‹ La comédie de DanteChapitre 16 sur 19 · D'Y TOUCHER · texte numérisé non relu

D'Y TOUCHER

Le mouvement oratoire est beau, mais ce qui ne laisse pas d'en atténuer quelque peu l'effet, c'est cette réponse que, du fond de sa tombe, le pauvre abbé adresse à M. le comte.

Comment l'aurais-je fait si je n'étais vivant ?

Comment aurais-je combattu « la décevante hypothèse d'un Dante liérétiquc, révolutionnaire et socialiste, » si j'étais sur mon lit de mort, quand le livre publié sous ce titre a paru dans les premiers jours de 1854, et si ce titre même n'a jamais retenti à mon oreille? Ne m'attribuez donc pas une opinion qui ne m'appartient pas et ne vous en faites pas on prétexte pour dire « cela nous dispense de réfuter l'hy* pothèse de l\l. Aroux. »

Il en est pourtant ainsi; à telles enseignes que nous avons entendu plusieurs amis de celui que M. le comte appelle « un des chefs du parti révolutionnaire et un esprit puissant dans le faux, » nous exprimer le regret que l'éloquent écrivain n'eût pas eu connaissance avant de mourir d'un ouvrage qui, disaient-ils, l'aurait vivement intéressé. Nous ne le regrettons pas moins qu'eux. Mais une perte que nous

déplorons bien plus encore, c'est celle d'un homme qui s'était icqiib l'estime de tous les partis, et qui laisse un vide irréparable dans les rangs, peu nombreux, de ceux qui se livrent à l'étude de la littérature du Midi, et en pariiculier à celle de Dante. Nous la|déplorons profondément parce que nous n^admettons pas que, loyal et laborieux qu'il était, il eût, lui, cherché des prétextes et des faux-fuyants pour éviter d'engager la discussion ; convaincu, au contraire, qu'il eût examiné et approfondi la question soulevée, présenté ses doutes, ses objections,, et que si, par hypothèse, il avait trouvé les preuves cl les ai*guments produits à l'appui de l'opinion opposée à la sienne, suffisamment graves, précis et concordants, il aurait avec une noble franchise reconnu, et d'une âme toute chrétienne, qu'abusé parla fonne^ il s'était trompé au fond. Après cet aveu généreux, il n'en serait pas moins resté, quant à la partie extérieure du poème, le plus brillant et le plus docte des commentateurs de la Comédie. Telle aurait été, nous n'en doutons pas, la manière d'agir d'Ozanam, et nous en avons pour garant celle qu'a tenue à notre égard son élève et son ami, M. Ferjos Boissard, chez qui nous pensons au moins avoir fait naître le doate« qui n'appelle pas moins ardemment que nous la discussion et la lumière, et dont nous espérons que Cette dernière publication déterminera la conversion finale.

Mais revenons à M. Fouché de Careilc[ui, pas plus que MM. Yanucci, R. de C, Frédéric Norin et autres, ne se soucie de discuter, par les puissants motifs que vous savez. Ceux-là qui « ne craignent pas d'arradier à Béatrice son voile et sa couronne, pour en faire la pei*sonniûcation sacrilège de je ne sais quelle secte menteuse, • sont bien coupables à ses yeux, {nais surtout M. Aroux « qui a suivi les interprétations de la critique allemande. » Ce serait donc fort innocemment et par quelque conspiration du malin esprit, car M. Aroux, il l'avoue à sa honte, ne sait pas un mot d'allemand et si l'on peut lui reprocher à bon droit a la singulière aventure d'un Dante hérétique, relaps, et même pasteur d'une église albigeoise, » il peut déclarer hautement que, du côté de l'Allemagne, « la tragique histoire d'un Dante qui a connu le doute, et qui l'a traversé avant de s'arrêter dans la foi 0 lui est restée complètement inconnue; enfin, que si M. de Lamennais a eu le tort de « chercher dans le Nord protestant la lumière sur le Dante catholique, » sa voie, à lui, a été toute diiïérente, car cVst dans le Midi catholique, dans les productions contemporaines du poêle, chez des écrivains qui lui sont antérieurs, k une é|)oque où il n'y avait de protestants que les Pauliciens, les Ca-

ihares, les Vaudois vi les Albigeois; enfin, dans les livres des docteurs orthodoxes et dans les archives de Tinquisition, qu'il a cherché la lumière sur Thcrésie de Dante. Il devait en être ainsi tout naturellement de sa part, mais non pas de celle de M. de Lamennais, puisque, à vous en croire, il aurait eu « horreur de cette inqualifiable hypothèse. » Resterait seulement à s'expliquer comment, en proclamant Dante un chrétien sincère, le docte abbé « aurait pris pour guide Ugo Foscolo, » qui le signalait comme aspirant h fonder une religion nouvelle.

£t moi aussi, monsieur le comte, je vois dans le poëte florentin un chrétien sincère, ayant mis en lumière, dans sa trilogie, la plus pure ùrihodoxie, et vous auriez pu lire, dans Tavant-propos de ma traduction commentée, si vous aviez daigné y jeter les yeux, h quel point ma manière de voir à ce sujet se conciliait avec celle de iM. de Lamennais, en même temps qu'elle admet en partie celle d'Ozanam.

Mais l'orthodoxie de Dante était-elle réelle ou seulement apparente? la retrouve-t-on h la fois dans l'esprit et dans la lettre de ses œuvres, ou seulement dans cette dernière? Là g!t tout le problème, et il faudra bien se résoudre enfin à l'aborder autrement que par des allégations ou des fins de non-reccvoir. « La meilleure défense du Dante, dites- vous, c'est encore son poème, c'est le Paradis que M. A roux a seul laissé sans commentaire hérétique et qui défiera longtemps ses atteintes. » Ces atteintes auraient donc porté déjà quelque peu, selon vous-même, dans V Enfer et le Purgatoire. Mais pourquoi vous avancer ainsi, monsieur le comte, et encore lorsque vous étiez prévenu, p. 61^, que nous ne faisions halte que pour un moment, dans l'inlention de laisser à la critique sérieuse le temps de formuler son opinion et de profiter de ses conseils? Après un an d'attente, nous n'en pouvons mais si la critique sérieuse fait défaut; si nous avons vainement fait appel à la plupart de ceux dont l'autorité semblait la plus considérable et dont la compétence ne pouvait être douteuse pour personne. Mais pour avoir attendu en vain, nous n'avons pas perdu courage; loin de là, nous avons eu à cœur de ne pas laisser notre tâche inaclievée. Force nous a donc été de tromper vos prévisions et de nous attaquer à la troisième partie du poème, cette meilleure défense, selon vous, de l'orthodoxie dantesque. Peut-être nous accuserez-vous de présoniption, mais il faut bien se rendre à l'évidence, la citadelle est démantelée, nos « toiles d'araignée » ont suffi pour y faire brèche de toutes parts et il se trouve qu'elle aura seulement tenu un peu moins que les ouvrages avancés.

Comment vous éies-Aous figuré qu*il fût possible d'abandonner ainsi, à moitié développée, une idée adoptée après mûr examen, ï laquelle on a consacré un bon tiers de son existence intellectuelle et une partie de sa fortune? Votre mérite précoce vous a valu, monsîear le comte, d'être chargé d'une mission littéraire dans la Péninsule. Je ne doute pas que cette mission n'ait été féconde et que vous n'en ayez rapporté des trésors, où les doctes auront à puiser un jour ; mais TKtat vous a naturcllenient indemnisé des dépenses que vous étiez appelé à faire dans un intérêt général. 11 en a été tout autrement pour mot; je suis parti pour l'Italie, muni seulement de quelques lettres de recommandation de M. Mole, pour nos agents diplomatique» dans la Pénin* suie. Durant quatre ans J'ai parcouru ses diverses provinces, visité ses bibliothèques, ses archives, consulté ses vieux écrivains; j'y suis retourné, quelque temps après, pour compléter mes recherches; puis il m'a fallu me rendre à Londres* dans le même but Je ne suis pas riche, monsieur le comte, et tout cela, avec les achats de livres, ne m'a pas coûté moins de trente millefrancs, ajoutez*en douze au moins pour l'impression des ouvrages que j'ai publiés, nous dépassons le chiffre de quarante mille francs. Personne ne croira qu'on dépense tant d'argent et de temps pour le triomphe d'une idée si l'on n'a foi en elle, et si l'on ne la croit consciencieusement fondée en vérité.

Mais enfin, je pois m'étre trompé très-innocemment, comme vous l'avez fait, au sujet de la répulsion de M. de Lamennais pour des interprétations dont il n'eut jamais connaissance. Vous a\ez, je n'en doute pas, l'érudition dantesque qui lui manquait Veuillez vous charger de réduire à néant ce que je considère comme des prenves évidentes de l'opposition de Dante aux doctrines de l'Église catholique. Engagez franchement la discussion avec moi. Si l'avantage vous reste, je déchire mes malencontreux commentaires et je proclame votre victoire, en appelant sur votre tôle toutes les faveurs académiques et universitaires, et je me renferme désormais dans le silence. iMais en supposant, chose peu probable, -j'en conviens, qoc ce fût moi qui vînt à vous convertir; comme je dois vous croire assez bien en cour et que je suis maintenant trop vieux pour faire auU*e chose que fouiller dans les anciens auteurs, je compterais sur votre appui pour me faire octroyer le seul emploi qui puisse me convenir désormais, h savoir la succession de M. Romieu, que je ne sache pas avoir encore été donnée, car je ne voudrais déplacer personne.

Loin de moi la pensée de convoiter une sinécure, ce serait au contraire, afin de pouvoir travailler plus et mieux, que je réclamerais

TOtre protection. J 'aurais ainsi accès dans toutes les bibliothèqnes, où je pourrais prendre les livres dont j'aurais besoin ; mon traitement me permettrait de rétribuer convenablement deux secrétaires, l'un versé dans la connaissance des langues du Midi, l'autre dans la littérature du Nord, pour venir en aide à mon ignorance de l'allemand. Je pourrais alors achever sur Téirarque et sur les poêles, tant italiens que provençaux, un travail analogue à celui que je viens de terminer sur Dante, travail dont les matériaux sont amassés en partie. Pardonnez-moi, monsieur le comte, d'entrer ainsi, avec vous, dans le détail de mes petites affaires; mais puisque je réclame vos bienveillants offices pour la réalisation de mes châteaux en Espagne, encore faut-il que vous ne puissiez douter du bon usage que ferait votre protégé de son temps et de son argeut

Je compte donc sur vous pour essayer de briser, sous la vigueur de votre argumentation, « ces trames subtiles, véritables toiles d'araignée sans consistance, que le critique a tirées de lui-même. » Vous êtes sans doute un trop gros moucheron |)our vous prendre dans les miennes; brisez-les, balayez-les, je vous les livre.

A l'œuvre donc, monsieur le comte, prouvez que « M. Aroux s'est pris lui-même dans ses trames subtiles,» ou décidez-vous à reconnaître loyalement que vous-même vous vous êtes laissé enlacer, avec des milliers d'autres, dans un immense réseau d'acier de la plus fine trempe, qui, sous des arabesques décevantes, dérobait ses mailles combinées avec un art infini. Jusqu'à ce que vous vous soyez décidé à adopter soit l'un, soit l'autre parti, nous resterons avec la conviction d'avoir signalé dans la Comédie une fraude de génie et, en concluant, à la suite d'un examen consciencieux, que son auteur était hérétique, d'avoir proclamé une vérité.

Mais c'est une loi de nature, toute vérité a besoin de temps et d'efforts pour, se frayer sa voie ; il lui en faut d'autant plus que Terreur s'est enracinée et qu'elle a acquit droit de prescription sur le terrain d'où la nouvelle venue tend à la débusquer. Aussi n'est-ce qu'à force de persévérance et en revenant incessamnient à la charge, sans se décourager, sans s'émouvoir de l'injure plus que de l'indifférence qu'on parvient à lui assurer gain de cause. Lei idées aujourd'hui le plus unanimement reçues, les découvertes les plus utiles à l'humanité, les plus belles conquêtes de l'esprit humain, ont toutes été repoussées au début, par cette répugnance instinctive que l'homme éprouve à subir une manière de voir, de penser, d'agir, qui contrarie ses habitudes, ses préventions, ses croyances, el l'oblige à revenir

sur 868 premières impressions, à répudier ce qu'il a accepté comme vrai, à reconnaître qu*il s*esl trompé, aveu si difficile à arracher.

Quiconque innove, découvre, invente, peut être assuré d'inspirer dès l'abord la défiance, et de ue rencontrer que des incrédules oo des insouciants. Il est immanquablement un songe-creux, un homme à systèmes, un fou ; si encore, non content de le tourner en ridicule, on ne s'attaque pas à ses intentions, en l'accusant de mauvaise foi ; en oe lui ménageant pas les épiibètes de sophiste, de plagiaire ou même de calomniateur. Il en est ainsi depuis que le monde existe, et cela ne changera pas de longtemps. Il faut donc en prendre son parti et poursuivre philosophiquement sa tâche, en persistant à soutenir ce que l'on croit vrai en son âme et conscience, ii en appuyer la dé« monstration de nouvelles preuves et d'arguments de plus en plus décisifs.

Voilà pourquoi ce quatrième volume vient s'ajouter à ceux qui l'ont déjà précédé et comment l'auteur s'est trouvé amené à donner à son Commentaire plus d'étendue qu'il n'avait cru devoir le faire dans ses notes précédentes. Il avait compté sur le jugement, sur le sens commun, encore plus que sur la science ; c'est le préjugé qui a élevé la voix, le sommant fièrement de produire ses preuves. Il a donc dû se résigner à faire plus largement dans les champs du passé et sur le domaine d'autrui ce glanage patient qu'on appelle de l'érudition. Il lui a bien fallu, ayant à convaincre des gens prévenus, dont beaucoup jettent à peine des yeux distraits sur quelques pages ouvertes au hasard, et affectent de ne pas comprendre, lorscju'on ne leur met pas les points sur les i, revenir sur ses explications [précédentes, en répéter plusieurs fois quelques-unes, entrer dans des détails de rites et de costumes. Il lui a fallu surtout préciser des faits peu connus ou mal appréciés, en esquissant les biographies de certains personnages dont la valeur réelle a la plus haute portée pour l'intelligence du poème dans ce qu'il a de plus arcane. Il résultera de là, peut-être, qu'après lui avoir reproché de ne pas être assez explicite, on trouvera qu'il en dit trop cette fois; mais, du moins, on ne l'accusera plus sans doute d'avoir c^pié, volé même Rossetti. On s'est dispensé, du reste, de citer les plagiats dénoncés, et l'on s'est assez adroitement tiré d'affaire en disant que le nouveau système était l'exagération du sien. Il va, en effet, beaucoup au delà, en permettant de reconnaître sous leur masque et de désigner |Nir leur véritable nom des acteurs que le savant écrivain ne s'était jamais douté avoir à jouer un rôle dans la Comédie ; en assignant son véri*

: table Aom à l'église pour laquelle Dante avait répudié la foi romaine; en faisant connaître ses dogmes, ses usages, leur dérivation et ses principaux établissements, surtout en Italie; en donnant enfin la clef du langage de ses fidèles. Pensera-t-on que ce soient là des résultats Insignifiants du nouveau système 7

S'il élait faux, c'eût été déjà quelque chose d'étrange que de le voir fonctionner sans se détraquer, en opérant constamment d'après le même principe, sur les soixante-sept chants des deux premières parties du poème; mais l'épreuve ne doit-elle pas ôire considérée comme décisive lorsqu'il obtient, appliqué à la dernière Cantique, à ce Paradis considéré comme inabordable à l'interprétation, comme inexpugnable à l'esprit de système, des résultats plus probants encore, lorsqu'il projette la lumière au sein des ténèbres?

£h bien, qu'on se résigne à lire attentivement ces pages qui contiennent presque une traduction nouvelle en prose avec une partie du texte; que- les gens pressés se contentent même de commencer leur lecture aux douze derniers chants, sanf à revenir sur les autres à leurs moments perdus, et qu'ils aient à déclarer, la main sur la conscience, si le commentaire du Paradis donne, tant dans son ensemble que dans une de ses parties, un démenti au mode d'interprétation suivi dans Y Enfer et dans le Purgatoire, si chaque expression du langage symbolique n'y conserve pas la même valeur conventionnelle, si les initiales employées à former certains mots de reconnaissance n'y reviennent pas avec la même signification ; si la pensée secrète ne s'y dégage pas nette et claire de la phrase constamment obscure et souvent illogique, entendue dans le sens littéral. Enfin si la scène, avec ses décors, aussi bien que les personnages, avec les dis« cours que le poète met dans leur bouche, ne justifient pas pleinement le titre que nous avons donné à cette dernière partie du Comment taire, et l'épigraphe : Lux ex tembris.

Mais c'est en vain, quant à présent, que le Paradis aura été illuminé à jour, nous en serons pour nos frais de luminaire, et la clarté ne se fera pas plus pour les aveugles par ignorance ou paresse que pour les aveugles volontaires. Nous avons si mal pris notre temps et choisi le sujet de nos investigations ! Que ne déterrions-nous quelque cité fossile ? que ne mettions-nous en lumière quelque manuscrit poudreux, un Véda de la première édition ou quelque vieille chro* nique chancie ? Que ne signalions-nous une petite planète méconnue? Il y a là peu de concurrence et le succès blesse la vanité de peu de

Mais ooQS nous avisons de scruter un livre que toot k iDoiide a sous la main, que chacun a la prétention de connaître, sansTafoirlo, et ceux qui i*ont la sans l'avoir compris, sur lequel la critique s'escrime depuis cinq siècles, en proclamant son admiration pour Tauteur, sans le rendre plus intelligible à la foule, qui admire de oonBance. Nous arrivons à la suite d'une multitude de docteurs, proclamant sor tous les tons l'orthodoxie du poë\e florentin, en même temps que Timpossibilité d'arriver k dégager complètement sa pensée secrète des voiles de l'allégorie, attendu que la clef de son langage symbolique est désormais perdue, et nous avons l'impertinence d'annoncer que cette clef est retrouvée. Bien plus, nous essayons d'en faire usage et il se trouve que cette clef est un véritable passe-partont ; il en résulte, que des mystères dérobés jusqu'ici aux regards des profanes sont révélés au grand jour, que la Comédie, si longtemps divinisée, perd son auréole d'orthodoxie, qu'un nouveau poëme apparaît sous l'ancien, comme un palimpseste sous les caractères superposés, et qu'un nouveau Dante, ennemi de Rome, surgit, substitué an Dante presque canonisé comme théologien catholique. Oui, répondront ceux qui, ne pouvant enfin se refuser à l'évidence, garderont rancune à celui qui les aura contraints do reconnaître leur erreur, belle merveille que ces travaux sur les œuvres du vieux Gibelin, pour en faire tant de bruit; car enûn il ne s'agissait que de se baisser et d'y regarder d'un peu près, pour ceux-là surtout qui avaient la vue basse. Quelle simplicité d'avoir passé^ tant d'années à secouer la poussière de ces fri|)eries, à en rajuster les morceaux!

Il est difficile d'être plus mal inspiré sans doute ; comment le méconnaître en présence des résultats? Qu'a produit en effet cette prétendue découverte ? De quels applaudissements a-t-elle été saluée ? Bien loin de là, mon Dieu! à quelques exceptions près, on l'a vue accueillie d*un concert de malédictions. Parmi les doctes, les uns ont haussé les épaules, les autres ont souri, les plus polis ont douté. Mais dédaignant de se commettre dans un si mince débat, ils ont laissé à qui voudrait faire preuve de zèle et mériter leur patronage, le soin de confondre Taudacieux novateur.

£n voici un pourtant, et c'est à vrai dire un écrivain d'une valear incontestable, qui se décide à donner signe de vie. Au moment de mettre ces pages sous presse, la Revue des Deux-Mondes publie un article de M. Saint-René Taillandier, intitulé : Dante et la Imérature dantesque enEurope, Nous y lisons : « Le commentateur qui a fait de Pante^un socialiste, a renouvelé, à un point de vue tout opposé^

Terrear de RoasêttL » Nos contradicteurs finiront, peat*êlre, par se mettre d'accord. « Cet épisode en un tel tableau, n*est pourtant pas aussi i)ouffion qu'il paraît l'être, et le livre de M. Aroux, en dépit de l'auteur, nous aidera ù mieux faire comprendre la saine et puissante originalité du Florentin.» Cela ne nous eût dépité en rien, mais nous avons cherché vainement, où et comment nous étions venu en aide au critique.

Il semblait d'après cette entrée en matière qu'il y eût lieu de s'attendre à une discussion et par suite à une réfutation victorieuse des erreurs quasi-bouffonnes du commentateur malencontreux. Erreur; la méthode (Vlorin est bien plus commode et expéditive. Après avoir passé eu revue, dans quarante pages compactes, tous les travaux dont la Comédie et son auteur ont été l'objet en Europe depuis cinq siècles, et après avoir exalté, parmi les modernes, d'abord , ceux du roi de Saxe actuel, car à tout seigneur tout honneur, puis les précieuses découvertes de M. Ch. Witte, auxquelles nous rendons justice, ainsi que les ouvrages de i\l>l. F. AVegel et E. Ruth, dont, nous l'avouons eu rougissant, le nom même nous est inconnu^ le sévère censeur daigne accorder à nos études une vingtaine de lignes ; véritable cha* riié de grand seigneur.

Nous avons osé avancer que Dante fut pasteur d'une église albigeoise dans laville de Florence, «Vous demanderez, dit-il, les preuves de cette accusation ; l'auteur de ce beau système a un procédé bien simple: il ne prouve pas, il affirme... Virgile dit : Je suis Lombard. O impudence ! le Virgile dantesque proclame lui-même ses accoin* tances avec les Albigeois de la Lombardie. Toutes les argumentations sont de cette force... La monomanie de M. Aroux le suit partout, ce qu'il a lu il l'a lu de travers, etc. , etc. » Ne semble-t-ii pas que nons soyons en droit de répliquer à notre tour : Le critique a un procédé bien simple, il ne prouve pas, il affirme ?

Pour qui n'aurait pas été réduit h suivre une consigne, n'y aurait-< il donc pas eu plus et mieux à dire sur une méthode d'interprétation qui, si elle n'avait pas encore déduit toutes ses preuves, avait produit du moins des résultats assez imprévus et assez probants par euxmêmes ? Quand le Christianisme venait briser leurs idoles, les docteurs païens avaient du moins le courage et la loyauté de lui opposer leurs réfutations et de le combattre à visage découvert Vos Celse se font bien attendre, Messieurs.

M. René qui lit droit sans doute^ mais peut-être un peu vite, pourra voir au surplus que nous avons devancé ses bons avis; car

nous avons essayé de prouver cette fois. Il verra qu*à rexempiede Dante cl de ses corcligionuaires, nous avons » épargné saint Matthieu, saint Marc» saint Luc et saint Jean, • tout en osant, « littérateur naïf » que nous sommes, « regarder en face Jean de Parme et saint Bona- ▼enture, saint François d'Assises et saint Bernard, saint Thomas d'Âquin et saint Dominique lui-même , sans que ces figures si hardies nous aient rempli de frayeur. » Qu'il ne s'en étonne pas : car .nous pouvons l'assurer n'être pas de ceux qui ont « étudié le moyen ^e chez l'historien de sainte Klizabeth ; » en'core moins dans les écoles chrétiennes de M. Veuillot.

Quelle revanche nous pourrions prendre du littérateur confiant, quoique peu naïf, qui s'est aventuré à prendre la parole pour ceux que la prudence retenait derrière le rideau ! Mais nous serons généreux, afin de lui prouver qu'il « n'y a pas plqs de violence dans notre polémique que de pusillanimité dans notre foi. » Car enfin ce n'est pas sa faute si nous n'avons pu commencer notre glose par le Paradis et lui fournir plutôt ces preuves dont il se montre à la fois si avide et si économe. Comment ne pas être touché d'ailleurs de ces louanges confraternelles adressées par le pèlerin germanique au pèlerin dantesque, qui les lui rendra au même lieu, en célébrant son érudition bibliographique ? Nous lui passerons jusqu'à ses admirations pour les puissants de la terre, en le renvoyant, à titre de pénitence, aux commentaires du roi Jean le Philaléthès.

Notre seule vengeance sera de l'inviter à relire son très-savant article, lorsqu'une fois il aura daigné porter son attention d'érodit, ayant étudié le moyen âge aux meilleures sources, sur les derniers chants du Paradis illuminé, que nous aurons l'honneur de lui adresser. Peut-être alors reconnaîtra-t-il qu'il faut avoir la consciencieuse patience de tout lire, même les livres de Franc-Maçonnerie.

Eh bien, après avoir pu juger les façons cavalières de certaine critique, envers un homme qui , depuis deux ans, l'adjure en vain d'engager une discussion réelle et digne au moins des graves questions soulevées, le croira-t-on? il est pourtant des gens jouissant de leur raison, et même des dignitaires de l'université, il est jusqu'à des membres du clergé, des gallicans à la vérité, pour qui Dante est désormais un hérétique convaincu, un poissant révolutionnaire aspirant à un remaniement religieux et social I Ils n'ont garde de s'en exprimer tout haut, leur position leur commande la prudence , mais dans Finlimité ils vous diront, portes bien closes, qu'avant dix ans on rira au nez de quiconque osera mettre sur le tapis la vieille mysllfication du

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catholicisme de Dante; que ses apologistes d'aujourd'hui seront devenus alors ses détracteurs, et qu'il en sera d'eux comme de certains hommes de parti à chaque revirement de la politique. A entendre ces personnages graves, lorsqu'il est difficile, a l'heure qu'il est, de rencontrer dans la presse quelques esprits libres de préjugés, disposés à soutenir de leur assentiment les eiïorts tentés par l'auteur des Révélations, pour arracher l'opinion à l'ornière de la routine, loin que personne, dans dix ans, élève la voix pour lui lancer l'anathème, ou seulement pour le combattre, ce sera à qui protestera n'avoir jamais eu d'autre avis que le sien, d'où résultera qu'il n'aura rien découvert dont chacun n'eût déjà la conviction, tant la chose était simple et brillait d'évidence.

Avant dix ans les Académies elles-mêmes, toujours !k on croire ces optimistes, les Académies se seront décidées à reconnaître pour vrai ce qui ne sera plus contesté; bien plus, elles mettront au concours, nombre de graves questions relatives à l'histoire, à la littérature, à la philosophie, etc., que ces malencontreuses révélations obligeront d'étudier de nouveau plus attentivement et de remanier en entier. Quand la lumière se sera faite ainsi, les Francs- i^laçons, ces héritiers directs de l'ordre du Temple, seront dans la jubilation, en apprenant qu'ils avaient réellement un secret ; ce dont la plupart commençaient à douter beaucoup avec tout le monde. Ils féliciteront donc cordialement le commentateur pour avoir retrouvé non-seulement la parole perdue, mais encore son véritable auteur; bonne nouvelle qui lui vaudra Taccolade fraternelle du Maître, grcuulando per la novelUk (Ps. xxiv.) Ils s'empresseront de lui voter, quoique pro^ fane, un 61)0» d'honneur avec le titre de Prince Bose-Croix in par^ tibus; peut être même y ajouteront-ils une dotation, faute d'une grasse Gommanderie à lui offrir; le tout pour avoir clairement établi leur généalogie sur des documents irréfragables, en leur donnant l'explication de leur symbolique et de leurs cérémonies rituelles.

Loin que ses ouvrages soient mis à l'index à Rome, comme l'en avalent menacé certains critiques, disposés à voir tout en noir, le souverain Pontife lui témoignera sa satisfaction, pour avoir ouvert les yeux des fidèles sur un livre inspiré par l'esprit d'hérésie, et il daignera lui accorder sa sainte bénédiction; car on ne lui a guère laissé antre chose à donner.

De leur coté rois et princesprotestants, lui sachant le meilleur gré de leur avoir restitué, dans une aussi haute renommée poétique, un des patriarches de la Réformation, lui réserveront leur plus gracieux

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accaeil , s'il te sent encore asses vert pour visiter leurs Ëtau; ec leurs bibliothèques, leurs archives lui seront généreosemeot ouvertes.

Ceux qui le traitaient d'inquisiteur, de calomniateur, d'obscurantiste furibond, d^affilié de V Univers^ les philosophes, les incrédules de toute couleur, ne parleront de rien moins que de loi élever des statues, pour avoir signale, bien malgré lui, dans la lune quelques taches inaperçues jusqu'ici.

C'est ainsi que, dans des sphères si différentes, on verrait les opinions les plus opposées se trouver d'accord pour acclamer un grand service rendu à la religion, à la philosophie et à la science. Enfin le nouveau ministre de rinstruction publique, pris d'un bon mouvement en faveur de son ancien chef au parquet de Rouen, voudra lui témoigner sa haute satisfaction. Il s'estimera heureux 'de pouvoir l'indemniser de sacrifices onéreux, sur les fonds mis à sa disposition par un gouvernement qui, n'ayant point i se débattre contre là lésine parlementaire, sait du moins en rémunérant faire laidement les choses.

Yoilà jusqu'où va l'optimisme de ces honorables personnages, plus hallucinés par un sentiment bienveillant à notre égard, que nous ne l'avons jamais été par l'esprit de système. Nous avons certainement la plus grande confiance en eux, mais elle ne va pas au point de croire à la réalisation de toutes leurs belles pi;ophéties. Nous doutons même fort qu'elles aient à s'accomplir au centième. Ayant d'ailleurs fort peu d'ambition, nous nous tiendrions presque satisfait d'un revirement de l'opinion dans le délai énoncé. Mais nous commençons à dater de loin et qui peut se flatter de vivre dix ans? C'est même cette pensée qui nous a fait hâter la publication de la dernière partie de ce Commentaire, tout en sachant trop qu'elle n'aurait pu que gagner à attendre encore.

Après avoir exposé fidèlement l'opinion des autres sur notre ouvrage, c'est bien le moins que nous donnions la nôtre en terminant. Eh bien, nous déclarons que c'est un travail è refaire, en le réduisant de moitié au moins, ce qui sera facile une fois la croyance du poêle admise sans conteste. Il ne s'agirait plus alors que de reprendre en sous-œuvre la traduction, en prose bien entendu, en restituant au texte son sens tout sectaire, et en adjoignant à chaque nom biblique ou mythologique celui que désigne l'histoire ; le tout accompagné de quelques notes succinctes; mais aurons-nous le courage d'entreprendre de nouveau une pareille tâche ? Nous en doutons. Peut-^tre

préférerons-nous chercher quelques distractions à ce rude pèlerinage dans les trois royaumes, en faisant passer à notre coupelle les riantes créations de l'Arioste, inspirées par la même croyance, sans qu'on s'en soit douté, et dirigées vers le même but, quoique dédiées à un Cardinal et publiées avec privilège d*un Pape.

Peut-être parviendrons-nous alors à convaincre M. Delécluze que Fauteur du Roland furieux nourrissait tout autre ambition que celle d'être coiffé du chapeau rouge par Léon X, et que son Ëriphyie chevauchant un loup n*est rien moins que la Réformation; ce que nous écrivions de Naples, en 1839, si npus avons bonne mémoire, à M. Sainte-Beuve, dont il serait tant à regretter pour nous que la critique si One et si nourrie d'érudition, n*cût pas à intervenir celte fois dans un débat d'une bien plus haute portée, digne par cela même de -ses savantes investigations. Car enfin nous nous permettons d'élever des doutes sur la parfaite orthodoxie de ses chers Solitaires de Port- Royal des champs. Voudra-t-il laisser à d'autres le soin de la défendre ?

Paris, 8 décembre 18B6.

et lai ATOTfotflet.'

Le VCQU de Dante fut en partie réalisé, quand les trois branches cathares de Concorezzo, de Bagnolo et d'Âlbano (Rinerius, Schmidt)» ses Stoïciens, ses Pyt^i^oriciens et ses Épicuriens» se furent réunis sous la nom commun de Platoniciens. Aussi ces disciples de Técoled* Amour, qui comptèrent paripi leurs maîtres Pétrarque et Marsile Ficin, ne purentils vivre en paix avec les disciples de recelé païenne, ditç Averroïste^ pour ne pas la désigner sous son véritable nom d'école Romaine. Les romans de chevalerie et le poème mutilé de l'Afrique sont là pour attester que l'État pontifical fut constamment désigné par les sectaires comme le pays des Arabes, des Sarasins, des infidèles.

Même détournementd'idées dans l'ordre philosophique. L'm(6l/eclacii/ de TAverroïsme était devenu, pour les adversaires de Rome paganisée, la raison, le libre arbitre, la nobilevirtùy dont ils revendiquaient l'usage et qu'ils n'entendaient pas laisser confisquer au profit exclusif de leurs adversaires, en se contentant de Vintellect passif ou possible, condamné à attendre passivement la possibilité de se mouvoir, à soumeitrela ragùm al talento. En conséquence, selon le point de vue où ils se plaçaient, les Platoniciens de Florence s'élevaient contre l'unité d'intellect, tandis que les soi-disant Averroïstes de Padoue tenaient pour. Le tout afin de se donner carrière dans des discussions sans fin, dont l'habileté consistait à traiter des questions en tout différentes de celle qui s'agitait ostensiblement.

Cette habileté était telle qu'elle a pu faire illusion au savant auteur de YBistoire de l'Averroïsme. Et pourtant sa sagacité critique le conduit

bien près de la vérité lorsqu'il dit : c La tactique par laquelle les philosophes de ce temps cherchaient à revendiquer quelque indf^pendance, était d'exposer les tloctrine^ compromettantes sous le nom d autrui, en les désavouant et tnéme en les réfutant i* (page 328). Et plus loin : c On faisait des livres pour défendre les doii;mes qu*on voulait attaquer » (page 337). De là à attaquer certaines doctrines ?ous des noms d'emprunt il n'y a pas loin. Et c'est justement ce que faisait Vanini, dont le docte écrivain dit : « L'opinion qu'il réfute est presque toujours celle quUi veut inculquer » (page 337).

Cette polémique masquée explique pourquoi < pendant quatre siècles les libres penseurs ne trouvèrent pas de meilleur subterfuge pour excuser leur hardiesse que l'opposition de Tordre de la foi et de Tordre philosophique, qui, dans tout le moyen âge, est le trait distinctif des Averroïstes » ( ou soi-disant tels), p. 286. L'analyse critique des romans de geste prouvera qu'ils avaient encore une autre corde à leur arc pour conibattre le géant anthropophage de la selva oscura.

Or, nous l'avons dit, en présence des i^eudo-Àverroïstes de Técolede Padoue, attaquant la Papauté sous le nom d'Averroïsme, il y avait les pseudo-Platoniciens de l'école de Florence, s*entendant a^sez aven eux sur la question religieuse, quoiqu'en divergeiiCe sur la question politique, à telles enseignes, que les œuvres des uns et des autres s'impi imaieot également à Venise.

En effet, les Platoniciens florentiens étaient, sous un autre nom, les successeurs de ces Épicuriens, qui, un siècle avant Dante, changeaient le gouvernement de Florence; révolution rappelée par M. Renan et à laquelle M. Schmidt assigne son véritable caractère de mouvement albigeois. Mais les Platoniciens du xv* siècle ne faisaient pas de révolutions, attendu qu'ils étaient au mieux avec cette famille des Médicis qui ne fut pas, à bien y regarder, d'une parfaite orthodoxie, tout en donnant des pontifes à l'Eglise.

c Certes, dit encore M. Renan, sous le rapport delà liberté de la pensée, Florence n'avait rien à envier à Venise. Nulle part la licence d'opinion et l'irrévérence des choses saintes ne furent portées aussi loin dans le moyen âge ; on y poussait le scepticisme jusqu'à ne pas croire aux miracles de sainte Catherine de Sienne, attestés par tous les Siennois» (page 310). Ce serait pourtant cette Florence «rieuse, incrédule et légère, a'abandonnant aux enivrements d'une vie parfumée de jeunesse et de gaieté, » qui aurait été le foyer de l'idéale doctrine platonicienne. Nous ne saurions admettre, avec le savant académicien, comme cause déterminante d'un pareil phénomène l'influence atmosphérique ; « l'air de fraîcheur et de joie qu'on respire au pied des coteaux de Fiesole, » et encore moins « la sérénité de la conscience s dans une ville adonnée au luxe et aux voluptés les plus raffinées où triomphait le machiavélisme.

Mais où M. E. Renan nous parait s'être complètement mépris, c'est lorsque, se laissant abuser par la profonde antipathie que Pétrarque manifeste en toute occasion contre les médecins arabes, il croit, avec l'honorable naïveté de la science, qu'il s'agit réellement de disciples d'Esculape professant les doctrines averroïstes : eh ! mon Dieu a ces médecins du pape avec lesquels il avait eu quelques démêlés à Avignon et qui

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affectaient de dédaigner les poètes » (page 263), fy compris CestOi celai qui célébrait la foi d'Amour sous ie nom de Laure, étaient tout bonnement des médecins des âmes, des docteurs spirituels, des cardinaux qui le desservaient, près du pontife. Comment M. Renan n'a-t-il pas été édifié à cet égard par ce passage de la lettre à.Boccace où, nous dit-il lui-môme, « il décrit avec malice le charlatanisme et la vanité des médecins de son temps, qui ne paraissent en public que superbement velus, montés sur des chevaux magnifiques, avec des éperons d'or, un air d'autorité, les doigts resplendissants de bagues et pierres précieuses? V^m s'en faut qu'ils ne s'arrogent les honneurs du triomphe et en effet ils le méritent, car il n'est aucun d'eux qui n'ait tué (au physique ou au moral) au moins cinq mille hommes. »

U faudra donc croire que le pape avait des médecins arabes ou averroïstes, et qu'ils allaient faire leurs visites avec le costume et l'appareil affectés aux seuls dignitaires de l'Ëglise?!! faudra admettre que Pétrarque aurait attaché une telle importance aux ridicules des docteurs de son temps, qu'il aurait cru ne pouvoir faire moins que de les flageller dans quatre livres di invectives; enfin que cette hostilité de sa part contre de simples médecins aurait causé un tel enthousiasme, à raison du courage qu'elle supposait, sans doute, qu'un ce Padouan aurait proposé de lui élever une statue avec cette inscription ; Francisco Petrarchœ meaîeorum hosti infestissimoi^ (page 263) ? Traduisez : ennemi irréconciliable de la théocratie romaine, et vous comprendrez tout à la fois la proposition et l'inscription, ainsi que l'enthousiasme du poè'te pour Rienzi.

Quant aux entretiens de Pétrarque à Venise avec Dandolo, Talento Contarini et Guido de Bagnolo, tous trois averroïstes, et pourtant ses amis, remarquez-le bien , parce qu'ils n'étaient tels qu'en apparence^ et que surtout ils n'étaient pas médecins, s'ils « mirent tout en œuvre pour l'attirer dans leur parti et finirent par l'appeler un bonhomme (notez que c'était le nom des crpyants sectaires), un bonhomme sans Uttérature, me sine lileris virum bonum » (page 265), c'est que, d'accord sur le fond de leur croyance, ce qui explique leurs relations amicales, ils différaient sur qi^elques points de doctrine ou de conduite; ce que nous ne nous arrêterons pas à examiner quant à présent, renvoyant ceux que la question peut intéresser au traité] De suiipsius et muUorum igno^ raniia.

Disons en terminant que si « l'incrédulité averroïste (de ceux qui arboraient ce drapeau fictif) au xvi^ siècle, est sombre, méprisante, hypocrite, sans dignité » et si elle contraste ainsi avec « la gaie et spirituelle franchise qui caractérise l'incrédulité française du xviii® » (page 337), c'est que cette dernière n'avait .'rien à redouter des inquisiteurs et des bourreaux ; mais une fois{cette idée admise, qu'il y avait de vrais et de faux averroïstes, il restait bien peu à faire, pour arriver à se demander si ce philosophisme hypocrite, justement signalé, n'aurait pas trouvé commode d'imposer au catholicisme le nom d'Âverroïsme et, pour mieux simuler l'orthodoxie, de l'attaquer insidieusement en se donnant lui-môme pour averroïste,

ISSt AFMNDtCE.

AaaIyM «rilîqM an poloM 6» TtkUm 6» &éonBotf (%

Tristan est de la ménie famille que Oaria ou Goérin, Técayer de l'Espagnol Ferebraoe, car Garin, Guarin ou Gûérin (de garir, guérir), ne sont qu'un même nom affecté à une même personnification, Hselle dei Pauvres de Lyon, ces médecins des âmes. Un coup d'œil rapide jeté sur le poëme de Ti4stan de Léonnois suffira pour en apprécier la pensée inspiratrice.

Rien de plus simple que son sujet, rien de plus compliqué que sa codtexture symbolique, rien de plus habile que sa mise en œuvre :

Trois éléments religieux, trois croyances étaient en présence dans k grande et la petite Bretagne, du ix« au xiii* siècle, peut-6tre même avant, et nous les voyons se produire dans cette œuvre remarquablo comme personnages principaux, savoir :

4* Le vieil élément druidique se résignant, pour se perpétuer, à s'allier au principe chrétien, avec lequel il fait assez mauvais ménage, aous les traits du roi Marc ou Marsh, fils de Meirchiawn ; V la croyance orthodoxe, inclinant à l'albigéisme, acceptant donc avec hésitation et répugnance Télemeni druidique, et se convertissant sur ces entrefaites i la religion de TAmour, dans la blonde Essylt, la cavale i la blanche crinière , ou laeult , devenue l'Église d'Iriande, dont le nom signifie : belle à contempler, correspondant au l^el-Kaxer provençal; 3« enfin le prosélytisme albigeois dans Tristdn, qui. gardien des Marcassins sacrés ou initiateur des néophytes, chez les Druides, héraut de leurs mystères, devient le missionnaire de la foi évangelique, de la religion d'Amour et d'humilité, parce que son nom signifie tout à la fois le Proclamateur, en langue gaélique, et le pauvre, le misérable affligé, dans les idiomes romans:

Marc, Iseult et Tristan constituent, donc une triade, la première du poëme, où se reproduit plus d'une fois cette forme des traditions druidiques.

Le Morhout iriandais, ce géant qui soumet le pays de Gomouailles à un tribut annuel de jeunes hommes, de jeunes filles et de chevaux, ce Morhout redouté, dont Tristan reste vainqueur et qui le blesse d'an

(*} Nous donnons ici in extenêo oe tratiil sur le Trittan, dont non» n'avons i qu'un fragment à PAcadémie des inscriptions et belles-lettres. Aussi, k en croire unebooclie officielle, n*aarions*noos réussi qo*k Vitmmer et k la faire douter de sa compétence au sujet d'un travail qoi lui aurait paru plus particulièrement philoêophique, Avaii-oa «fuallté pour formuler ce Jugement au nom de la Compagnie 7 Cent ce dont il est permis de douter. Quoi qu'il en soit, nous renonçons k en appeler k elle-même, comme aussi k nous pourvoir devant l'Académie des sciences morales ; nous craindrions d'étonner encore bien plus ses doctes membres et d'érre éconduit de ce c6té pour fait d'ircbéoiofif littéraire.

glaive empoisonné, se révèle à nous comme le Monachisme, enlevant chaque année pour ses couvents les jeunes gens des deux sexes et les écus ; les monnaies armoricaines portant, on le sait, une tète de cheval. Cest en sa qualité de nièce du Morhout catholique qu'Iseult, avant sa conversion à la religion d'Amour, veut venger sa mort sur son meurtrier.

Le serpent cresté ou mitre, comme on voudra, ce monstrum horrendum, informe, ingeni, à Thaleine empestée, rappelant la puanteur « des Gémonies de Rome, » dit naïvement Jean Maugin, ce fléau dont Tristan triomphe sur le sol de l'Irlande et dont la langue fétide lui fait une plaie envenimée, rien qu'en touchant sa peau, nous a tout l^ir d'être la figure du clergé romain, naturellement disposé à prendre parti pour le Monachisme contre ses ennemis.

Enfin, dans ce vilain de la forêt qui surprend le Parfait chevalier endormi, et lui lance une flèche empoisonnée, parce qu'il a tué son père, dont le nom n'est pas indiqué, et qui pourrait bien être le Morhout monacal, ne faudrait-il pas voir la plèbe catholique, ignorante et cruelle sous la direction de ceux qu'elle appelle ses révérends pères?

La seconde triadese composerait ainsi très-irattonnellement du Morhout, du serpent cresté et du vilain.

Si Tristan et Iseult, son église bien-aimée, ont pour ennemis acharnés dans Godoïne, Ganes et Donalaïn, trois barons félons, représentant la noblesse catholique, le parti féodal dévot, ils mil d'autre part trois amis à toute épreuve, savoir : l'instituteur-écuyer de Tristan, Gcwemal ou Gouvernail, le libre arbitre éclairé par la raison, la nobiie virià de Dante; Brangien , l'adresse prudente, la dame d'honneur, la Minerve d'Iseult, et enfin Perinis, le dévouement constant, {Perenrm) leur messager fidèle ; troisième et quatrième triade.

Frocin ou Frocine, le nain difforme de Cintaguel, si bien initié au secret du roi Marc, dont il est le conseiller intime, et auquel il imposa sa nature chevaline, ce méchant nain qui ne cesse de tendre des embûches aux deuK fidèles d'Amour, et va confier aux arbres de la forêt le secret de la difformité royale, qu'il ne doit pas révéler aux hommes, n'est-il pas la figure du vieux parti Druidique?

Quant au boire amoureux, qui décide fatalement du sort de Tristan et de sa dame-église, faudrait-il expliquer comment il n'est autre chose que XAwm, l'eau du sacrifice et de l'inspiration, la même absolument que celle du Saînt-Graal, contrefaçon manifsste du vase Azewladour des Druides, christianisée à l'aide de Joseph d'Arimathie?

Que signifie ce sang dont Tristan souille successivement la couche do la dame de Belle-Ombre, qu'il ne possède pourtant pas et qui l'abandonna lentement pour un autre, puis la couche royale d'Iseult? Sinon les efforts qu'il lui faut faire dans son apostolat, ses épreuves douloureuses, les traces sanglantes du martyre laissées par lui sur son passage; blessé qu'il est tantôt par le sanglier druidique, tantôt par la faux sans pitié du catholicisme.

Que symbolisent ses déguisements successifs, en ladre, en joueur de fiavél, en mendiant, en fou; les talents si divers dont il fait preuve comme chevalier, ménestrel, chasseur, constructeur, etc.? Sinon les diverses

transformaiionSf lei expédients ingénieux auxquels a recours la proi»gande sectaire pour triompher des obstacles et parvenir à ses fins.

Gomment méconnaître dans Fombre du roi Marc se projetant dans Teau de la fontaine aux yeux de Tristan et d'Iseult, qu'il épie du haut d'un arbre, ombre qui fes avertit de se tenir sur leurs gardes, l'élément druidique se reflétant forcément dans la doctrine d* Amour, lui suggérant des moyens de fiction, et venant lui-même en aide à la religion rivale en lui inspirant des stratagèmes contre lui , ainsi qu'il appert de tout l'en- 8embl«> du poè'me? •

N'est-ce pas, en effet, à l'antique science des Druides que le proclamateur Tristan, devenu le Pauvre de Lyon, doit son habileté à se servir du langage des arbres, à faire parler les rains (rameaux) et leur feuillage, A « doler des copels avec son oostel » dans la fontaine de science et d'amour, à façonner la branche de coudrier qu'il plante sur le passage d'I:^euit (Lai du chèvrefeuille), à bâtir une maison de verre au-dessus des nuages, et à prodiguer si ingénieusement le symbole dans sa feinte folie?

Si le Parfait chevalier traverse la chapelle de la falaise et accomplit le Saut Tristan pour échapper au bûcher, c'est que les pauvres albigeois étaient souvent contraints, comme lui, de traverser l'Eglise catholique pour se racheter des flammes et de faire ainsi le saut périlleux.

Dans ces tadres dégoûtants dont le chef, parlant au roi Marc d'égal à égal, lui promet, s'il veut lui livrer Iseult, la reine-église, de lui faire une vie pire que la mort, et auxquels elle est arrachée par Tristan, il nous faut bien signaler des moines, et très-probablement des inquisiteurs.

Comme Gérard de Roussiilon , comme la Nicolette d'Aucassin , et maints autres personnages de même essence, comme les albigeois et vaudois, épiés, traqués de tous côtés, Tristan devient constructeur, il édifie une loge dans la forêt de Morrois, où il se réfugie avec sa dame persécutée : c'est-à-dire qu'il y fonde un sanctuaire pour le prêche ; et non moins bon chasseur que Walther d'Aquitaine, il y nourrit sa dameéglise du produit de sa chasse au^ âmes, dont l'arc qui ne faut ne le laisse pas chômer ; la bouche d'où s'élance la parole dessinant la forme d'un arc— vr^. D'après le même ordre d'idées le langage devenait une flèche empoisonnée s'il sortait d'une bouche orthodoxe.

Celte épée du Parfait chevalier placée entre les deux fidèles d'Amour, dans la loge de Morrois, où, couchés sur les feuilles fatidiques, ils reposent bouche à bouche, sans toutefois que so touchent leurs lèvres, qui ne se rapprochent ()ue pour le baiser du consolement ; ce glaive a double tranchant, qui devient leur sauvegarde, est évidemment un symbole du même genre. Il figure le langage à double sens, qui, tout en paraissant isoler le pasteur de son église, était en réalité l'agent, l'entremetteur de leurs relations intimes de jour et de nuit, et détournait d'eux le péril, en faisant illusion à la jalousie haineuse qui les épiait.

Quel est le lieu où Iseult, enfin justifiée, sort victorieuse de ses épreuves et. désormais réhabilitée, triomphe de ses calomniateurs, à l'aide d'un serment jésuitique et d'une métaphore assez risquée? Il s'appelle la Blanche lande: c'est la terre d'innocence et de promission qui attend les 6ïanc/i6Sfo/e de Dante. Impossible d'y arriver sans traverser le fangeux

marais du catholicisme. Ceux qui suivent la bonne voie, sur les indications de Tristan, revêtu de Thumble costume des Pauvres de Lyon, passent sans encombre et sans souillure au Gué aventureux ; mais ceux qui s'engagent follement au Mal-pas, dont le voisinage estpeifide, sont certcins de s*y embourber profondément, car la foule de gens qui suit cette roule funeste l'a « effondré » et en a délayé la fange ; aussi tel est le sort des trois félons, ennemis des deux amants. Quant à Iseuit, est-il besoin dédire que le Proclamateur de ses beautés et de ses mérites incomparables lui fait atteindre le fortuné rivage, sans que la moindre tache souille sa blanche hermine?

Quand Tristan, réduit à s'éloigner de sa dame, prend le parti de se marier, qui s'avise-t-il d'épouser? Une autre Yseult! ce qui est bien fait pour indigner les âmes poétiques. Disons donc de suKe^ comme circonstance atténuante, qu'il n'a garde de consommer le mariage, en dépit de toutes les caresses de la dame, car la Bretonne Iseult aux Blanches mains, qui peut le disputer en beauté extérieure à sa blonde homonyme, est loin de l'égaler en tendresse et en dévouement. Comme elle, on|l'appelle belle à contempler, bel-vezer, ou Eglise chrétienne, mais elle n'a que le nom de commun avec l'Eglise d'Irlande convertie à la religion d'Amour, car la haine et la vengeance fermentent au fond de son cœur.

. Ce mariage fictif, presque toujours contracté par les Albigeois, était le plus souvent leur sauvegarde, leur moyen de salut; aussi l'Iseult bretonne est-elle représentée comme apte à guérir certaines blessures de son époux. Mais elle est, au résultat, la fausse Iseult, contrastant avec la vraie, de même que la fausse Berthe, cette fille de mauvais lieu (de Margi^te), contraste avec la noble Berthe au grand pied.

Sans prolonger davaniage celte analyse rapide, terminons par une triade capitale; celle des géants, dont les trois figures se reproduisent symétriquement au début du poème, au milieu et au dénoùmenf, pour indiquer, sans doute, l'idée qui domine du commencement à la fin.

La première figure est celle du géant de la forêt, le Satan Aleppe de la Selva aelvaggia, qui, se repaissant de sang humain, a fit sa viande » de sa propre mère, en disant : l'Église c'e^t moi; qui, nouveau C;«ïn, se. servit d'elle pour écraser son frère, aussi bon, vertueux et aimant, qu'il est, lui, cruel, pervers et haineux. En dépit de ses énigmes, ou de ses mystères, il a*t tué par Apollo l'Aventureux, bisaïeul de Tiisfan, transformation dans le sens Alhi^reois, comme propagateur de lumière, du Taliésin de** Druides, dontle^nom, qui signifie front radieux, est un de ceux du Bel ou du soleil (*).

(*) Afin qu'on poisse juger de l'exactitude de nos interprétations nous donnerons ici letexiedeft deux pre uières énigmes proposées par le géant de la for^t. EUes suffiront pour fiiire apprécier l'esprit des trois autres.

PBEMIÈBB.

Je d*un arbre Jouy Jadis , Que J*aiinais init-ux que Paradis.

Cesi arbre bel fruti in'apporla* Que sa grand beauté lu'enboria Tellenietit que la fleur en pris.

La deuxième figure est celle d'un autre géant appelé Brunor.oa peutêtre Bruncor; il est le successeur de Dialéthës le félon, le parricide, qui se fit élever jadis le château dePleur^ cimenté du sang des missionnaires de Joseph d'Arimatliie, fatto a del cimeîerio mio cIocum del sangtie e délia puzza. Par. xwii. Le géant Biunor, en qui revit Dialéthès, dont il a la force et la cruauté, domine, entre autres lieux, sur les lies lointaines, c'est-d-dire sur ct tto Scandinavie évangélisée aussi par les missionnaires de la foi d'Amour, iiinsi qu'en témoignent Danie, l'histoire et le rooum d*Ogier le Danois; mais surtout le remaniement complet de ses Sa^cu, à la même époque où le même esprit d'opposition anti-romaine façonnait à son usage^ avec une ingénieuse habileté, les traditions germaniques, kimriques, françaises, espagnoles, en imprimant à toutes un caractère identique, celui de la chevalerie amoureuse, ennemie des opprimés, contre-partie de la chevalerie féodale, violente, dévote et tyrannîque. C'est Tristan, digne descendant d'Âpollo l'Aventureux, qui liiomphe de cette espèce de Polyphême, dont la dame porte précisément le nom de Galathée. Délivrant les malheureux captifs, autour desquels une autorité orgueilleuse et brutale a tracé un cercle de fer infranchissable, il abolit la cruelle coutume^ ou religion, qui les opprimait, non sans faire reconnaître son Iseult bien-aimée^sa Béatrice), la plus belle des dames ou des églises.

Enfin le troisième géant, dernière forme d'un même symbole, se subdivise lui-même en trois. C'est Estult l'Orgueilleux ou l'orgueil poussé

Et pois'du fniicl tant Je m'espris Qa*k le nianger fus irrité.

DiiHBoi du c« !• Térfié.

' Enieodes que Parbre de la croii, symbole de la loi du Christ, ce bel arbre deMiné k s*étendre sur le monde enUer, produisit TEglise primlUve, fruit de beauté mcrtdileiise, dont le géant poncificil ne tarda pas à abuser et dont il finit par se repaître atidencoL

SKORDE.

Maguèrea furent deux vaisaeanx, Très bien fait», fort gentils et beaux ; Dont l'un juste, Pautre mattn, Ressembtaieni A bel et Gain.

SI l'un prit d'innocent le nom, L'autre ne fut esiimé bon.

L'un certes toujours Men aima, Bt l'autre oncq' vertu n*esUma; L'un qui (àt un long temps enetos Dans l*autre, et gardé en son clos, Enfin, par mauvaise nature, Dévora sa douce closture.

Les Dieux lors voyant ce mespris, Ont de fea le mescbant espris.

Est-il donc bien dtfflcile de conprradre que les deux Taisseaux sont, l'un, la mère do géant (l'Eglise primiiive), l'autre le géant lui-même (le pape)? Elle vertueuse et aimante, l'autre pervers et haineux, si bien qu'il a fini par dovorer sa mère ; absorbant ainsi en lui celle dont le sein le porta, sa douée ciosture, ce qol attira sur sa tète les foudres d'en haut; et c'est ce que dit Dante des géanu de son Enfer, que Jupiter menace quand il tonne i Cul minaccia Giove del Cielo aneora , quando tuona, va.

jusqu'à la folie (Estult, de Slullus). Il a pour gardes-du-corps ses six frères; or quels sont les frères de l'orgueil, sinon les six autres péchés capitaux? Son castel-fer^ où il emprisonne ses captifs, correspond parfaitement au château de Pleur, Sa prétention est de dominer sur tous les rois et empereurs de la terre ; il leur cherche querelle tour à tour, les défie et finit toujours par les tuer ou les blesser grièvement, le tout pour qu'ils aient à lui livrer leur barbe de gré ou de force ; leur barbe, signe de virilité et de puissance. Que fait-il de ces barbes royales? La fourrure d'un large manteau aux longs plis flottants. La fiction est-elle assez transparente?

Comme il manque encore au féU^ au papale ammanio, le coPet et les agrafe*^, pour l'assujettir solidement sur les épaules du géant, il somme le roi Arthus, figure du pouvoir temporel dans la Grande-Bretagne, où il s'appuie sur les douze chevaliers templistes de la Table-Ronde, successeurs des douze fils de Joseph d'Arimathie, autrement dit sur la foi d'Amour, il somme Arthus d'avoir à se raser le menton et à lui faire, k son tour, hommage de sa barbe. Alais dans la lutte qu'il engage avec le monarque anglais c'est lui qui a le dessous.

Tout n'est pas fini, le pape est mort, vive le pape! N'a-til pas ses légats, ses cardinaux, plus ou moins neveux? Estult a donc des neveux, des alter ego, non moins orgueilleux que lui, qui poursuivent son œuvre. Celui qui le représente en Espagne, où Tristan est précisément en mission pour le service d' Arthus, exige la barbe du Castillan ; le pauvre roi n'en peut mais, abnndonné qu'il est de ses barons, amis et. parents, car c ils tremblent tous à Vaspect d'uLO étole. » Plus intrépide qu'eux, Tristan, dont le potentat espagnol implore le secours, parvient à abattre l'orgueilleux géant.

A son retour dans la, petite Bretagne, le Parfait chevalier a encore affaire, pour la défense de l'opprimé, avec un autre représentant du fou orgueilleux et il en triomphe de même, ainsi que de ses six frères; mais le glaive du troisième géant, 'inévitablement empoisonné, comme l'épée du Morhout monacal, la langue du Serpent cresté ou mitre, la flèche du manant catholique, etc., lui a fait une profonde blessure. Il faut pour le guérir des remèdes puissants, que la vraie foi peut seule dispenser. Par malheur la perfidie dlseult aux Blanches mains (montrant patte blanche), l'épouse de droit, non de fait, le prive par un odieux mensonge * des secours que vient lui prodiguer la fidèle église d'Irlande, et Tristan succombe, martyr de son zèle pour la religion d'amour.

Notez que, les trois géants Dialéthès, Brunor et Estult l'orgueilleux, revivent dans Gérard de Nevers sous le nom de Brunigalans, géant anthropophagie, seigneur des laides-pertes, qui se guérit d'un mal dont il est pris périodiquement et qui dure quarante jours, comme le carême « par car d'homme que il mangue » vous le retrouverez dans bien d'autre romans de chevalerie (*).

(*) Qu'on 86 reporte aox MûMnoUUm publiés par Isdjr Gnest, i ce» contei do I*«iftnice, daiM lesquels M. B. Renan voit • la véritable expresalOQ ém génie celttque • (Af0. des DewB^iÊoiuUêf !•' flivsitir ia3ft),on yrecoonalira, auconiraire, le génie du proiesuntisme albigeois s'appropriant les traditions nationales des Celtes hr^»w et les rentaniant dans

L'essence rccllo du fou or{;ueilleux une fois reconnue à de.« signes qui ne permettent guère de s'y méprendre, comment admettre l'essence orthodoxe dans son antagoniste et son vainqueur ? Il semble donc que des allusions si multipliées, dans te poème que nous venons d'analyser, sont assez palpables pour faire comprendre dans quelle pensée Dante a placé dans l'Enfer, au nombre des apostats de la foi d'Amour, un personnage purement romanesque» et damné Tristan, coupable d'avoir épousé, quoique fictivement et seulement pour la forme, dans Iseult aux Blanchesmains, l'Eglise orthodoxe, en gardant au fond de son âme l'amour de la foi rivale. Ainsi se justifie ce hors-d'œuvre dans notre commentaire de l'épisode de Francesca.

Peut-être ces interprétations inattendues ne parattront-elles pas trop inadmissibles, appuyées qu'elles sont de tant de témoignages contemporains du poème ; car elles font apparaître, avec toute l'importance qu'il avait acquise dès cette époque, un élément trop négligé dans l'histoire du moyen âge, histoire à réédifier entièrement selon nous, savoir : Tesprit d'opposition à la papauté, le protestantisme albigeois.

Cet élément, nous le retrouvons, non pas seulement dans les polies des troubadours, mais dans l'Edda remanié, dans le Romancero, dans les compositions des trouvères comme dans celles des minnesingers. Il se révèle en Allemagne, en Angleterre, aussi bien qu'en Italie et en Espagne.

On reconnaîtra sans doute que nous sommes complètement dans le Trai quand, procédant d'après la même méthode historique dont nous avons usé pour le Tristan, et dont nous avions fait l'apprentissage dans nos études sur la Comédie, nous publierons les résultats de l'autopsie à laquelle nous avons soumis également Fércbrace, Walter d'Aquitaine, Guillaume au Cort-Nez, Ancassin ei Nirolette, Berthe au grand pied, Renaud de Monlauban, Jauffre et Bnmissens, Blandin de Cornouuilles, Gérard de Roussillon , les Romans de la Roée et du Renard, etc., avec bonne partie de la littérature provençale.

Ce travail d'anatomie comparée est tout prêt, nous avons employé les six mois durant lesquels nous avons dû attendre notre tour de lecture, à en réunir les matériaux. Nous en avons extrait cette esquisse sur le Tristan, qui doit donner beaucoup à réfléchir à ceux qui voudraient y voir resplendir uniquement la pensée catholique. Klie n'y est qu'apparente, comme dans la Comédie, et, dans Tune aussi bien que dans Tautre, on retrouve bientôt, une fois les premiers voiles soulevés, le protet^tantisme A l'état latent; c^est ce qui résultera de l'examen analytique auquel nou^ nous sommes livré sur les ouvrages du même genre et de même origine.

Lorsqu'on verra les Parfaits chevaliers, et les Parfaits troubadours réduits à l'état de pasteurs^^de missionnaires évangéliques, sous le titre de chevaliers errants, de chevaliers sauvages, de chevaliers volontaires,

nn intérêt de propagande. On comprendra, en parcourant cet nerTeilleui rédts, avec quel empreasf'ment, le proaélyUsoie aectaifefdatyaaalmiler les bbles d*ane race au c»FBct^ concentré, rêveur, k l'esprit areniureux, éprise de Tidéal de ta feinme, et auendant avec une Impertubable cunfiance un Messie ircngeur, un veliro, appelé a déti vrer la Cambrie de lei oppresseurs de toute espèce, géants anthropophages, Morhout, serpent cresté, nains malbisanta» barons félons» maoanu grossiers, etc., etc.

(dans les stete par/tVias d'Alphonse X de Castil le) et leurs dames Parfaites, toujours la belle des belles, à celui d'églises, il faudra bien se rendre à l'évidence. Force sera bien alors d'accepter les Romans de geste pour ce qu'ils sont réellement, à savoir : le compte rendu allégorique, impossible sous toute autre forme, des faits et gestes de l'opposition contre la tyrannie du géant pontiGcal ; pour des chroniques de l'hérésie, ses journaux, les bulletins de sa grande armée, ayant pour rédacteurs ses poètes, ses proclamaleurs, le plus souvent anonymes, non sans cause ; car c'est dans ces romans de geste, partout colportés et commentés par leurs missionnaires, qu'ils signalaient heure par heure, pour ainsi dire, les progrès de ses invasions en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, jusque dans la Scandinavie ; ses alternatives de succès et de revers, le tout à la plus grande gloire de ses martyrs» dans un but de propagande systématiquement organisée.

Suite de la note page 1266.

Fn 4212 au plus fort de la croisade albigeoise, plus de quatre cents Limosins, autrement dit Languedociens et Provençaux, de la religion proscrite, moines, prélats, chevaliers, «liaient s'établir en Catalogne, où ils étai^Dt certains de trouver des frères et presque d^s compatriotes ; leur langue hérétique étant, au dire de Gasp. Escolano (Hist. de Valence), le troisième idiome de l'Espagne (Verneilh Puyrazeau, 4, 435, Hist. d'Aquitaine).

Au risque de nous faire lapider dans la ville àe^ Capitoubi nous dirons, qu'à notre point de vue, la trèSH>rthodoxe ville de Toulouse honore une figure albigeoise dans la problématique Isaure, dont la triade florale comporte évidemment une triple allusion A 4'église proscrite. Elle est re« présentée dans l'églantine, comme 1h rose mystique, ramenée par la persécution à l'état sauvage, mais toujours objet d'amour pour les chevaliers sauvages. La violette est l'image de ses humbles vertus dont le parfum emt)aume les bois solitaires ; le souci enfin est l'emblème de ses cruelles épreuves. C'est ce que nous nous flattons de démontrer, quand nous analyserons les Lrn/s d'Amors de Guillaume Molinier et les Joyas del gay saber publiées par M. Gatien Arnoult,

lY.

Note de la page 1840.

Il est si vrai que le Lancelot, tradait, sinon composé en langue provençale par Arnaud Danii'l, était un roman d'essence hérétique, qu'il fut prohibé par Innocent lU (Ducange, Dissert, vi, hisi. de saint Louis}; or nïst-il pas remarquable que Dante se soit avisé de puiser précisément dans ce roman à Vindex une comparaison pour le sourire de Béatrice au chant XM du Paradis, en même temps qu'il canonisait les héros de trois autres romans de la même éco'e, dans Guillaume au Cort-nez, Renoard et Godefroi de Bouillon, mss. 6777 de ta Bibliolh. impériale?

Si dans le Lancelot, la foi d'amour réduite à végéter dans les bois a nom Genièvre, plante odorante et sauvage des sites alpestres, dans Gérard de Nevers, comme dans la fondation de Clémence Isaure, elle s'appelle la violette, humble fleur des bocages au doux parfum. Elle devient laure ou laurier pour Pétrarque, l'arbre aimé de celui qui dispense la lumière et dès lors symbole de lumière. Nous avons déjà établi sur des preuves nombreuses qu'elle est la rose, la fleur par excellence pour une foule de poètes du moyen âge.

La symbolique des Roman chevaleresques ne varie que dans les détails de forme, jamais dans le fond. Ainsi l'olivier, arbre de la Provence, y devient la figure de la foi méridionale, et donne son nom an Parfait chevalier, son missionnaire, qui opère en Ferebrace la cofrersion du vaillant peuple espagnol ; ainsi une forêt d'oliviers s'élève près du Mans, au scandale des doctes, pour abriter Berthe au; grand pied, et la dnme persécutée s'y fait un lit de feuilles d'olivier. Quand Guillaume au Gort-nez descend à Paris dans la cour dn palais, il y trouve à point nommé un olivier pour attacher son cheval, etc., etc.

C'est en multipliant de pareil rapprochements que nous finirons peutêtre par tnompher de la prévention et du parti pris.

Note de la page 1278.

La nécessité du mystère faisait que la plupart des compositions de cette littérature, au moyen âge, étaient publiées sans nom d'auteur ou sous un pseudonyme, presque toujours celui d'un ecclésiastique, afin d'inspirer confiance, en imprimant à l'œuvre le sceau canonique. Le zèle religieux

faisait taire alors tout sentiment d*amour-propre. Ainsi au faux Turpin et an prétendu chapelain d'un Henri quelconque, roi d'Angleterre, on peut agouter le chapelain d'un roi quelconque de France, collecteur des lois et sentences d'amour, et désigné sous le nom d'André: Liber de Arte amandi,,..A magistro Andrœa Francorum aulœ regiœ capellano. Puis il arrivait souvent aussi que ces productions hétérodoxes avaient pour auteurs des religieux ralliés a la doctrine sectaire ; car elle avait fait invasion dans bon nombre de monastères des deux sexes (voy, l'Hist. des Cath. par G. Schmidtj , et l'on conçoit que ceux-là fussent peu soucieux de se faire connaître sous leur nom véritable. Cette invasion de l'hérésie dans les couvents explique pourquoi tant de personnages d'une orthodoxie fort douteuse, ou même hérétiques avérés, comme Ezzelin de Romano, finissaient alors dans le doitre une vie longtemps agitée.

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