L*un tout enflammé des ardeurs de l'amour
L* autre pour la doctrine apparaissant sur terre L'égal du Chérubins à la vive splendeur,
il. Telle est la pensée apparente, mais elle a son rcvci*s comme tout ce que le poëte formule. De même que Zeraph signilie flamme en hébreu, Cherub signifie bœut Et, en eflet, les chérubins que l'on voyait figurés sur l'arche sainte n'éuient aulres que des têtes de bœufs rouges armées de cornes. Il y a donc là comme une réminiscence du minotaure. Ce qui peut autoriser à traduire l*altro per sapienza in terra fue di cherubica luce uno splendore, l'autre fut, sur la terre, pour ceux qui ont la science unie à la sagesse, le gai savoir, sapienza^ un sinistre, un rouge éclair de lumière cbérubique. On se rappelle que le rouge était la couleur des Guelfes et que Foulque, le persécuteur, l'ami de saint Dominique, a été comparé à un rubis balais.
A V éloge de Vun^ à Vautre on rend honneur, etc.
12, Comprenez tout ce qu'il y a de perfide habileté dans cette
CHANT xr. 893
phrase dout voici le sens intime : Priser Tun à sa valeur réelle» c'est apprécier les mérites de l'antre, quel que soit celui dont on parle, quai ch* nom prende. Ainsi, dire que Tun fut un ange, c'est dire que l'autre fut un démon incarné, et réciproquement Leurs œuvres, si diverses, n'eurent pourtant qu'un même but dans la pensée divine, perché ad un fine fur Popere me; ce fut, par l'un» de raffermir l'église albigeoise dans l'amour, et, par l'autre, de la rattacher à l'époux dont le sang coula pour elle, en lui faisant verser à flots le sang de ses martyrs. Tout cela se comprend sans efforts, mais non sans étonnement
Bnire Veau du Tujpm ei C€XU qui descend, etc,
13. La ville d'Assises s'élève à l'est de Pérouse, sur un coteau qui se rattache à la chaîne des Apennins, derrière laquelle se trouvent et Guaido et Nocera des païens, dans le royaume de Naptes^où régnait alors Robert d'Anjou. Le poète trouve ainsi moyen de donner un souvenir k Frédéric II, qui installa dans Nocera une colonie de ses fidèles Arabes, et de décocher un trait contre le tyran guelfe, allié dévoué du saint-siége. Le froid et le chaud auxquels donnait égale^ ment accès la porte du Soleil, porta Sole, fait allusion à l'influence contraire que subissaient alternativement ceux de Pérouse, influence gibeline du côté de la Lombardie, guelfe du côté de Naples.
Comme tort quelquefois du Oange celui-ci,
Ift. Un sole, un soleil d'Orient, remarquez-le, et tel qu'il se lève aux bords du Gange, bien différent dès lors de celui qui éclaire les régions ténébreuses de l'Occident.
C'est celui d'Orient qu'il faut lui réserver*
15. Le frère Thomas Gelano, Franciscain, écrivant, par ordre de Grégoire IX, la vie du saint fondateur, avait dit: Quasi sol onens in tnundo, Beatus Francùcus vita, doctrina et miraculis claruit, Dante ne fait donc qu'ajouter le calembourg i^Ascesi aux paroles du frère mineur, qu'il met ici dans la bouche du docteur angéliqne, en insistant pour constater que les sentiments dont saint François fut animé, étaient ceux-là même dont s'inspiraient les fidèles d'Amour, en adoration devant l'étoile d'Orient et la rose de Syrie.
Toui jeune, il affronta la guerT9 mec ion j>èrv, «le
16. Quoi qu'en pût peuscr Dante en prenant saint Thomas pour inicrprèle, cette proposition, que la terre se réjouit de voir un ûls braver le courroux paternel pour se faire le chevalier de la pauvreté et, à plus forte raison, pour s*enrôler parmi les pauvres de Lyon, pourra rencontrer quelques incrédules; mais tout le monde comprendra que la porte du Gai savoir fut fermée aux Papistes, alla Mœ'te la pointa del placer nessun disserra»
Et l'épousa devant Vépiscopale êour, Corara patro-suo, etc.
17. Allusion à la renonciation que fit solennellement saint François, devant Tévêque d'Assises, à l'héritage paternel ; mais le poêle nous a habitués à une telle dextérité de main que nous sommes en grande suspicion de cette spiritual carte suivie du Et coram pâtre 51/0, formulé dans la langue rituelle de TÉglise romaine ! Pourquoi et, s'il s'agit d'un seul et même pouvoir? Dante n'aurait-il pas voulu donner à entendre par là que le bienheureux François ne se serait rendu devant l'évéque pour le mariage religieux, qu'après l'acte civil accompli devant une autre autorité, désignée comme essentiellement spirituelle. Remarquez, en effet, qu'il n'emploie d'ordinaire le mot corte que dans un sens d'opposition à ce qu'on appelait la cour de Rome ; par le motif qu'il ne reconnaissait qu'une seule cour^ d'où dérivait, selon lui, toute puissance et toute justice.
Sous Vhumhle toit de chaume elle ne s'émut pas A la voix de ceîui*quifit trembler le monde.
48. Ne Yoilà-t-il pas une belle recommandation en faveur de la pauvreté et faite pour lui attirer en foule des demandes en mariage? Mais il fallait que Thomas d'Aquin payât aussi en passant son tiibut à César, le fondateur de la monarchie romaine ; il fallait qu'il rendit hommage à l'église vaudoise, celle des pauvres de Lyon, dans cette personnification de la pauvreté.
Suivre le Christf monter avec lui sur la croia-, Lorsque Marie aujned demeurait éplorèef etc.
19. Marie, l'Église évangélique, reste giuso, en bas, abattue, par la puissance toujours croissante de son ambitieuse rivale, et, dans son état d'abaissement, elle demeure fidèle tout à la fois au Christ et à la
CHfMT XI. 895
pauvreté. Combien la concision ne venait-elle pas en aide à celte pensée dont l'expression devait toujours comporter deux sens en opposition !
Mais, pour que ma parole à Vexcès figurée, etc. 20. Perch' io non procéda iroppo cliiuso; si nous ne nous en étions pas déjà aperçu, nous voilà prévenu que saint Thomas s'exprime dans le langage dus des fidèles d'Amour. On voit s'il a* pour cela de i)onnes raisons.
Tu sauras que François est un de ces avruints, L'autre la Pauvreté^ etc.
21. Encore deux fidèles d'Amour. Bientôt le Paradis ne sera plus assez- vaste pour les contenir tous. Mais qu'on se rassure, tous les Franciscains n'ont pas épousé l'église vaudoise, en se vouant à la pauvreté coomie leur fondateur.
Leurs amoureux regards étaient Voccasion D'édifiants penscrs et de tous la merveille,
22. Lieu sembiantû On voudra bien se rappeler le lieto faitove et remarquer que celte épilhèle n'est jamais employée par le poëtc qu'allusivement au gai savoir et à l'église dont il constituait l'enseignement. Or, comment les fidèles d'Amour n'auraient-ils pas été édifiés de la pauvreté volontaire de saint François, de son inépuisable charité, offrant un contraste si frappant avec le luxe et l'orgueil égoïste des prélats romains; les catholiques surtout qui, moins bien informés que saint Thomas, ignoraient que le saint mendiant d'Assises n'aurait été autre qu'un pauvre de Lyon ?
D'un tel exemple ému, le révére^id Bernard^ etc»
23. Ainsi se serait appelé le premier compagnon de saint François, bientôt suivi de deux autres dont les noms auraient été Ëgidius et Sylvestre ; or, ces premiers Franciscains auraient été mus par le même esprit de charité que révélait Dante au monastère dd Corvo, par ce simple mot : pace; c'est lui qui les faisait courir dietro a lanta pace. « Mes frères, s'écriaient les premiers prédicateurs fransciscains, que la paix règne parmi vous ! car la paix, c'est la justice ! la paix, c'est la liberté, la liberté tranquille I » £t c'était pour obtenir cette paix de liberté que Dante appelait un monarque universel. Nous hésitons à croire que le Bernard dont il est question ici soit
896 LR PARADIS.
le maître des Vâodois, venu à Rome en 1212, pour obtenir du saintsiège l'approbation de leur secte, et que Conrad, abbé d'Ursperg, y vit à celte époque, connue ilïeracontciui-memp. {Conr. Ursper, Ad an. 1312.) Mais s*il fallait, avec M. Séb. Rhéal, dans son monde Dantesque, admettre qu*£gydius et Sylvestre sont « les deux humbles Papes de ce nom, » il faudrait nécessairement appliquer k Tabbé de Glairvaux, converti dans sa vieillesse à la foi évangélique, comme le prétendaient les hérétiques, le venerabile Bernardo à qui parv* esser tarda en s'élançant sur tes traces de saint François. {Vay. Reinier,267. )
Tant les charme Vépouse, etc.
2^. Tant Téglise vaudoise les charme par ses enseignements et ses exemples, si la sposapiace; rappelez-vous, veni de libano spansa. (Purg. xxx«)
... Et puis s'en va ce père^ Ce maître accompagné de sa famide entière, etc,
25. Saint François n*cst pas seulement un père \\ouv les membres de rOrdre qu'il fonde, il est un maître, un initiateur, ce que Virgile ou de Virgilio a été pour Dante, qui l'appelle son maître et son père. Son umile capestro deviendra la houppe dentelée des maçons du Temple, la cordelette, l'abito porté sur la chemise par les Cathares. (Li6. sent. inq. Tolos. 2/i9. Arch. d'û/., 1273.) Schmidt, u, 127.
Mais» d'une âme royalct au pontife Innocent, etc.
26. Nous ne douions nullement que, dans la pensée du poète albigeois, l'adverbe reyaltnente ne signifiât, inspiré par l'art royal, équivalant k la Gaie science, et que l'épi thètc dura, appliquée à l'Ordre nouveau, appelé à dessein religiane, ne soit en parfaite correspondance avec celle de cruda affectée à Manto, celte personniGcation de l'église albigeoise. {Enf. xx.)
Et lui fait approuver l ordre pieux qu'il fonde»
27. Innocent III ne voulut jamais accorder aux frères mineurs, envers lesquels il se montra toujours assez défiant (^durus)^ par suite du souvenir qu'il gardait des Pauvres de Lyon^ bientôt fondus avec les Albigeois, au delà d'une autorisation verbale. Elle ne fut convertie en bulle que par son successeur, Honorius III.
OHANT XI. 897
.Sur les pas de celui demi, seul, W chœur des Anges Devrait dire la vie et chanter les louanges, etc,
28. Les excellents anges du Temple s'acquitteraient plus dignement de louer le pasteur italien des pauvres de Lyon, génie povereUa, <iuc les Franciscains dégénérés qui, infidèles à l'esprit de charité de leur fondateur, exercent contre leurs anciens frères les fonctions d'inquisiteurs de la foi.
De VhuinUe archimandrite , institut» wbux et lois, etc.
29. /^ voglia santa, dans l'intention de Dante, signifie à n'en pas douter la constituiion cathare ^ pure ou sainte, inspiration de l'esprit d'Amour, delC eterno spiro. Il suffit pour s'en convaincre de se reporter au ch. XXII du Purgatoire, où le Toulousain Stace parlant des pasteurs albigeois persécutés par Innocent III, le Domitien pontifical, les désigne comme autant de saints.
Il va, sous le regard du Soudan orgueilleux, etc,
^0. Nous n'admettons certes pas que saint François d'Assises, ayant adopté les doctrines vaudoises, soit parvenu à les faire pénétrer subrepticement dans r£gliseromaine, et soit ensuite parti, animé d'un zèle ardent, pour les porter chez les Sarrasins; mais nous comprenons comment Dante s'est trouvé amené à le considérer comme un de ses coreligionnaires. Fils d'un marchand nommé Bernardon, et baptisé lui-môme sous le nom de Jean, il avait voyagé en France avec son père et il en avait appris la langue, puisqu'il fut appelé Francesco ou le Français, à cause de son goût et de sa facilité à la parler; puisque c'est sur le mètre des chansons d'amour de la Provence qu'il exhalait son pieux enthousiasme. Ainsi pour Dante, comme pour Pétrarque, De viia solitaria, il aurait puisé dans ce pays, dans ses relations avec les Yaudois, cette charité, cette humilité dont font foi tous ses actes. Nous lisons, de plus, qu'en 1228, saint François aurait converti son compatriote, le Parfait Pierre d'Assises, emprisonné à Rome. La légende du saint ajoute, qu'il délivra miraculeuse^ meta le nouveau catholique. (Lami, c. 191.) S'il était réellement converti, à quoi bon un miracle pour le tirer de prison? Saint François aurait dû, par suite, au patronage des Templiers, en rapports continuels avec les Albigeois, qui peut-être même l'auraient appelé en Syrie, l'influence exercée par lui dans le camp des croisés, qu'il exhortait à différer les combats, ainsi que les moyens d'arriver jus-
qu'au Soudan, au milieu de la haine fanatique des deux populations ennemies. Grâce à eux cnûn, il aurait été bien accueilli de Saladin, leur allié politique secret, prince philosophe, qui laissa le saint prêcher librement devant ses iraans, tâche qu'il accomplit en invoquant surtout contre la religion du prophète, chose assez remarquable chez un saint, l'autorité de la raison naturelle.
Surveiller la moisson que produit l'Italie.
31. L'ùalica eyba nous reporte aux plantes nouvelles, aux néophytes, si bien endoctrinés dans le Temple, natural vasello, (Purg. XX v.) Or Dante veut donner à entendre que la propagande franciscaine se faisait au proflt de la secte albigeoise, appelée seule à recueillir le fruit de la plante italique , semée par le saint fondateur. Saint Thomas continue ainsi k parler le langage dm, après avoir déclaré ne plus vouloir en faire usage.
•Sur tm âjpre rocher, que de son dernier êceau Le Christ daigna V empreindre j etc,
32. Le crudo sasso est encore une indication albigeoise, en rapport avec la dura voglia^ la cruda Manto et la cruda Erychtone ; ainsi les stigmates auraient été le signe miraculeux le sceau, sigillo, de la faveur d'en haut, imprimé sur ce pauvre de Dieu, qui s'était fait petit et misérable, pusillo, en opposition à ceux qui, contrairement aux leçons du divin Maître, n'aspiraient qu'à se rendre puissants et riches en ce monde.
A ce labeur hénit dignement terminé, etc.
33, Quando a colui che a tanto B. E N, sorttUo piacque. Lorsqu'il plut \k celui qui le destina à être d'un si grand secours à la foi évangélique et à la cause impériale ; à faire triompher la cause de Béatrice etdeH enr.
A ses frères en Dieu, comme à ses héritiers j Sa voix recommanda sa compagne chériet etc.
3û. La sua donna piii cara^ porte le texte ; saint François aurait donc eu deux dames. Nous en connaissons une, la Pauvreté ; l'autre serait alors la foi vaudoise, la piii cara, et Dante a bien fait tout ce
CHANT XK 899
qu'il pouvait raisonnablemeiit tenter pour nous le faire comprendre. Mais poursuivons, cela va peut-être s'expliquer.
L'aimer fidèlement fut leur soin dans la vie,
35. Comando che l'arnassei'o A fede ne signifie pas, il leur commanda de Taimer fidèlement, mais bien de Tainior comme leur foi. On le voit, l'explication ne s'est pas fait allcndre.
Foulant que ieuU U Veut pow linceul et pour hière,
36. Ce fut du sein de l'église vaudoise, det grembo délia donna più cara^ que son cœur voulut retourner au ciel. S'il fallait donc en croire le pasteur de l'église de Florence de préférence à l'Église romaine, saint François serait mort dans le sein de l'église vaudoise ; c'est à elle qu'il aurait légué son corps, lorsque son âme aurait regagné le ciel, et la Portioncole ne serait qu'une chapelle évangéllque. On conçoit en effet qu'on veuille éure enseveli dans telle ou telle église, mais non pas qu'on se fasse une bière de la pauvreté , al suo corpo non voile altra barra,
Dante après tout ne se fit-il pas illusion de bonne foi ? Il est certain que la canonisation du Parfait Armanno Pungilovo an mom .u d'être proclamée, de son temps, par TÉglise, put contribuer à lui donner la conviction que le saint pauvre d'Assises était comme le Cathare ferrarais, un de ses coreligionnaires. Afin qu'on en puisse juger on trouvera ci-dessous ce fait si remarquable (1).
(1) L*1iérésie flfétak mainteniie à Ferrare, malgré l^établlâaenient de llnqulsition. A la moitié du xin* aiècle, elle y avait, en secret, des partisans défoués parmi les Iwiirgcois et les nobles ; entre autres Armanno Pungilovo, riche particulier, pieux, charitable et menant une Tie sans reproche. Accusé d'abord comme Vaudois, en 12M, par le Dominicain AldobrandinI, Inquisiteur général en Lombardie, Il abjura, promettant de rester fidèle à rfiglise, sous peine d'une amende de 100 livres. 11 fut relevé de cette promesse en 1267 par I*6véqnc de Ferrare qui, témoin de sa piété, lui rendit ainsi sa liberté. Mais alors Armanno, Indigné de la cruauté des persécuteurs, sentit se réveiller sa sympathie pour les victimes. Les Cathares, de leur cAté, profitèreiu de ces dispositions pour attirer à eux an homme qui, parmi les catholiques, Jouissait d'une haute réputation de sainteté. Un vieux ParCiit, nommé Martin Campltello, qui était venu à Ferrare le visiter, comme • le meilleur dirétlen du pays, t fut décou^-ert et condamné au feu. Armanno l'accompagna au bâcher en pleurant, et en disant à la foule, que ce vieillard était un saint et que la terre ne devrait plus poiter ceux qui osent brûler de pareils hommes. En 1207 il se rendit k Vérone, oii il re<:ut le consolamentum des mains d'Albert, évéque cathare, de la branche de Bagnolo. Dès lors il fut un des membres les plus xélésde l'église dissidente. Souvent en voyage, pour visiter ses frères dans les villes de la Lombardie et de la Romagne, Il faisait des collectea pour ceux qui étaient condamnés à la prison perpétuelle; il allait les voir et les consoler, les accompagnait au supplice. Dans sa maison, ft Ferrare, il recevait les Parfaits et les ministres, se dévouait à leur service, portait aux croyants dans les campagnes et dans les villes voisines le pain bénit, cherchait k faire des prosé«
S'il était possible d'accepter la thèse mise dans la bouche de saint Thomas d'Aquin , il en résulterait que sainte Claire, Taniie dévouée de saint François, aurait aussi embrassé la foi vaudoise, qu'elle aurait fondé le second Ordre, sous le nom de Sœurs de Sainte-Claire, pour ouvrir aux femmes Tinslitut franciscahi(l). Enfin, que le tiersordre aurait été institué dans le but de propager d'autant la foi évangélique, surtout dans les classes inférieures, et d'arriver à une organisation politique différente de celle qui existait alors. C'est en eiïet ce que semble donner, à entendre un écrivain, qui a publié une biographie intitulée : Saint François et les Franciscains. « A l'origine.
lytes et donnait le coruolamentum aux malades et aux mourants. Celte activité sectaire ne se rallentit pas Jusqu^ik sa mort, le 16 décembre 1209, et, chose remarquable, il avait su s'entourer de tant de mystèi-e, quMl mourut sans que l'Église eût conçu le moindre soupçon sur son orthodoxie. II fut donc enseveli dans la cathédrale de Ferrare, au milieu d'un concours de peuple, pleurant en lui un bienfaiteur et louant hautement la sainteté de sa vie. Dante, inhumé dans une église, est encore exalté pour son orthodoxie.
De tous les côtés les Cathares vinrent dès lors prier au tombeau d'Ârmanno, et en voyant un des leurs enseveli sous les dalles d'une cathédrale, révéré oomme un saint par les catholiques, ils conçurent l'idée de simuler des guérisons miraculeuses opérées sur cette tombe. La vénération publique s'accrut au point qu'un autel y fut élevé. Des statues furent érigées dans les églises de Ferrare à l'hérétique défunt et ses miracles chantés par les rues. L'évéque de Ferrare en fit Tobjei d'une enquête, et de nombreux témoins déposèrent de cécités, de paralysies guéries par l'intercession d'Armanno, enfin un document public dressé par le chapitre déclara qu'il avait été ■ Un chrétien fidèle, chaste, humble, patient, miséricordieux, dévoué à Dieu et à la Vierge, et portant sans murmurer la croix dn Christ, t Dante avait à cette époque de huit à dix ans.
Informé de ces faits, l'inquisiteur Aldobrandini fut moins crédule : il enjoignit au chapitre de Ferrare de déterrer le corps du prétendu saint et de le Jeter hors de la cathédrale. Sur son refus, il fut excommunié par l'inquisiteur ; mais il en appela au Pape, qui ordonna une seconde enquête plus rigoureuse que la première. Les témoignages furent tels et le clergé de Ferrare persisu si bien dans sa conviction, que Venquâte fut renouvelée Jusqu*à huit, fois dans l'intervalle de 1270 à ISOO. Enfin Boniface VIll ayant or- «ionné une procédure définitive, les Inquisiteurs rendirent, à Ferrare, leur sentence soleimcllc le 23 mars 1501. Elle déclara Armanno Pungilovo hérétique , condamnant sa mémoire «à la damnation éternelle, » ses os à être déterrés et brûlés, Taulei démoli et les statues brisées. Elle prononça de plu:i la confiscation de ses biens et la nullité de tous contrats faits par lui. Le podestat dut Jurer d'uxOcuier cette sentence sous peine d'excommunication pour lui et d'interdit pour la ville. i^Voy, les actes r/p. Muratori, Atiiiq, itaL v, 96 et sui%'.} — On trouvera dans VHist. des Cathares, par Schmidt, dont nous avons extrait ce récit, divers exemples de sectaires répondant avec une admirable présence d'esprit aux questions les plus subtiles des examinateurs, et passant durant de longues années pour des catholiques d'une parfaite orthodoxie.
(1) « Depuis le commencement du xiii* siècle, il est Cait mention de maisons ofa vivaient ensemble des femmes Parfaites, sous la direction d'un Parfait ou d'un diacre. Ces femmes, qui poruient un habit particulier, semblable à celui des religieuses de l'église, s'occupaient de l'éducation des filles des nobles et à la préparation de celles qui, par le consolamentwn, voulaient se faire initier dans la secte. Il y avait de ces maisons i Fai^aux, à Gaian, i Montréal, à Mirepoix. {Arch. de Vinq. de Carcass., Doat. xxiii, f"> 1G2/ 274.) L'héi-ésie avait même pénétré Jusque dans des couvents catiufUques. On en cite un dont toutes les nomics appartenaient à la secte; quoiqu'elles eussent conservé l'habit de leur Ordre, {fbid,, (?' 1 et suiv.) » Schmidt, Uist. des Cath.^ i, p. 200.~Qu'on veuille se reporter aux notes du chant m relatives à Piccarde, dont le nom pourrait bien avoir eu sasignilication sectaire, comme ceux des Parfaites de Montréal ijibid,)^ âerena, Bonafilia Romcua, Pagana, et se rapporter à une branche hérésiarque dans la Picardie. (Sch. i, h\.)
chàmt XI. 901
tel que saint François Torganisa, dit M. Frédéric Morin, tel que les empereurs d'Allemagne le combattirent, le tiers-ordre n'était pas seulement une confrérie pieuse , c'était une association gigantesque* qui embrassa toute iltalic, puis bientôt toute la chrétienté, et dans laquelle les membres, en s'astreignant à quelques rca^es pratiques religieusess s'imposaient avant tbut l'obligation de travailler vigoureu-sèment et en commun à l'oeuvre politique. Et, en effet, on peut dire à bien des égards que c'est le tiers-ordre qui a vaincu la féodalité, que c'est du tiers-ordre qu'est sorti le tiers-état. » P. 72.
A la page suivante, le même auteur ajoute : « Les frères mineurs aspiraient à la perfection de la charité, et les faits politiques sont légitimes dès qu'ils réalisent la justice. Sans doute, par leur seule existence, ils servaient déjà la cause de la civilisation, ils maintenaient à travers le chaos de la féodalité l'idéal chrétien de l'égalité et de la fraternité humaine. Ils entretenaient dans les âmes ce sentiment de la perfection^ ce besoin du mieux, qui est la source de tout progrès; mais ils ne pouvaient coopérer activement et en quelque manière physiquement à ce projet. Il fallait, en dehors de leur organisation, fondée en vue de la vie de l'âme, une autre institution qui fût plus appropriée aux infirmités des âmes médiocres et au rôle de la vie civile, qui est de réaliser le droit. Cette institution, qui, dès lors et par son origine même, est essentiellement politique ; ce fut celle du tiers-ordre. Par un mécanisme extrêmement simple, il était destiné à relier entre eux tous ceux qui avaient le désir d'amener le triomphe de la justice sur la force, »
Pour peu que l'on combinât ce que M. Morin expose si bien avec ce qui pourrait résulter de l'éloge de saint François , tel que Dante l'a mis dans la bouche de saint Thomas d'Aquin, on arriverait facilement à comprendre comment des hommes politiques, tels que le vieil Ezzelin de llomano et Guide Montefeltro, se retiraient dans des monastères; comment Dante se serait fait affilier an tiers-ordre, et comment il aurait eu la pensée de faire jeter à Géryon, par son maître Virgile, la corde dont il aurait ceint ses reins dans un but politique, corde qui n'aurait, été que celle d'un Franciscain du tiers-ordre, le fUum, ou la houppe dentelée d'un affilié du Temple. {Voy, Schmidt, n, 127.)
Quel fui son digne émule au but à diriger
Droit, en la haute mer, la barque de saint Pierre*
37. Juge maiiïtenant si saint François, dont l'âme était tout
amour el toute humilité, eut un collègue dig^e de lui dans saint Dominique, dont Tâme espagnole était tout orgueil, toute rigueur fanatique, et s'il était possible d'associer deux natures plus contraires, pour mettre la barque de saint Pierre en état de tenir la mer au milieu de la tempête et de la faire voguer droit, per diritto segno, quand l'un devait pousser la barre à tribord et l'autre à bâbord. C'est, en d'autres termes, la même idée que le poète a exprimée plus haut lorsqu'il a commencé son panégyrique en mettant en opposition la tendresse séraphiqne de l'un et la fougue chérubique de l'autre. On se rappellera que saint François refusa de fondre son Ordre avec celui de saint Dominique, qui lui en fit la proposition.
Or, êon émule fut notre saint fùndateur,
38. Questifu il nosiro patriarca. D'après cela, tu peux juger que celui qui suit le drapeau impérial, comme il doit l'être, avec la foi vaudoise au cœur, est dans la voie du salut, qu4d segue L.VI, corne comanda Enrico Imper axore (écrit £.1.), buona merce carca.
Moins de lait an bercail rapportent leurs mamelles.
39. Savez- vous quelle est la pâture nouvelle dont le troupeau de saint Dominique est devenu friand? C'est, d'une part, de ce pain des anges, de cette nourriture céleste que Dante distribue si généreusement dans son Banquet j autrement dit de la doctrine albigeoise; bonntîs brebis, celles-là, et les moins nombreuses; de l'autre, c'est des évêcbés et des dignités ecclésiastiques; de là vient que le troupeau dominicain se dirige en deux sens opposés, per diversi saltû Or, les brebis que l'ambition et l'appétit de la mitre épiscopalc entraînent au loin, sont à coup sûr des botes stériles, qui ne peuvent fournir le luit céleste au banquet des Cathares; elles reviennent donc au bercail, di lente voie. Nous n'en avons pas fini avec ce banquet mystique.
Et suffit peu d*étoffe à re\)étir la bande.
ûO. Les bonnes brebis dominicaines, et l'Ottimo, ce premier commentateur du pocme, parait avoir été du nombre, sont celles qui craignent d'encourir la damnation éternelle en se mettant aveuglément à la suite de Satan aleppe, quelle c/ie temono il danno. Oh ! celles-là ne courent pas après les évêchés, elles se pressent autour du pasteur albigeois, stringomi al pastor. Ce mot pastor n'cst-il pas
bien commode pour donner à entendre qu'il s*agtt du père Prieur ou du Pape? Par malheur, ces bonnes brebis albigeoises sont en petit nombre, et Danie le regrette bien plus encore que saint Thomas, qu*il fait parler à sa guise, Son sï poche che le cappe forrdsce poco pantio.
Ton désir est déjà satisfait en partie, etc.
h\. Voilà plus de cinq cents ans que les paroles de saint Thomas, assez obscures, il est vrai, pour qui n'est pas au courant du langage dus, sont, pour le plus grand nombre, celles d*im homme enroué» parole fwche; aussi peut-on dire qu'elles sont tombées dans Toreille .de sourds. U ei|t bien temps que la mystification finisse. Or, grâce à la distinction que nous venons d'établir, avec les commentateurs du reste, quant aux évêchés, et avec Dante lui-même, quant à la vtvanda tmova (Conv. i), tout le monde peut comprendre désormais, aussi bien que le poète lui-même, comment l'arbre planté par saint Dominique en est venu à se fendre en deux parts, la pianta onde si scheggiûj et, selon qu'on voudra lire corregier ou corregger, ce qui importe peu, on verra que saint Thomas déclare tr^-dairement, comme nous l'avons expliqué plus haut, que l'église albigeoise recrute, en faveur de B.EN., parmi ceux des Dominicains qui, prenant en dédain les vanités du culte catholique, et ne courant pas les évêchés par ambition mondaine, se pressent autour de la chaire du pasteur évangélique pour se repaître de sa |)arole, vivanda nuova, qui, pour eux, est le pain céleste.
De la céleste Ardeur la parole démise, etc*
1. Dès que saint Thomas a fini de parler, les bienheureux que nous connaissons se remettent h tourner en rond en signe d'assentiment à ce qu'il vient de dire sur saint François et aux opinions exprimées par lui, dans le langage symbolique de l'église dissidente, sur les Dominicains. Le rond, figure parfaite, était en honneur chez les Cathares, qui se rangeaient en cercle dans leurs réunions. (Ëckbert. 911.)
.^ Vint une autre ronde enfermer la première;
Son pas s'unit aux siens et ses chants à son chant, etc,
2. Ainsi aucun dissentiment entre les personnages composant les deux rondes concentriques, puisque leur mouvement est le même et que leurs paroles, chantées ou écrites, s'accordent complètement.
Surpasse autant celui des Muses, des Syrènes, etc.
3. Si ce chaut, comme Dante entend bien l'insinuer, car il n'a garde d'en indiquer même le sujet, est un cantique albigeois, il est tout simple qu'il le proclame supérieur à celui des Muses païennes t*t, à bien plus forte raison , à celui des Syrènes, autrement dit aux hymnes de l'Église, celte dolce sirena, (Purg. xix ^t xxxi.)
Ainsi qu'on voit detix arcs dans un léger nuage, Parallèles, hriller de semblables couleurs , elc,
il. Ces deux rondes se meuvent, parallelU e concolari, parce qu'elles sont soumises extérieui*ement à la même loi souveraine et tenues de revêtir les mêmes couleurs, attendu que l'Église romaine, épouse tyrannique et jalouse du Jupiter siégeant au Vatican, ne voit que des suivantes dans les deux religiens dont il s'agit ici et entend être obéie d'elles aveuglément, lorsque a sua ancella jubé; or, les membres ici présents des deux religions franciscaine et dominicaine sont comme des reflets du soleil de lumière, dont les rayons vont tomber au milieu des vapeurs orthodoxes. Mais le moment viendra où le soleil de la libre raison dissipera aux rayons de l'amour ces vapeurs grossières, comme la triste amante de Narcisse, cli amor consume. Peut-être arrivera-l-on à comprendre ainsi Tà-propos de ces deux comparaisons mythologiques, en plein paradis chrétien, el la pensée secrète qui rapprochait de saint Thomas, de saint Bonavcnture et des autres bienheureux Junon, Iris et cette nymphe dont la parole, vain son que la raison ne dirige pas, va se perdre au milieu de la solitude. Peut-être comprendra-t*on quelle est cette affamée, quelta vaga, qu'à l'exemple d'Écho, l'influence triomphante de la religion d'amour doit finir par consumer, corne sol vaporù
Double arc qui s'offre au del en signe pour le morule De Valliance faite avec Noépar Dieu, etc.
5. Après avoir rappelé que l'eau est la figure de la doctrine, nous
reuverroos le lecteur aux manuels maçonniques, notamment au Tmleur expert de Bazot, p. 96, et à l'ouvrage déjà cité, Light on masonry, p. 322. On y verra que le 21* degré de FÉcossisme est celui de NoAGHiTE ou descendant de NoÊ ; que le premier mot prononcé par le récipiendaire est Frédéric If, non le roi de l^russe, comme on Ta répété stupidement, lorsqu'il plut à ce prince de se faire de la maçonnerie un moyen d'influence ; mais le fils de Henri YI, de la maison de !5ouabe. Ce n'est pas tout, le mot qui donne entrée dans la loge est NoÊ : on échange ensuite les noms de ses trois fils; le mot sacré est Japhet. Or, les Noachites, qui se rassemblant chaque année dans la nuit de la pleine lune de mars, « ne reconnaissent d'autre Dieu que le suprême Architecte de l'univers, célèbrent un des miracles du Créateur dans la confusion des langues et la dispersion des constructeurs de la tour de Babel. » Ces Noachites abjurent tout orgueil, parce qu'il fut le fondement de cette confusion, because pride was xts first foundation; « ils doivent se rappeler les descendants de Noe pour éviter de tomber dans la même faute, to avoid their fault, » On nous accordera bien que tout cela est symbolique ; or qu'on se reporte au Vulg. Eloq, et à l'analyse que nous en avons donnée pp. 385 et suiv. des RévéL, on verra combien Dante se désole de l'édification de la tour de Babel et de la confusion des langues, à laquelle il semble avoir assisté, en même temps qu'il signale vers cette époque une grande ville appelée Ptetra mala ou Male-Pierrc dont personne n'avait entendu parler avant lui. Or, pour nous et sauf meilleur avis, cette grande cité est Rome ; la confusion des langues est l'organisation catholique sous la direction de la Papauté, dont les Noachiles avaient mission de combattre l'orgueil et l'ambition par rhumilité, de détruire l'influence, en évitant les fautes des crédules descendants de Noë. Dante, qui avait passé par tous les grades dans les loges mystérieuses du Temple, avait dès lors échangé avec ses frères le mot de passe P. e. l. E.G. , nom de l'architecte de la tour, en traduisant probablement les lettres pointées : Papa È Lucifer, Ereiio Gesà. S'il rappelle donc ici le pacte de Dieu avec Noë, c'est pour donner à entendre, que les eaux envahissantes de la doctrine catholique ne sont plus à redouter pour la (erre. On en sera convaincu â l'on veut faire attention à la construction de la phrase qui ne devient correcte qu'en la rétablissant ainsi : E fanno qui (dans le Temple) ta gente esser presaga che giammai piii non s'allaga del monda ; c'est-à-dire qu'elle ne sera plus jamais livrée en proie au prince du Monde ou à Satan. Ainsi s'explique tout ce bizaiTeamaN
gaine de la Fable et de la Bible, à propos des deux rondes de bienfaenreux tournant, parfaitement et dtaccord. Tune dans Tantre.
Comme Ze« yexuc qu'on voii ensemhU se mouvoir, etc.
f). Nous n'avons pas besoin de répéter» sans doute, qae c'est le gai savoir qui rend si joyeuses, gaudiose e blande, ces roses lumineuses, simpiterne rose, qui leur iuspire une pensi'e commune, et les fait se mouvoir d'un accord si parfait que les deux yeux n'ont pas plus de simultanéité dans leur action.
Une voix s*exhala, dont me fit la parole
Vers elle me tourner, comme Vaigutlle au pôle,.
7. Le poëte nous indique ici assez nettement, par la comparaison de l'aiguille aimantée, que sa pensée concordait de tout point avec l'opinion que la voix du nouveau personnage allait exprimer,
L'Amour^ mefut'il dit, qui m$ fait retplendirt Me porte à te parler de l'autre illustre maitre, etc.
8* C'est la religion d'amour qui inspire saint Bonaventure et lui fait prendre la parole, pour rendre justice à l'autre chef d'ordre» Valtro duca, à propos duquel le Dominicain Thomas a fait, en langage dus, le panégyrique de saint François d'Assises. Saint Bonaventurc en manifestant toute sa gratitude, il faut en conclure, ou que ce bienheureux n'entendait pas le parlar coperto, ou s'il le com[N'enait, qu'il n'aurait lui-même tenu que par un fil à l'église orthodoxe. Ajoutez que son si B.£N. et si favella ne laisse pas que de nous être suspect.
Quand fut le zèle égal, la gloire auêsi doit l'être,
9. Traduisons littéralement : a II convient que là où il est question de l'un on induise quel fut l'autre, l*altro s'induca; et, comme ils militèrent en même temps, ad una militaro, que leur gloire ait aussi à briller parallèlement, insieme luca, » afin que l'une fasse opposition à l'autre, comme nous l'avous déjà vu, et que l'on induise, par le bien que produisit le premier, le mal causé par le second.
Im phalange du Christs qui coiita tant d'ejfforts A réarmer f suivait craintive sa hannière, etc.
10. Il ne faut pas s'y tromper : l'armée du Christ est la milice
€HANT XI! • 907
albigeoise en opposition à celle de Satan; or cette milice, fidôle à la doctrine d'amour du Rédempteur, avait coûté de grands efforts à organiser, à discipliner, pois de plus grands efforts encore, après les défaillances de Raymond Béranger, pour la décider à reprendre les armes, a riarmarsi, afin de résister à l'invasion des croisés; elle avait fini par succomber sous leur vaillance brutale, dirigée tout à la fois par Tbabileté militaire de Simon de Montfort et par la politique raflSnéedes légats romains; vaincue, exilée de ses foyers, on conçoit que ses rangs devaient être bien éclaircis, rari^ et que les fidèles doTaient montrer peu d'empressement à suivre leur drapeau, frappés de terreur qu'ils étaient, sospecciosie tordu Ce fut alors que le céleste empereur vint en aide h l'église albigeoise» sua sposa^ l'alliée fidèle de son représentant sur la terre, bien qu'elle eût commis de grandes fautes de conduite, non per esser degna. En conséquence, il suscita deux champions bien difiérents de caractère et de doctrine.
Le peuple, qui les vit si bien dire et Uen faire, ele,
1 1. Al eut fore, al cm dire lo popol disviato si raccorse. En voyant parler et agir d'une manière si différente saint François et saint Dominique, le peuple albigeois, égaré par une mauvaise direction, papol disviato, se ravisa, si raccorse, apprit à se reconnaître, cTaccorgere, et ne tarda pas à faire son choix entre les deux campioni. En effet, les actes et les paroles de saint Dominique, nommé inquisiteur général pour la foi, faisaient assez connaître aux Albigeois qu'ils n'avaient nulle merci à attendre. En même temps les discours, aussi bien que les exemples de saint François et de ses frères, leur faisaient mettre leur espoir dans cette humilité et cette tendre charité qui avaient désarmé Rome et qui peut-être leur vaudraient aussi la paix dans la liberté, pace.
Au pays d*oû Zéphyr vient d*un hattement d'ailes, etc.
12. Vers le sud-ouest, du côté de l' Aragon, ce foyer de l'albigéisme, et sur la route de la Galice, parcourue par les fidèles de Téglise de Toulouse sous le nom de pèlerin, de Saint- Jacques de Compostelle; du côté où soufflait cette douce brise qui faisait éclore des plantes nouvelles, novelle fronde, autrement dit des néophytes, qui, en se multipliant, auraient couvert l'Europe de ce vert feuillage
dont se couronnait le front de Béatrice, di che si vede Europa rives^ tire (1).
Non loin du choc ftuissant de cette mer profonde, ... Siège Calaroga, etc.
13. Non loin du rivage où viennent battre les flots do golfe de Gascogne, dans une direction où Téglise albigeoise compte peu de prosélytes, ce qui fait qu'au delà des Iles-Britanniques, dans un long espace, longa foga, le soleil de la raison est caché pour tous les hommes, ad ogni vom si nascande, s'élève la ville de Calaroga. Ce nom a sans doute été préféré par Dante à celui de Calahorra, parce qu'il rappelle Tidée de bûchers, roga, et qu*en adjoignant à ce substantif le verbe latin calare, il en résulte Calaroga, dont la signification est, qui appelle les bûchers. Aussi a-t-il soin d'appliquer à cette ville l'épithète de fartunata, comme il. l'a fait pour la terre d'Apulie, tout imbibée de sang humain et livrée à l'influence de la Fortune papale {Enf, xxviii). La ville natale de saint Dominique se trouve ainsi désignée comme toute dévouée à l'Église romaine et à la puissance théocratique dont, pour Dante, la Fortune est le symbole. Le souverain dont relevait Calahorra, la Calaguris des Romains, située sur la frontière de la vieille Castille, portait écartelées les armes parlantes de Castille et de Léon, à savoir deux tours, castella, audessus de deux lions, leoni, et deux lions au-dessns de deux tours.
....Prit naisiance en ees lieux L*ardent adorateur de la foi catholique, etc.
ili, L' amoroso drudo délia fede cristiana, l'amoureux galant de la foi chrétienne ; c'est en ces termes que le poète juge à propos de caractériser saint Dominique. Or, drudo, qui le plus souvent s'entend dans le sens de concubinaire, nous paraît une expression un peu bien leste, surtout dans la bouche d'un saint, et l'épithète à' amoroso, appliquée à l'inquisiteur général pour la foi, pourrait bien ne pas être exempte d'ironie, car Dante se complaisait assez dans l'antiphrase, témoin le nom de madonna Pietà donné par lui à l'Église romaine.
(1) • En Espagne, la secte cathare n*a en des disciples et n'a formé des étabtitsemenu que dans les contrées du nord, voisinps de la France : en Ârragon, en Catalogne, en L£on, en Navarre. • {Foy. Schmidt, Jlist. des Cath., i, 368.)
CHANT Xîl. 909
Contre ses entiétnisftU rude en ton courrouûc.
15. Le saint atfaiète, bénin ))our les siens et cruel à ses ennemis, ne vient-il pas expliquer à merveille le sens à'amoroso, lorsqu'on songe que Dante, le pasteur évangélique, dont nous avons déjà eu tant d'occasions de signaler le zèle ardent pour sa foi et la haine contre ses persécuteurs, s'abstient ici de toute allusion à la croisade, à la part qu'y prit saint Dominique, et réduit l'expression de sa pensée à ces seuls mots, a' nimici crudo? Bénin pour les siens ne signifiet-il pas débonnaire pour les persécuteurs et les bourreaux, pour Amaury, l'abbé de Cîteaux, ce généralissime des croisés, pour Simon de Montfort, leur chef farouche, pour l'évéque Foulque, le trouba* doar apostat? Quant aux ennemis qui ne sont pas nommés, peuventils être autres que les xMi)igeois? £t n'est-ce pas à eux que pensait i'Oltimo, lorsqu'il résumait les mérites de saint Dominique par ce peu de mots éloquents : ed in fine dipiccoto vertudioso, c'est h-dire, enfin de petite vertu ? -
Q,u'ilJH prophétiser sa mère avant de naiire, elc,
16. Comment Dante n'aurait-il pas signalé comme prophétique le rêve attribué par la légende à la mère de saint Dominique lorsqu'elle le portait dans son sein ? Pour lui, le saint fondateur pouvait-il être mieux symbolisé que par un chien noir et blanc, comme l'habit de l'Ordre des prédicateurs, portant à sa gueule une torche allumée?
Dans xm songe divin, vit l'admirable fruitt 'lo,
17. Après la cérémonie du baptême, où furent célébrées les fian* cailles du nouveau-né avec la foi catholique, qui lui promit le salut en retour du zèle qu'il devait apporter à la défendre, sa marraine aurait vu en songe une étoile sur le front de son filleul et une autre sur sa nuque. Mais si l'on avait demandé à Dante d'interpréter ce songe, il aurait probablement répondu, qu'il signifiait que jamais saint Dominique ne verrait la lumière, ses regards ne pouvant pas plus atteindre l'étoile de son front que celle qui brillait derrière lui, et qu'il en serait de même des moines de son Ordre, dont l'admirable fruit, il mirabile frutio, se réduirait 5 prétendre éclairer les autres, sans être éclairés eux-mêmes.
Le hapiiie d'un nom âérwé de Celui Qui déjà possédait son âme toui entière.
18. Dominicus, adjectif possessif formé de</ommt<5^signirie : qui appartient au Seigneur, au maître; mais, dans la pensée de Dante, il signifiait servus damini papa.
St je t'en parle ici comme du laboureur t
Pour l'aider en son ehamp» dont fit choix le Seigneur,
19. Pour l'aider, par la persécution et par la terreur, à rallier son église dispersée, a riarmarla; c'est la même idée que nous avons vue exprimée plus haut Le soc de la charrue dominicaine devait sillonner profondément le verger albigeois pour le féconder.
Pour le premier conseil que donna Jésits-^hrist,
20. Beati pauperes spxriiu, heureux ceux qui sont des pauvres volontaires.
Comme disant : Foilà pourquoi je suis venu.
21. Le poète semble ainsi vouloir faire perfidement démentir par le fait cet amour de la pauvreté dont il vient de parler, amour uniqueraent manifesté dans les paroles, chez celui qu'il nous montre enfant quittant son berceau pour se coucher sur le sol, comme pour en prendre possession, en disant : C'est |)oor cela que je suis venu, pour la terre, non pour le ciel.
;St ton doux nom de Jeanne est bien interp'été!
22. Père vraiment heureux, mère gracieuse en vérité, vous diront tous les commeniateurs, mais alors pourquoi la restriction mise par le panégyriste : Si ton nom doit être inlei j)rété comme on prétend le faire, s'inicrpreiala val corne si dicc? (^'est qu'en effet Dante n'attachait pas à ces noms |)areiile valeur, et que pour lui le père de saint Dominique t> appelsiïl veramente Félix de Gusman, et sa mère, Jeanne d'Aza, non moins veramenie. C'est que dans l'embarras où le met la nécessité de mentionner honorablement dans le Paradis celui dont il a fait un démon dans l'Enfer, il lui faut se battre les flancs pour mettre dans la bouche du panégyriste des éloges d'une complète banalité ; voilh pourquoi il s'amuse à jouer sur ces deux noms comme il a déjà fiiit sur celui de Dominique.
CHANT Xlf. 911
Qtt'm son stin éveillait la manne véritable, etc.
23. Si saint Dominique devint gran dottore dans les écoles de Paléncia et de Toulouse, ce ne fut ni dans la pensée de devenir un savant décrélaliste comme le cardinal d*Ostie, Henri de Suzc» ou un profond canoniste , comme le jurisconsulte bolonais, Thaddée de Pepoli, mais uniquement par amour du fagot. Nous n'inventons pas pas : cherchez manna dans le dictionnaire, et vous trouverez fastello diseitnentie simili. L'épilhète de verace n'est ajoutée là que pour faire passer le double sens, si même le poêle n'a pas écrit ferace, c'est un de ces mots Lubrichi, sur lesquels le poète recommande de glisser dans le Vulg. Eloq. (Voy. nos Révélations,)
On le vit aussitôt 8*empresser à la vigne, etc. 24. Si mise a circuir la vigna, c'est-à-dire : il se mit à rôder autour de la vigne du Seigneur; l'on voudra bien remarquer le soin avec lequel toute expression rappelant l'idée de façonner ou de tailler est laissée à Técart pour adopter de préférence celle qui offre un sens agressif. Or, ce sens fait allusion au séjour que saint Dominique, à son retour d'Allemagne avec l'évêque d'Osma, fit à Montpellier cl à Toulouse, pour tenter, par la prédication et en donnant l'exemple de l'humilité, de ramener dans le giron de l'église ceux qu'avait aliénés l'orgueil et le faste des moines de Cîteaux. Aux yeux de Dante, cette sainte mission n'aurait été qu'une reconnaissance faite par celui qu'il entendait désigner comme le loup qui rôde affamé et quctreris quem devorei. Cette intention se manifeste à ne pas s'y méprendre lorsque, au lieu de dire que le vignoble prospère par les soins d'un bon vigneron, réflexion qui vient tout naturellement à l'esprit, quand l'idée n'a rien d'hostile, le poète ne trouve rien de mieux que de signaler les funestes effets produits, non pas môme par un mauvais ouvrier, mais par un vigneron pervers, se 7 vignajo è reOy si c'est un suivant de cette Rhéa que nous connaissons. {Enf. xiv. ) Ajoutez à cela que le verbe itnbiancare n'a jamais signifié jaunir, se flétrir, se dessécher, mais bien improuver, faire de l'opposition, voter en sens contraire, dore voto contrario ne' partiti, comme vous l'apprendra tout dictionnaire italien, et alors vous comprendrez que l'église albigeoise, autour de laquelle rôdait le vignajo reo, nommé frère Dominique, ne pouvait manquait d'imbiancare, autrement dit de voter contre lui à l'unanimité. Nous ne saurions trop insister sur le soin extrême avec lequel le poète albigeois s'étudie à esquiver le mol propre
toutes les fois qu*il veut sous-entendre une pensée opposée 5 celle qu'il semble exprimer. Qu'on nous cite, en eflet, un seul écrivain, en dehors de ceux qui appartiennent à la même église, chez lequel il soit possible de signaler autant d'expressions donnant ainsi deux sens en complète contradiction , et alors nous consentirons à admettre pour des coïncidences fortuites toutes celles que nous avons déj5 notées, et celles qui se produiront encore.
.... Alors au êiégé insigne Il s'en vint d'où jadis, tombaient plus de bienfaits, etc.
25. Les povm ^laa envers lesquels le saint-siége fut plus dé* boanaire dans l'origine, più benigna, sont les pauvres Cathares, affamés de justice, et appelés d'abord les Pauvres de Lyon. La restauration de la primitive Église, la simplicité et la charité apostoliques, tel était le but avoué de cette secte, qui surgit vers 1136, et dont l'autorité pontificale ne s'alarma pas d'abord. En effet, le Pape, consulté par Yaldo, son fondateur, fit bon accueil à ses envoyés, sans pourtant leur conférer le droit de prédication. Mais ils le prirent, se répandirent rapidement dans toute la France méridionale et, se confondant bientôt avec les Albigeois, ils encoururent avec eux Pexcommunicaliou, puis furent exterminés avec eux. S*il ne s'agit pas ici des Albigeois, à quel propos, demanderons-nous, rappeler ici que le saint-siége fut jadis mieux disposé en faveur des poveri giusti? Or, le pontife auquel s'adressa saint Dominique était Innocent III, beaucoup moins indulgent pour l'hérésie que ses prédécesseurs, puisqu'il fut le promoteur de la croisade. Or tel fut le crime d'Innocent III; il forlignait si bien aux yeux du poêle, qu'il en a fait, dans V Enfer, le centaure Chiron. {Voy. chant xiL)
il demanda, non pax, de six à tort muni, etc, 26. Le chanoine espagnol ne sollicita pas du pontife des dispenses dérisoires, ni le premier évêché qui viendrait à vaquer, ni même le droit de lever sur une population en très-grande majorité dissidente, les dîmes attribuées au clergé catholique. Bien de plus significatif dès lors que ce vei*s : Non décimas, quœ sunt Paupei'um Det\ pour protester dans la langue rituelle des canonistes, contre ces dîmes exigées par les desservants d'un culte repoussé par ceux qu'on forçait à les payer, comme aujourd'hui les Irlandais, les rentes du clergé anglican. Ces dîmes, Dante les revendiquait avec eux pour Jeui-s
CHANT xn. 9i3
pasteurs, pour ceux qu'il appelait comme saint François, \esp€uwres de Dieu. Nous lisons dans un MS. des RR. PP. Dominicains de Glermont, intitulé , Dùputatio intei' Catholicitm et Paterinum hc^eiiaim, publié par D. iMartenne, t, V, p. 1754 : Pauperes Lom» bardi credunt quod décime aut aliqua bénéficia non sunt Oanda SACEBDOTIBDS, SED PAUPERIBUS. Aussi le rcfus des dtmes était-il le premier acte d'opposition de l'hérésie. On se rappelle, en effet, que Fulcrand, le prédécesseur de Foulque sur le siège de Toulouse, ne pouvant toucher les dîmes de son église, fut réduit à plaider contre le chapitre pour obtenir le revenu d'une simple prébende, puis que Foulque lui-même, lorsque Raymond VU eut repris possession de Toulouse, lui écrivit une lettre menaçante pour le cas où il ne percevrait pas tranquillement ses dîmes. Remarquez, d'ailleurs, que Foulque avait attribué à saint Dominique le sixième des dîmes du diocèse, ce à quoi pourrait bien faire allusion, non dùpemare o due o tre per set, dispense pour deux ou trois, à la condition de percevoir six.
Cûnlre ceux qu'égarait le monde et ses erreurs, etc.
27. Ainsi ce n'est pas, selon sou panégyriste, par les voies de la mansuciude que saint Dominique aurait entendu procéder contre l'église albigeoise, mais bien i>ar les moyens de rigueur; car c'est la lutte qu'il lui aurait fallu, le droit de combattre, Ucenzia di cornbattere. Il combattra donc contre cette église déjà dispersée, et dont les membres, poursuivis comme des bêtes fauves, s'en vont errants par la campagne, contra '/ monda enfante. Mais quel sera le résultat de cette guerre à outrance? De faire éclore, après tant de sang versé, et dans le sein même de son Ordre, la semence qui produira des Splendeurs toutes pareilles à celles dont l'apparente orthodoxie fait en ce moment un rempart au chantre de l'albigéisme, per la semé, del quai ti fascian venti quatro piante,
AlorSy comme un torrent d^en haut roulant ton onde, etc.
28. Rien pouvait-il caractériser plus hostilement le zèle fougueux de l'athlète catholique que cette comparaison d'un torrent se précipitant du haut des monts, ch' altavena preme ? C'est au milieu dos broussailles orthodoxes, negli stei'pi eretm\ c'est-à-dire au milieu des campagnes du Languedoc envahies par les champions de ^Kgli^o romaine, que s'élance ce torrent, auquel ces plantes parasites sont loin
de faire obslacle, Ans^i est-ce seuiement contre ce qui résiste, conire les troncs albigeois se dressant enœre çà et ià, qu'il se déchaîne, piu vwamente perçasse. La force du redoutable convertisseur ne dérive pas seulement de la doctrine romaine, dottrina^ et de sa volonté de fer, volere, il la doit encore au titre d'inquisiteur général dont il est revêtu ; car, n'en déplaise an révérend P. Lacordaire, qui s'efforce de laver le saint fondateur de toute complicité dans les sévices do l'inquisition, l'uffizio apostolico, offre de grands rapports de parenté avec le saint-office, et ne peut guère s'entendre que d'un titre dont la tradition,* d'accord en cela avec le poëte, s'est obstinée jusqu'ici à revêtir saint Dominique.
Fuit primus xnquisitor^ dit l'annot, Caet. Non dans ce sens, qu'il fut le premier chargé de rechercher les hérétiques et de leur faire leur procès, puisque les évêques furent d'abord investis de ce soin, chacun dans son diocèse ; mais, dans le sens de prittms inter inqtnsi" tores ou d'inquisiteur général. L'Ottimo parle dans le même sens de l'oRice privilégié dont il fut investi par le Pape, del privilégia che ebbe dai Papa e deiC Offizio sopra li Eretici; et sur le vers i^k du même chant, il ajoute : Innumerabili processi fece contra li EreticL Dante nous dit que saint Dominique, tout débonnaire pour les siens, fut rigoureux, cruel même, cnido, envers ses adversaires. Or quels étaient les siens? C'étaient les légats Theudise et MiIon,"et l'abbé de Cîteaux, Arnaud, surnommé Amaury, dont on a ciié tant de fois les paroles non moins impies que barbares lors du massacre de Béziers ; c'était Simon de Montfort, en faveur de qui il priait avec les évêques, pendant la terrible bataille de Muret, Montfort, dont il baptisa la fitic, maria le fils avec Bcatrix, fille du dauphin de Viennois, et dont il reçut en don le château ot la terre de Cassanel dans le diocèse d'Agen. (Lacordaire, Vie de saint Dominique, ip. 269.) L'amitié était donc grande entre le farouche général des croisés et frère Dominique, elle ne l'était pas moins entre ce dernier et l'évêque Foulque, pour lequel on a vu que Dante ne professait pas non plus une haute estime; en effet, le P. Lacordaire constate, en s'appuyant du ti'moignaged'Ëchard, que Tévôque de Toulouse, nonseulement l'aida de sa coopération et de son autorité dans l'établissement de l'Ordre dont il fut le fondateur, mais qu'il lui abandonna pour l'entretien des nouveaux frères, en Tannée 1215, le sixième des dîmes paroissiales , décimas qtiœ sunt paupentm Dei; d'où résulterait que le saint fondateur acceptait du moine de Citeaux, l'ex-troubadour devenu évoque, ce qu'il n'aurait pas demandé au Pape; en
eiïet. Foulque lui donna encore (rois églises en une seule fois, dans les villes de son diocèse, à savoir : Toulouse , Sorôze et Pamiers, et avec cela, bien entendu, les dîmes afférentes. Or ce prélat, non moins généreux h son égard que le général des croisés, ne le cédait point à Montfort en zèle fanatique, en ambition sanguinaire, si nous nous en rapportons à tous les historiens de la croisade et notamment au savant auteur de la vie d'Innocent III. Qu'on en juge d'après les termes dans lesquels Foulque était apostrophé en plein concile, de« Tant le pontife, à l'occasion de la réclamation du comte de Toulouse, par un ecclésiastique d'un haut mérite, chantre de Ja cathédrale de Lyon : « Vous, monsieur l'évéque de Toulouse, vous n'aimez ni votre prince ni votre peuple. Vous avez allumé dans Toulouse un incendie que personne ne peut éteindre. Déjà dix mille hommes ont été tués par votre faute (dans Toulouse seule ; et il e|i a été massacré au moins autant à Béziers). Doit-il eu périr davantage? Vous déconsidérez le siège apostolique. Ëst-il juste, Saint Père , que tant d'hommes soient sacrifiés à la haine d'un seul ? (Hurter, t ni, p. 372.) Si de pareils reproches, articulés avec l'an-* torité d'un noble caractère dans une circonstance solennelle , étaient fondes, si Montfort fut en effet tel jque tous les historiens s'accordent à le représenter, c'est assurément un malheur pour saint Dominique qu'on ait cm devoir lui faire honneur de pareilles amitiés. Comment n'a-t-on pas vu qu'on l'associait ainsi à leurs actes, à leur fanatisme, à leur politique barbare ; qu'on faisait de lui leur inspirateur ou leur instrument: car enûn si le saint fondateur condamnait leurs procédés violents, comment restait-il près d'eux et priait-il pour leur triomphe ? Gomment par l'autorité de sa parole et de sou exemple ne les détonrnait-il pas de leur voie de sang; comment enûn, s'il leur adressait de ces reproches véhéments que la charité indignée des Pères de l'Église fit mainte fois entendre aux grands de la terre^ conservait-il leur amitié, et continuait-il à la cultiver, à en recueillir les fruits, en les voyant persévérer dans des errements dont il aurait eu horreur? Gomment restait-il l'ami de celui qui faisait crever les yeux h cinq cents prisonniers de guerre, t\m lors de la prise de l.avanr faisait passer au fil de Tépée Aymeri de Montréal avec quatrevingts chevaliers de la garnison, et jeter toute vivante la dame de Lavaur dans un puits, comblé aussitôt avec de grosses pierres ? {Citron, de Robert.) Comment restait-il l'ami de Foulque, de ce prélat sanguinaire qui, après la bataille de Muret, émettait dans le conseil, otfk assistait Louis de France, l'avis de mettre le feu aux quatre coins
de Touioase, pour punir ses habitants de la protection qu'ils aTaient accordée aux hérétiques ? (Chr. languedocienne. Preuves de l'hùt. de iMng.f p. 87.) Gomment ne faisait-il pas enfin parvenir la vérité h Rome, où Innocent III était sans cesse trompé par ses légats , comme ce pontife lui-même le déclara à plusieurs reprises (Inn. III, lîb. XIV. Epist, 36 et 38); cx)mment pouvait-il ne pas fuir ce sol dévasté par des fanatiques et demeurer impassible au milieu du fang coulant à flots et des bûchers en permanence ?
Comment .surtout n*exerça-t-il pas plus activement Tinfluencc qu'il devait à son caractère , à sa piété et à son intimité avec ceux qui avaient la haute direction de la croisade 7 « Un jour, dit Constantin d'Orviëte, qu'on menait au bûcher des hérétiques convaincus, Dominique remarqua au milieu d'eux un certain llaymond : « Mettez à l'écart cet homme , dit-il aux bourreaux , » puis s'adressant à lui avec douceur, il lui prédit une sainte mort, et en effet, vingt ans après, Raymond abjurait l'hérésie et prenait l'habit de l'Ordre sous lequel il finissait chrétiennement ses jours. » Les hagiogi^aphes qui rapportent ce fait, sans s'apercevoir qu'il prouve combien la mansuétude a des résultats plus féconds que la rigueur , n'ont pas réfléchi qu'il se présentait isolé et comme une exception à signaler dans la manière d'agir habituelle de saint Dominique ; qu'il tournait même à sa charge, car, celui qui avait assez d'autorité ix)ur arracher aux bourreaux un seul condamné, pouvait en sauver par cent et par mille. Puis un simple abbé, quelque saint et respecté qu'il fût, n'aurait pas eu certes le pouvoir de faire grâce, s'il n'eût tenu du saint • siège une mission spéciale pour procéder contre l'hérésie.
Enfin un simple moine, un prieur même , quelque révéré qu'il fût, aurait-il pu s'interposer, dans ces temps de fanatisme, entre le condamné et le supplice 7 Le droit de grâce se rapporte essentiellement à celui de hante justice , et si l'on admet l'exactitude du fait rapporté par Constantin, on est amené nécessairement à cette conclusion , que saint Dominique exerça en Languedoc, par délégation pontificale, une mission ofiBcielle, quelque dénomination qu'on veuille lui assigner.
De lui sont dérives plus tard divers ruisseaux, etc.
29. De ce torrent dévastateur se formèrent par la suite de paisibles ruisseaux, bien différents de lui par la pure limpidité de leur onde ou de leur doctrine, rividiversx; ceux-là, au lieu de porter
partout la désolation, vontarrosaDl de telle sorte le verger catholique, Corto catolico, et s'infiltrent tellement dans le sol, qu'ils y font germer la semence albigeoise et croître ces plantes précieuses formant une double couronne autour du poêle, qui nous a montré le Minos dominicain siégeant dans l'Enfer, où il prêche, ringhia, et condamne au supplice. Grâce à cette onde bienfaisante, les néophytes domini* cains, i stioi ai^busceUi, échappent à la mort pontificale et acquièrent de plus en plus la vie, stan piùvivû Le poète nous donne ainsi, avec son habileté ordinaire, le commentaire des paroles de saint Thomas d'Aquin : Pensa oramai quai fu colui, cite degno collega fu a mantener la barca di Pictro in alto mar per dritto segno. Bien entendu que la barque de saint Pierre n'est pas celle dont le Pape tient le gouvernail.
Lorsque fut une roue aussi forte, aussi sainte^ etc»
30. Cet assaut.de courtoisie simulé entre saint Bonaventnre et saint Thomas n'a eu d'autre but pour le poète, que de constater et de proclamer la supériorité de saint François d'Assises, du pauvre de Dieu, ce rejeton vaudois excru en terre italique, sur le général des Cordeliers. Grâce aux deux roues de ce char, contre lequel se défendit l'église des saints, des Cathares, in cite la santa Chiesa si difese, roues dont l'action et la direction offraient un contrastes! frappant, l'église albigeoise a pu soutenir la lutte dans la déplorable campagne dirigée contre elle, et ses désastres mêmes l'ont feit triompher de ses divisions intestines, vinse in campo la sua civil briga, mots bien impropres, à coup sûr, s'il fallait les appliquer à la teiTÎble guerre albigeoise; elle a pu ainsi se reconstituer, riannarsij en ne faisant qu'un corps des Yaudois, des Albigeois et des Cathares, en recrutant non moins dans les rangs des Dominicains que dans ceux des Franciscains. Mais si des prédications appuyées par la violence et par toutes les atrocités d'une guerre religieuse ont produit en définitive d'heureux résultats pour l'Église apostolique, combien la mission toute pacifique de saint François, mû constamment par la plus pure charité, ne devait-elle pas l'emportera tous égards? Aussi saint fionaveniufe ne manque-t-il pas de proclamer la supériorité de François sur Dominique, en renchérissant sur l'éloge qu'a fait de lui Thomas, Ben ti dovrebbe assai esser palese l'eccelienza deW altra.
Que l'on veuille bien maintenant comparer les deux panég^'riques^ dont nous avons essayé de faire ressortir le véritable sens, et qu'on
juge, en 8*en tenant même à la lettre seule, si le premier n'est pas do beaucoup supérieur à l'autre. Celui de saint Thomas coule de verve, le style dus n'entrave en rien l'expression de la pensée, qui se pro* duit sans effort, imagée et claire dans l'un et l'autre sens ; combien il en est autrement pour saint Bonaveniure, qui semble suer sang et eau pour n'être pas en reste de courtoisie avec l'ange de l'École ; dont tous les efforts n'aboutissent qu'à de misérables jeux de mots, et dont Texprcssion n'est pas moins tiraillée que la pensée ! On comprend en le lisant Tembarras du poète pour donner aux malédictions dont sa rancune poursuivait Tami de Foulque et de Montfort , Tapparencc de la louange, pour ne pas laisser échapper une seule fois dans ses vers ces deux noms exécrés, ni celui même des Albigeois, tout en ne cessant d'avoir en vue les principaux acteurs de la croi* sade. Il est convenu depuis longtemps d'admirer tout dans la Comédie, mais en lisant ce qu'on appelle le « magnifique éloge de saint Dominique, » quiconque a conservé la liberté de son jugement n'y saurait trouver qu'im verbiage sonore, qu'une amplification sans couleur dans sa signification apparente, qu'un ressassement fastidieux du même procédé antithétique, consistant à prétendre vanter les mérites de saint Dominique, en exaltant ceux.de saint François, qui lui ressembla si peu, et réciproquement. Citons : lïamendue si dite Cun pregiando. — Pensa oramai quai fu suo degno collega. — Degtio è clie dov è L'un, Caltro s'induca. — A sua sposa soccorse con duo campionL — Se tal fu una ruota délia biga, etc. Le poêle, si ingénieux d ordinaire et si habile à jouer avec la difficulté, se répète ici laborieusement et reste au-dessous de hn-méine. On dirait qu'au moment où il traça ces vers, il sentait le sol brûler sous ses pieds et que son génie se troublait à la pensée du péril <|u'il a^ait affronter. Mais à tout prix il fallait que saint Dominique fût préconisé dans le poefna sacro, où son absence eût laissé un vide suspect, ei dès lors ce que le poète albigeois avait de mieux à faire était do se servir de lui comme repoussoir, aQn de mettre mieux en relief les mérites du pauvre de Dieu, l'eccellenza del* alira ruota.
Mais, hélas! désormais l'ornière est délaissée j eic»
31. De même que Thomas, le saint Dominicain, a flagellé, dans l'ordre des Prédicatcui*s, ceux qui restaient fidèles à l'orthodoxie romaine, Bonaventure, le saint Franciscain, va faire la satire de ceux de ses frères en religion qui se sont écartés des errements vaudois
CHANT .Xll. 910
de leur fondatenr et qui, comparés à des tonueaax vides d'un ?in généreux, n'offrent pins que moisissure, muffa, en place da tartre, gromma, dont y brillaient les cristaux.
Sa famille, autrefois^ qui surse$pa8 marchait, etc.
32. Au lieu de suivre les exemples d'humilité et de tendre charité donnés par saint François, co' piedialle sue orme, ses religieux sont de\cniis orgueilleux, avides de richesses et perséculeurs, au point d'exercer avec non moins de rigueur que les Dominicains les fonctions d'inquisiteurs. Ils cheminent ainsi en sens inverse du fondateur de leur Ordre, la sua famtglia è tanto volta.
.... Alon que se plaindra L'ivraie amèrement du grenier d'être exclue,
33. Au jour du jugement, lors du triomphe de l'empereur Messie, ce restaurateur de l'église albigeoise, de la nouvelle Jérusalem et de son Temple, les Franciscains orthodoxes, cette ivraie catholique, auront à pleurer amèrement leur coupable erreur, exclus qu'ils seront de la communion des fidèles d'Amour, il loglio si lagnei'à che L'area gli sia tolta.
Qui, de notre volume en faisant la revue, etc.
3^. Kn prenant les Franciscains un à un, on en trouverait encore, mais en petit nombre, qui, restés fidèles aux préceptes de leur pieux fondateur, pratiquent la charité et l'humilité, dont la bienveillance se reruse à toute persécution. Ceux-là étaient les frères spirituels, comme on les appelait. {Epist. s. Bonav., an. 1266. Wadding, An- TialesMinoi'., 1278, 1282.) Ces religieux, fidèles à la pensée de leur saint fondateur, dans laquelle Dante croyait reconnaître celle qui avait inspiré les Pauvres de Lyon, gardaient mieux l'esprit de la règle que leurs antagonistes du même Ordre, désignés par le nom de Frères conventuels. Ces derniers étaient en possession des dignités de rordre, et leur influence leur valait de nombreux adhérents, tandis que les autres n'avaient pour eux que i*au8térité de leur vie» Tardear de leur charité, les exemples d'abnégation et de pénitence dont îJs édifiaient les fidèles. Les conventuels, préférant une vie tranquille dans leurs couvents aux fatigues de l'apostolat, s'étaient relâchés peu à peu de la pauvreté primitive, et commençaient à réclamer l'adoucissement de la règle, tandis que les autres, continuant à la suivre
slricteinent, detnaiiclateot que tous fussent tenus de 8*y ftoumetlrc I>e là deux partis dans la famille des Frères mineurs, et une guerre civile dans laquelle Boniface YIII intervint en faveur des conventuels. {Ann. Eccles,, 1303, et Tosti, stœiadi Bonifacio VllI, L m.) Les Frères spirituels avaient de plus adoplé des doctrines, qui, depuis quelques années, ne laissaient pas de causer dos in([uiétudes Si rÉglise. Leur mysticisme prenant un essor d'une extrême audace, allait prêchant le r^gnc de TËsprit, dont ravénomcnt devait substituer rÉvangile éternel aux préceptes temporaires consignés dans l'Ancien Testament, charte du Père, et dans l'Évangile, charte du Fils. (Raynaldus, ann. 129/i, 97, 1311, 12. Muratori IX. Hisu DtiU cini hœres, , W'adding, Ann, 1297.) On comprend, dès lors, de quel côté étaient les sympathies de Dante et sur quels rapports de doctrine elles se fondaient. On voit avec quelle sûreté de coup d'oeil procédait l'Église, en étouffant chez les Frères spirituels des tendances communes aux Vaudois, aux Fratricelles et aux Beggards, ces njetons de l'albigéisme. {Voy. Bayie, art. Fratricelles.)
CasaUt Aquatparta^ ne $auraient la fournir, etc.
35. Qu'attendre, en eiïet, de frère Ubertin de Casai, écrivant le livre intitulé Proloqidum de Potentia Papcc, dans lequel, plus catholique que le Pape, il tendait à accroître encore, au gré de l'autorité pontificale, l'austérité d'une règle déjà si rigide, et, disait- on, écrite plutôt pour des anges que pour des hommes? Qu'attendre, d'autre part, et à plus forte raison, d un prince de l'Église , de frère Matteo, cardinal d'Acquasparta et général des Franciscains, parmi lesquels il laissa s'introduire le plus grand relâchement , de ce médiateur partial qui, envoyé en 1302, pour pacifier Florence, y attisa la discorde en favorisant la faction des Noirs ?
Db ee Bcnaveniure auquel donna le jour Uohscur BagnoreggiOt etc.
56. lo son la vita, je suis la vie, la pensée spirituelle de saint Bonaventure qui, investi des plus hauts offices de l'Ordre, son général pendant dix-huit ans, et promu au cardinalat, repoussa constamment pour lui et les siens l'office sinistre d'inquisiteur , posposi ta sinistra cura. Laissez dire les commentateurs, qui traduisent ces mots expressifs dans leur concision, par, je fis passer les choses temporelles après les choses spirituelles, et^lisez, si vous vous en sentez
CHANT XII. 92i
le coorage, V Itinéraire de Came vers Dieu; V Échelle dorée des ver* tus; les sept Chemins de l'Éternité et le traité sur les Ailes des Séraphins, que Thomas Moore dit avoir cherché vaineinentà la Bibliothèque de Paris, quand nous l'avons trouvé, sans la moindre peine, à celle de Rouen.
Quand Jean de Parme, général de Tordre des Franciscains, fut destitué comme auteur de V Introduction à l'Évangile étemel, dans laquelle les doctrines vaudoises et albigeoises faisaient explosion, après avoir longtemps couvé chez les Frères mineurs ; le Pape désirant éloulTer.à tout prix des nouveautés redoutables, garda, à leur égard, des ménagements extraordinaires; il invita Jean de Parme à se démettre volontairement du généralat, en lui permettant de désigner luiuiême celui qui devait le remplacer. Jean désigna saint Bonaventure. C'est probablement de ce choix que Dante est parti pour considérer le docteur séraphique comme favorable à la religion de TEsprit ou de l'Amour. S'il avait été l'objet de la préférence d'im homme dont la foi se rattachait à l'albigéismc, il ne pouvait que s'en rapprocher beaucoup lui-même et, dès lors, comment ne pas voir en lui un frère? Esprit éclairé, et, par cela même tolérant, porté au mysticisme par sa nature tendre et rêveuse, saint Bonaventure était une conquête trop précieuse pour que Dante se refusât la satisfaction de l'enrôler parmi ses Parfaits. Aussi n'a-t-il pas manqué, avec son habileté ordinaire, de mettre dans sa bouche cet éloge d'une si laborieuse aridité où la censure amère se fait jour sous l'artifice des paroles; véritable comédie ajoutée à tant d'autres, dans laquelle le panégyrique semble donner un démenti au panégyriste. Nous retrouvons encore ici une remarquable parité d'opinion entre Dante et Luther, car si nous avons vu ce dernier en doute pour Thomas , il n'hésite pas pour Bonaventure, et il le compte parmi les bienheureux avec saint Bernard et saint François d'Assise. {Thés, 1522, t. i, 377. Adv, Paris. Théo» logast.,i. II, 193. De abrog, miss. priv. 1» Tract, ibid., 258, 259, Dévot. Mon. ib. 271, 278.)
....Ici sont aussi récompensés Illuminât, ainsi qu'Augustin, etc.
37. Illuminât et Augustin , entraînés par la parole et par l'exemple de saint François, furent des premiers à ceindre leurs reins d'une corde grossière, et se mirent à marcher sur ses traces, en vivant d'aumônes ; bien plus agréables h Dieu sous la bure, nel capestro, en leur qualité de pauvre va-nu -pieds, poverelli scalzi ,
que les cardinaux, Têtus de pourpre, porléi sur des mules ou sur des palefrois richement caparaçonnés.
Ici sont avec eux Hugues de Saint-Victor, etc.
38. Hugues, né en Lorraine, sur le tcrriioiro d'Ypres, tersla fin du xr siècle, était, en 1133, prieur de Tabbaye de Saint, Victor, à Paris, où il interprétait TÉcriture. Il mourut de ll/il è 43; laissant, eu outre de ses Gonimenlaires sur l'Écriiure Sninle, une Somme des sentences, un Traité des sacrements , De Modo studendi. De Sapiemia Chrùii, Dans le dernier chapitre de mm explication du Décalogue, intitulé De la Substance de l'Amour, il dit que « la source de TÂmour est dans le cœur et qu'il en découle deux rui^eaux, principes de tout mal et de tout bien, la cupidité et la charité. » Ce que Dante appelle le bon et le mauvais amour. Sa doctrine, dit M. Hauréan {Philos, scolasL), est une tentative de conciliation entre la méthode dialectique d'Abélard et le dogmatisme de saint Bernard. Écrivain mystique, il demande au néoplatonisme gnostique, c^est-à* dire au faux Dcnys <\réopagite, pour lequel nous coimaissouK le faible de Dante, qui lui donne hautement le pas sur saint Grégoire , ia science des choses divines ; pour lui, savoir, c'est croire à cesrévesdu ciel, et croire, c'est aimer : « L'Amour est la chaîne divine qui unit la créature au Créateur; vivrq et penser, agir et connaître, ce ne ne sont là que des phénomènes divers d'une actiou unique, l'action d'aimer. S'il va parler de Dieu , il commence par fermer ses oreilles aux bruits du dehors, et, les yeux levés vers le ciel, il attend l'inspiration que lui envoie l'intellect du cœur, n Nous sommes loin là des idées qui inspirèrent la croisade Albigeoise et allumèrent les bûchers de l'inquisition. Comment dès lors Hugues de Saint- Victor n'auraitil pas eu toutes les sympathies du poète et n'aurait-il pas eu place dans son Paradis à côté des apôtres de l'Amour? {Voy. Hist litL de la France, t. xii, et GOrres, la Mystique, i, 127.)
Et Pierre VEspngnolt qu illustre un «avant tome, etc,
39. Il professait la philosophie à l'Université de Bologne, où il avait acquis une grande réputation, et les douze livres qu'il avait écrits sur la logique étaient alors fort estimés. L'esprit qui dominait dans celte école célèbre était loin d'être favorable à Rome, et Dante, qui faisait grand cas de lu raison, aurait eu scrupule de ne pas réser-
CHANT XIK 998
ver aux logiciens une place dans son Paradis^ lors surtout qu*U croyait leur logique employée aii profit de sa foi.
Le doeU évéque Anselmet eie,
, 60. C'est aussi à litre de fenretit apôtre de la raison , qu'il ne cessa d'appeler en aide k la foi dans »es écrits, et notamment dans son Monologium , que saint Anselme est mentionné honorablement par le poète. C'est pour avoir été « le philosophe du christianisme,» selon l'expression de Matthieu Paris (p. 63); « pour avoir cherché à s'élever, |>ar le raisonnement, des ténèbres visibles de la foi, à la pure lumière de la philosophie, » comme le dit M. Cousin. (Introd. aox ouvrages d'Ahëlard) et pour avoir recueilli la théorie des idées de Platon, dans saint Augustin où elle est tout entière. (De DocL ChristûXxh. I, c. 6.— De Trimtate VIII, 3,— De lib. arb. 11^ 5-15. — De Gen. ad., litt. vm, 14.) « Saint Anselme contribua indirectement à séparer la philosophie de la théologie, séparation qui produisit la scolastique qui, distincte de la religion et de la théologie» en recotmut la suprématie. Anselme amena celte séparation sans le savoir ni le vouloir; Dante lui en tint pourtant compte. » (DeRému" sat^ p. /t38 ; voy. aussi Hauréan, Hist. de la pL scoL)
Le doux et pieux Anselme, successeur du juriste Lanfranc, à l'abbaye du Bec en Normandie, puis au siège primatial de Canterbury, n'acceptant qu'à regret, et sous la contrainte de ses supérieurs, la mitre epjscopale, se résignant à la pauvreté et à vivre des aumônes de l'abbé de saint Alban, plutôt que de grever ses tenanciers ou de se rebeller contre sou farouche suzerain, Guillaume-le-Roux ; poussant môme la mansuétude jusqu'à lui donner sa bénédiction au moment de s'exiler pour se soustraire à ses emportements (Brompton, p. 988; Eadm., p. 27 ; Lingard, II, trad. ûr. 21ft) ; ce prélat si ferme dans l'accomplissement de ses devoirs spirituels, en même temps qu'il se montrait plein de soumission envers le pouvoir tem* porel , n'est-il pas nommé ici comme offrant un vivant contraste avec le fongueux évéque de Toulouse, ce Foulque de Marseille dont nous avons esquissé plus haut la biographie ; et comme protestation contre la béatification de Thomas Becket, dont la caUstrophe notait pas encore bien éloignée?
..„ Pierre ComesioTt de
&1. Pierre-Ie-Biangeur, Mangiadar, en italien, ou Comestcn', en
924 LE PAliADIS.
latin, ainsi surnoiDnné à raison de son ainonr de Tcludc, qui lui faisait dévorer une fouie de livres, était nù à Troyes, dans le cours du xii^ siècle. II y fut doyen de Téglise épiscopale, puis, appelé à Paris, il y dirigea cinq ans l'Ecole de théologie, et mourut vers /i80, retiré dans Fabbaye de Saint-Victor. Il a laissé une histoire ecclésias- ^ tique, espèce de résumé des Saintes Écritures, accompagné de gloses empruntées aux auteurs ecclésiastiques et profanes, ouvrage qui contribua au progrès des connaissances historiques en ouvrant la voie à Texamen et à la discussion. Il est sigualé par Al. de Rémusat comme ayant subi particulièrement Tinfluence de la philosopliic d'Abélard {Hist. d*AbcLard,ll, p. 170), de cet intrépide rationaliste dont le nom n'apparaît jamais dans le poëmc, même à côté de ceux en qui revivait son esprit
Le praphèU Nathan, etc.
Iv2, L'apparition du prophète Nathan en telle compagnie fait se récrier Yenluri ; mais s'il s'était rappelé que Dante ne néglige aucune occasion de signaler l'Église romaine comme une prostituée et les Papes comme des adultères, le parti ellette diRoma tosto libère fien deW adultéra (Par. ix), et s'il s'était reporté au livre I àe&Rois, ch. 12 , il aurait compris que le nom de Nathan a été inscrit ici comme une allusion menaçante au châtiment encouru par ces pontifes rois qui ont envié au pauvre Urie Albigeois celle qui faisait son bonheur et sa joie, qui se la sont appropriée par ruse et par violence et l'ont fait périr lui-même par le glaive. «Vous lui avez ôté sa femme et l'avez prise pour vous ; et vous l'avez tué par l'épée des enfants d'Ammon (vers. 10), » auirement dit, par le fer des croisés de Montfort. Nathan |)ersonniGe ici le clergé albigeois ou le chef de l'Église évangélique de Toulouse, dont on pourrait retrouver le nom. (K Scb.)
..^^U éloquent Chrysostdme, etc.
43. Rien de plus rationnel que d'associer au prophète tonnant contre l'impureté, l'éloquent évêque de Constantinople, saint Jean Cbrysostôme , exposant par quelles vertus le sacerdoce a droit au respect des peuples, proclamant les mérites de la virginité^ puis mourant exilé pour avoir osé blâmer, dans l'impératrice Ëudoxie, une vie de rapines et de désordres. Dante glorifie £n ces deux organes du courroux céleste, la mission que lui-même s'attribue dans sa Comédie contre les puissants de la terre.
Et Donai, qui daigna tracer de simples lois, etc.
kU. Le grammairien latin, iËlius Donatus, paraîtrait avoir peu de droits à la béatification, à moins que ce ne fût comme précepteur de saint Jérôme. Mais Dante, qui avait entrepris son traité de Vulgare eioquio, avec la pensée d'expliquer aux siens le mécanisme du tangage sectaire [voir Tanalysc de cet ouvrage bizarre dans nos Révél.y p. 383), se complaît à faire un saint d'un confrère, du philologue qui a laissé les deux traités de Barbarismo et De octo partibus orationis^ en contribuant ainsi pour sa part à faciliter la voie du progrès, ce dernier ouvrage ayant été longtemps adopté dans les écoles et la grammaire étant la première des sciences du Trivium.
Voici Rahan, elc,
&5. Rabau-Maur figure ici au même titre que Donat, c'est-à-dire comme philologue, et surtout comme ayant traité, dans son livre de VIfweniion des langues depuis l'kébreu jusqu'au tudesque, un sujet sur lequel Dante s'est appesanti à plaisir dans le Convito, dans la Comédie, ot surtout dans son de Vulgari eloquio, avec une pensée bien différente de celle qu'on lui a prêtée si gratuitement (Foy. p. 383 des Rével.) Raban-Maur, qui avait étudié à Tours sous Alcuîn, est regarde avec raison comme le fondateur des écoles allemandes. Scolaire dans Tabbaye de Fulde, que son enseignement rendit célèbre , il fut présenté par l'abbé comme professant des nouveautés profanes; mais, protégé par Louis-le- Débonnaire, il fut rétabli dans la chaire qu'il lui avait fallu quitter, et devint bientôt lui-même abbé do Fulde. Il s'éleva d'abord contre le Saxon Gotteschalk, l'un de ses moines, qui avait professé la doctrine de la prédestination. Mais il refusa de s'associer à l'archevêque de Rheims Hincmar qui, violent et tyrannique défenseur du libre arbitre, avait fait condamner par un concile, fustiger et enfermer le moine théologien : « Auteur de deux gloses sur Ylsagogeài^ Porphyre et sur VHermeneia, il fut au ix*siè* de, dit M. Hauréan, sous les auspices d'Âristote et de Bôèce (pour qui Dante déclare sa sympathie dans le Canvùo, après l'avoir imité dans sa Vie nauvelle)^ le restaurateur du conceptualisme. » {De la phil, scolastique.) Il aurait été ainsi le précurseur d'Abélard, de même que Pierre liOmbard, que nous avons vu canonisé par le poêle florentin, fut le continuateur du philosophe breton. « Plein de zèle en tout et contre tous, ne reculant devant aucune conséquence dans la science, c<Hnme dans la pratique de la vie » (Hock, Hist. de Syiv. Il) ,
980 LR PARADIft.
Raban-Maur jouit de son viîant d*unc grande répiilaiion et moiirnt, âgé de 80 ans» évêque de Mayence en 856. {Voy, Sigebert in Ckron, Vincent Bellov. Spec. hùt. xxiv, c. 28. Hùt, lût. Y, 151. Acta Sancu !•' février.)
,..,Cei autre est Vahhé càlahrois, Le pieux Joachim à l'esprit prophétique.
£16. Cctio liste de saints, dont plusieurs ne figurent pas sur le ca talogue de TÉglise, se trouve close par le nom de Joachim, mentionné là assez singuli«Tement, si Ton songe que celui qui porte la parole est le général des Franciscains, saint Bonaventure. Né dans la Galabre en 1130, dans le bourg de Cdico, près de Cosenza, Joachim fit le voyage de la terre saiutci i)e retour dans ses foyers, il prit Thabit de Cîteaux et fut élevé malgré lui à la dignité de prieur et d'abbé dans le monastère de Sambuccino. Faisant de la Bible son occupation favorite, il écrivit sur les concordances de l'Ancien et du Nouveau Testament et entreprit Texplication de V Apocalypse. Ce fut pour terminer cet ouvrage qu*il laissa son abbaye et se retira à Flores (Fiore) dans une hutte, en 1183, et il en vint à proclamer que la fin des temps était venue, que le règne du Saint-Esprit était proche.
I^es prédictions sur les empereurs et sur la Sicile dont il entremêlait ses gloses, lui avaient valu la réputation de prophète, aussi se vitil bientôt entouré d'une foule de disciples. Il fonda donc dans le lieu de sa retraite une nouvelle congrégation, avec des rè>g1os plus sévères que celle de Saint-Benoit, auxquelles le pape Célcstin Ifl donna son approbation. Il mourut en 1202, à Tâge de 72 ans, et laissa un grand nombre d'ouvrages. Ce fut ce moine visionnaire que les Franciscains spirituels, comme on les appelait, et b leur tête Jean de Parme, leur général, en lui attribuant à tort des commentaires sur les prophéties de Merlin, œuvre de l'esprit sectaire outre-Manche, prirent, un demi- .«iiècle après, pour leur Messie. Dans le livre intitulé, Introduction à l'Evangile éternel, et où hnioine blanc, Joachim, est désigné sous le nom de l'homme vêtu de lin, virindutus Unis, ce qui rapiKîlle le bianche stole si chères à Dante, se reproduisait coite religion de rKsprit a traînée depuis tant d'années, dit lleiiri Martin {Hist, de France, t. v, 257), sur les mêmes bûchers que le manichéisme, et elle venait planter son étendard au milieu doM milices papales, n
Les nouveaux apôtres soutenaient notamment que le Pape et le clergé romain ne comprenaient pas le sens spirituel de l'Ëvangile, mais seulement la lettre, et que l'Église grecc|ue marche plus selon
CHANT XIK 92*7
Fesprit que TÉglise latine, attenda que les membres du clergé n'y sont pas seigneurs temporels et ne font pas la guerre. (Bukeos, Hùt. wnv. Paris, iii, 292 et 599.) Amaury de Chartres avait déjà soutcnn des doctrines analogues. (6. de saint Amour, c. 8.)
Faire ainsi canoniser Tabbé Joacliim, convaincu d'hérésie, par saint Bonaventure, successeur de Jean de Parme, destitué du généralat comme propagateur des doctrines de VEvangile étemel, aprOs avoir désigné saint Bonaventure comme le plus digne de le remplacer à la tête d'un Ordre infecté de Thérésie spiritualiste; n'est-ce pas, de la part de Dante, signaler autant qu'il pouvait l'oser, le docteur ^iéraphique comme ayant embrassé, au moins dans son for intérieur, les doctrines condamnées par l'Église?
A louer Us hauts faits d'un si haut paladin, etc, /i7. Ad inveggiar cotanto palatino. N'en déplaise aux commentateurs et aux philologues, inveggiar, dans le sens d'envier, n'a jamais pu signifier louer, exalter, et d'ailleurs, si telle eût été la |)ensée du poëte, rien ne l'empêchait d'écrire esaltar ou topt autre équivalent. S'il a préféré un verbe qui nous parait bien plus se rapprocher d'inveire que àHnvidiare, c'est qu'il avait conscience que les paroles mises dans la bouche de saint Bonaventure n'étaient rien moins qu'un panégyrique; on a pu en juger, et le titre de paladin qu'il lui donne ici et auquel s'attache une idée de combat et de violence, vient encore à l'appui de notre opinion. Voulût-on dériver celte épithèle de Palatinus, homme du palais, Tinsinuatiou ne serait pas moins agressive, en désignant saint Dominique comme l'agent familier et l'un des principaux instruments de ce pouvoir, dont le palais s'était élevé en antagonisme aVec le palais impérial.
A touché comme moi cette troupe hénie,
hS. Vinfiammata cortesia, l'ardent gibelinisme albigeois, et le latin discret, dùcreto latino, du frère Thomas, expriment à la fois le fond de la pensée toute gibeline, cortcse, que le poëte a entendu prêter au docteur angélique, et la forme sectaire, le langage voilé, dus, dont il a fait usage en traçant le panégyrique de saint François, de manière à le signaler comme animé du piir esprit vaiidois, tout en paraissant louer en lui des mérites catholiques. Pourquoi ce langage est il ap|)elé lotin, quand saint Thomas a parlé italien ? Pourquoi ce iatitt a-t-il été discret « s'il n'a eu rien à cacher , à dissimuler
prudemment ? C*est que, de même que le latin était la langue de I Église, nous Tavons déjà dit, le langage dus ou car, obscur, voilé, était l'idiome rituel de Topposition, son latin, et que de sa nature il était essentiellement discret, c'est-à-dire savamment réservé. Nous opposera-t-on que discrète signifie aussi convenable? £h ! mon Dieu qui le nie 7 Mais c'est précisément dans l'usage des mots à double entente, employés tantôt au sens propre, tantôt dans un sens conventionnel, que réside tout l'artifice de la poétique dantesque » et c'est cet artifice que nous avons pris à tâche de démontrer.
CDANTÎIII.
Quinze étoiles au ciel, dans les couches de Vair, etc.