‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 64 sur 123 · Cette troisième section du enSordaigne · texte numérisé non relu

Cette troisième section du enSordaigne

L ENFER

Tu prétends m'abuser, répondis-je d'abord, Certes, Branca Doria n'est pas encore mort, 11 boit, il mange, il dort et de drap fin s'habille.

Dès l'instant, reprit -il, où la noire famille Des Malesgriffes eut, pour plus d'un lourd péché , Dans le bitume ardent plongé Michel Zanché", Était tombée ici l'âme de ce coupable , Laissant là-haut son corps habité par un diable ". D'un sien proche parent de même en arrivait, Qui dans sa trahison de moitié se trouvait". Or, étends maintenant vers moi ta main amie, Qu'elle m'ouvre les yeux ! — Point je ne les ouvris, Et ma déloyauté pour lui fut courtoisie J*.

21. Ce n'est pas sans intention que le nom de Malebranehe revient ici, puisqu'il est précisément formé de celai de Branca, que portait le podestat de Florence, parent de ce Doria contre lequel s'est déjà exercée la haine du poète, dans le chant xxu. Michel Zanché avait épousé la veuve du roi Enso, fils de Manfred, sa mère, selon quelquesuns. 11 faut qu'il ait trompé cruellement les espérances que celte alliance avec la maison de Souabe avait fait concevoir aux Gibelins , pour que le poète ne l'ait traité guère» mieux que le gendre auteur de sa mort.

22. Ainsi, c'est un diable Incarné que l'on vil sous le nom de Branca Doria « recevoir avec empressement Henri VU à Gènes, où il était à la léte du gouvernement, et lui jurer fidélité • (DinoCompagni, livre m), pousser l'enthousiasme Jusqu'à mettre l'aigle Impériale dans ses armes, nobiles de Auria eligerunt pro se ipsis imperii signum facere : amabant enimmajestatem ejus [Henrici) et eolebant. (Georges Stella , Annales de Gênes, an 1 311.) Or, ce même

démon incarné, chaud Gibelin extérieurement, n'en était pas moins, deux ans après, l'allié secret des Guelfes, qui l'appuyaient de tous leurs efforts, au témoignage ri»i même annaliste : Omnes qui Guel phi dicuntur Mis de Auria favora biles étant, aliqui secrète, et ola palam, prœsertim Grimaldi [ilnd.t an 1315). llli de Auria et Grimaldi firmd collegatione conjuneti... Nobiles Grimaldi et Auria pactis et amicitia juncti étant [ibid. , an 1 3 1 6 et 17). On comprend dès lors la vengeance que Dante tire ici de sa déloyauté envers ceux qu'il avait trahis, et de son hostilité contre les Fieschi.

23. Rien d'étonnant, puisque toute la famille Doria avait passé aux Guelfes et trahi ainsi le parti sectaire, mais celui-là pourrait bien être l'ancien podestat de Florence.

24. C'est-à-dire, ce fut de ma part agir en bon Gibelin que de manquer de foi à l'égard d'un Guelfe. Nous avons expliqué précédemment la valeur sectaire du mot courtoisie, dé-

x rivé de cour.

CHANT XXXU1. 281

0 Génois, h tout vice, à tout crime aguerris, Et dont le cœur pervers en noirceur toujours gagne ", Pourquoi n'étes-vous pas sur terre anéantis? Près du pire félon qu'ait produit la Romagne, J'ai trouvé tel de vous , pour ses méfaits maudits, En Ame se baignant aux ondes du Cocyle, Qui, de corps, semble vivre au monde qu'il habite.

25. Dans l'intention du poêle, l'c- eonversi et perversa, adjectifs qu'il pilhèle dirent, de divergerc, appli- a déjà employés dans des circonsquée aux Génois, est en rapport avec tances analogues.

(*) Les explications données ci -dessus, noie 9, nous paraissaient satisfis! nies; elles étaient mémo déjà sous presse, quand nous est surrenne & l'improviste l'inlerprêta lion que voici : — Le comte Ugolin est la Papauté, 'Itovran, enfoncée dans une mémo atmosphère glaciale arec ceux dont elle Tait sa pâture; la l'a pan té qui détruit à leur source, l'énergie et l'intelligence cbei les malheureux qu'elle tient courbé* sons elle, attendu qu'elle h» attaque, là 'ce *l cervtl a'aggiunge con la nuca. On la voitchex certains, recouvrir du chapeau ronge, capello, le ravage qu'elle a fait; la Papauté est celle louve antique i laque lit- l'aristocratie gibeline ci les populations soulevées donnent parfois la ch»sst*, la forçant de se réfugier vers les hauteurs fortif.crs. cucciando il lupo e i lupicini al monte, ou dans le château Saint-Ange, celle cige où elle s'engraisse habituellement, muila, et qui devient pour elle la tour de la faim. Ainsi traquée avec fureur, la Papauté a-l-elle quelques jours â pâlir comme Nicolas 11 et Grégoire VU avec Robert Guiscard et ses Normands, comme Boniface V11I avec les Colonne cl Philippe-le-Bel, elle trouve encore asses de dévouement chez ses enfants pour qu'ils s'offrent eux-mêmes à elle en pliure, en lui criant : Mange de nous, père, padri, mangi di noi, et la Papauté ne se le fait pas dire 4 deux fuis; la rabiota famé plus avide dop» 'Ipasto che pria fait taire la douleur, epià che 'Itlolorpoti 7 digiuno, et voilà la Papauté salurniséc qui dévore »eê enfants, con dxhti corne d'un cxnforli. Ètonncs-vous après cela <|uc Dante ait chargé sa palette des couleurs les plus bitumineuses pour tracer ce sombre épisode reproduit dans toutes les langues, et qu'il y ait tenu si peu de compte de la vérité h U torique.

Vois, Vexilla régis prodeunt inferni, Nous nous en rapprochons, me dit alors le sage, Et tu dois devant toi les distinguer d'ici *.

Quand le brouillard dans l'air forme un épais nuage, Ou bien que l'horizon le soir s'est obscurci , Un moulin friûdu vent, au loin se montre ainsi, C'est l'édifice aussi que je crus voir paraître *. Le vent soufflait si fort que derrière le maître A défaut d'autre abri je me mis à couvert *.

1. Cette parodie sacrilège d'une hymne de l'Église est mise dans la bouche du poêle païen pour appeler l'attention sur celui qui, chef de relie Église, est comme le centre de l'autorité universelle, fondo a tutti) Vuniverso. Peut-être n'eat-il pas inutile de rappeler que le mot catholique signifie universel. Vexilla régis ii Francia, porte le manuscrit de YOttimo, comme pour mettre sur la voie, en rappelant que Clément V était Français, et que la bannière pontificale se déployait a côté du drapeau fleurdelisé.

2. Les ténèbres de l'Ignorance ne peuvent que s'épaissir en se rapprochant de plus en plus de la puissance qui les produit. L'obscurité, qui enveloppe les lieux où elle règne, permet toutefois au poète d'apercevoir confusément un objet qu'il dé-

signe comme un édifiée, en le comparant à un moulin à vent ; c'est ainsi qu'en parlant de la Fortune, Virgile nous a dit , qu'elle était un ministre ordonné par Dieu. De plus, on peut voir dans la Chronique de Pépin, qu'un portrait de Clément Y représentait ce pontife avec trois bannières dressées devant lui, dont les plis retombaient derrière son dès, supra cujus dorsum tria sunt an le faciem ejus , erecta vexilla (Muratorî, IX, p. 752). Voilà donc bien 1rs drapeaux infernaux, Vexilla régis inferni, et les ailes du moulin fantastique.

3. Le souille glacial qui détruit la sensibilité, au sens propre, et engourdit l'intelligence, au figuré, augmente d'intensité dans la même proportion que les ténèbres, et par la même cause; car H ne faut pas ou-

L'espace à mes regards en ce moment offert, Et c'est avec effroi qu'ici je le retrace , . Était peuplé d'Esprits qui, plongés dans la glace, En étaient recouverts. A travers je les vois Gomme des brins de paille enserrés dans du verre. Les uns y sont couchés et les autres tout droits, Qui sur les pieds et qui tète en bas au contraire, En arc ceux-là courbés, tous immobiles, froids *.

Quand nous eûmes gagné plus loin et qu'à mon guide Il plut de me montrer celui dont au regard, De beaux dehors longtemps cachèrent un perfide *, Me faisant arrêter, il se mit à l'écart : — Voici Dis, tout à coup l'entendis-je me dire, De courage il te faut ici munir ton cœur •. —

A quel point je devins muet, transi, lecteur, Ne le demande point, je renonce à l'écrire,

blier que nous avons traversé successivement la campagne de Rome, puis ses deux enceintes extérieure et intérieure, dont la mesure nous a é:é donnée avec la plus scrupuleuse exactitude. Nous sommes dès lors parvenus au centre même de la ville éternelle. Le danger est donc extrême pour le poète scolaire, qui n'a mis qu'en tremblant le pied sur ce sol ennemi; de là pour lui la nécessité de s'abriter derrière Virgile, personnification du langage mystérieux qui lui a permis d'arriver jusque-là sans encombre.

4. L'obéissance absolue à l'autorité, exprimée parles diverses postures, produit l'anéantissement de toutes les facultés, leur cristallisation pour ainsi dire.

5. La creatura ch'ebbe il bel semblante ne signifie pas la créature qui fut parée de beauté, mais bien la créature aux beaux semblants,

c'est-à-dire le pontife qui, au dire d'un grand nombre de chroniqueurs, abusa Henri de Luxembourg par des semblants d'amitié; il n'y a pas à s'y méprendre, surtout après tant d'indices révélateurs dont la chaîne ne s'interrompt pas un moment.

C. Il en fallut certes beaucoup à Dante pour oser affronter ainsi une puissance encore si redoutable à cette époque, en la représentant sous la figure de l'auteur de tout mal. Pétrarque y mettait plus de précaution, et ce n'est que dans ses lettres confidentielles qu'il désignait le chef de l'Église sous le nom de Lucifer, son séjour sous le nom d'Enfer : « Scena fallaciarum, spechs inexplebile, ofjicinascelerum,...

dœmonum regnum, Luciferi pr'.ncipatls ; sic enim Principem mundi ejus Veritas vocat ; rita dœmonum mendax, et exanimis spirans mors,

VlNESTIClflNFERNUS. »» (EpisL C.XXI1,

ad Lorbardum de Siricho.)

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Car nul langage humain ne pourrait y suffire; Sans être mort, à peine encor si je vivais 7. Songe en toi-même alors, si de l'intelligence Y brille une lueur, à ce que j'éprouvais, Échappant à la mort et privé d'existence °.

Le sinistre empereur des douloureux Élats Dans la glace plongeait plus haut que la ceinture, J'égalerais plutôt d'un géant la stature, Que le corps des géants la longueur de ses bras • . D'après cette partie ainsi qu'on se figure Du tout quelle peut être en masse la mesure. Si jadis le parait la beauté, la splendeur, Le? remplace aujourd'hui difformité pareille Et, pour s'être élevé contre son créateur, Procède justement de lui toute douleur*0.

Oh ! combien ce me fut une horrible merveille De voir son cou porter trois faces à la fois ll !

7. 11 n'est pas possible d'être plus explicite. Réduit au silence par la crainte du péril, II n'apostasiait pas, ïo non mort, mais il n'osait faire acte de virant, ou de Gibelin sectaire, non rimativivo.

8. Décidé à me soustraire à l'obéissance envers Rome et dans l'impuissance de parler et d'agir contre elle.

0. Cette mention des géants a pour objet de rappeler en quels rapports étroits ceux qu'il a désignés sous ce nom sont avec le monarque universel, et combien leur vasselage les rend petits à côté de lui, dont le bras s'étend dans chacun de leurs États. Elle reporte aussi la pensée vers ce Goliath que, dans sa lettre a Henri VII , il invitait ce prince a abattre avec sa fronde, pour délivrer Israël.

10. Ia pontife , en usurpant l'autorité temporelle , apanage légitime

des Césars , s'est fait l'empereur du mal, imperador del dolorosoregno.

Seuls, les héritiers des Césars peuvent être les empereurs du bien ; telle est la thèse que Dante a entrepris de soutenir dans son Traité de la Monarchie. Les pontifes faisant eux-mêmes remonter leur souveraineté à Constantin et à Charkinàgnc , lis se révoltaient contre le pouvoir impérial , leur créateur, < n refusant de se soumettre à l'héritier de leur puissance et de reconnaître leur dépendance de l'Empire. Or, pour Dante et ses coreligionnaires, cette rébellion de leur part était la source de tous les maux qui désolaient le monde.

H. Il faut bien que la Papauté, à la triple couronne, déjà représentée sous la figure du triple Gcryon,et comparée à la triple Hécate, reine de l'Enfer, se reproduise ici sous un aspect analogue.

L'une, qui devant s'offre, est de couleur vermeille1»; Les deux autres, partant du point où naît l'oreille, Dominent chaque épaule , au milieu; toutes trois Se joignent où du front se prolonge la zone. Celle de droite tient et du blanc et du jaune " ; Celle de gauche est sombre, et comme les gens l'ont Où le Nil va tomber en un lit plus profond *\

Sous chaque face il ouvre au loin deux grandes ailes, Comme peut en porter si gigantesque oiseau, Car jamais à la mer je ne vis un vaisseau, Toutes voiles dehors , en déployer de telles ". N'y parait point de plume à mes regards surpris, Des ailes de phalène et de chauve-souris Elles offrent l'aspect. Dans l'air il les agite, Et trois vents, à l'entour glaçant tout le Cocyte ",

12. Couleur des Guelfes, ennemis île l'Empire ; Guelfes dont la politique se réglait sur celle de Rome.

13. Comme la bannière blanche de la France , semée de fleurs de Ils d'or, et aussi comme le teint des Grecs , ayant un pied en Europe et l'autre en Asie, c'est-à-dire les" déserteurs passés du camp gibelin dans les rangs guelfes ; ce qui est asseï explicitement Indiqué dans le Traité de l'Éloquence vulgaire et dans la Monarchie. {Voir p. 390 des Révél.) Peut-être même Philippe-lc-Bel , qui avait voulu être affilié au Temple, rsl-il considéré sous ce rapport comme un apostat ou un Grec.

14. L'allusion aux Noirs de Florence ne peut pas être plus claire.

Ainsi, les trois puissances ennemies du poêle, celles qu'il a désignées, au début du pocmc, sous la figure de trois bêtes féroces qui lui barrent lu passage , la louve , le lion et la panthère, se reproduisent ici réunies, et faciles à reconnaître aux trois couleurs qui les symboli-

sent. Elles ne font qu'un, tant leur alliance est étroite. De même que les Guelfes proprement dits, les Noirs et les apostats sont trois parties d'un même tout. Kn laissant même de côté toute allusion politique, il resterait encore l'allusion religieuse, l'autorité du chef de l'Église s'élendantsur les Européens au teint rosé, sur les Asiatiques à la peau cuivrée, et sur les noires populations de l'Afrique.

15. Ces ailes, vexilla reçu tnferni, groupées par paire sous chaque face , figurent la double action temporelle et spirituelle exercée par la puissance pontificale, sur les contrées soumises à son influence.

1C. On a déjà vu que, dans le langage métaphorique du poète, le vent signifiait la guerre. Or, les trois vents dont le souffle glacial fait geler les eaux du Cocvtc, c'est-àdire consolider la puissance du pape, sont les trois guerres dont les résultais furent il Urs.ietuux à Thé-

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De leur balancement naissent en tourbillons. Il pleure de six yeux et sur ses trois mentons Avec ses larmes coule une bave sanglante l7.

De chaque bouche, ainsi qu'un brisoir rompt la piaule, Il broie entre ses dents un pécheur. Ils sont trois Que Thorrible supplice ainsi met aux abois. Pour celui du milieu ne sont rien les morsures , Près de ce qu'il lui faut endurer de tortures Sous les griffes qui vont lui déchirant la peau, Et de ses reins sanglants l'arrachent par lambeau u.

Cet Esprit qui, le chef dedans plongé, dénote Un tourment plus affreux, et dont les pieds dehors Se démènent ainsi, me dit le maître alors , Est le traître nommé Judas Iscariote " . Des deux autres damnés , qu'un éternel effort Tient courbés tète en bas sous l'énorme mâchoire ,

résic et au parti qui s'en était fait le champion , à savoir : celle de Montfort contre les Albigeois', celle de Charles d'Anjou contre Manfred, et celle de Florence et de ses alliés contre Henri Vil , guerres suscitées toutes trois par l'influence pontificale.

17. Les pleurs étant l'apanage exclusif des Guelfes, c'était bien le moins que leur chef fût représenté versant des larmes; quant à la bave sanglante , elle a pour objet de rappeler surtout le massacre des Albigeois et les supplices des Templiers.

18. Rome se charge elle-même de châtier ceux qui lui rendent les services les plus signalés, et un jour ils apprendront à leurs dépens ce que rapportent la trahison et la violence»

ces armes qu'un zèle aveugle leur a fait employer contre ses ennemis pour accroître sa puissance.

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