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rayonnant du philosophe, fut assez malheureux pour ne pouvoir trouver que matière à raillerie dans la description de ce bonheur. Mais, quoi qu'il ait tenté, il n'a pu réussir à lui ôter son charme. La parodie qu'il a faite en est elle-même restée tout imprégnée et comme souriante :
a II n'y avoit, écrit-il donc à propos de cette sainte mansarde, dont malgré lui il ne saurait médire, il n'y avoit qu'une porte à ouvrir, et qu'une chambre, proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivoient et retournant avec le mouvement de la porte, levoit adroitement la tapisserie et laissoit voir le philosophe, le visage riant et bien content d'avoir occasion de distiller dans Tesprit et le cœur des survenans l'élixir de ses méditations K »
Sauf le dernier trait, qui ne manque pas de malice, car il semble toucher juste, étant d'accord avec ce que Boileau écrivit à Racine sur la prétention de La Bruyère à montrer
I Mélanges d'histoire et de littérature. 169g, in-12, p. 336.
plus d'esprit encore qu'il n'en avait, cette description n'est-elle pas d'un charme engageant ?ne donne-t-elle pas envie de connaître celui dont elle voudrait être la satire ? Un ami, et je dis des plus spirituels, n'aurait pas fait mieux.
Comme tout a sa cause, sinon sa raison, je me suis demandé souvent d'où était venue contre La Bruyère la haine du chartreux Bonaventure d'Argonne, qui fut l'un des premiers à l'attaquer et le plus vivement. J'ai trouvé pour point de départ une question de rivalité d'esprit et de concurrence de livres, où le chartreux se donnait tort, rien que par le fait de la lutte. Se croire le rival d'un homme comme La Bruyère, et penser qu'on peut entamer avec lui un combat d'égal à égal, c'est se faire, en effet, condamner d'avance, ne fût-ce que pour le péché de présomption. Mais songe-t-on soi-même à ces choses? ne se croit-on pas toujours digne de tous les combats, l'égal de tous les rivaux ?
Le chartreux se donna donc l'orgueil d'une comparaison avec La Bruyère. Le livre qui en fut le prétexte parut en 1691, c'est-à-dire au plein milieu du succès des Caractères, qui en étaient déjà à leur sixième édition. Le
chartreux, qui n'avait fait jusque-là que des ouvrages plus en rapport avec sa robe, tel qu'un Petit traité de la lecture des Pères de l'Eglise publié en 1688, s'était, dansée livre, placé sur le terrain de notre auteur, et presque avec ses propres allures. Il avait pris un sujet didactique, en adoptant la forme des pensées détachées, et, comme La Bruyère, il avait donné le tout sous un autre couvert que le sien.
Les Caractères^ venant à la suite d'une traduction de Théophraste, étaient partis sous pavillon grec; c'est sous pavillon espagnol que s'aventura le livre du chartreux. En voici le titre : l'Education^ Maximes et réflexions de monsieur de Moncade, avec un discours du sel dans les ouurages de l'esprit, Rouen, chez la veuve A. Maurry, 1691, in- 12 '. Bonaventure d'Argonne n'y disait
1 On voit, rien que par l'impression de son livre à Rouen, chez la veuve de l'imprimeur de Corneille, que Bonaventure était du parti normand, le parti ennemi de La Bruyère. Il avait été longtemps à la Chartreuse de Rouen, suivant le Président Bouhier, qui ne doute pas que ces Maximes de Moncade ne soient de lui. V. sa lettre à Leclerc du 24 juillet 1729 {Corresp. inéd., t. V, p. ySS).
rien du livre avec lequel il arrivait ainsi en présomptueuse concurrence; mais en quelques passages, on y sentait plus que l'intention de l'égaler, la prétention d'avoir fait mieux. Loin d'avoir la modestie de Duché qui, deux ans après la mort de La Bruyère, ayant donné un ouvrage tout à fait calqué sur le sien, puisque des remarques et pensées y suivaient la traduction des Préceptes d'un philosophe grec, Phocj^lide^, s'était, dans sa préface, excusé de cette témérité d'imitation et avait avoué qu'agir ainsi c'était « s'exposer à n'être souffert qu'avec peine; « Bonaventure d'Argonne n'avait, en aucune façon et sous aucune forme, demandé pardon de la liberté grande; au contraire, il avait indirectement critiqué celui qu'il imitait. L'ordre adopté par La Bruyère dans la disposition de son livre, où se suivent les Caractères de même nature, lui avait, par exemple, semblé fastidieux; adoptant le désordre contraire, il s'était hâté de le déclarer préférable : « Il seroit ennuyeux, dit-il à propos de ses pen-
' Les Préceptes de Phocylide , traduits du grec, avec des remarques et des pensées et peintures critiques à l'imitation de cet auteur. 1698, in-12.
sées diverses , de rencontrer par enfilades toutes celles qui tr liLent du même sujet. »
Je ne sais si La Bruyère estima que ce beau désordre était bien un effet de l'art, et s'il eut une haute opinion du livre lui-même. Je pense plutôt qu'il le remboursa de ses critiques indirectes par quelques-uns de ces mots qu'il savait si bien lancer dans les sociétés, où on le voyait souvent, et qu'il animait, nous le prouverons, de sa caustique gaieté. Bonaventure d'Argonne, qui était mondain, malgré son habit, allait aussi dans ce monde. « Le solitaire bel esprit... fort éloigné de garder le silence, » dont a parlé Pépinocourt dans son curieux volume des Réflexions^ pensées et bons mots\ n'est autre que notre religieux dameret et homme d'esprit. C'est de lui aussi que Sanlecque a voulu parler dans sa première satire^ quand il y signale un chartreux gazetier qui compromet par ses besognes bavardes dans les journaux l'autorité de l'ordre, et surtout le silence imposé par la règle. Cette collaboration du chartreux dans les journaux, c'est-à-
1 1696, in-i2, p. 3i.
2 Poésies héroïques, morales et satyriques. Paris, 1696, pet. in-4'», p. 16.
dire par conséquent dtu:.; \s Mercure galant, le seul où l'on se permît alors de la littérature , n'était pas faite pour le rapprocher de La Bruyère; c'était, au contraire, une cause d'antagonisme de plus. On sait, en effet, l'opinion qu'il avait du Mercure, mis par lui « immédiatement au-dessous de rien. »
On ne l'y ménageait pas, et, l'on voit qu'il le rendait de reste. Thomas Corneille dirigeait alors cette feuille, et par quelques passages des Mélanges de littérature, on sait que Bonaventure d'Argonne, qui avait connu Pierre, était resté l'ami de Thomas. Il fit cause commune avec lui et son neveu Fontenelle contre La Bruyère, et c'est dans ses Mélanges qu'il mit sa part d'attaque. Elle se résume en trente-sept pages^ qui ne manquent pas d'une assez judicieuse finesse; quelques fragments s'en trouveront plus loin. Une critique plus à fond fut d'abord dans ses intentions, « mais par un principe d'honneur, et même par une juste délicatesse de conscience, à laquelle rend
1 Mélanges d'histoire et de littérature. iCgg, in-i 2,
hommage l'apologiste de La Bruyère, il quitta l'entreprise'. »
Un autre s'en chargea, et l'on eut, en 170 1, les Sentiments critiques, etc., livre plus malveillant que réellement mauvais , dont l'auteur n'est pas complètement connue
Le faible en veut volontiers au fort de la concurrence que lui fait son talent, mais le fort l'accepte au contraire. Bonaventure d'Ar-
' Apologie de M. de La Bruyère. 1701, in-12, p. II 5. — Cette Apologie esi de Brillon. Une faut pas la confondre avec la Défense de La Bruyère. Celle-ci est de Coste, qui s'en cacha d'abord, comme on le voit par une lettre de Bayle du i5 mai 1702, mais qui finit par l'avouer et la signer. Il n'y répond qu'à Bonaventure d'Argonne.
2 On a cru que c'était Vigneul-Marville ; mais ce que nous venons de dire, d'après l'Apologie, détruit cette assertion, adoptée d'abord par Barbier, dans ses Anonymes (t. III, p. 253), puis démentie ensuite par lui à la table des Auteurs. Il finit par croire que les Sentiments critiques sont de l'abbé de Viliiers, ce que nous pensons aussi. Nous dirons tout à l'heure pourquoi, en expliquant la cause de l'hostilité de cet abbé pour La Bruyère.
gonnc n'avait pas pardonné à La Bruyère d'avoir fait sur le même sujet un livre plus heureux que le sien- La Bruyère, tout au rebours, accueillit avec bonne grâce Tidée d'un jeune avocat nommé Brillon ', qui vint un jourlui dire résolument qu'il voulait travailler dans son genre, et faire un ouvrage qui continuerait ses Caractères. Comme les bons esprits sont toujours défiants, surtout dans le succès, cette résolution si éveillée aurait pu lui faire pressentir un rival à craindre et par conséquent à décourager. La Bruyère pourtant encouragea Brillon, qui dès lors se mit au travail sous l'œil même du maître.
Son Théophraste moderne ne va pas certainement de pair avec le modèle; l'élève y est le plus souvent d'une infériorité trop respectueuse, mais on y trouve en quelques parties le coup d'œil de l'homme qui, s'il ne sait pas toujours comment regarder, a vu du moins à l'œuvre celui qui voyait bien. Pour l'appréciation de quelques détails de société, il a parfois son regard. Sa préface n'est qu'un
1 C'est lui que nous avons cité dans ravant-dernière note, comme auteur de V Apologie de La Bruyère. En outre du Théophraste moderne, il fit une suite des Caractères différente de celle d'Alleaumc, citée p. 18.
aveu d'imitation et un témoignage de reconnaissance pour celui qui a bien voulu se laisser imiter : « Je ne l'ai fait, dit-il parlant de son livre, que du consentement de cet illustre moderne. Il m'aimoit assez pour me conseiller ouvertement, et il n'étoitpas si idolâtre de ses productions, qu'il ne tombât d'accord qu'on pouvoit ajouter à ce qu'il avoit dit. Je ne pousse pas mes vues si loin, et je n'ai pas prétendu enchérir sur ce qu'il nous a laissé... Soit qu'il reconnût ses portraits dans les miens, soit qu'il y trouvât du nouveau, ou qu'il me marquât de la complaisance, j'ai eu quelquefois la gloire d'être approuvé d'un homme dont on sait que le goût étoit exquis... Il m'a semblé nécessaire de prévenir le public sur cet avantage que la connoissance de M. de La Bruyère m'a procuré... Mon ouvrage seroit plus parfait si M. de La Bruyère eût assez vécu pour employer en le lisant toute l'exactitude qu'il a apportée à' finir ses Caractères. »
Ne retrouve-t-on pas, dans ce que vient de dire ici Brillon, un reflet de ce sourire de bon accueil ; de cette grâce spirituellement avenante, que le chartreux nous a déjà fait aimer, lorsqu'il ne voulait qu'en médire ?
Ce n'est pas que chez La Bruyère le satirique abdiquât toujours, pour ne faire place qu'au bienveillant conseiller.
Si les imitateurs respectueux ne lui déplaisaient pas, il avait en horreur les singes indiscrets de son livre; l'abbé de Villiers en fut un, et le paya bien, mais à charge de revanche, il est vrai. Curieux d'avoir sa part des succès en cours, et toujours sur la trace des idées heureuses pour leur prendre quelque chose, il s'était empressé, même avant Bonaventure d'Argonne, de donner un livre dans le genre de celui des Caractères. Il rappela Réflexions sur les défauts d'autrui, et le lança, en 1690, juste en même temps que la 5^ édition de La Bruyère, à laquelle il pensait faire une concurrence qui n'eut pas l'effet espéré. Ce n'était qu'une mouche autour d'un succès, La Bruyère n'eût rien dit si c'eût été une abeille. C'était un frelon, il cria.
En 1691, un an après l'apparition du livre de l'abbé, où il n'avait trouvé qu'un copiste partout, nulle part un émule, il le renvoya, par quelques phrases décisives, aux ouvrages où l'on peut copier, en lui conseilLint d'abandonner ceux où, comme le sien, il faut parler d'inspiration et être vraiment soi-même ;
a Je conseille, ccrivit-il, à un auteur né copiste, de ne se choisir pour exemplaires que ces sortes d'ouvrages, où il entre de l'esprit,
de l'imagination, ou même de l'érudition
Il doit au contraire éviter, comme un écueil, de vouloir imiter ceux qui écrivent ]:ar humeur^ que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent pour ainsi dire de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier. »
Ce passage, qu'on n'a pas assez remarqué, est on ne peut plus curieux, surtout parce qu'il nous fait voir La Bruyère s'expliquant lui-même, et nous donnant le secret de sa manière toute personnelle, toute LVhunieur, comme il dit, toute dlmjnoiir, comme on dirait aujourd'hui, d'après les Anglais qui n'ont fait qu'altérer notre mot pour que nous leur fassions honneur de l'altération, en la leur empruntant !
Ainsi, La Bruyère vient de nous le dire lui-même, il n'écrivait que « par humeur, » c'est-à-dire en pleine originalité; chaque pensés lui venait vraiment « des entrailles. »
En parlant ainsi, il ne se surfait pas. Ses amis le jugeaient de même. « Il parloit tou-
jours de cœur, » dit celui à qui nous devons le récit de sa mort '.
L'abbé de Villiers ne vit dans ce caractère, où d'ailleurs on l'avait reconnu -, que ce qui s'attaquait à lui; il ne le pardonna pas à La Bruyère. S'il prit part aux Sentiments critiques^ comme nous le pensons, c'est par rancune contre ce passage, curieux à tant d'égards, où l'on voit entre autres choses que rien n'échappait à La Bruyère comme sentiment ou détail, ni des livres qui lui tombaient sous les yeux, ni des personnes qu'il rencontrait dans le monde, ou qui le venaient voir.
Lui rendre visite, lorsqu'on n'était pas sûr de se bien tenir, et de ne laisser percer aucun ridicule, c'était donner de soi-même dans le piège toujours dressé d'une observation sans merci. Ce fut le cas de l'abbé de
' Bévue rétrospective, 'il oct. i836, p. 141.
2 La clé indique en effet à cet endroit l'abbé de Villiers, que M. WalcknaJr a eu le tort de n'y pas reconnaître.
Saint-Pierre, qui vint un jour le voir avec le dégagé sans tact de ces curieux qui se croient tout permis de par l'autorité de leur désir de connaître. Sans prendre la peine de se faire présenter, ni presque de dire son nom, il entra chez La Bruyère avec toute l'ardeur de sa curiosité impétueuse. Notre philosophe, flairant un original, ne le renvoya pas, le fit asseoir, le laissa parler tant qu'il voulut, et l'autre ne s'en fît pas faute.
11 ne fallut qu'un quart d'heure de ce babil pour qu'il connût de la tête aux pieds l'homme, son esprit , ses habitudes. Quand il fut parti, sans que La Bruyère qui n'avait pas mis grande obligeance à l'interrompre, se fût donné plus de peine pour le retenir, son portrait se trouva écrit en quelques lignes :
« Je connois Mopse, y lisait-on, d'une visite qu'il m'a rendue sans me connoître. Il prie les gens qu'il ne connoît point de le conduire chez d'autres, dont il n'est pas connu : il écrit à des femmes qu'il connoît de vue; il s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est; et, là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir qu'il interrompt, il parle et souvent et ridiculement. »
On a douté que ce fût l'abbé de Saint- Pierre '. Il fallait lire ce qu'il a dit lui-même de sa curiosité des gens célèbres, de son ardeur à courir après eux, à les interroger, à recueillir leurs réponses, pour les écrire en rentrant ; on n'eût plus douté.
Il alla de cette façon chez Nicole, dont il nous a transcrit un entretien ; chez Malebranche « pour lui faire des objections; » chez madame de La Fayette, chez bien d'autres encore -.
Pour sa visite sans présentation, chez notre philosophe, il n'avait pas de titres, mais il pouvait s'en croire. N'était-il pas du pays où La Bruyère avait été longtemps trésorier de France, et par là, presque son compatriote ? n'avait-il pas fait ses études chez les Jésuites de Caen? A Paris, son logement de la rue Saint-Jacques, qu'il partageait avec son ami Varignon^, ne le plaçait-il pas dans le voisi-
1 Walcknatir. P. GGg. — Dans une clé imprimce qui parut à part et fut faite pour la g'^ édition, il est positivement dit que Mopse est l'abbé de Saint-Pierre, de l'Académie française, premier aumônierde Madame.
î Sainte-Beuve, Causeries du lundi. T. XV, p. 2 56.
3 Œuvres de Fontenelle. 1770, in-8", t. VI, p. iS5-
nage de l'hôtel de Condé, où La Bruyère logeait, et par là, car il n'en faut pas davantage aux importuns, ne pouvait-il pas se croire le droit de lui dire en entrant, sans crier gare : Je viens vous voir en voisin? Il y avait eu encore d'autres points de rencontre qui pouvaient autoriser ce curieux de hautes connaissances à penser qu'il était connu lui-même :
« J'allois, a-t-ildit,au cours d'anatomie de feu M. du Verney; j'allois au cours de chimie de feu M. Lémery; j'allois aux diverses conférences de physique, chez M. de Launay, chez M. Bourdelot et chez d'autres ', etc.»
Toutes ces savantes personnes étaient connues de La Bruyère qui, j'en jurerais, allait aussi à leurs cours. Homme de lettres de M. le Prince, eùt-il pu ne pas assister aux assemblées tenues chez Fabhé Bourdelot, qui était son médecin-? logeant à l'hôtel de Condé, pouvait-il ne pas être des leçons que faisait Lémery, à l'hôtel même, dans le laboratoire de M. Martin, apothicaire du prince^? Puisque l'abbé de Saint-Pierre nous a dit
1 Sainte-Beuve, Loc. citât., p. 262.
» Fontenelle, Œuvres. T. V, p. 391, 3 Id. Ibid.
qu'il s'y rendait aussi, vous voyez qu'il y avait eu pour lui bien des occasions de remarquer La Bruyère et, avec la présomption si naturelle à la Jeunesse, de penser qu'il en avait lui-même été remarqué.
Cette fréquentation de La Bruyère chez tous ces savants s'accorde bien avec ce que l'abbé Fleury nous a dit de son savoir, « qui n'étoit étranger à aucun genre de doctrine;» et avec « le titre d'homme d'une curieuse érudition, » que lui a donné son apologiste'.
Il prit de la science tout ce qu'elle pouvai;. lui fournir alors, et sous toutes les formes. Lui-même nous a dit, il n'y a qu'un instant, qu'il s'occupait d'astronomie, et par bien d'autres passages de son livre, on voit que c'était une de ses études préférées^. Son ami La Loubère,dont nous aurons souvent à parler plus loin, en amusait ses loisirs de voyageur^; Du Hamel, de l'Académie des sciences, qu'il estimait tant pour son infati-
1 Apologie de M. de La Bruyère, p. 74.
2 Edit. Destailleurs, t. I, 255; II, 23o.
s Fontenelle. T. V, p. 3 54. — Du Hamel avait été de l'Oratoire comme La Bruyère. V. dans la Corr. inéd. de Bouhier, une lettre de Leclerc, du 16 août 1727.
gable ardeur au travail', s'appliquait aussi à cette étude. Comment La Bruyère ne l'eûtil pas aimée ?
Le savoir à Versailles n'était pas une bonne recommandation de courtisan, mais à l'hôtel de Condé, au contraire, et à Chantilly, c'était un titre presque indispensable. La Bruyère, pour y être admis, se le fût donné par nécessité , s'il ne l'avait eu par goût.
Fontenelle, dans son Éloge de M. Lémery, parlant de l'estime qu'avait pour lui M. le Prince, chez qui il travaillait, ajoute : « Il fut souvent mandé à Chantilly, où le héros, entouré de gens d'esprit et de savans, vivoit comme auroit fait César oisifs. » La Bruyère était de ces savants, de ces gens d'esprit, peut-être est-ce pour n'avoir pas à le nommer, que Fontenelle n'en nomme aucun.
Dans un autre Eloge, celui de Sauveur, il parle encore de ces récréations savantes que l'on se donnait chez les Condé. Sauveur fut mandé avec son ami Mariotte à Chantilly, en 1681, pour faire des expériences sur les eaux. Fontenelle après l'avoir rappelé, dit à propos de Sauveur : a II fut connu du
1 Edit. Destailleurs. T. I, p. 284.
^ Fontenelle. T. V, p. 392.
grand prince Louis de Condé, dont l'ingénieuse et vive curiosité se portoit à tout. Il prit beaucoup de goût et d'affection pour M. Sauveur, il le faisoit venir souvent de Paris à Chantilly, et l'honoroit de ses lettres \ » Soyez sûr que La Bruyère ne restait étranger à aucune de ces visites de savants chez M. le Prince, et qu'il était peut-être pour quelque chose dans les lettres que Condé leur écrivait. Je le croirais d'autant mieux, pour Sauveur, dont il est ici question, que plusieurs amitiés leur étant communes, ils devaient certainement se connaître. Ainsi, Bossuet, protecteur de La Bruyère, avait été un des plus sages conseillers de Sauveur, et c'est par l'entremise d'un autre ami de notre philosophe qu'il avait obtenu le bénéfice de ces précieux conseils.
Cet ami était l'historien Cordemoy, avec lequel La Bruyère, que nous avons vu si porté pour l'histoire, devait être certainement en communauté d'étude et dans un intime commerce d'amitié, puisqu'à sa mort, le 8 octobre 1684, Antoine Bossuet ayant à donner à M. le Prince des détails sur cet évé-
1 Id., ibid. P. 473.
nement, s'en dispensa pour laisser la parole à La Bruyère que son intimité avec le défunt avait mis en état de tout mieux savoir. Voici la lettre d'Antoine Bossuet à Condé : « Le mauvais état de la maladie de M.Cordemoy, dont j'ai l'honneur de rendre compte à V. A. S., eut bientôt la suite funeste que V. A. S. a sçeue. Je n'ose luy en rien dire davantage; et je me contente de prier M. de La Bruyère de le luy faire sçavoir^ »
S'occuper d'histoire avec Cordemoy et même avec Varillas, jusqu'à ce qu'il l'eût mieux connu; s'inquiéter des sources et les aller chercher, avec une ardeur qui était plus de notre temps que du sien, Jusque dans les recoins nze'^zY.ç des bibliothèques — nous avons vu qu'il mit ainsi en réquisition celle de M. de Lamoignon; — quand il s'était bien enquis de ces choses de la terre, se préoccuper à son temps perdu de celles du ciel, en s'appliquant un peu à l'astronomie; accorder à la science de tous les doctes hôtes de M . le Prince les honneurs de son assiduité; lire beaucoup, lire toujours : les Grecs, les Latins, les Italiens, les Français, surtout ceux du temps
' Floquet, Etudes sur Bossuet. T. III, p. 541.
passé, dans leur vieux style qu'il connaissait jusqu'à pouvoir en faire des pastiches'; avoir le dilettantisme de tous les savoirs, en se réservant la partie plus exclusive de l'observation : telle fut la vie de La Bruyère, aussi bien dans sa mansarde de philosophe, que dans sa chambre plus digne d'homme de lettres et de gentilhomme de M. le Prince.
^ C'est ainsi qu'il en fit un de Montaigne. (Edit. Destailleurs, t. II, p. 234.) — Les rondeaux qu'il nous donne {Id., p. 194-195), en disant « qu'une tradition nous les a conservés sans nous en marquer ni le temps ni l'auteur, » passaient aux yeux de quelques critiques pour être aussi un pastiche de sa façon. Une communication faite sur ce point à M. de La Place, pour ses Pièces intéressantes (t. III, p. Sqi), tendait à dissiper les doutes, mais il en restait encore, rien n'indiquant dans la communication faite à La Place quel e'tait le manuscrit d'où les rondeaux auraient été tirés. Nous l'avons découvert à la Bibliothèque Impériale, parmi ceux du fonds Gaignières, sous le n" 2872, in-fol , 2^ part., p. 7. On lit au titre: Rondeaux pour quatre Preux. Ce sont : Richard sans Peur, Pierre de Provence, Galien restauré, Ogicr le Danois. La Bruyère n'a donné que les rondeaux pour Ogier et Richard.
Où s'en allait-il, quand il quittait ces bienheureux gites ? Dans quels lieux promenait-il cette ardente attention de son regard, qu'avait aiguisée la méditation ?
Il s'en allait étudier les hommes aux lieux où il pouvait en voir le plus. La foule ne gênait pas son observation : plus elle était grande, plus elle lui apportait de types différents; et pour chacun il avait un coup d'œil net et distinct. Il se rendait où s'agitait, pérorait, frétillait, se débattait dans le brouillard encore indécis des nouvelles toutes fraîches, la meute affairée de nouvellistes : 'aux Célestins,aux Augustins, aux Tuileries. Il écoutait et prenait des notes, non sur les rôles joués, mais sur les acteurs mêmes, ces vivantes gazettes que les Caractères ont si plaisamment fait revivre.
C'est aux Tuileries qu'il faisait ses haltes les plus longues. Le chartreux Bonaventure, qui, en voulant le critiquer, ne sait que le faire apprécier mieux, a la sottise de tourner
encore en moquerie ces stations patientes du philosophe au milieu de cette foule, où chaque passant attrape un coup d'œil, où chaque coup d'œil jaillit armé d'une pensée et d'un mot. Qu'aurait-il dit de mieux pour le faire admirer? C'est là, surplace, que La Bruyère, désintéressant son attention de l'éclat du beau monde pour ne voir que sa sottise, pour n'écouter que l'inanité médisante de ses compliments, de ses propos, a crayonné pour ainsi dire sur le genou cette pensée, qui prélude si bien aux pénétrantes malices de son chapitre de la Ville : « L'on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries pour se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres. »
Il s'en moquait, puis à force d'en rire, finissait par s'en amuser. C'est à grand'peine qu'il détachait sa gravité de cette contemplation futile ; « L'on ne peut, a-t-il dit à cette même place, sur ce même banc des Tuileries, on ne peut se passer de ce monde que l'on n'aime point, et dont on se moque. »
Il en avait besoin, comme le théâtre est nécessaire à ceux qui aiment la comédie. On
la leur donne détestable , ils n'y vont pas moins. Aux bons esprits, ce qui est mauvais ne profite-t-il pas comme ce qui est excellent? l'observation de ce qui ne devrait pas être ne leur est-elle pas souvent la plus fructueuse des expériences ? L'admiration élève, la critique instruit. La Bruyère aimait surtout à s'instruire de ce côté-là. Pour s'amuser de la vie, il la prenait par le comique, et ne se plaisait à rien tant qu'aux ridicules. IL fut en cela ce qu'était Molière , moins le théâtre.
Son livre lui en servit; il sut y animer ses personnages, comme sur une scène véritable. « Je conseillerai toujours à un poëte comique de l'étudier, disait La Harpe * ; » Suard, après avoir admiré chez La Bruyère « cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature, qui constitue la perfection des beaux-arts, » a dit de même : « C'est là le talent du poëte comique : aussi a-t-on comparé La Bruyère à Molière, et ce parallèle ofïre des rapports frappants ^. » Vauvenar-
1 Cité par M. Destailleurs, 2' édition, t. I, p. 23o, note. — Victorin Fabre, Éloge de La Bruyère, p. ig5, dit la même chose.
* Suard, Notice de La Bruyère.
gués est de ceux qui tirentla comparaison, et, en sa qualité de moraliste, c'est à La Bruyère qu'il donna la préférence '. Suard garde sur ce point le silence prudent qui lui était ordinaire. Nous ferons comme lui, mais moins par prudence que par esprit de pure justice.
Pourquoi nuire^ en eftét, à une admiration par une autre, et se diminuer ce qui semble grand ici par le rapprochement mal entendu de ce qui est grand ailleurs ? Laissons chacun à sa taille et dans son milieu ; ne voyons que ce qui nous importe; assistons enfin sans les gâter par un stérile parallèle, à ces comédies que nous donne La Bruyère, où presque toujours rien ne manque que la pièce même.
Il l'a laissé faire à d'autres qui ne l'ont pas toujours réussie '.
Les types, les carac^érei", voilà ;on unique
1 Vauvenai-gues. Edit. Gilbert, t. I, p. ■ïi'j.
2 Parmi les pièces heureuses dont on doit l'inspiration aux Caractères, il faut citer le Distrait de Regnard, qui procède directement du Me'nalque de La Bruyère ; la Petite- Ville de Picard, dont le passage : « J'approche d'une petite ville... " fut, on le sait, l'origine; et le Préjugé à la mode, comédie de La Chaussée, qui eut pour point de départ l'article du livre où on lit ceci : » .. .Quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme. . . »
objet. Il nous les donne vivants , parlants , presque en scène, puis il les abandonne au hasard de la comédie à venir. On dirait qu'il se complaît même dans le pêle-mêle de ses types épars.tt Liez la partie, semble-t-il dire, avec samalice, voilà les joueurs; nouez l'acte, filez la scène, voilà l'esprit. »
Il fait de propos délibéré pour son œuvre comique, dont nous n'avons, pourrions-nous dire, que les débris, ce que le temps a fait pour celle deMénandre^ qui ne survit que par fragments; et aussi pour ces farces latines de Publius SyruSj pour ces mimes, dont, par un nouvel entraînement de son instinct de comique, il a su faire passer l'esprit presque tout entier dans son livre, fondant ces débris dans ses propres fragments, et composant avec le tout un ensemble immortel *.
1 Disons, en passant, qu'il fut disciple de Théophraste, s'initiant avec lui à la comédie, comme tant d'autres avec La Bruyère.
2 « M. de La Bruyère, dit Accarias de Se'rione, à propos de Publius Syrus, a répandu dans ses Caractères.-., presque toutes les sentences de ce poète. Il en a traduit quelques-unes, il a donné aux autres un tour nouveau, un peu plus étendu, il les a présentées sous plusieurs faces différentes. » L'Etna de P. Cornélius Severiis et les sentences de Publius Syrus,
Si nous ne nous préoccupons pas de le comparer à Molière, La Bruyère se préoccupait, lui, de la comparaison ; même il la cherchait. Plus d'un de ses caractères^ comme on l'a déjà remarqué, et comme nous le ferons voir plus loin, n'est que le produit de l'espèce d'émulation que le souvenir de l'auteur de Tartuffe donnait à son esprit. Souvent l'idée de faire une pièce ne vient pas, tandis que la prétention de refaire, à sa façon, celle qu'on a vue semble toute naturelle. La Bruyère y céda. C'est la meilleure preuve qu'il eût été un comique, si .son éducation qui l'emportait vers des milieux tout autres, mais dont ne s'accommodait pas moins son esprit facilement satisfait de tout ce qui intéresse la pensée, ne lui eût fait une vocation différente.
Il avait, je le répète, celle de la comédie, qui est si souvent la vocation innée des enfants de Paris, quelque soit le monde d'où ils sont sortis. Il y eût été complet. Non-seulement il eût bien saisi un type, et l'eût vivement animé dans une scène, mais ce qui va
trad. en franc., Paris, i73b, in-12, p. 235. CeUe traduction, qui est bien de Se'rione et de l'abbé Banier, fut attribuée au président Bouhier. V. dans saCorresp. inéd. une lettre lie l'abbé (")('ujet, du 8 janvier 1742.
sembler plus étrange, et ce que nous ne nous risquerions pas à dire sans d'incontestables preuves qui viendront plus loin, il aurait peut-être lui-même volontiers représenté le type, et comiquement joué ou chanté la scène. Faisait-il une lecture de ses Caractères^ comme un jour chez Boileau à Auteuil ', il les lisait moins qu'il ne les jouait. C'est pour cela peut-être que le satirique devenu doctoral, après avoir tout d'abord donné lui-même dans le bouffon , comme nous le prouverons facilement ailleurs, trouva qu'il se faisait plus agréable que de raison. Pour Boileau, la représentation trop animée avait nui à la scène Grimarest, qui avait dû connaître des personnes auxquelles La Bruyère avait ainsi fait lecture de quelques parties de son livre, et qui par là pouvait savoir comment il fallait le lire, d'après l'idée même de l'auteur , ne manque pas d'insister sur le ton sans gêne et de comédie presque bouffonne qu'il faut donner aux Caractères en les lisant : « Les Maximes de M. de La Rochefoucauld, ditil ^, doivent être lues gravement; les Carac-
1 Lettre de Boileau à Racine du 19 mai 1687.
* Grimarest, Traité du récitatif. 1707, in-12, p. 90.
tères de M. de La Bruyère veulent une voix familière et quelquefois plaisante. »
Tout en lui est de l'auteur comique, en même temps que du philosophe. Celui-ci généralise et ramène à l'idée de morale universelle ce que l'autre a spécialisé, avec le soin curieux de l'observateur arioureux du fait et friand du détail.
La Bruyère met à étudier les mœurs une mmutie singulière dans cet art de la particularité, qui est un des accessoires de l'art comique'.
' M. Walcknaër, p. 674 de son édition, remarque avec raison ce goût de La Bruyère à particulariser, dont nous avons déjà parlé, et qui avait frappé ses contemporains, bien plus à même que nous pour en juger. L'un de ceux qui l'avaient connu le mieux, l'abbé Fleury, son successeur à l'Académie , parle, dans son discours de réception, de la fidélité des peintures qu'il fit sur le vit, et il ajoute que par une délicatesse, déjà signalée ici, p. 43, il s'appliqua parfois à les charger^" pour ne pas les faire trop ressemblantes. » La Monnoye, qui avait pu connaître aussi La Bruyère et les originaux qu'il a peints, trouva ce
Il y va même plus loin que Molière. Sa précision dans le trait saisi au vif même de l'actualité, sa recherche du mot en vogue, du ridicule en faveur, de la mode courante, de l'anecdote en circulation, et le soin qu'il met à se les approprier pour les enchâsser dans son livre, qui prend alors je ne sais quel air de Chronique mondaine, sentent le journahste de ce temps-ci, sans cesser d'être de l'auteur comique de ce temps-là ^.
Le philosophe et le chrétien dominent le tout pour l'idéaliser et le grandir. Chez La Bruyère, la curiosité qui fait tout chercher, et la justesse de coup d'œil qui fait tout bien voir servent d'instrument; la philosophie met en œuvre. Le philosophe en lui a souvent été examiné, mais le curieux n'a pas encore été,
trait de jugement si juste qu'il le reprit textuellement pour sa Lettre, trop peu connue, sur les Écrivains /r<3«ço/5. Bibliothèque franroise, octobre 1726, p. 203. 1 La Bruyère se faisait volontiers chroniqueur pour ses amis absents. Il leur écrivait en homme renseigné sur tout ce qui se pasait à la ville comme à la cour. « J'ay leu, lui dit par exemple Phélypeaux, à qui il avait adressé une de ces lettres-chroniques, j'ay leu avec le plus grand plaisir toutes les nouvelles que vous m'écrivez de Chantilly. » Bulletin du Comité historique, i835, in-8% p. 55.
ce me semble, suffisamment pris sur le fait de son observation soutenue par l'attention de l'auteur comique qui l'anime et qui s'en amuse.
Rien n'est plus intéressant que d'étudier cette curiosité, toujours un peu railleuse, de La Bruyère, et de la suivre dans les détails parfois infiniment petits, mais d'autant moins à dédaigner, dont elle s'alimente. On a ainsi dans le livre du grand penseur, une chronique exacte des petites choses de son temps, à côté de la sérieuse appréciation des plus hautes et des plus grandes. En maint endroit, sa •gravité s'abaisse jusqu'à lui permettre d'être dessinateur de modes. Ce qu'il dit semble fait pour servir de texte et de légendes aux images du peintre Dieu de Saint-Jean, qui avait alors la vogue pour ces sortes de dessins, et qui, chose singulière, fit aussi, entre autres rares portraits, celui de La Bruyère, comme pour clore sa série de figures mondaines par la représentation même de celui dont la plume les avait fait le mieux connaître'.
1 Je citerai , entre autres estampes faites d'après Saint- Jean , celles que possédait M. A. Berlin : Femme de qualité en déshabillé pour le bain, i68C; Femme de qualité en déshabillé, reposant sur un lit
La Bruyère, on le verra tout à l'heure, n'ignore rien de ces frivolités; il s'en amuse, il en cause, en homme d'humeur, suivant l'expression du temps ', qu'il se flattait de justifier pour son compte ^. Son livre alors n'est souvent que l'écho de ce qu'il en a dit, en riant par le monde. D'une plaisanterie de passage, il fait en la ciselant et l'enchâssant dans son œuvre un mot destiné à vivre. Molière et lui sont les seuls qui aient donné aux modes quelque chose de durable en les fixant par l'immortalité du ridicule.
De ces mo'.s de La Bruyère sur les sottises du moment, il en est qui semblent être plus que d'autres de véritables traits de conversation. Ils vibrent encore dans le livre , comme sur la lèvre d'où ils ont jailli. Celuici est du nombre : « 11 faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre tête et queue. » C'est là certainement un de ces traits que le flot de la cau-
d'ange, 1688; Femme de qualité en déshabillé, recevant un message, 1688. (Catal. Armand Bertin , 1854, grand in-8% p. 34, n° 234.)
1 Duclos, Œuvres diverses, in-S", p. 161.
' 1'. plus haut, p. 5q-6o.
série amène, et que la plume toujours un peu plus prude ne laisserait pas aller. Suard le délicat pense, pour celui-ci, que La Bruyère eût peut-être bien fait de le laisser perdre; soit, mais s'il ne l'eût pas écrit, connaîtrionsnous si bien, verrions-nous aussi nettement d'un seul coup d'œil, ces ridicules poupées du temps, qui avec leurs hauts talons et leurs interminables cornettes, « sembloient avoir la tête au milieu du corps'. » C'est par de pareils traits un peu plus abandonnés c]ue le causeur survit dans l'écrivain.
Chez La Bruyère le plus souvent l'un amendait, corrigeait, développait l'autre, et ne le livrait pas, comme ici, avec la crudité du premier jet. J'en ai la preuve dans un petit fait jusqu'ici laissé inaperçu : «Ces personnes, dit le Fureteriana^, qui briguent
1 Œuvres de La Monnaie, t. III, p. 171. ^ . aussi Y'é'p'mocovin, Réflexions, pensées et bons mots. 1696, in- 12, p. 16. Noms avons déjà cité, p. 34, et nous citerons encore ce livre rare et curieux dont l'auteur, suivant Bayle, dans sa lettrj du 9 oct. 1696 à l'abbé Dubos, ne serait autre que le médecin Bernier, à qui l'on devait déjà l'Anti-Menagiana. V. à ce sujet Bonnegarde, Dict . hist. tiré du Dict. de Bayle. t. I, p. 612.
■'- i6q6, in-i'2, p. i58.
tant le nom de bel esprit, M. de La Bruyère les appelle garçons bel esprit, comme qui diroit garçon tailleur. » Cherchez ce mot dans les Caractères, vous ne le trouverez pas, mais vous y verrez à la place tout un chapitre sur la comparaison du bel esprit et de l'ouvrier, qui n'est que le mot plus étendu. Il l'avait dit dans quelque assemblée où se trouvait Furetière, on l'avait applaudi, et cette approbation l'avait encouragé à le développer dans un paragraphe qui parut beaucoup plus tard. Furetière mourut l'année même de la première édition des Caractères, et le paragraphe, développement du mot entendu par lui, retrouvé dans ses papiers, dont on fit le Fiireteriana, ne figure que dans l'édition septième publiée quatre ans après'.
Ainsi nous tenons un caractère de La Bruyère dans son germe même ; le mot fugitif d'où sortira la page immortelle; le trait, l'arme dont le causeur essaye la pointe, en attendant que l'écrivain en ait forgé, façonné et trempé la lame.
Pour combien d'autres ne dut-il pas faire
* La Bruyère, dans sa 8* édition, revient encore sur cette idée à propos de Fontenelle Cydias, le bel esprit de profession.
de même ! Dans la plupart de ses caractères, on sent sous le dessin, achevé en silence, le coup de crayon de l'observation sur place ; l'esquisse faite en plein vent pour ainsi dire, et soigneusement rapportée dans le cabinet, où l'esprit lui donnera la couleur, où la philosophie la retouchera pour l'agrandir et la mettre au point des vérités immortelles. C'est ce mélange de l'esprit de plein jet avec l'esprit mûri et médité, c'est cet accord de l'improvisation soudaine et saisissante avec l'étude qui la reprend pour l'étendre et la parer sans la refroidir, qui font du livre des Caractères une merveille. La première de ces qualités, née de Vactiialité même, lui donna la vie et le succès à l'époque qui le vit paraître ' ;
1 « Qu'est-ce qui fit rechercher tout de suite et avec tant d'activité les Caractères? Ce fut la clé. On s'empressa de deviner à qui ils étoient applicables; et ils l'e'toient souvent de la manière la plus frappante.... Voilà d'où vint ce grand fracas qui surpassa de beaucoup l'attente de l'auteur. » C'est Formey qui parle ainsi dans le Discours, désormais célèbre, mais toujours assez mal cité, oîi se trouva pour la première fois l'anecdote si intéressante de La Bruyère, abandonnant tous les produits de son livre « pour la dot » de la petite Michallet, fille de son libraire. Mémoires de l'Académie des sciences et belles lettres de Berlin, 1792, in-4'', p. 24.
l'autre lui a donné ce qui fait vivre dans tous les temps ' .
Tout était bon a La Bruyère comme prétexte à méditation et point de départ de philosophie. J'ai dit que la plus petite chose, le plus minutieux détail trouvé par les rues ou dans le monde, l'amusait pour le faire penser : Je le prouve. Passe-t-il un de ces carrosses aux dorures insultantes prohibées plus tard par un édit du roi"; il en voit d'un coup d'œil , le bel attelage, la livrée, « les rangs de clous parfaitement dorés, les doubles soupentes, les ressorts qui le font rouler plus mollement, » et pendant que d'autres admirent l'équipage, il calcule les charmes qu'une bourgeoise ne manquera pas de trouver au sot ou au barbon si magnifiquement voiture.
1 Le siècle suivant, pour qui les Caractères n'avaient plus un aussi vif intérêt de curiosité actuelle, les délaissa un peu. Formey le remarque, en parlant de leur succès, resté seulement distingué; et d'Argenson s'en plaint ; « On ne lit pas assez La Bruyère, » ait il, Mémoires, édit. Jannet, t. V, p. 220.— Notre époque l'a remis à sa place.
2 Correspond, administr. de Louis XIV. (1706), t. II, p. 82g; V. aussi nos Variétés histor. et littér., t. X, p. 254, note.
Avez-vous remarqué comme il a su tout voir, et donner à chaque chose son nom. C'est un de ses talents, et il aime à le montrer, mais sans prétention, toutefois, ni affectation. Il se moque même des gens qui, pour avoir l'air de connaître tout et tout le monde , ne dédaigneraient pas de laisser croire qu'ils connaissent Rousseau, Fabry et La Couture. Or, qu'étaient-ce que La Couture, Fabry et Rousseau ? Le premier, un pauvre bouffon de cour*) le second, un infâme, <c puni pour des saletés, » ainsi que le
1 11 y a, dans les AIss. de l'Arsenal, une mascarade où il est mis en scène. ,0n lépétait ses mots, comme autrefois ceux de Triboulet. << On avoit mené La Couture, espèce de fou sérieux, entendre le P. Bourdaloue; il se leva au milieu du sefmon et s'en alla. On lui en demandoit la raison : « Voulez-vous que je .< vous dise ? Je n'entends pas le raisonné et je n'aime « pas le braillé. » {Mss. de l'abbé de Choisy, à l'Arienal, t. I, p. ■217.) Ce mot de La Couture courut Icni;temps, car M™' Du Deftand le cite encore, Cenesp. inédite, t. I, p. 400; II, p. 25 1. — Il y eut dans la première troupe de Molière un ancien maître écrivain, Georges Pinel, dit La Couture; peut-être est-ce le même à qui un grain de folie, sur ses derniers jours, aurait fait donner une sorte d'ofïice de bouffon de
disait une note de la première édition*- le troisième, un cabaretier trop célèbre ^.
Jamais La Bruyère ne manque le terme technique, ni le mot à la mode. Son vocabulaire n'a pas de dédains, il s'enrichit de tout ce qui passe, au risque de n'être pas toujours approuvé par les délicats ^.
cour. V. sur ce Pinel, dans la Corr. litt., ib Janvier 1.865, p. 3-2, quelques mots d'un article de M. Eud. Soulié.
1 II avait été brûlé en Grève avec Pomey et Chausson, au mois de janvier 167g, » pour avoir tenu une maison de débauche infâme. » Voyez les extraits du Journal de Locke à Paris, dans la Revue de Paris de i83o, t. XIV, p. jb, et Fr. Barrière, la Cour et la Ville, i83o, in-8°, p. 60-61.
2 Son cabaret de la Galère était rue d'Avignon. Il en est parlé dans les Chansons de Coulanges, dans Turcaret et dans presque toutes les comédies de Dancourt, notamment dans le Chevalier a la mode. V. notre Hist. des Hôtelleries et Cabarets, p. 332-334-
3 Boileau, entre autres, lui reprochait sur ce point son trop de facilité. Il trouvait par exemple que son discours de réception à l'Académie avait moins fait penser à l'éloquence de Démosthène qu'à celle du Pont-Neuf. V. le Bolœana de Montchesnay, à la suite des Œuvres de Boileau, édit. Saint-Marc, t. V, p. 77. La Bruyère ne fuyait rien tant que le style oratoire, et c'est surtout ce qu'on lui reprocha d'avoir négligé. On le lui avait presque passé pour son livre, on ne le lui pardonna pas pour son dis-
C'est lui par exemple — et ceci va nous compléter la description du carrosse de tout à l'heure — c'est lui qui, l'un des premiers^ nous a nommé par leur nom ces strapontins * qui servaient de sièges auprès des portières '. Il sait la langue du marchand, comme celle de l'ouvrier, et celle de l'homme du monde, comme celle du marchand. Celui-ci, pour relever le nom de sa boutique, l'appelle-t-il un magasin^ il le sait avant tout le monde, et avant tout le monde il consacre par le ridicule la prétention du mot^
S'avise-t-on de dire pour un homme couru des femmes qu'il en est la coqueluche^ il saisit le mot au vol et le cloue dans sa vitrine, comme un papillon de passage pour jamais arrêté.
A-t-on chez les buveurs en crédit inventé
cours. V. Heures perdues et divertissantes de M**. Amsterdam, 1706, in-12, p. i5o-i5i.
1 La première apparence du mot se trouve dans Rabelais. Edit. Burgaud et Rathery, t. II, p. 129, note.
2 Lettres nouvelles et inédites de la Princesse palatine, publiées par M. Rolland. i863, in-12, p. 340.
3 Les Caractères. Edit. A. Destailleur, t. II, p. 2 12. —En 1703, un sieur Bizet, marchand miroitier, dont on a retrouvé les adresses sur jetons de cuivre, avait pour enseigne au Maga:^in royal.
une façon nouvelle de dire boire d'un trait une rasade; il connaît bientôt l'expression, quoiqu'il ne soit pas de ces débauches, mais s'il nous l'apprend, ce n'est que pour nous dire qu'il est ridicule de la savoir, et de se faire honneur comme Tigillin , de souffler on jeter en sable \xn verre de vin^
Il tire parti de toutes les choses de la ville et de la cour, dont il n'ignore même pas les plus frivoles.
Il connaît le scandale du jour, et le dit au plus vite*. Le public, qui le sent aux aguets, attend chaque année la nouvelle édition de son livre, pour savoir ce que le temps écoulé depuis la dernière a pu en cela fournir à sa malice attentive. Il se trouve ainsi que chaque édition est comme une chronique annuelle faite par allusions transparentes, dont le temps a malheureusement trop souvent
t Nous n'avons trouvé que La Fontaine qui se fût servi de cette expression avant La Bruyère. V. son Ragotin, acte II, scène vu.
2 Dans la lettre-chronique à laquelle Phélypeaux répondit le 5 juillet 1694, il en avait, à ce qu'il paraît, raconté d'assez vifs, dont un même sur certaine demoiselle, n'était pas moins qu'une aventure « à taire trembler. » Bulletin historique, t. I, p. 55.
effacé la trace ou épaissi les voiles. On entend de près les indiscrétions à demi-mot, de loin on ne les entend plus.
Il avait par exemple caractérisé quelque part, c'est Marais qui l'écrit à Bouhier ', la naissance galante de l'ahbé Alary, fils du coquet apothicaire provençaP dont il portait le nom, et de quelque grande dame : j'ai cherché l'allusion et ne l'ai pas trouvée *.
De son temps ce dut être pourtant visible pour tout le monde.
L'abbé naquit en 1690, et c'est bien certainement dans la 6" édition donnée au mois de mars de l'année suivante que doit se trouver ce qui m'échappe.
La Bruyère n'aimait pas, en effet, à laisser refroidir l'à-propos. L'anecdote en primeur était surtout son fait. Racontant celle qui est
1 Lettre /);é<i/Ye du 3i octobre lySi.
2 « Il étoit fort bel homme et très- couru des dames. ') Notes du Chef-d'œuvre inconnu, t. II, p. 495.
* Peut-être, après tout, ne faut-il voir dans ce que dit Marais qu'un souvenir du passage dont il sera parlé plus loin, p. io5, où La Bruyère se moque des charlatans en o et en /, désinences dont la dernière était justement celle du nom de notre apothicaire à bonnes fortunes.
relative à l'ambassade de Sethon\ qu'il avait saisie ainsi en pleine nouveauté, il fit entendre à la fin qu'il Vaxait fraîchement apprise. Mais, deux ans après, donnant sa neuvième édition, il ôta le mot que l'anecdote avait cessé de mériter : elle n'était plus fraîche.
Son livre s'enrichissait au jour le jour de ce que lui apportait ainsi le monde, ou de ce qu'avait retrouvé son esprit en revenant sur lui-même. Le trait ajouté était souvent le meilleur. Celui-ci, qu'il prête au vieux Riiffin, laissant à d'autres le soin de pleurer son fils unique, et qui est si cruel : « Mo?i fis est mort, cela fera mourir sa mère, et il est consolé *, ■>■> est un de ces mots ajoutés qui, pour être venus après coup, n'en portent pas d'une façon moins terrible.
Il ne parut que dans la y^ édition, et je ne sais pourquoi, il me semble y retrouver une de ces phrases mordantes, à l'ironie implacable, comme il en devait tant jaillir et circuler à Chantilly dans les conversations que M. le Prince, en ses bons jours d'esprit, animait lui-même de ses saillies impétueuses. On a
1 Edit. Destailleur, t. I, p. 226.
■'' Id., t. II, p. 73.
même cru que La Bruyère, qui était de ces entretiens et y gagna ce qu'il a parfois d'amer, dut plus d'un trait à l'active causticité du fils de Condé. Je pense, quant à moi, qu'il ne lui prit que quelques coups de foudre de mépris souverain, ou bien encore quelques éclairs de jugement délicat — car M. le Prince était homme de grand goût — dont le livre des Caractères fit, en les reflétant, d'impérissables clartés. Ce dut être là sa seule part d'influence sur l'ouvrage. Valincourt, comme on va le voir, est en cela tout à fait de mon avis. Le Prince, à l'entendre , n'aurait été pour rien dans le livre, que par les critiques qu'il en aurait faites, et qui auraient ainsi contribué indirectement à sa perfection :
« Quant à La Bruyère, dit-il, dans une lettre inédite adressée au président Bouhier, le 3i octobre 1725 ', dont nous citerons plus tard, en son lieu, la partie la plus importante, quant à La Bruyère, qui a été fort de mes amis, il ne devoit guère qu'à luimême ce qu'il a écrit, et M. le Prince Henry-
1 Correspondance du président Bouhier, t. XII, p. 399.
Jules, dont j'ay eu l'honneur d'être le favori, estoit bien plus capable de marquer aux écrivains le ridicule de leurs écrits que de leur fournir des idées ou des bons mots. »
L'homme universel et à l'infatigable ubiquité, que La Bruyère nous a représenté au chapitre de La Ville, et dans lequel, de son temps, on croyait reconnaître le prince de Meckelbourg\ n'était pas mieux au fait que lui de ce qu'il fallait savoir ou même ne savoir pas. En nous disant ce qu'a vu cet insatiable curieux, il nous parle de ce qu'il a vu
* La plupart des clés manuscrites ou imprimées disent le prince de Mecklembourg, ce qui n'a pas d'application possible; mais la clé inédite de l'Arsenal et la clé imprimée à part de la 9^ édit. disent expressément M. le prince de Meckelbourg, et l'application de\ient vraisemblable. Les Meckelbourg, en effet, mari et femme, étaient, comme on peut le voir dans Saint-Simon et madame de Sévigné, de grands intrigants et d'infatigables affairés, à ce point que le prince s'étant un peu trop mêlé d'affaires au-dessus de sa portée fut emprisonné à Vincennes. (V. le Journal de Dangeau, 22 juin 1684.)
lui-même. Seulement le curieux ne voyait que pour le plaisir de dire : « J'ai vu, » tandis que La Bruyère faisait de chaque chose observée une acquisition pour sa grande comédie des Caractères. On pourrait jurer qu'il était partout où son curieux se trouve. Quand il lui fait parler de « ce bourbier de Vincennes enfin desséché, où l'on ne versera plus*; » ne parle-t-il pas de ce qu'il a vu luimême, sur ce chemin de Vincennes ou de Venouie, comme il l'appelle , en allant û Saint-Maur chez M. le Duc ? S'il le mène voir les revues dans les plaines d'Ouilles ou d'Achères', il le conduit où lui-même doit aller volontiers, pour se donner par ces grands mouvements d'hommes un peu de ce repos, qui résulte toujours pour l'esprit des agitations matérielles qu'on regarde sans y prendre part.
Ailleurs, autre petite guerre, autour du
1 Les Caractères. Chap. de La Ville, § i3.
2 La plaine d'Achères est proche de Poissy. En i686, on avait projeté d'y faire un camp. Mémoires du marquis de Sourches, t. Il, p. 5g, gi.— Il y en avait eu un, en 1670, dans la plaine d'Ouilles, où le marquis de Sévigné fit des de'penses que sa mère regretta fort. \. sa lettre du 20 juillet lO-ci.
fort pour rire que Bernardi fait élever tous les ans afin d'exercer aux manœuvres les jeunes gentilshommes de son Académie \ La Bruyère, qui venait voir ces évolutions en voisin, — car Bernardi bâtissait son fort tout près du Luxembourg, à deux pas de l'hôtel de Condé, — ne manque pas d'y conduire son curieux, avec une curiosité qui n'est que la sienne même.
S'il dit plus loin que cet affairé se fait affaire de tous les spectacles, depuis ceux qu'on voit du balcon de la Comédie et des loges de l'Opéra, jusqu'aux « prestiges de la foire, » c'est, croyez-le bien encore , que lui-même n'a pas dédaigné ces plaisirs. Par mille endroits de son livre, on voit, à n'en pas douter, qu'il ne trouvait pas au-dessous de sa gravité de venir fréquemment à l'Opéra, et qu'il était homme à connaître tout des premiers, aussi
1 V. sur ce Bernardi « gentilhomme lucquois, » et sur son académie de la rue de Condé, une note de nos Variétés, t. IV, p. i88 ; la Réponse à M. Baudelot, par l'abbé de Vallemont; 1706, in-12, p. 235; et les Lettres diverses de M. Le Bret, p. 127, où il est dit que tout bon gentilhomme devait rester deux ans chez Bernardi, et y gagner au moins « un prix à la course de bagues. »
bien que son curieux : la mort de Beaumavielle, un rhume de La Rochois et le sort fâcheux de l'opéra d'' Achille et Polyxène^ qui lui faisait écrire en rentrant, à propos de Colasse, son triste auteur : « Ce n'est qu'un musicien. »
Chose plus singulière, on a su par un contemporain, dont le témoignage viendra plus tard, qu'il se laissait aller lui-même à chanter les airs qu'il avait entendus, à répéter les pas de ballet qu'il avait vu danser !
Les choses de la Comédie ne lui étaient pas plus étrangères, ce qu'il en a dit atteste l'expérience d'un habitué. Qui, par exemple, s'est mieux expliqué sur Baron, dont la fatuité lui gâtait le talent ? Chacun de ses traits contre le grand et présomptueux comédien porte juste, et les plus fins les ont repris faute de trouver mieux. D'AUainval entre autres ' applaudit fort à celui-ci sur la déclamation du nouveau Roscius : « 11 ne lui manque, dit La Bruyère, que de parler avec la bouche. » Or Baron, en effet, s'était si furieusement bourré-^ de tabac dans sa jeunesse ,
1 Lettre sur M"« Lecouvreur dans la Coilect. des mémoires sur l'art dramatique. 1822, t. H, p. 219.
— Qb —
qu'il parlait du nez trés-désagréablenient '.
Il avait en lui, ce comédien, ce que La Bruyère avait le plus en horreur : la fatuité du petit-maître à la ville, et la pompe du déclamateur au théâtre. Sa pièce de l'Homme à bonnes fortunes^ où il étalait au naturel toutes les frivolités du premier de ces ridicules, fut frappée par notre homme d'un trait dont sa froide insipidité ne se releva pas, et qui, bien examiné, n'est pas moins que la condamnation anticipée des excès dans lesquels le réalisme des détails niais et de la mise en scène trop minutieuse, a fait tomber notre théâtre '-.
Il poursuivait le faux dans le frivole comme dansle pompeux. Cherchant partout l'homme en lui-même, il flagellait quiconque sortait de soi par un caprice de parole, ou un ridicule d'apparat. Un portrait, par exemple, oii l'on n'était pas soi-même, où l'on se drapait dans un habit qui n'était pas le sien, l'indignait de ses prétentions, trop communes à cette époque des premiers parvenus ^. La Bruyère vit
1 Almanach des spectacles, i/^y, p. 80.
2 Edit. Destailleur, t. I,p. ibi.
3 C'est une remarque de Lémontey, Hist. de la Réi^ence, t. Il, p. -^63.
souvent de ces peintures en visitant la galerie que Rigaud avait faite dans son appartement de la rue Louis-le-Grand ', avec les portraits peints par lui et dont l'exposition était permanente ; il s'en moqua. Rigaud , reconnaissant ses œuvres dans les portraits ridiculisés qui : d'un abbé font un capitan, d'un homme de robe un matamore, d'une honnête tille une Laïs, etc. -, en tint rigueur à La Bruyère. Il ne fit pas pour lui ce qu'il avait fait pour la plupart des illustres esprits de son temps ^; il ne le peignit pas.
Ici l'absence du vrai a blessé La Bruyère; autre part, l'excès du réel ne le blessera pas moins, ainsi que nous l'avons déjà remarqué. S'il voit cet autre genre de portraits, alors à la
1 V. G. Brice, Description de Paris, t. I, p. 462. — Il est souvent parlé de cette exposition de portraits chez Rigaud, dans les chansons du temps. V. G. Brunet, Nouv. siècle de Louis XIV, p. i55, 160, 3Jî8. — L'abbé de Villiers, dans l'épître qu'il adresse à Rigaud, lui fait aussi reproche des habits de fantaisie qu'il étale sur ses portraits. Il est cette fois de l'avis de La Bruyère. V. ses Œuvres en vers, p. 20g,
- Edit. Destailleur, II, p. 149-150.
3 II avait, par exemple, fait, et pour rien, le portrait de La Fontaine. Mém. inéd. de l'Académie de peititu) e, t. I, p. 172 .
mode, que Benoît modekiit en cire, il se fâchera de leur trop de ressemblance qui avait aussi frappé Boileau ', il s'indignera une fois de plus de cette exagération du naturel, où l'art ne peut trouver place; il criera contre la fortune que fait ce Benoît en montrant « des marionnettes dans un cercle^. •>■> C'est ainsi que le Curtius du xv!!*" siècle appelait son exposition, visible dans son appartement du faubourg Saint-Germain, dès 1662*, ou bien encore à la foire tant qu'elle durait '', Peut-être est-ce là que la vit La Bruyère, car il y venait, et il n'est pas un seul des prestiges, fût-ce le moindre, que l'on
1 Mémoires de Brossette, à la suite de l'édition de la Correspondance de Boileau, donnée par M. Laverdet. 1867, in-8% p. b'i'j .
2 Edit. Destailleur, t. II, p. -jô.
3 Ga:{ette de Robinet, 23 février i667^^« M. Be*noist, qui tient le Cercle royal, rue des Saints-Pères, et mademoiselle Benoist, rue Saint-Antoine, font très-bien les portraits en cire. » Le Livre commode desadresses, 1692, in-S», p. log.
* V. La Foire St-Germain, par Dancourt, jouée le 19 janvier 1696. — C'est Benoît qui fit le portrait en cire qui nous représente Louis XIV vieilli avec une si terrible vérité. V. la petite brochure de M. Eudore Soulié, Louis XIV, médaillon en cire par Antoine Benoist, 18 56, in -8».
montrât dans les loges foraines, dont il ne se fît, comme son curieux, un spectacle intéressant.
N'a-t-il pas une ligne de description charmante pour ce charlatan « subtil ouvrier » qui faisait mieux que celui qui avait, pour amuser Louis XIV enfant, attelé une puce à un canon d'or '. Il en montrait quatre toutes caparaçonnées, l'armure au corps, et le casque en tête, a allant par sauts et par bonds au fond d'une bouteille \ » Pris isolément, c'est là sans doute un détail qui paraît bien futile et même presque indigne, mais remis à la place que La Bruyère lui a faite, en ce passage où l'homme examiné par un géant ne paraît pas, dans ses batailles sur son grain de sable, un être de plus belle importance que cette puce armée en guerre au fond de sa fiole, il est, ce détail, d'une portée philosophique égale au moins, sinon supérieure à celle du reste. Tout le Lilliputdu Gulliver de Swift, comme on l'a déjà remarqué, s'y trouve en
1 Mémoires de Briennc, édit. Fr. Barrière. T. I, p. 222. — V. aussi, sur une curiosité de ce genre, la Lettre de madame de Sévigné du 4 décembre
^ Les Caractères. Edit. Dcstaillcur, t. II, p. i33.
germe, et Swift connaissait certainement La Bruyère ' .
La Bruvère n'était pas distrait de la méditation des grandes choses par l'observation minutieuse des moindres. Il grandissait les unes sans rapetisser les autres. Maintes fois, après nous avoir fait volontiers croire qu'il était un coureur de petites nouvelles et de menues curiosités dans Paris, il nous apparaît tout à coup comme l'homme le mieux au fait de ce qui se passe à la Cour. Usait jusqu'aux plus intimes secrets du Roi. N'est-ce pas lui presque seul qui nous a parlé de cet étonnant dessein qu'avait Louis XIV, de se mettre en possession de tous les biens du royaume? On comprend mal à première vue la phrase dont il voile la confidence de ce fait inouï, qui fut un des repentirs de Col-
1 II fut, tout d'abord, avec Montaigne et Bossuet^ un de nos auteurs que les étrangers et surtout les Anglais estimèrent et imitèrent le plus. Du Resnel, trad. des Principes de la morale et du goût, par Pope, ijbo, p. XXIX, 140-141,1 54-1 55.— Steelle cite souvent et lui prête même un caractère de sa façon, le Babillard, 1725, in-i2, p. 141-142.
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bert mourant. Mais, ce qu'il en dit étant rapproché de ce qui se trouve sur le même sujet dans le dernier des quinze petits pamphlets publiés en Hollande sous ce titre ; les Soupirs de la France esclave, etc., il n'y a plus sur ce passage des Caractères aucune obscurité possible. « Dire qu'un prince... est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie. «
Voilà ce qu'en 1692, dans sa septième édition, écrivait La Bruyère, qui n'était sans doute pas fâché de se prendre ainsi à Colbert, dont la gravité, le rire amer, et surtout le laconisme ^, l'avaient souvent froissé et lui avaient toujours déplu.
Voulez-vous maintenant sur cette affaire le mot de l'énigme, écoutez ce qu'avait dit la
' Je mets ce mot en italique comme Ta mis La Bruyère, qui l'in.enta peut-être, car c'est chez lui que n JUS en trouvons le premier exemple, t. I, p. 3d3. — Dans une clé Mss. que nous posse'dons, on lit en regard de ce passaj^e : « M. Colbert atîectoit de parler en monosyllabes.»— L'abbé de Choisy, Mém , édit. de 1747, p. 428, dit : (. qu'il sembloit qu'il tùi toujours fâché; » suivant lui encore « le pli du front de .M. Colbert, » était célèbre et redouté. Id., p. 242.
brochure hollandaise , deux ans auparavant, le i^'' octobre 1690 : « Sous le ministère de M. Colbert, il fut mis en délibération si le Roi ne se mettroit pas en possession actuelle de tous les fonds et de toutes les terres de France, et si on ne les réduiroit point toutes en domaine royal, pour en jouir et les affermer àquilaCour jugeroit à propos.» L'auteur ajoute que sur ces idées de Louis XIV, vrai devancier du communisme, on consulta le voyageur Bernier pour savoir comment ce système, bien digne d'être pratiqué par les despotes orientaux avant de renaître dans les desseins des tyrans populairesj était en effet administré au Mogol où on le disait en usage. Il ajoute que sur toutes ces choses, on était fort bien renseigné à l'étranger, tandis qu'en France, où elles étaient d'un intérêt si direct, personne n'en savait rien'.
1 V. sur tout cela, dans V Illustration du iq avril i85i, p. 255, un curieux article de M. H. Trianon, qui n'a oublié que l'allusion de La Bruyère. V. aussi YAnalectabiblion du marquis du Roure, t. II, p. 357. — Cette idée survécut à Colbert dans les conseils de Louis XIV. Plus tard, son confesseur, le jésuite Le Tellier, ne lui persuada de créer l'impôt du dixième, auquel il résistait, « qu'en l'assurant qu'il étoit le maître et le propriétaire de tous les biens du
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La Bruyère cependant en avait connaissance, ce qui prouve, comme je l'ai dit, qu'il était au courant de toutes choses, grandes ou petites.
Je conçois alors qu'il se soit tant moqué des nouvellistes, dont l'agitation aussi stérile qu'affairée l'amusa si souvent aux Tuileries et au Luxembourg, où tout à l'heure nous les retrouverons avec lui. Il devait se faire un malin plaisir de voir leur bavard esprit tourbillonner dans le vide confus de ces bruits, dont son oreille plus finement aux écoutes, son coup d'œil plus juste, et sa place mieux prise lui avaient permis de saisir la réalité.
Rien n'est plus divertissant que d'entendre le faux et ses inventions, où l'on sait le vrai dans sa simplicité. Or, ce divertissement dut être souvent celui de notre observateur, silencieux au milieu de ces nouvellistes aux mensonges bruyants. Lors même que le vrai ne leur eût pas échappé, qu'en eussentils fait? Le bruit d'un moment. La Bruyère, au contraire, je ne saurais trop le répéter, élève tout à la hauteur des vérités qui n'ont
royaume. >; La Place, Pièces intéressantes, t. l, p. III.
pas d'époque, parce qu'elles conviennent à toutes; de chaque chose il tire une morale à l'utilité toujours directe. Aussi bien que l'intuition de nos faiblesses, il a le pressentiment de leur immortalité, et il les frappe d'un trait qui n'est pas moins immortel. Mis au cœur des ridicules de son temps, ce trait survit au cœur des nôtres ; face à face avec nos mœurs, sa critique n'abdique pas une seule de ses vérités. Bien que par sa précision dans le détail elle ne semble être faite que pour l'heure précise où elle fut lancée, elle frappe encore et tout aussi juste à l'heure où nous parlons.
Sous d'autres masques, et dans un autre carnaval , La Bruyère souffleté les mêmes visages. Ne connaissons-nous pas encore tous ces parvenus de la finance dont il a si vertement analvsé l'odieuse et fière sottise ? .Ceux de ce temps-ci ont-ils un ridicule qu'il n'ait pas montré du doigt dans ceux de son temps ? Et les charlatans sont-ils changés?
N'en est-il pas encore de toutes sortes, et les mêmes dans leur variété ? N'en avons-nous pas vu par milliers « dont les noms en O et en 1, imposoient aux malades et aux mala-
dies, » comme Caretti ', comme Ammonio*
* Ce Caretti, qu'on appelait en France M. Caret, était en si grande faveur du temps de La Bruyère, qu'en mars 1690, pendant la maladie qui emporta la Dauphine, le roi lui envoya un courrier, pour qu'il arrivât plus vite {Journal de Dangeau, édit. complète, t. 111, p. 81, 83, 83). Il habitait Tournay, où il repartait toujours bien payé, quand sa cure était faite, ou son malade mort. C'est pour cela que La Bruyère nous le montre toujours par voies et par chemins : « Carro Carri, dit-il, débarque avec une recette, qu'il appelle un prompt remède. . . » ou bien encore: « Il arrive ici avec une malle, et n'est pas déchargé que les pensions courent. Il est prêt à retourner d'où il vient avec des mulets et des fourgons. » On le nomma d'abord M. Caret, tout court, puis M. de Carette, puis M. le marqurs de Carette, et c'est de lui que Palaprat doit parler quand il dit dans le Discours-préface de sa comédie des Empiriques, jouée en 1698, lors que cette vogue des charlatans durait encore : « J'ai vu un temps que c'était la grand'mode de ne prendre des remèdes que de la façon d'un marquis étranger. » V. encore sur lui les Mém. du marquis de Sourches, 1. 1, p. 98, 314.
2 La clé de la 9» édition est seule à nommer Ammonio, qui était, en effet, quand parut ce caractère de la 4' édition, c'est-à-dire en 1689, un des intrigants à la mode. V. sur lui, Desnoiresterres, les Cours galantes, t. III, p. 277-2C)0. « 11 est d'Immola en Italie, et a plusieurs secrets de médecine, » lit-on dans le Dict. mss. des présents du Roy, à propos d'une pension de 2,000 livres qui lui a\ait été
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et comme Alary ', pour lesquels on faisait si facilement une application transparente du passage de La Bruyère contre les empiriques?
La rivière aussi ne coule-t-elle pas tou-
donnée en mai 1671, sur l'évêché de Pamiers. (Biblioth. imp., Suppl. français, 7,655, p. 23.)
* L'apothicaire provençal Alary, dont nous avons déjà parlé, p. 89, était aussi de ces charlatans en o et en /. Il guérissait surtout les fièvres avec de certaines tablettes qu'il vendait sur le pont Saint Michel, à l'enseigne du Page du Roi, et pour lesquelles il avait, comme réclame, publié un petit volume en i685, la Guérison assurée des fièvres tierces, etc. Il était fort ami de La Loubère et de Valincourt, fort amis euxmêmes de La Bruyère, ce qui n'aura pas empêché celui-ci de l'envelopper dans son attaque contre les empiriques.— Caretti, Ammonio, et surtout Alary, comme nous l'avons déjà vu, étaient fort courus des grandes dames, qui les payaient chèrement. « On ne se demandoit pas, dit Palaprat ( Œuvres, t. II, p. 17 ) : Quel est le médecin le plus habile? mais quel est le charlatan le plus cher i » Le fils de l'apothicaire de Grasse , l'abbé Alary, fut aussi trèsgalant et très-chèrement fêté; aussi Marais écrit-il à Bouhier : « On dit déjà qu'il est plus cher que son père. » Lettre inédite du 3 1 octobre 1 73 1 . Resterait à savoir qui le payait; car il courait de très-mauvais bruits sur ses mœurs, selon Jamet dans ses Stromates. (Mss. de la Biblioth. imp., t. I, p. 164, 5i i.)
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jours pour ces marchands d'eau claire mise en bouteille, qu'il désignait par un double 5, et dans lesquels les uns reconnaissaient Barbereau et ses eaux minérales artificielles; les autres , Brimbœuf et son eau de Jouvence ' ?
La Bruyère se prenait à ces charlatans de santé, d'abord par cet amour du vrai et ce zèle du sincère qui lui faisaient poursuivre le faux sous toutes ses formes, l'empirisme sous tous ses déguisements de philosophie ou de science, de pensée ou de remède; puis aussi peut-être un peu pour complaire à son libraire Michallet, le plus sérieux de ceux de son temps, chez qui se vendaient « presque tous les livres de MM. de l'Académie des sciences 2, » et qui, pour un des ouvrages les plus en renom de sa boutique, élait même en concurrence suivie avec les publications empiriques dont Alary et ses pareils inondaient Paris.
Cet ouvrage, dont un volume paraissait chaque trimestre , n'était pas moins que le recueil des remèdes, certifiés salutaires, aux-
' Pépinocourt, Sentences, etc. P. 143^ * Le Livre commode des Adresses pour 1Ô92, p. 57.
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quels, d'après valable déclaration de la Faculté, le public pouvait avoir confiance. Son titre était : les Travaux d'Esculape, ou les Découvertes successives du secret de l'art de guérir. Michallet le publiait « pour satisfaire aux ordres du Roy et de M. le premier médecin de Sa Majesté '. »
On devine en quel mépris devait être le charlatanisme en cette boutique où la santé officielle se débitait tous les trois mois sous la forme du divin volume, et l'on conçoit aussi comment La Bruyère qui, Formey nous le dira, « y venoit Journellement, » dut y prendre une partie de la haine qu'on y professait, et la refléter en malice dans son livre.
A peine y effleure-t-il la médecine d'un trait bénin, tandis que le charlatanisme le trouve sans merci. C'est encore une différence entre Molière et lui, et qui vient de la manière tout opposée dont ils me paraissent avoir conduit leur santé. La Bruyère avait pour amis des médecins, notamment Fagon*, et il ne consultait qu'eux; Molière, et là-des-
1 Le Livre commode des adresses pour 1692, p. 148.
2 II le nomme avec les plus beaux éloges et fait même sur lui toute uneprosope'e : « O Fagon, Escujape, etc., » dans la 8* édition, qui parut en 1694, peu
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sus j'en crois la comédie d^Elomire, ne consultait que des charlatans. Il les a donc épargnés pour frapper sur les autres; mais, avec La Bruyère, ceux-ci ont eu leur revanche. Il convient que les médecins « ne guérissent pas toujours ni sûrement, » et qu'ils peuvent laisser mourir; mais, ajoute-il, les charlatans font bien bien pis, « ils tuent. »
Ce qu'il y a d'assez curieux, c'est que la dernière descendante de la famille de notre philosophe, la seule dont nous ayons pu retrouver la trace , Catherine-Amette de La Bruyère, qui mourut à Passy le 1 6 août i8o3, avait tout justement épousé un empirique, comme Barbereau, dont les remèdes venaient peut-être de la même source. 11 s'appelait le
de mois après qu'il eût e'té nommé premier médecin du roi. C'était son compliment d'amitié', et Fagon dut y être sensible. Deux ans après , quand La Bruyère fut si subitement frappé de l'apoplexie qui l'emporta, il fut le premier qui accourut. V. la lettre sur sa mort, déjà citée, d'après la Revue retrospect . d'oct. i836. — L'abbé de Choisy raconte dans ses Mémoires, édit de 1747, p. 3 12, comment Fagon devint
premier médecin du roi. Il tenait le fait de La
(s/'c). C'est certainement La Bruyère, son ami, qu'il n'aura pas voulu nommer en toutes lettres pour cette mince anecdote.
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docteur Lambert, et opérait Cour des Fontaines^ avec une panacée qui lui valut plus d'une attaque de la Faculté '.
Quand La Bruyère, passant au chapitre de la coquetterie , nous parle de celle des jeunes mariées qui entrent en ménage par la brèche que font à leur dot les frais de noce, l'achat de la toilette et des meubles, ne devance-t-il pas ce qu'on a pu dire de notre temps sur les riches corbeilles des fiancées, étincelantes de bijoux et de cachemires à la surface, avec la misère au fond?
De son temps, on allait chez Gaultier dans la rue des Bourdonnais'; aujourd'hui, l'on va
1 Le Cousin Jacques (Beffroy de Reigny) , qui fut son ami, et qui pour être conséquent avec le sérieux de ses remèdes !e défendit par des chansons, dit positivement, dans une note des couplets consacrés par lui à la mort de « Catherine-Amette de La Bruyère, femme Lambert, » qu'elle était « arrière-petite-nièce du célèbre auteur des Caractères . » Les Soirées chantantes ou le Chansonnier bourgeois. i8o5, in- 12, t. II, p. 2o5.
2 Tout ce passage de La Bruyère, y compris le nom de Gaultier, l'illustre marchand de la rue des Bour-
chez d'autres, en des rues plus neuves : il n'y a de changé que le marchand et le quartier; la ruine est la même ^
La pudeur n'a pas plus marché que la sagesse. Quand nos élégantes s'en vont admirer, aux Champs-Elysées, ces lutteurs demi-nus, dont parle Alfred de Musset^, ou dans le Cirque cet acrobate au hardi trapèze, dont les Mémoires galants resteront un des signes
donnais, a été mis en vers dans la Satyre nouvelle sur les promenades de Paris. 169g, in-S", p. 7. On y trouve aussi, p. 17, tout ce que La Bruyère a dit sur la promenade des bains de la Porte Saint-Bernard, dont il sera parlé tout à l'heure.
* On peut juger des dépenses qu'on faisait alors pour les toilettes de mariage par ce que dit madame de Sévigné dans sa lettre du 29 décembre 1679 : « Gautier ne peut plus se plaindre; il aura touché en noces, cette année, plus d'un million. » — II a maint autre trait contre les usages des noces. Celui par exemple qui consistaijià faire parader, le lendemain du mariage, la mariée « femme d'une seule nuit, sur un lit, comme sur un théâtre, » a été trèsvivement malmené par lui, dans tout son naïf scandale. La cour avait commencé à le proscrire depuis 1687 (Dangeau, t. II, p. 33), et ce n'était plus qu'une mode bourgeoise, aussi La Bruyère, lorsqu'il en parla en 1690, eut-il soin de mettre ce qu'il en dit au chapitre âe la Ville.