée dans le temple, a Béziers, à Toulouse et ailleurs, elle a reconnu dans ebacun de ces Templiers mis à mort par le Pohnuslor français , sur les bords de la Seine, in su la riva, l'innocent Polidore, égorgé par la soif de l'or, auri sacra famés.
Il en est résulté que celte malheureuse Hécube florentine, voyant le massacre et la rtttnc des siens,
trista , misera c caltiva, perdit l'usage de la raison, dolor le fe' la mente torta, et, hors de sens, forsennata, elle se mit à aboyer, répudiant le langage des hommes pour celui des brutes catholiques. La suite va répondre au début, car nous allons voir les souvenirs de Florence et de Brescia se reproduire dans tout ce chant.
3. Rien dans l'histoire ni dans la fable n'approche de la rage furieuse que Florence et Brescia déployèrent contre le prince sur la léte duquel reposaient toutes les rspéranecs de l'opposition anti-cal holîquc en Italie.
4. Ces deux ombres, personnification de Brescia et de Florence, inoculaient leur rage à tous ceux qu'elles pouvaient atteindre, et les faisaient tomber, c'csl-à-dlrc en faisaient des Gtn lfes et des ennemis de l'Empereur, de véritables pourceaux.
6. Le fit se courber A plat ventre sous l'autorité pontificale, et Dante va lui souhaiter de ne pas tomber sous la dent de l'autre, dont le guclfisme tient de la rage.
fi. Qu'il réduit comme mol, par
Oh \ puisses-tu, repris-je aussitôt, te garer De l'autre , et sous sa dent n'avoir pas à pleurer ! Mais apprends-moi son nom, avant qu'il disparaisse.
Et lui : — Tu vois l'esprit plein de scélératesse De l'antique Myrrha , qu'une impure tendresse Pour son père embrasa d'un sacrilège amour7, Comme pour obtenir un horrible retour Elle falsifia ses traits *, on vit un jour L'autre, qui va poussé d'une fureur égale, Pour gagner du haras la plus belle cavale , Falsifiant les siens, se prêter, travesti, À tester sous le nom de Buoso Donati , Et déguiser le faux sous la forme légale •.
ses violences, comme Arezzo, mon pays natal, à se courber sous la loi du Saint-Siège. Schicchl appartenait à la famille des Cavalcanti, il était donc Guelfe, et, de même que Guido, il devait être affilié à la secte anti-catholique, sans quoi Dante ne l'aurait pas autant maltraité ; c'est parce qu'il était connu pour un grave personnage que le poète le traite de folletto et le fait courir à tontes Jambes; on se rapprlle qu'il en a agi de même avec Brunetto Lallnl, avec Tegghiaio, Guidognerre et Rusticuccl.
7. Il n'y a pas à s'y tromper, Dante nous a déjà expliqué dans sa lettre à Henri que Florence était Myrrha, hœc (Florentia) Myrrha scelestis et impia in Cinyxœ patris amplexus exeestuartt, et dès lors le père, objet de feux impurs, fuor del dritto amore, en dehors de la religion de l'Amour, la seule vraie et droite, n'est autre que le Saint-Père, dans l'intérêt duquel Florence soudoya sous main la révolte et la trahison.
8. De même que Florence affecta d'abord envers Henri VII les disposi-
tions les plus favorables, puis attisa sons main la rébellion, lui suscita do* ennemis, auxquels elle fit passer secrètement des armes et des munitions, ce qui lui valut les faveurs du Saint-Père; et voilà comment revivait en elle l'esprit plein de strlêratesse de l'antique Myrrha, qui s'était déguisée, nous dit la fable, pour en venir à ses Ans.
9. S'il n'y a pas à douter que Myrrha soit un municipe, il faut bien admettre qu'il en est de même de Schicchf Cavalcanti, qui lui est accouplé. Dante est le premier des alchimistes, nul n'excelle comme lui à transmuer hommes et choses ; Il s'en est vanté et nous en a fourni la preuve dans la fosse aux serpents. Ici, d'un grave diplomate, eachajnt prendre, selon les circonstances, un visage différent, Il lui a pM de faire un grimacier, un Scapin de comédie. Mais n'en déplaise a Pierre de Dante, qui avait sans doute ses raisons pour donner le change sur la pensée réelle de son père, le testament de Buoso Donati est tout bonnement le traité entre Florence et Brescia, cette belle cavale lom-
LENFÉft.
Quand se furent perdus au loin ces furieux, Sur les autres damnés je dirigeai mes yeux. J'en vis un dont l'aspect d'un luth offrait la forme, A cela près pourtant qu'on en eût retranché Venfourchure, où le buste à l'aine est attaché. La lourde hydropisie à l'enflure difforme, Qui, distendant le corps en viciant l'humeur, Maigrit la face et donne aux membres plus d'ampleur, Lui fait tenir la bouche ouverte. Ainsi la fièvre A l'éthique altéré dont s'abaisse une lèvre, Fait lever l'autre en haut. Alors le malheureux Nous dit : — 0 vous ici, dans le triste domaine, Qui, je ne sais pourquoi, n'endurez nulle peine *°, De maître Adam voyez le tourment douloureux ! Rien , tant que je vécus , ne fit faute à mes vœux , Et mort, j'implore en vain de l'eau, rien qu'une goutte. Ces limpides ruisseaux qui,' du vert Gasentin, Parmi les frais gazons vont se frayant leur route
barde, qu'il fallait arracher a l'empire, symbolisé par un coursier, sonipes; trailé par lequel Florence s'engageait a fournir des subsides, . des secours de toute espèce, et Brescla à tourner ses armes contre Henri VII. Buoso Donali, chargé de la négociation, étant venu à mourir, ou ayant clé rappelé, fut remplace par Scliicchl, dont la signature figura au bas de la convention, qu'il rendit valide et authentique, dando al tettamento nonna ; voilà opmfeietit il y eut substitution de personne, comment le négociateur llorentln falsifico in se Buoso Donati, comment, le traité signé, Schicchi se fit a Florence le représentant des Rrescians, en veillant dans icur intérêt à l'rxécution des engagements qu'il avait pria, cl comment Dante fut amené à faire de lui
le représentant de la Thchrs lombarde en même temps qu'il Taisait de Myrrha la personnification de Florence. Tout cela ii'cst peut-être pas de la critique, mais les' maîtres sont là, qu'ils veuillent bien nous redresser.
10. Un mort guelfe devait en effet s'étonner de voir des vivants sectaires parcourir impunément le domaine pontifical, il mon do gramo, celte entrée dont Pétrarque disait plus tard : « Source de maux, séjour de colère, école d'erreur, temple d'hérésie, loi qu'on appelait Rome autrefois, maintenant hypocrite et perverse Rabylone, cause de tant de pleurs et de soupirs, alrlier de fraudes, prison cruelle, où le bien périt, où le mal se produit et se perpétue, ENFER DES VIVANTS I »
Vers le lit de l'Arno, sont devant moi sans fin ,
A l'envi murmurants , et ce n'est pas en vain ,
Car nie dessèche plus leur attrayante image
Que le mal qui décharné et creuse mon visage.
Cette justice dont je subis la rigueur,
Des lieux où je péchai tirant plus de douleur,
Fomente les soupirs au sein qu'elle contriste.
Là s'élève Romène , où je faisiliai
Le métal qu'y battait le coin de Jean Baptiste ;
Méfait que par le feu sur terre j'expiai.
Mais si réapparaissait ici l'àine perdue
De Guido, d'Alexandre, ou de leur frère encor,
Toute l'eau de Branda ne m'en paierait la vue ".
L'une d'elles déjà doit être sur ce bord ,
Pour peu que m'aient dit vrai ces âmes enragées
Qui courent à l'entour. Que m'importe au surplus
Et que m'en reviendra, de la sorte perclus?
Ah ! si de leur fardeau mes jambes allégées
Pouvaient de quelques pas avancer en cent ans,
Pour la chercher parmi ces spectres dégoûtants,
J'irais par ce fossé traînant mes pas débiles ,
Bien que dans son entier il embrasse onze milles,
Plus la demi qu'il faut ajouter, en travers ".
i l . Dante prit en haine les corn- Voy. Fauriel. Dante et les orig. liai.,
tes Guidi, seigneurs de Romena, p. 186.
château qui s'élevait dans IcCasen- 12. C'est la seconde fois que le lin, à quelques milles de Florence, poêle revient sur la mesure dos Man raison de leur caractère indécis et lesfosses. Dans le chant précédent, de leur attitude flottante entre les il a assigné vingt-deux milles de deux partis en lutte, dont ils se rap- circuit au séjour des prétendus ait prochalent tour à tour. Les vastes chimistes ; nous avons dit avec domaines des comtes Guidi ren- preuves à l'appui, dans les Revendaient leur alliance très-désirable. tions, que l'enceinte extérieure de Le comte Alexandre avait été élu au Rome se rapportait exactement à ce commandement des forces militaires chiffre, et qu'il en était de même dis Blancs exilés, et Dante, comme pour l'enceinte de ses murailles, membre du Conseil des Douze, avait évaluées par les contemporains du dû concourir à sa nomination. poêle et par un écrivain moderne,
LENFER.
C'est pour eux que je suis ai séjour des pervers , Par eux je fus induit à battre au monnayage Des florins contenant trois carats d'alliage ".
Je repris aussitôt : — Quels sont ces souffreteux Qui , gisant à ta droite et se serrant tous deux , Fument comme des mains qu'on mouille quand il gèle ?—
Lorsque je m'abîmai chez la gent criminelle, Ces deux ombres étaient là comme tu les vois : Nulle ne s'est depuis retournée une fois ; Pour chacune est, je crois, sa posture éternelle u. L'une est l'impure qui, l'ayant à tort noirci, Accusa Joseph; l'autre est le faux Grec de Troie, Le perfide Sinon; et s'ils fument ainsi, C'est qu'à la fièvre aiguë ils sont tous deux en proie ".
Nibbi, Mura di Roma, p. 235, à onze milles et demi. Cherchez le nominatif de ella volge undici miglia; il faut vous reporter au chant précédent pour le trouver ou admettre que Dante a sous-entendu un nom féminin qu'il n'osait tracer, (/est donc dans le dessein bien arrêté de préciser te lieu de la scène, que Dante a posé par deux fols ces chiffres éloquents, et qu'il a employé celte formule à double entente un mexxo di traverso pour traduire onze et demi. Que l'on suppute, au surplus, le nombre de milles que comprendrait l'Enfer d'après la contenance de la dixième fosse, et son étendue se trouvera de beaucoup supérieure à celle de la terre, au centre fie laquelle il est pourtant placé par le poète.
13. De même que Dante a représenté sous la figure des alchimistes Gritlblino et Capocchio le Florentin Tegghia Frescobaldi et l'un de ses proches au moyen de la comparaison des deux tourtières, tegghie. Il désigne ici sous la figure de maître
Adam, de D rescia, le faux monnayeur, un déserteur gibelin du nom de Ycntraja, mentionné par Dino Gompagni et par Mussato. Dante, qui tire parti de tout pour se faire entendre sous le volîc de l'allégorie, s'est prévalu de ce nom, qui signifie grosse panse, pour faire un hydropique de celui dont l'apparence assez chélive probablement, ne répondait pas à son nom, che'l viso non risponde alla ventraja.
14. Ni l'un ni l'autre n'est susceptible de se convertir jamais; d'abindunner une doctrine de ténèbres qui ne produit que fumée, pour embrasser la religion véritable qui est toute lumière; en un mot, de répudier le catholicisme pour la foi gnostique manichéenne des Albigeois et des Patarins.
15. A la fièvre d'orgueil, superba febbre , dont nous avons vu Boni face VII atteint ; en eiïot, la femme . Impudique et calomniatrice reproduit Ici la reine de Babylone, dont nous connaissons la signification :
c'est la Pntiphar romaine suscitant
L'un des fiévreux alors , que semblait indigner En termes dénigrants qu'on l'osât désigner1*, Donna du poing au ventre où s'étalait l'enflure , Si fort qu'il résonna comme eût fait un tambour. Maître Adam le frappa sur la face en retour D'une main qui fut loin de lui sembler moins dure , En lui disant : — Encor que ne puissent marcher Mes pieds appesantis , j'ai du moins la main leste.
L'autre lui répartit : —Tu ne l'avais si preste, Pour peu qu'il t'en souvienne , en marchant au bûcher; Mais , pour battre monnaie , elle était certe agile.
L'hydropique : — Une fois tu dis donc vrai sur mille ! Que ne déployais-tu tant de sincérité Lorsqu'à Troie .on requit de toi la vérité 17
Si je faussai ma foi, fausse était ta monnaie, Lui répartit Sinon ; un crime ici je paie, Toi plus qu'aucun démon dans ce gouffre jeté.
Parjure, souviens-toi du cheval", lui réplique Celui que fait gémir son enflure hydropique , Et qu'à jamais te ronge un forfait su de tous !
Que te ronge la soif ! dit le Grec en courroux ; S'en crevasse ta langue, et que l'eau dans ta panse
contre Dante, Joseph Innocent, les contre l'empereur Henri VII, trahi
accusations calomnieuses qui l'ont par eux.
fait bannir, puis condamner au feu 10. Nomato $i gscuro , dit le
comme concussionnaire, bamt tiere. poêle, comme pour inviter à re-
Quant à Sinon, il e t facile de recon- chercher le sens dissimulé dans une
naître en lut le faux Grec de Tarin , phrase qu'il signale lui - même
perfide envers l'Empire , dérivé de comme obscure.
Troie , c'est-à-dire Philippe de Sa- 17. Lorsque l'héritier de cet Km-
vole slntitulant prince d'Àchaîe. pire romain , qui remonte Jusqu'à
Voy. la note du eu. xu. Troie , croyait pouvoir compter sur
ta loyauté.
SI la femme de Putiphar, que Tien 18. Symbole de l'Empire. On se
ne paraît certes devoir rattacher au rappelle qu'une tête de cheval fut
traître Sinon, est représentée Ici se trouvée en creusant les fondations
serrant contre lui, stretti, c'est à du Capitule. Voy. la note du ch.
raison de fttrotte alliance contractée xxvi. Parjure, souviens-toi de l'Em-
entre Philippe de Savoie et Clément pire trahi, dft Palladium livré.
252 l'enfer.
Croupisse, en la gonflant, à ne voir tes genoux !
Et le faux monnayeur : — Ainsi ton impudence S'épanche, à l'ordinaire, en ignobles propos ; Si j'endure la soif, gonflé d'infectes eaux , Toi la fièvre te brûle, est ta tête au supplice, Et certe, on n'aurait guère à dépenser de mots Pour te faire lécher le miroir de Narcisse 19.
J'étais tout attentif à ce haineux assaut, Quand le maître me dit : — Prends garde ; peu s'en faut Qu'irrité contre toi, je perde patience ". —
A ces mots , où perçait le courroux et l'ennui , La rougeur sur le front, je me tourne vers lui, Et je me sens honteux encore quand j'y pense. De même que celui qui rêve de malheur Voudrait songer vraiment, et de ses vœux appelle, Comme n'existant pas, une chose réelle; Ainsi moi, désireux d'excuser mon erreur Et ne pouvant parler, par mon trouble sincère Je m'excusais pourtant, sans soupçonner le faire.
Moins de confusion laverait plus grand tort , Me dit-il , que celui dont le regret t'oppresse. Tu peux donc désormais bannir toute tristesse ;
10. Il est à remarquer que la maître Adam, et se vilipendant prostituée présente à toute cette l'une l'autre. Le prince déserteur scène ne profère pas un mot, comme du ditpeau Impérial, et le fauxsi le poète eût craint de la faire se monnayeur brûlé pour ses méfaits, révéler trop clairement et ne l'eût y échangent coups et injures sur le désignée en passant que pour don- pied de l'égalité, et l'avantage parait ner a entendre quels rapports étroits même rester au dernier, dont la existaient entre elle et le faux Grec main a imprimé le stygmate d'un qu'il fait se serrer étroitement contre soufflet sur la face princière. elle, fumer comme elle et pàtlr de
la même fièvre orgueilleuse. Quant 20. Une âme vulgaire peut seule
au but de cette lutte d'épigramraes se complaire à entendre le crime et
entre les deux damnés, Il est évi- la bassesse échanger d'ignobles In-
dent : c'est la trahison plémontalse jures , et la raison philosophique ,
aux prises avec celle des Brescians, loin de prêter l'oreille iMe tels déT
représentés pftr leur compatriote bats, s'en détourne avec dégoût.
Mais songe, s'il advient qu'en semblable discord Tu rencontres luttant pareilles gens entre elles, Que je suis près de toi : c'est chercher un remord Que de prendre en souci ces ignobles querelles ".
21. E bossa voglia. C'est vouloir complices flétris d'une même infase procurer une ignobie satisfaction mie Turin et Brescia doivent L'i risque de prêter l'oreille aux reproches pircr autant de mépris que Rome et que s'adressent réciproquement des Florence.
La même langue ainsi qui , sous son aiguillon , D'une prompte rougeur me teignit la figure , Bientôt, contre le mal, m'apporta guérison. De môme guérissait, nous dit-on , sa blessure La lance qui d'Achille et de Pelée armait Le redoutable bras, et, toujours aussi sûre, Cruelle , ouvrait la plaie , et , douce , la fermait K
Nous tournâmes le dos à la triste vallée ; Et nous allions , muets , de ce morne séjour Nous éloignant. Partout, l'atmosphère voilée, Moins sombre que la nuit, sans que ce fût le jour *, Laissait plonger bien peu le regard à l'entour. En ce moment, un cor résonna dans l'espace , Du fracas du tonnerre à demeurer vainqueur.
(.Ouvrez le premier historien celicr, ainsi que la réponse d' A rrigo
Tenu, et il tous apprendra corn- Baldonnasco, au nom de Madonna,
ment Pélée-Henri VI et Achlllc-Fré- la secte, p. 457 .) Peut-être compren-
déric II son (ils ne cessèrent de dra-t-on alors comment la lance
jouer un double jeu à l'égard de d'Achille et de son père était tour à
l'hérésie, sévissant contre elle, lors- tour cagione di trista e di buona
qu'ils y étaient contraints sous la mancia, pointée qu'elle était tantôt
pressiez pontificale, puis ne tardant contre l'hérésie, tantôt contre le
pas, dans l'Intérêt de leur politique, pnpe.
à lui tendre la main, à lui prodi- 2. Il y a là une véritable conces-
guer caresses, ptot< stations, secours slon de la part du poète, qui semble
d'hommes et d'argent , pours'assu- admettre que l'atmosphère calholi-
Ter son concours contre le chef de que, bien qu'elle ne soit pas éclairée
l'Église. (Voy. dans les Réxél. les par une lumière complète, n'est pas
poésies de Frédéric et.de son chan- non plus absolument ténébreuse.
Mes regards aussitôt , en remontant sa trace , Allèrent se fixer au loin avec stupeur. Roland , dans la déroute où perdit Gharleuiagne Le glorieux labeur de la sainte campagne , Moins formidablement sonna l'appel vengeur '.
De ce côté, j'avais porté ma vue â peine, Que je crus distinguer nombre de hautes tours : —Maître , dis-je , quelle est cette ville prochaine 4 2 — —La distance qu'au loin du regard tu parcours Dans cet air ténébreux, met en défaut ta vue, Et fait que ta pensée. à son tour est déçue \ Tu verras, en allant toujours, qu'il est besoin De réfléchir combien les sens trompent de loin. Ainsi , hAte tes pas pour abréger la route.
Me prenant doucement par la main , il ajoute : Avant que nous poussions plus loin, mon dis, apprends, Afin que leur aspect ait moins à te surprendre» Que tu n'aperçois pas des tours , mais des géants : Rangés au bord du puits où nous devons descendre ,
3. La déroule do Roncevaux a Turpin, ce en quoi l'ÀrloBte no man-
pour objet de rappeler le désastre quera pas de l'imiter, de même qu'il
que les partisans de l'empire eurent cite le roman de Lancelot, et qu'il
à subir sous les murs de Florence, va jusqu'à meltre en Paradis Gull-
en perdant par trahison le héros qui laume au Cort nez et Raynouard au
faisait leur force, et dont la valeur Tincl.
rappelait celle de Roland. C'estpour- p,
quoi le cor qui annonce sa mort est trente-quatre tour* dan?
comparé ™J«™**:™^ la muraille qui formait l'enceinte do
>ous verrons .bientôt en quelles R fl en encofe
mains 11 se trouve. Quant à la chro- solMI1te-cinq en 1&60, au ttV
nique du Taux Turpin et à la plu- mo| ^^ c.efiWhdire deuf
part des romans du même cycle, ^ * deml ^ D ^
nous persistons à dire, sans nous ^ UbefU £ auggl de ^
arrêter ici à le P™/% ;. «u^ *°nn< ,om- dang g*n JMltelll0llll0| lw. ,I§
d'origine albigeoise. » (.ha rlemagne . ' M , . - fi nériUiâ
est une figure, un tvpe de conven- cn' *"'• Mm> Ie P°ele ne nefc"«#
„ t » i -a 1, i- • é . - aucun moyen de reconnaissance,
tion, aussi Roland et de même tous
les autres personnages. C'est préci- 5. En prenant ce que tu vois pour
sèment pour cela que Dante cite des tours.
L ENFER
De la ceinture aux pieds ils plongent en dedans •.
Gomme quand le brouillard tombe et que l'air s'épure, Le regard , par degrés, distingue les objets , Par la vapeur d'abord cachés d'un voile épais ; Plus ainsi, traversant cette atmosphère obscure, Du bord je me rapproche et plus s'enfuit l'erreur; Mais, en retour, me vient envahir la frayeur.
Tel que Montereggion de hautes tours couronne Le cercle menaçant de ses larges remparts , Tels d'horribles géants le puits se bastionne , A mi-corps, à l'entour, dressés de toutes parts , Et que menace encor Jupiter quand il tonne \
Je discernais déjà la face de l'un d'eux , Ses épaules , son sein , de son ventre partie Et , le long de ses flancs , ses deux bras monstrueux La Nature a bien fait , et qu'elle en soit bénie ! En cessant de créer de pareils animaux , De l'implacable Mars, exécuteurs brutaux 8. Sans regret , elle enfante , éléphant et baleine ; Mais des êtres qui sait examiner la chaîne, Dans ses prudentes lois ne peut que l'approuver ; Car si l'intelligence, où déjà sont en somme
6. Ces géants qui figurent les avec ses hautes tours, qu'il m'a semailles, les défenseurs du Saint-Siège, blé reconnaître, dans mon pèlcriplongent à mi-corps dans le puits nage dantesque , comme si déjà Infernal , parce qu'ils sont de moitié elles avaient autrefois frappé mes dans toutes les machinations tra- yeux.
niées par la cour de Rome; et, pour 8. La nature n'enfante plus de
faire bien comprendre sa pensée , le géants, mais la poésie se complaît
poète a soin d'aligner ici les trois à les faire revivre dans les rois , et,
rimes on pa. comme elle garde rancune à ccux-
7. La foudre impériale portée par ci, pour les secours que leurs armées l'oiseau de Jupiter est toujours fus- * ont prêtés à l'autorité pontificale , pendue sur la tête de ces défenseurs elle les traite d'animaux ; ceux-là, du parti guelfe révoltés contre le bien entendu , avec lesquels s'ac- Dieu des Gibelins. Montereggion couple la louve, molli son g li ontétait une place forte du territoire de mah a cui s'ammoglia , et elle fait Sienne. L'enceinte existe encore , d'eux des exécuteurs de Mars.
Force et méchants instincts, s'ajoute encor, de l'homme C'en est fait; nul rempart ne doit plus le sauver 9.
La tête f que je vois énorme s'élever, En longueur, en grosseur, me semble à peu près comme Cette pomme de pin devant Saint-Pierre, à Rome *• ; Sont à proportion les membres et le corps. Dans le puits, le géant est jusqu'à la ceinture , Et pourtant , la moitié qui se dresse en dehors Monte si haut que , pour toucher sa chevelure , Trois Frisons bout à bout feraient de vains efforts; Car mon œil supputait pour le moins trente palmes De la margelle , au point où s'agrafe un manteau ".
Son effroyable bouche, à notre aspect nouveau, S'ouvre en criant : Raphel , mat amech , zabi aimes ! Inhabile qu'elle est à plus joli morceau11.
9. La nature n'a point à se repentir, non si pente, de produire des éléphants et des baleines dont les mœurs ne sont pas féroces; mais les géants auxquels 11 est fait allusion Ici , joignent à la force et à la cruauté, l'Intelligence qui les rend doublement funestes au genre humain. La conséquence est facile à tirer. Quant à la providence Impériale, qui n'a ni les éléphants ni les baleines sur la conscience , depuis l'invasion des Barbares elle a complètement renoncé à l'art de fabriquer des rois, lascio Varie. Ceux-là même qui sauront y voir un peu plus loin que leur- nez, chi guarda sottilmente, reconnaîtront combien elle agira avec justice et sagesse, giusta et discrète, en les supprimant tout à fait, dès qu'elle sera en mesure de le faire. Lisez le texte. Nous n'inventons certes pas.
10. La pomme de pin en bronze qui avait été enlevée du mole d'Adrien se trouvait alors sur la place de Saint-Pierre, au Vatican, et c'est
pour attirer l'attention de ce côté que le poète la prend Ici pour terme de comparaison.
il. Ces noms de mesure ne sont pas indifférents ; qu'on veuille bien se rappeler qu'à Milan on comptait par palmes ou empans, et à Boulogne par aile ou aunes. La comparaison des Frisons paraîtra moins étrange si l'on songe qu'ils composaient en majorité la petite armée de Henri de Luxembourg , trop faible pour lutter contre les forces réunies des puissances dont le poète a fait des géants.
12. Le premier auteur de la confusion des langues ne saurait proférer que des paroles inintelligibles :
on s'est cependant mis en peine de les traduire. A en croire le docteur Ammon , premier prédicateur de la cour de Dresde, Raphel signifierait orgueil, démarche hautaine; Amech t profondeur, d'après le Coran ; Jfaf, eaux du Styx ; A Imi ou Alami, petit enfant ; Zabi, du monde : et ces mots réunis donneraient la phrase
L ENKER.
Mon guide , avec mépris , lui dit : — Ame imbécile, Que ne prends-tu ton cor, pour exhaler ta bile" ? De haine et de remords si fermente ton sein , Cherche à ton cou, tu vas y trouver la courroie Qui le soutient ; regarde, Ame au vertige en proie, Sur ta large poitrine est l'instrument d'airain.
Lui-même il se dénonce , alors, me dit le sage ; C'est Nembrod , l'insensé dont l'orgueilleux dessein A fait que, dans le monde, il est plus d'un langage u. Laissons-le désormais , sans lui parler en vain ; De même qu'il n'entend aucun discours humain , Aux siens l'on ne peut rien comprendre davantage ".
Tournant donc vers la gauche, à distance d'un trait,
suivante : Quam stulte ineedit flumina Orci puer mundi met. Tandis qu'il faudrait entendre, selon le savant orientaliste Fiûgel : Mon éclat s'est engouffré, voici maintenant mon monde. Entre ces messieurs le débat.
13. Le cor qui a sonné la rébellion contre Henri VII , celui que Dante vient d'entendre retentir comme un signal de désastre, et en même temps celui au son duquel fut proclamée la sentence de condamnation contre le coupable.
M. 11 se dénonce comme le Nembrod lombard , comme Guldo delta Torre, le premier à donner le signal des rébellions qui éclatèrent successivement contre Henri de Luxembourg; comme la cause première des défections qui s'ensuivirent, et du résultat funeste de cette expédition entreprise pour qu'il n'y ait plus qu'un langage, une foi et une loi.
C'est-à-dire pour qu'on cessât de prier Dieu en latin, et de se soumettre à l'autorité souveraine du pape, tant au spirituel qu'au temporel.
Voyex dans le traité sur l'Éloquence
vulgaire , le curieux récit que fait Dante de la manière dont s'acconplit la confusion des langues ; événement auquel il semble avoir assisté et qu'il déplore profondément- Llv. I, ch. vu, et p. 337 et 388 des Révél.
15. Tout se réunit pour révéler dans ce Nembrod , semblable à une tour, ayant, de la ceinture au cou, trente palmes, mesure milanaise, un membre d'une des plus pu Usantes familles de Milan, c'est-à-dire Guido de la Torre, ou de la Tour, le premier à se révolter contre Henri VI U Celui qui, à partir de ce moment, ne cessa de lui susciter des ennemis, de semer, parmi les siens, la défiance et la discorde, ce que Dante appelait la confusion des langues; qui, enfin , réfugié à Florence, cette Babel révoltée , sub pertuasUme Gigantis (De Vulg. eloq.)t fut signalé comme criminel de lèse-majesté par sentence impériale du 23 septembre 1311 , publiée à son de trompe , a suon di corno, dans toute ntalie.Voy . Délit. degli Erud, 7owMt, etCorio, p. 176, au verso.
In géant plus terrible et fort nous apparaît1*.
Je ne puis dire qui l'enchaîna de la sorte l7 ,
Mais son bras droit derrière, et le gauche devant,
Par une chaîne étaient liés qui, longue et forte,
Attachée à son cou, allait, en descendant,
Cinq fois le garrotter". — A Fessai , pour connaître
Si le grand Jupiter pourrait lui résister,
Cet orgueilleux l'osa combattre , dit le maître i9 :
Tel est le châtiment qu'il a su mériter20.
Ephialte il est nommé , l'un des fils de la Terre ,
Aux dieux, dans leur orgueil , qui portèrent la guerre.
Ses bras, qu'il démenait jadis si furieux,
Sont liés à jamais sous leur chaîne serrée21.
16. Comme roi, ce géant doit être plu» grand et plus redoutable, fiero e maggio, que le chef d'un municipe.
17. Le maître assez habile pour enchaîner ce géant plus redoutable que le précédent, et que le poète ne peut désigner par son nom, nonso io dire il maestro, désigne celui a qui fut accordée la faculté de lier et de délier. Quant au nom du géant lui-même , il est assez clairement indiqué dans les deux rimes suivantes : no perto, qui no se trouvent pas là fortuitement.
18. La chaîne fait cinq tours, parce que le pontife dont Robert II, de Naples, était l'allié, s'appelait dénient V. C'est par le même motif que Kcmbrod a, de In ceinture au cou, trente palmes, équivalant à cinq aunes ou aile, et que, moins la tête, Antée dépasse aussi la margelle du puits infernal de cinque aile. On avait remarqué que Clément V avait été élu en 1305, le cinquième Jour du cinquième mois de l'année, qui commençait alors en mars. Corlo, IHsL mil., p. 170, au verso.
19. Ne croyez pas que Virgile retombe ici dans Io paganisme, il sait
en son âme et conscience qu'ftphlallc croyait faire acte d'excellent chrétien en combattant contre Jupilcr et son aigle.
20. Tel est le châtiment que le poète a jugé à propos d'infliger an roi Robert d'Anjou , pour avoir osé entrer en lutte avec le Jupiter impérial ; il est devenu l'homme-lige, le vassal de Clément V, qui dispose secrètement de son bras droit , attaché par derrière, tandis que le gauche, retenu par-devant, est ostensiblement au service de la France. Ce n'était pas assez , à ce qu'il parait, de l'avoir représenté déjà sous les traits de Mahomet.
21. On conviendra que , pris il la lettre, le supplice de ces géants n'est rien en comparaison de ceux que nous offre l'Enfer pour des crimes bien moins grands , car il se réduit à avoir les mains liées et a faire sentinelle autour du puits Infernal, où ils plongent jusqu'à la ceinture.
Mais le poète a voulu les signaler ainsi comme ayant trempé a la fols dans la fraude à l'égard des Gibelins , qui se défiaient d'eux, et dans la trahison a l'égard de l'Empereur,
L ENFER
Maître, s'il se pouvait, je serais curieux, Dis-je, de contempler l'immense Briarée.
Tu pourras, reprit-il , voir Anthée ici près, Qui , lui , parle et n'est point lié pour ses méfaits "; Il doit nous introduire au centre de tout crime ". Celui que tu veux voir est loin de cet abîme ; Du reste , il est lié , comme Éphialte en ce lieu 2A. Pour le corps et les traits, il en diffère peu 2% Sauf qu'il est plus farouche en son air qui repousse".
De tremblement de tçrre une telle secousse N'ébranla jamais tour comme , dans cet instant, Éphialte, sous ses fers, de rage s'agitant".
qui se confiait dans leur loyauté.
C'est pourquoi , placés sur la limite des deux derniers cercles , Us semblent appartenir autant à l'un qu'à l'autre.
22. La réponse est au moins étrange; mais patience, qu'il suffise de savoir que Briarée est la figure de Philippe-le-Bel, qui ne doit pas encore entrer en scène. Dante , ne pouvant expliquer ici le rôle muet qu'il entend lui faire jouer plus tard , met dans la bouche de Virgile cette défaite , dont il a l'air de se payer.
23. Dans l'impure Babylone, résidence de Lucifer. C'est parce que Dante trouva assistance près de celui qui est désigné ici sous le nom d'Antée, qu'il lui fut possible de retracer son voyage infernal.
24. Nous verrons, en effet, Philippe-lc-Bel , dont la capitale est assez éloignée de Borne, jouer le rôle d'un géant sur le sommet de la montagne du Purgatoire. Lié comme Robert d'Anjou par des convenUons secrètes avec Clément V, il devait en porter la peine, et une allégorie des plus injurieuses flétrira les liens qui l'unirent au ponUfe.
2k Les deux rois étant proches parents devaient, en effet, se ressembler jusqu'à un certain point.
26. Le roi de Naples ne passait pas pour vaillant, et il avait l'air si peu terrible, féroce, qu'on l'appelait la reine Berthe ; c'est à quoi Dante fait allusion dans son traité del'Eloq. vulg., lorsqu'il dit : l'eirus amat multum dominam Beriham.
Traduisez : Le pape aime beaucoup le roi Robert. Liv. h , 6.
27. Le poète nous donne ici un nouvel échantillon du langage que les Italiens appellent ionadattico t et trouve ainsi moyen de faire connaître , à l'aide d'une légère modification, le véritable nom du géant Ephialte. De même que dans cette espèce d'argot , on disait parlasia pour paralysie, tegolo pour théologien, dottor in Tolosia pour docteur en théologie, ou docteur esarts et sciences de Toulouse , en estropiant les mots pour leur attribuer un sens sectaire, Dante dénature Ici le mot robusto , dont il fait rubesto et l'ajuste, tant bien que mal, comme adjectif à un tremblement de terre, de manière à
J'en craignis plus la mort, tant je la crus prochaine ", Et, près de défaillir, j'en sentais les frissons ; Mais je repris courage en lui voyant sa chaîne.
Nous rapprochant d' Antée alors , nous avançons : De cinq aunes au moins , sans mesurer la tête , Il dépassait le puits ". Mon guide , qui s'arrête, Dit au géant : — 0 toi qui , dans ces régions Où Scipion conquit une immortelle gloire Et vit fuir Annibal avec ses bataillons, As jadis abattu plus de mille lions 30 ; Toi dont le bras puissant semble donner à croire , Pour tes frères s'il eût contre le Ciel lutté , Que les fils de la Terre auraient eu la victoire sl , Descends-nous tous les deux , de bonne volonté , Où Fonde du Cocyte est parle froid durcie ; Ne nous fais réclamer ni Typhon ni Titye : Cet homme peut donner ce qu'avec àpreté On désire en ces lieux ". Sans prendre un air farouche,
diriger la pensée sur Ropertus ou Nembrod milanais. Cette république Rubertus, comme on écrivait alors guelfe avait alors à sa tête Rambert ce mot en latin. Si Ephialte Robert Orgogliosi, qui, Gibelin affilié en ses'agite en fureur, c'est qu'il s'in- cret, dissimulait politiquement ses digne de voir qu'un des siens va opinions. (Voy. Paul Bonoli , hist. venir en aide au poète et contribuer de Forli. Liv. \t.) Il connaissait ttës ainsi à le soustraire au châtiment lors le langage sectaire, c'est pourréservé aux hérétiques, quoi il dit qu'il niée parle, quoi-
28. La colère de Robert lui faitre- qu'il ne prononce pas un seul mot. douter davantage la puissance pon- Enfin , le chef étant Gibelin , et le tfflcale, la Mort des sectaires , dont corps Guelfe, cette divergence d'opil'Amour était la vie. On a vu par les nion est exprimée par les cinq aile , vers de Guido Cavalcantl que, dans aunes bolonaises, que mesurait le leur langage , se donner à la Mort busle, marqué au V, chiffre de Clépar amour , c'était affecter les ap- ment, la tête ou le chef non compris. parences guelfes dans un Intérêt 30. Il fallait bien donner quelque gibelin. peu la teinte africaine au géant bo-