Desine fata deûm/ltcti gptrare
CHANÎ VI. 339
Leurs espérances donc ici seraient frivoles, Ou je m'explique mal le sens de tes paroles. —
Et lui : — Ma phrase est vraie, encor que leur espoir, Pour tout jugement sain, n'ait à les décevoir; Car ne fléchit en rien la justice éternelle , Lorsque Tardent amour, dans l'élan de son zèle, Acquitte , en un moment, ceux qui sont en ces lieux Pour longtemps couflnés, et satisfait pour eux. Où j'émis ce principe abstrait , par la prière On ne rachetait pas ses fautes sur la terre , Parce que s'éloignait la prière de Dieu *\ A ce doute, au surplus, tu dois t'arréter peu, Avant d'avoir vu celle à ton intelligence Qui doit venir en aide et, sublime clarté, Faire d'un pur éclat briller la vérité. De Béatrice, ainsi tu comprends bien , je pense, Que je veux te parler. Au sommet de ce mont Tu la verras riante et le bonheur au front 4!.
Mon bon maître , faisons plus grande diligence, Réparlis-jc aussitôt , je n'ai plus désormais La fatigue à monter que plus bas j'éprouvais. . Regarde , maintenant , l'ombre de la montagne Au loin s'est projetée et de plus en plus gagne.
Durant ce jour entier, en avant nous irons, Reprit-il à son tour, tant que nous le pourrons ;
precando , Enéide vi. N'espérez pas (t«, quart, xm, art. 2, 0, lixxiii, art.
fléchir en priant, la volonté divine. 1-6.) Nous remarquerons seulement
que Dante devait avoir une foi bien
10. 11 y aurait beaucoup à dire chancelante au sujet de l'efficacité
sur cette réponse alambiquée de de la prière, pour se préoccuper
Virgile, et surtout sur ces prières du d'un vers de Virgile, dans le Purga-
paganisrae qui étaient disjointes de toire même, et pour le mettre en
Dieu, da Dio disgiunte. Mais ccUc balance avec les enseignements de
question touche de trop près au l'Église.
dogme pour que nous veuillons nous 1 1 . En Tcnvoyant ainsi son dls-
y engager. (Vor/.St.Thomas-d'Aquin, ciplc à Béatrice, Virgile trouve
Summ. Theol. Suppl. Tertiœ par- moyen de tourner la difficulté.
Mais la tâche est bien aulre ici qu'en ta pensée ". Avant d'être là-haut parvenu , tu verras Revenir l'astre dont la face est éclipsée Déjà par ce sommet , ce qui fait que n'a pas A se briser sur toi sa lumière émousséc ". Mais dirige tes yeux vers cette ombre là-bas Qui se tient à l'écart et de loin nous regarde , D'elle nous apprendrons, pour abréger nos pas, Le chemin le plus court , puisque tant il te tarde *\
Nous nous dirigeons donc vers elle : Ame lombarde , Comme tu te tenais l'air fier et dédaigneux ! Que de dignité grave et d'honneur dans tes yeux l3 !
Nous laissant avancer, sans rien dire, impassible, Elle nous regardait seulement tous les deux , Comme un puissant lion qui repose paisible 46.
12. Le reste du jour ne suffira pas pour atteindra au sommet, et il se présentera (les obstacles auxquels tu ne t'attends pas. C'est précisément parce que l'ombre catholique de la montagne de pierre gagne et s'étend que tu ne pourras de si tôt l'élever au sommet.
13. Les âmes du Purgatoire n'auront plus dès lors à s'étonner de l'ombre projetée par le corps du poète, autrement dit par l'enveloppe catholique dont il s'est revêtu.
14. Personne ne pouvait mieux guider le poète dans la voie de l'initiation que l'un des plus illustres adeptes de la secte albigeoise. Celui-là ne croyait guère à l'cflicacilé des prières en faveur des âmes du Purgatoire, car il n'a eu garde de se joindre aux autres pour venir en demander.
16. Est-ce bien là l'air et l'attitude d'un pécheur désireux d'expier les fnules qui le retiennent dans un
lieu d'exil? Non, sans doute, mais aussi il s'agit d'une âme lombarde, c'est-à-dire d'un membre de cette église cathare, si fortement organisée en Lombardie (p. 10 et 13 des Révêl., et Enfer, ch. i, note 20), en communauté de doctrines et de tendances avec les Albigeois de la Provence et du Languedoc. Rien de plus convenable dès lors que de le représenter aussi lier et dédaigneux dans le Purgatoire que Farinata dans l'Enfer.
10. Tant de majesté, de puissance et de grandeur dans un simple troubadour ne seraient-ils pas en droit d'étonner, s'il ne fallait les rapporter qu'à son mérite poétique? Dante, toujours sobre de louanges, avait donc un motif particulier pour tenir en haute estime celui qu'il nous peint sous des traits si imposants.
S'il le représente Inactif et silencieux, c'est pour mieux mettre en relief son activité, son énergie et son éloquence passées.
Virgile s'approcha , réclamant la faveur D'être instruit , pour monter, du chemin le meilleur. 11 n'obtint pourtant pas réponse à sa prière ; Mais, de notre pays, de nous l'ombre s'enquit; De ce que nous étions 4\ Et quand le inattre eut dit : Mantoue.,.., en se levant soudain, cette ombre altière S'écria , l'œil brillant de joie : —0 Mantouan !8 ! Moi je suis Sordcllo , fils de la même terre ; Et tous d'eux s'embrassaient , du Ciel en se louant *\
Misérable Italie, en proie à l'esclavage, Asile de douleur, navire abandonné, Et sans pilote errant sous les coups de l'orage , Non plus comme jadis , reine au front couronné Mais lupanar infect , à tout vice adonné 20.
17. Délia vita, de notre vie, ou plutôt de ce qui la constitue aux yeux de Dante, la croyance.
18. C'est-à-dire, ô Lombard, ô frère qui partages ma haine contre l'Église romaine , notre ennemie commune, et mon amour pour la tergine cruda, cette fille austère du Tirésias toulousain !
19. Sordello était-il un poète à comparer à Virgile? Non, certes, et Dante lui-même ne le pensait pas.
Pourquoi donc cet élan de joie qui les réunit dans un tendre embrassement, avant même de connaître réciproquement leur nom? C'est qu'ils symbolisent l'origine commune de la langue des mystères dont nous allons voir se succéder les organes les plus éloquents, tant italiens que provençaux, dans ce purgatoire anti-catholique , vestibule de la nouvelle Jérusalem sectaire. Né dans un château du Mantouan, lorsque la poésie italienne n'existait pas encore, Sordcl chanta l'amour, c'est-à-dire la foi anticatholique des Albigeois, dans la langue des troubadours, parmi lesquels il
se rendit célèbre. L'obscurité de ses poésies en indique le caractère, en expliquant pourquoi Dante le tenait en si haute estime. Grand coureur d'aventures galantes, mais faisant servir la galanterie à la politique, il avait enlevé la femme du comte de Saint- Ronifacc , sœur d'Ezzelin de Romano, nommée Cunizza, que nous retrouverons en Paradis pour ses mérites, c'cst-a-diie pour sa dévotion à la religion de V Amour, C'est aussi à ce titre que Sordello figure dans le Purgatoire, au nombre des premiers initiateurs du poète gibelin, qui n'a garde de parler des Albigeois, mais qui exalte tout ce qui se rattache à eux. «Après de longs et inutiles efforts pour assurer l'indépendance de l'Italie, dit M. Pli.
Chasles [Études sur Dante) , après une vie active remplie d'inutiles sacrifices , Sordello mourut navré de désespoir.» Voyez sur ce personnage Roland ino, Cronica, Muratori, VIII, p. 173. Platina,t'Wd.,XX, p.ti'20, et Crescimbeni.
20. Pourquoi l'Italie est-elle esclave , serva ? Parce qu'elle Fiibit la
Cette Ame généreuse ainsi soudain fut prAte,
Rien qu'à ce nom si doux de son pays natal,
A son concitoyen à faire accueil et fête -, -
Et tes enfants " entre eux , dans un transport fatal ,
Ne sauraient vivre un jour sans haines et sans guerre.
Ceux qu'un même fossé, qu'un même mur enserre,
Vont se rongeant l'un l'autre et se mettant à mal ".
Regarde, malheureuse, autour de tes rivages ;
Regarde dans ton sein , et dis en quels parages
Tes fils vivent en paix ". En quoi t'a profité
Que par Justinien ton frein fût rajusté ,
Quand depuis si longtemps la selle reste vide 24 ?
Ah I ta honte s'accroît de son œuvre splendide *\
domination pontificale. Pourquoi les maux qui l'accablent? Parce qu'elle ett mal gouvernée par le chef de l'Église, et que l'Empereur, son pilote légitime, n'est pas au timon. Pourquoi enfin est-elle un Heu de prostitution? C'est qu'elle est soumise à la louve, à Sémlramis,à Rhéa, à Thaïs, en un mot a la prostituée qui a usurpé sa couronne et ses provinces. 11 n'est pas un Italien qui ne sache ces vers par cœur, pourquoi faut-il que si peu en comprennent la véritable portée?
21. Dante dit, tes vivants, livivi tuot, c'est-à-dire ceux-là même qui sont les ennemis de la Mort. En effet, les divisions intestines du parti de l'opposition faisaient , comme toujours, sa faiblesse, et c'est ce que le poète gibelin déplorait par-dessus tout.
22. Voyex l'Histoire des républiques Italiennes de Slsmondi; bien qu'il y ait tant d'erreurs à y relever sous le rapport de la critique.
23. Il 7 avait lutte non-seulement entre les Guelfes et les Gibelins, les premiers généralement démocrates,
et les seconds monarchistes , ou du moins aristocrates, mais encore entre les Guelfes sectaires ou du moins réformistes , et les Guelfes orthodoxes ; comme aussi entre les Gibelins orthodoxes et les Gibelins hérétiques. Toutes nuances que l'histoire ne s'est pas occupée jusqu'ici de mettre en relief. À tontes ces causes de division , il faut ajouter les rivalités d'intérêt et d'ambition. Or, dans l'opinion de Dante, la monarchie impériale pouvait seule donner au monde , et surtout à l'Italie, la paix et la liberté.
24. Tu as dans le droit romain un admirable monument de la sagesse impériale et tu te laisses honteusement régir par le droit canon. Tu n'as un empereur que de nom. et son trône reste vide dans Home, où H devrait siéger, pour réduire le pape à la condition de vassal et proclamer le règne de la loi fondé sur la raison et la justice.
25. Ton asservissement est d'autant plus honteux que tu as sous les yeux, dans le corpus juris, une législation bien supérieure à celle qui te régit.
Vous, gens qui devriez au Ciel lui seul songer '*, Sans empêcher César au Irône de siéger, Si vous entendiez bien la paroje divine, Voyez comme s'est faite ombrageuse et mutine La bête que n'a pas corrigé l'éperon , Depuis que le domaine a changé de patron ". 0 toi, germain Albert, qui l'as abandonnée, La laissant devenir indomptable, obstinée,
26. Vous chefs de l'Église instituée par celui qui proclama que son rogne n'est pas de ce monde.
27. 11 n'est possible de traduire que par un équivalent, pot che ponesti mano alla predellat Benvenuto , Butl , Landino, VcJlutcllo, ont beau nous dire que predella signifie bridon, frein, et Tassonl, l'extrémité supérieure du mors, pas un ne sau • rait appuyer son interprétation d'un exemple écrit antérieurement à la Comédie; puis s'il n'y a personne en selle , comment faire usage du bridon ou du mors? Ne vient- il pas d'ailleurs d'être dit que les lois sont le frein de cette cavale indomptée ? et Marco dira : Le leggi son, ma chipon mano ad esse. Or, vouloir après cela que predella signifie bride ou frein, n'est-ce pas prétendre faire dire à Dante : Vois comme cette cavale est devenue vicieuse , faute de quelqu'un pour lui tenir la bride, depuis que vous avez mis la main à la bride , poiche fokesti mano alla predellat Dante est plus logicien et meilleur grammairien que cela. Il a dérivé predella de prœdium , domaine, comme le dit fort bien YOttimo. (Mais quoi il n'est pas en philologie de la force de M. L. Delatre), et aussi de preda , proie , butin , en les modifiant ironiquement par un diminutif. Mais predella ( voy. le Dict. d'AlberU), signifiant aussi une chaise percée , ce que personne ne
s'est encore avisé de remarquer, il en résulte qu'il s'est arrangé pour donner à sa pensée un double sens également satirique; d'après l'un, les pontifes ont mis la main sur le chéiif butin qui se compose du domaine de saint Pierre; d'après l'autre, ils ont usurpé le trône, qui pour eu* n'est qu'une chaise percée. On sait en effet qu'après son élection le pape était placé sur un siège de ce genre, en marbre blanc, sous le portique de Saint -Jean-de-Latran, et que le dernier cardinal-diacre , au moment où il venait de mettre la main à la predella s'écriait à haute voix: Mas nobis dominus est. {Voy.
Platina, Vie de Jean VIII; SleMa, an. 852; Philippe de Bergame, suppl. iib. IX, an 858 ; Chalcondyle, De rébus Turc. Iib. VI, etc.) Cette cérémonie était encore en usage dans le xive, le xv* et le xvi" siècle, puisqu'elle fut observée lors de l'intronisation des papes Urbain VI et Alexandre VI. {Voy. Luc d'Acheri, t. IV; Miscell., Ep., p. 30G, etCorio, Hist. de Milan, fol. R. IV ; la relation de l'intronisation de Léon X, par Paris Cassio , maitre des cérémonies de ce pontife, et le Cerimoniale romano , rédigé pa,r ordre du pape Grégoire X; Cologne, 1557.) Le poète a donc voulu évidemment, dans cette antithèse satirique, opposer la selle impériale au fauteuil rituel des pontifes romains.
Alors que tu devais t'élancer sur l'arçon , Puisse atteindre ton sang la colère céleste D'une juste vengeance , à tous si manifeste Qu'elle fasse trembler d'effroi ton successeur " ! Car et ton père et toi , tous les deux vous permîtes, Par soif cupide ailleurs d'étendre vos limites , De l'Empire que fût le jardin dévasté.
Viens voir, homme qui n'eus ni cœur ni volonté, Montecchi , Gapulets , déplorant leur ruine , Filippeschi déchus , et Monaldi que mine Incessamment la peur ". Viens voir, prince cruel , Ta noblesse opprimée et réparer ses pertes , Rassurer Santaflor aux campagnes désertes ". Viens voir ta Rome, Albert, veuve et les yeux en pleurs, Qui nuit et jour t'appelle, en proie à ses douleurs, S'écriant : « Mon César, dans ma détresse amère , «Pourquoi me délaisser ,l ?» Viens voir, de frère à «frèro,
28. Lorsque le héros de Dante, Henri VII, successeur d'Albert d'Autriche, passa en Italie pour la cérénftnie de son couronnement , il y avait soixante ans qu'un empereur n'était venu y faire reconnaître son autorité ; Albert et son père, Rodolphe de Habsbourg , ayant été tous deux trop préoccupés de leurs intérêts en Allemagne pour songer à passer les monts.