‹ La Comédie de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · V. // ne faut jurer de rien, acte I, scène i · texte numérisé non relu

V. // ne faut jurer de rien, acte I, scène i

de notre triste époque, elles n'ont pas une réserve plus grande, une pudeur plus voilée que celle de ces effrontées curieuses, qui, n'ayant en main qu'un éventail à jour ', « s'alloient promener au quai Saint-Bernard, dans le mois où les hommes s'y baignoient, et n'y revenoient plus quand la saison des bains étoit passée, » comme le dit La Bruyère avec cette discrétion goguenarde et cet art des réticences qui lui est particulier^.

Ce procédé de satire à demi-mot, et de critique voilée d'ironie, était le seul qu'il pût se permettre en ces matières délicates, où la cru-

» Ces éventails s'appelaient des lorgnettes. \. Le Méyiagiana, édit. de la collect. àQS,Ana, t. II, p. 66. — Coulanges a fait une chanson « sur les précieuses au quai Saint-Bernard. »V. son Recueil, p. 43. Palaprat, dans le discours qui précède sa comédie du Ballet extravagant, en parle aussi, et ne croit pas qu'il faille y voir tant de mal : « Les dames, dit-il, ne sont pas exemptes des railleries que la malignité des hommes leur fait peut-être injustement sur le choix de ces promenades. » Œuvres, i7i2,in-8°, t.II, p. 07.

2 Bayle, à l'article Lycurgue de son Dictionnaire (édit. in-fol., t. II, p. 327), trouve que dans ce passage de La Bruyère, la curiosité des femmes sur la nudité du sexe « est délicatement touchée. » — En juillet 1696, peu de jours avant la mort de La Bruyère, les comédiens italiens donnèrent une pièce sur cef

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dite de l'invective eût elle-même été une indécence. Il savait qu'il pourrait tout dire avec cet art qu'il tenait des Grecs, il s'appliquait donc à s'y montrer chaque jour plus finement expert en malices sous-entendues. C'est pour cela qu'aux endroits de son livre où il veut parler de lui-même, il se donne le nom de Socrate , ce maître de l'ironie grecque % vrai patron de l'esprit qu'il réveille si bien ^.

scandales qu'il avait dénoncés des premiers. Le titre était Les Bains de la porte Saint-Bernard, il s'y trouve des passages de très-spirituelle observation, et comme l'auteur n'était autre que le vieux Boisfranc , ancien trésorier de Monsieur , dont le fils avait épousé la marquise de Belleforière , grande amie de La Bruyère, il se pourrait que celui-ci fût pour quelque chose dans l'inspiration, sinon dans la composition de cette farce. Elle se trouve au tome VI du Théâtre italien, de Ghérardi.

' Elien dit, des discours de Socrate, « qu'il faut les retourner pour en trouver le vrai sens. »

- V. surtout le passage qui commence ainsi : « On a dit de Socrate qu'il étoit en délire. » — «Ici, écrit-il à ce propos dans la lettre sur quelques endroits de son livre que M. Destailleur a publiée le premier, ici Socrate n'est pas Socrate. C'est un nom qui en cache un autre. » Or, cet autre nom, c'est le sien, comme l'a fort justement pensé M. Louandre dans une note de son édition, p. 3oo.

Que de choses, sur lesquelles autrement il aurait dû se taire, n'a-t-il pas su dire avec sécurité sous le demi-jour de cette nuance attique, de cet esprit à mots couverts'. Le passage qu'on vient de lire n'est pas le seul où il y excella, mais nulle part il n^avait eu plus grand besoin des ressources de sa discrétion ironique.

Les femmes qu'il voyait à la Ville et à la Cour n'allaient-elles pas toutes au quai Saint- Bernard, sans crainte de s'y mêler a avec ces personnes libres % » comme il les appelle, qui, vingt ans plus tard, seront les filles de la Régence? M. le Duc, son élève, n'y venait-il pas lui-même faire fracas de galanterie, et ne citait-on pas de lui, à cet endroit même, une aventure ^ avec les deux plus effrontées de ces « personnes, » les sœurs Loyson, filles du libraire *, dont la scandaleuse conduite et la

' Chateaubriand a fort bien saisi cette tendance de l'esprit de La Bruyère. <> L'ironie, a-t-il dit, est son arme favorite. »

2 Édit. Destailleur, t. II, p. 21 3.

3 Lettres de madame du Noyer, t. I, p. 16.

* Cizeron-Rival, Amusements philosophiques et littéraires, lySG, in- 12, p. 120. — Q uand Dancourt, dans sa comédie de la Galette, fait reprocher par Crispin à Clitandre d'être l'amant de la fille d'un libraire, il

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tin ' devaient faire un si étrange contraste avec la destinée paisible et heureuse de la fille de l'autre libraire, la petite Michallet, qui mérita d'avoir pour magnifique dot l'argent des Caractères?

La Bruyère était, comme partout, au quai Saint-Bernard, « sur cette levée » qui servait d'amphithéâtre aux impudiques, mais ce n'était pour lui qu'un spectacle de passage.

Son vrai théâtre pour l'observation des coquettes, en leurs mille variétés, était le jardin des Tuileries où nous l'avons déjà vu % où rien ne lui échappait , où tout lui était bon pour faire tableau, même la petite bouquetière qui vendait à la porte ces jolies fleurs des blés, ces bleuets célestes dont il compara si bien l'éclat stérile et parasite à celui des femmes qui s'en paraient ^

parle d'une desLoyson.On sait que Regnard et Palaprat furent aussi de leurs amis.

1 L'une d'elles finit par être exile'e pour inconduite par lettre de cachet. V. Dangeau, 22 juin 1711.

2 V. plus haut, p. 71, et les Mélanges de Vigneul- Marville, 1699, in-12, p. 33-j : << Il faut avouer, ditil, que M. de La Bruyère a été longtemps à étudier sur les bancs du Luxembourg et des Tuileries la Cour et la Ville. »

s M. Feuillet de Conches, dans sas Causeries d'un

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Tout près de là, il avait des amis. Son observation faite, sa récréation prise, il allait les voir.

C'était, par exemple, cette aimable madame de Belleforière qui logeait rue Sainte- Anne, et dont il paraîtrait, comme on le verra plus loin, qu'il fut au moins le commensal très-intime^; puis le beau-père de cette charmante femme, le vieux Boisfranc, qui, déchu de sa charge de trésorier de Monsieur, se consolait de sa disgrâce par le luxe du bel hôtel que lui avait bâti Le Pautre,dansla rue

curieux, t. II, p. 263, parle de cette mode des barbeaux cueillis dans les blés, et dit qu'elle n'eut qu'un instant. Il eût pu ajouter qu'elle se re'veilla un peu plus tard, en 1704. On fit alors de tels ravages dans les blés, pour y cueillir la fleur en vogue, qu'une ordonnance de police dut interdire cette déplorable moisson. V^ Fréminville, Dictionn. de police,

1 Sur un plan du quartier Richelieu à cette époque, que nous possédons manuscrit, elle est indiquée comme habitant un hôtel de la rue Sainte-Anne, près du coin droit de la rue Neuve-Saint-Augustin.

Neuve-Saint-Augustin '; par la lecture des bons livres dont il avait un cabinet très-choisi; et par quelques jeux d'esprit gaillards, pour lesquels l'inspiration de La Bruyère aurait bien pu être de quelque chose ^.

Son protecteur Pontchartrain était aussi par là. Après avoir quitté la maison de la rue de Vaugirard, tout près des Carmes ', où La Bruyère, logé chez les Condé, l'avait pour voisin , il était venu s'installer dans l'hôtel du financier Douilly, encore debout aujourd'hui, mais bien changé, au coin de la rue Vivienne et de celle des Filles-Saint- Thomas ^ Sesfonctionsdecontrôleurgénéral des finances l'avaient obligé à cette émigration d'un quartier paisible vers un quartier mondain.

Il y resta. Peu d'années après, il prenait pied, d'une façon cette fois définitive, dans l'hôtel de Lyonne, qui dès lors prit son nom, et qui se vit, jusqu'en 1825, sur le vaste espace aujourd'hui encombré par la salle Ventadour. La Bruyère ne devait pas l'y

1 G. Br\ce,Descr. de Paris, 1701, in-i 2,t.I, p. i 58.

2 V. plus haut, page 11 3, note.

3 Livre commode des Adresses pour 1601, p- 7. * G. Brice, t. I;, p. 154.

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connaître; il était mort au moment de cette dernière installation. En revanche, il avait dû beaucoup le voir, lui et son fils Phélypeaux, dont nous avons déjà parlé , dans l'hôtel de la rue des Filles-Saint-Thomas.

En allant faire visite à ces puissants amis, qui voulaient bien parfois être ses inférieurs, puisqu'ils l'admettaient sur le terrain de l'esprit % il trouvait à glaner les observations sans nombre dont étincellent ses chapitres de la Ville et de la Fortune.

Les heureux de la finance, les parvenus des fermes pullulaient, en effet, dans ce quartier de l'hôtel Pontchartrain; c'est même à cause d'eux que le ministre était venu par ici, du fond de la rue de Vaugirard. Rue des Filles-Saint-Thomas, il se trouvait en pleine finance, au milieu même de ses administrés, pouvant les surveiller de près, leur faire la guerre à l'œil, comme on disait; et ce n'était pas inutile.

Partout : à la butte Saint- Roch, dans les Petits-Champs, depuis la rue de Richelieu

• Pontchartrain, selon Gourville, iV/Ô7î., édit. Petitot, p. 53o, « sa voit distinguer ceux qu'il croyoit plus habiles que lui... Il les invitoit à lui parler de tout ce qui leur venoit à l'esprit. » La Bruyère devait être

jusqu'à la place des Victoires '; depuis la rue Neuve-Saint- Augustin, et jusqu'au Rempart, ce n'étaient que splendides demeures bâties pour ces traitants : là, cet hôtel du fameux partisan La Cour Deschiens , qui fut ensuite l'hôtel d'Antin, puis l'hôtel Richelieu; à deux pas, la belle maison de La Touanne , ce trésorier de l'extraordinaire des guerres, dont nous aurons tant à reparler; plus près, vers les filles Saint-Thomas, l'hôtel de Monnerot , qui , devenu l'hôtel Grammont, fut abattu pour faire place à la rue du même nom; puis encore l'hôtel de Thévenin, si magnifique, si richement doré que le roi s'en émut et craignit de voir éclipser Versailles. Il fit écrire à ces messieurs de la ferme pour qu'ils ne se permissent plus désormais d'aussi scandaleuses dorures '.

C'est plusieurs années après la mort de La Bruyère que fut prise cette mesure, à la-

dc ces habiles, ainsi que son intime l'abbé de Choisy, qui a dit de Pontchartrain : « 11 étoit plus que pas un de mes amis. » Mém., 1747, in-8°, p. 43o,

1 Sur trente fermiers généraux dont le Livre commode (p. 6-7) donne l'adresse, on en compte dix de la rue Neuve-Saint-Augustin à la place des Victoires.

- Corresf. adm. de Louis XIV, t. II, p. Sio.

quelle il eût certainement applaudi. Elle était de celle que sa haine de toutes les insolences, et le luxe hardi des parvenus en est une, lui faisait approuver d'avance; de plus, elle était conseillée par un ministre dont les actes le trouvaient presque toujours favorable. Ce ministre est encore Ponchartrain.

La Bruyère le voyait avant ses hautes fonctions, et il le vit encore après, ce qui est de sa part une grande marque d'estime. Où l'avait-il . connu ? peut-être à l'Oratoire, où Pontchartrain faisait des retraites^, en attendant ce dernier asile de solitude sérieuse, qu'il s'était rêvé aucloître Notre-Dame', mais dont le ministère lui fit enfin perdre l'espoir. Ce goût pour la retraite et la méditation eût suffi pour le rapprocher de La Bruyère, si par d'autres encore ils ne se fussent attirés. La Bruyère avait la flatterie en horreur, et Pontchartrain les flatteurs en haine profonde. Pour l'ombre même d'un compliment, on se brouillait avec lui : « Il avoit fait là-dessus, dit Saint-Simon % ses conventions tant qu'il avoit pu. » Tourreil,

' V. la Clé ms. de l'Arsenal, à ces mots : « Brontin, dit le peuple, etc. »

2 Saint-Simon. Edit. L. Hachette, in-12, t. Il, p. 23.

3 Note dans le Journal de Dangeau, t. IV, p. 14.

qui était chargé de l'éducation du fils, dont il sera question plus loin, ne s'étant pas soumis à cette prescription de sincérité et, au contraire, flattant de plus belle fut congédié pour faire place à La Loubère, un ami de notre philosophe que nous retrouverons aussi plus tard'.

La Bruyère ne flatta peut-être Ponchartrain qu'une fois, et sans déplaire certainement : il le flatta dans sa haine des flatteurs. Vous rappelez-vous le passage des Caractères^ qui commence ainsi : «Que d'amis, que de parents, naissent en une nuit au nouveau ministre !...» et qui se termine par cette invective : a Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, parliez-vous ainsi il y a huit jours ? Est-il devenu depuis ce temps plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire? Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connoître ? »

C'est de Ponchartrain qu'il s'agit, or, remarquez avec quelle délicatesse est loué ce grand ennemi de la louange ; comme son éloge se dissimule dans le blâme contre le

1 Note dans ït Journal de Dangeau, t. IV, p. 14.

2 Edit. Walcknatr, p. 3-iS.

flot de ses flatteurs. Ce que ce passage a de favorable est si bien voilé, que personne ne vit ce qu'il cachait. Dans aucune des clés ne se trouve le nom de Pontchartrain, le seul pourtant qu'il y eût à citer. Quand parut, en effet, ce caractère ?En 1690, dansla cinquième édition, et quel était alors « le nouveau ministre ? » Pontchartrain, nommé l'année d'auparavant au mois de septembre. Il ne peut donc y avoir de doute sur ce point.

Je ne crois pas non plus qu'on puisse douter que La Bruyère, ayant pour ami le nouveau contrôleur des finances, ne devînt tout à coup en passe d'une fonction importante dans le ministère , où il avait des précédents de financier, puisqu'il avait été trésorier de France, et où sa réputation de probité devait le recommander, surtout auprès d'un ministre honnête homme.

Des offres durent certainement, à mon avis, lui être faites.

Que répondit -il? son livre va nous le dire, et cela sous la même date de 1690, qui se rapporte si bien au temps où purent lui venir les propositions d'une faveur qu'il re^ fusa. D'abord, il parle des stupides,des imbéciles « qui se placent en du beaux postes, » et

rien que par les épithètes dont il les qualifie, on pressent l'horreur qu'il éprouverait à être seulement confondus avec eux. Puis il va plus loin, il ajoute au mépris de ce qu'il pourrait, mais ne veut pas être, l'estime profonde de .ce qu'il est. Il compare le traitant avec le philosophe, et sa comparaison est tout un aveu.

C'est sur la joue d'un certain Fauconnet^ «preneur du bail des fermes» de 1680 à 1687, qu'il soufflette en masse les trente partisans dont ce Fauconnet n'était que l'homme de paille, le prête-nom *.

D.escartes est le philosophe , en pleine proscription, qu'il oppose à ces traitants en pleine opulence^. Ils sont florissants à Paris; lui, il est mort exilé et pauvre : « Que de-

1 Les fermiers généraux n'étaient, en effet, que sous-fermiers. Le seul homme en titre était quelque pauvre diable, comme ce Fauconnet, ou comme P. Domergue, qui lui succéda, avec la même caution des trente traitants. — Il y avait de la malice à confondre, sous ce nom vulgaire, sorte de masque obscur, tous les noms éclatants des rois de la finance.

2 Nous avons déjà vu, p. 45-46, avec quelle ferveur il s'était fait cartésien, s'abandonnant ainsi à une vogue dont Bonaventure d'Argonnc , qui n'avait pas suivi le même entraînement, car il était dit qu'il n'aurait avec La Bruyère aucune sympathie com-

viendront, s'écrie-t-il, les Fauconnei? Irontils aussi loin dans la postérité que Descartes, né François et mort en Suède?» Et l'on voit i\ son accent amer, que la mort de Descartes lui ferait autant envie que l'existence des Fauconnet lui ferait honte '.

Son dernier mot sur tout cela, celui où il me semble que je trouve le résumé de sa ré-

mune, nous a parlé assez dédaigneusement, dprès quelques mots plus dédaigneux encore sur Lesclache , que La Bruyère semble avoir aussi suivi (V. plus haut, p. 44-45), et sur Gassendi. « Chacun , dit-il à propos de Descartes , se portoit d'autant plutôt à cette philosophie qu'elle paroissoit s'apprendre plus facilement que les autres, quoique elle eût des difficultés insurmontables pour les meilleurs esprits. » Lettres inéd. de Bonav. d'Argonne (Annales encyclopéd., 1818, t. VI, p. 264-26G).

1 Parmi les Fauconnet, se trouvait Berthelot et les siens, qui firent tous de grosses fortunes, pendant ce bail. Ce sont eux surtout, et en particulier Berthelot, leur chef, fermier des poudres, que La Bruyère veut prendre à partie sous le couvert de leur prête-nom II avait ses raisons de famille qu'on lira tout à l'heure p. 127, note i,et il savait d'ailleursque ce qu'il endirait plairait à M. le Prince.toujours des premiers à plaisanter Berthelot sur sa seigneurie de Jouy qui, achetée avec le produit de la ferme des salpêtres, « sentoit plus que pendant la guerre la poudre a canon. » Jeux d'esp. et de mém., par le marquis de Châtre, i6u4, \n-\2, ?• -'^-

ponse à Pontchartrain, est dans cette phrase qui termine ce qu'il a dit avec tant d'éloquence sur l'inégalité des richesses alors si effrayante, et chaque jour accrue encore par la rapacité et le luxe des financiers : «Tienne 'qui voudra contre de telles extrémités; je ne veux être , si je puis , ni heureux , ni malheureux. Je me jette et me réfugie dans la médiocrité. » Il ne s'en départit jamais.

Cette médiocrité ne fut pas celle de l'égoïsme, active pour elle-même, inutile aux autres. Ami du ministre, plus ami du bien public, il pensa qu'il devait à l'un et à l'autre ses lumières et ses avis : il ne les épargna pas. Tout ce qu'il avait appris sur la finance et ses gens vint se condenser dans son livre, en phrases directes pour ceux qui savaient saisir, transparentes pour qui savait voir.

C'était une des quaHtés de Pontchartrain. Il reconnut vite tous les traitants de son entourage, qui, de leur côté, n'avaient pas tardé à se reconnaître.

La Bruyère fut menacé, on le devine à plus d'une allusion '; il n'en parla que plus haut. Le danger qu'il fit ainsi planer sur lui,

1 V., par exemple, ce passage de la 5» édition dans

en s'attaquant aux puissances de ^l'argent était tel quand il mourut, que la rapidité de sa mort avant, d'ailleurs, donné quelqiie motif aux soupçons, on n'hésita pas à dire et même à imprimer, comme nous le ferons voir, qu'il avait été empoisonné.

Parmi les gens de finance qui touchaient le plus près à Pontchartrain^ et qui ne furent que plus directement l'objet des allusions satiriques de La Bruyère, se trouvaient Laugeois et Monnerot, l'un, qui était entré dans la famille du ministre par le mariage de son fils avec la fille du président Cousin, l'autre, qui était de son conseil intime, comme dojineur d'avis. Du premier, Laugeois, dont le nom s'était trouvé un Jour prolongé à l'improviste par le titre de seigneur d'Imbercourt, il fit Chrysippe, « l'homme nouveau, le premier noble de sa race; » et de Monnerot, il fit Champagne., donnant à plaisir un nom de valet à ce traitant, qui était de ceux dont Boileau a dit:

Je l'ai connu laquais avant qu'il fût commis.

Il le mit aussi dans le caractère d^Ergaste avec le baron de Beauvais , gendre de Ber-

le chap. Des biens de la fortune: « Fuyez, retirezvous, etc., » édit, Destailleur, t. I, p. 263.

thelot ', le cheï des Faucojinet; avec Basseville, et avec Berrier -, ces autres grands donneurs d'avis^ qui, comme lui, n'avaient d'idées que pour l'épuisement du peuple, et qui chaque fois prélevant une prime sur ces idées de concussion^, se faisaient une fortune nouvelle de ces nouvelles manières de ruiner le pays.

1 V. plus haut p. 124. — Quoiqu'un Berthelot se tût marié en 1680, avec la petite-fille de M. de Novion, dont la bâtarde avait, nous l'avons dit p. 16, épousé le frère de La Bruyère, celui-ci n'épargna pas cette famille. On dirait même qu'il ne mit que plus de plaisir à l'attaquer, comme pour venger de la légitimité florissante, et trônant dans les hauts emplois, la bâtardise, représentée un peu obscurément par la femme de l'huissier au Parlement.

' C'est lui qui avait trouvé moyen de faire taxer les jurés crieurs d'enterrement. (De Châtre, Jeux d'esprit et de mémoire, 1694, in- 12, p. 108.) Berrier tenait aussi aux Novion , par son fils La Perrière qui avait épousé une autre petite-fille du président. Ce fut, comme à l'égard des Berthelot, une occasion pour La Bruyère de le mieux connaître et de le peindre mieux. Les faiseurs de clés, qui savaient que Berrier posait pour ainsi dire en famille, devant La Bruyère, ne manquèrent pas de le retrouver dans quelques traits de son Cr/Yo», dans son Brontiu, et surtout dans son Sojie, parvenu fait marguillier. Berrier l'était à Saint-Eustache.

' La moitié du bénéfice annuel d'une taxe nouvelle

« Laissez faire Ergaste, dit La Bruyère, et il exigera un droit de ceux qui boivent de l'eau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme : il sait convertir en or jusqu'aux roseaux, aux joncs et à l'ortie. »

Il n'y a là d'un peu forcé que le détail; le fond est cruellement vrai. Tout alors était prétexte à impôt, matière à taxe. Comme on le savait, on ne tentait rien,de peur que la culture ou l'industrie entreprises ne fussent grevées d'une contribution aussitôt que créées. Dans une de nos plus pauvres provinces, l'Intendant pensa que l'élève des abeilles serait à encourager, et il fit demander le nombre des ruches pour chaque paroisse. Les paysans ne virent dans cette enquête que la menace d'un impôt : ils détruisirent leurs essaims ». Ailleurs , la petite noblesse se fût volontiers livrée à l'élève des chevaux, et il y avait là une belle espérance pour nos haras :

était souvent pour celui qui avait donné Vavis. V. Dangeau, 8 janvier i685. — Q.uand le chevalier de Bouillon, par exemple, eut l'idée des bals de l'Opéra, il reçut une pension de 6,ogo livres pour son droit d'avis. La Place, Pièces intéressantes, t. I, p. i23. 1 Lémontey, Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV, i8i8, in-8», p. 400.

la même crainte d'une taxe fit tout arrêter *.

La Bruyère revint souvent sur les procédés de finance qui furent le principal fléau de l'administration trop inventive de Pontchartrain. Mais ses conseils donnés sous forme de satire, pour être mieux en vue, se trouvèrent en pure perte. Pendant les douze ans qu'il dirigea les finances, Pontchartrain, livré aux donneurs d^avis, aux improvisateurs d'impôts, ne conclut pas moins de cent soixantetrois traités pour les affaires extraordinaires de finance % qui, la plupart, étaient de ces extravagances déplorables, dont on ne s'avise que lorsqu'étant à bout de ressources, on se trouve aussi à bout de raison : « Elles font rire aujourd'hui, a dit Voltaire, mais alors elles faisaient pleurer. »

Un autre abus de ce temps, les ventes d'offices et les cumuls qu'elles entraînent, ne laissèrent pas La Bruyère indifférent. Personne

' Corresp. administ. de Louis XIV, t. II, p. 400.

2 V. le travail de M. P. Clément sur Pontchartrain, Rev. des Deux-Mondes, i 5 a ût i863, p. 029. Choisy, Além. p. 246, le loue d'avoir fourni i 5o millions par an « avec du parchemin et de la cire, en imaginant des charges et faisant des marottes, qui ont été bien vendues. »

n'a pris mieux à partie ces gens avides d'emplois, prompts accapareurs des gouvernements , charges et bénéfices , auxquels il suffisait d'avoir la somme demandée, ou la faveur nécessaire, pour être à la fois, par une suite d'accaparements greffés l'un sur l'autre, hommes d'Etat, d'épée, de magistrature et même d'Eglise,

« Tout leur convient, dit-il '; ils se sont si bien ajustés, que par leur état ils deviennent capables de toutes les grâces; ils sont amphibies, ils vivent de l'Église et de Tépée, et auront le secret d'y joindre la robe. »

Qui La Bruyère avait-il en vue ? Saint- Simon va nous le dire plus clairement que toutes les clés ^ d'ailleurs muettes sur ce point: c( Saint-Romain, dit-il ", amphibie de beaucoupdemérite,qui avoitmanié beaucoup de négociations, conseiller d'épée, sans être d'épée, avec des abbayes, sans être d'Eglise ', »

' Edit. WalcknaCT, p. 32 5.

- Notes sur le journal de Dangcau, t. V, p. 45.

* Ce caractère parut dans sa 4' e'dition, c'est-àdire en 1689, lorsque Saint-Romain, revenu depuis quelques années de son ambassade en Portugal, se trouvait sans nouvel emploi, dans la position de ces hommes gorgés, mais qui demandent toujours, dont

Voilà l'homme repris avec les expressions mêmes de La Bruyère, et cette fois nommé sans que personne y eût tait attention '.

il est dit dans le même caractère : « Q.ue font ces gens à la cour? Ils reçoivent, et envient tous ceux à qui l'on donne. » Saint-Romain avait été fait conseiller d'État d'Épée en mai i683, suivant le Dictionnaire des Bienfaits du Roy, t. IV, p. 94 (Mss. de la Biblioth. imp., f. fr. no 7,658). Il avait, suivant le même document, obtenu, le 3i octobre 1671, l'abbaye de Préaux, de l'ordre de Saint-Benoît, diocèse de Lisieux, à la mort du cardinal Mancini ; il avait en outre celle de Corbigny, du même ordre, diocèse d'Autun. La première lui valait '^0,000 francs de rente, l'autre 12,000. Dangeau, t. V, p. 45.

1 La Bruyère, qui avait pu connaître Saint-Romain par les Pontchartrain , chez lesquels il allait aussi (t. V, Dangeau, 18 nov. lôgS), devait encore parler de lui dans son édition suivante (mars 1690), à propos de la rupture de son intimité avec le conseiller de robe Courtin, rupture qui fit tant de bruit, car elle mettait fin à une communauté d'existence qui avait duré de longues années. Le passage des Caractères : << L'on sait des gens qui avoient coulé leurs jours dans une union étroite, etc. » (édit. Walcknaër, p. 2 52), fut compris de tout le monde, tant il était précis, même pour l'âge des amis qui se séparaient. La Bruyère leur donne quatre-vingts ans, et Dangeau, parlant de la mort de Saint-Romain, quatre ans après, dit en eft'et qu'il avait dépassé cet âge. (Journal, i5 juillet 1694.)

Saint-Simon a de ces rencontres avec l'auteur des Caractères^ ou plutôt de ces réminiscences, et, par là, comme les sous-entendus lui sont moins nécessaires, comme il peut nommer où La Bruyère ne peut qu'indiquer, il sert souvent à l'éclaircir. » Je l'avois assez connu, » a-t-il dit de lui. Il connaissait le livre mieux encore que l'homme.

L'insolence des financiers, qui achetaient à beaux deniers les vieilles tours féodales, et s'y carraient en seigneurs, les embellissant, les agrandissant, comme si un traitant ne pouvait tenir où jadis avait tenu un comte ou un duc, était une des indignations les plus ordinaires à notre philosophe. Maintes fois il y revient, notamment dans ce passage sur certains morts qui seraient bien surpris de voir « leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées possédées par les gens dont les pères étoient peut-être leurs métayers. »

C'est quand il allait à Saint-Maur, chez M. le Duc, son élève, que ce dépit contre les

arrogantes fortunes des traitants devait surtout le prendre. Un d'eux, en effet, étalait sa morgue, à deux pas du château même du prince, et l'insultait de ses dépenses. C'était La Touanne, trésorier de l'extraordinaire des guerres.

La Bruyère le trouvait partout dans sa perspective : à Paris, il avait un magnitique hôtel, assez près de celui de Pontchartrain'; à Saint-Maur, son château touchait celui du prince; il devait donc, étant si bien sous ses yeux, tomber quelque jour sous sa main.

Ce château de Saint-Maur, ancien domaine de Catherine de Médicis-, avait été au xvii*^ siècle partagé en deux parts : l'une, qui était revenue à M. le Duc, par l'abandon qu'avait fait Gourville d'une jouissance viagère à lui accordée par le grand Condé'; l'autre, qui appartenait à La Touanne.

' Son hôtel, habité plus tard par M. de Fériol, L'tait rue Neuve- Saint -Augustin, à l'extrémité opposée de celui de Pontchartrain. V. l'excellent livij de M. Desnoiresterres, Les Cours galantes, t. III, p. 217.

- Saint-Simon, éd. L. Hachette, t. II, p. Siq; PigunioJ, Descript. de Paris, t. IX, p. 452.

^ Condé lui avait cédé cette jouissance « sa vie du-

Les Condé n'aimèrent jamais les voisins, et M. le Prince^ Henri -Jules, moins que personne; on le sait de Saint-Simon, qui l'appelle a maître détestable, pernicieux voisin, » et conte à ce propos la singulière anecdote du secrétaire du roi, M. Rose, dont le Prince fit envahir, par trois cents renards, le parc, trop voisin du sien, qu'il enrageait de ne pas avoir ^.

La Touanne, avec ses beaux jardins de Saint-Maur, et « sa maison, la plus jolie du monde ^, » déplaisait à M. le Duc, au moins autant que Rose déplaisait à M. le Prince avec son enclos de Chantilly. Il s'indignait de n'avoir que la moitié d'un parc, lorsque ce traitant possédait l'autre *. Las de le regar-

rant, » avec 12,000 livres de rente, à condition qu'il en dépenserait 240,000 « êntr' autres pour achever un côté du château. » Gourviile en dépensa 400,000. Mém., éd'it. Petitot, p. 456, 525.

* Saint-Simon, t. IV, p. 342.

'i Id., t. II, p. i5o.

» Id., ibid., p. 3 19.

* Il était d'autant plus gêné du voisinage de La Touanne, que, suivant Saint-Simon, le jardin de celuici donnait pour ainsi dire dans le sien {Id., ibid.), et que, selon Gourviile, p. 456, M. le Duc ne tenait rien tant qu'à s'agrandir.

der par-dessus son mur, il lui fit faire des offres où perçait trop vivement son désir, et qui tout naturellement n'aboutirent qu'aux prétentions les plus exorbitantes de la part du financier'.

C'est alors que La Bruyère, au fait de cette affaire, comme de toutes les autres de la maison du prince, dut écrire dans sa cinquième édition : « Ne traitez pas avec Criton, il n'est touché que de ses seuls avantages. Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il possède feront envie; il vous imposera des conditions extravagantes. »

La Touanne garda son parc, et comme pour braver plus effrontément le prince dont l'envie faisait sa joie, il s'y épuisa en dépenses folles pour des embellissements. Il y engloutit, selon Dangeau, plus de sept à huit cent mille livres^.

1 Saint-Simon, loc. cit., parlelui-mcme de cette envie de M. le Duc. « Rien, dit-il, ne lui convenoit davantage que de joindre les jardins de La Touanne aux siens , et d'avoir sa maison pour en faire à Saint- Maur une petite maison particulière à ses plaisirs, et souvent une décharge au château, quand il y étoit avec madame la Duchesse et bien du monde. »

- Journal, t. VIII, p. iT^C).

La Bruyère devait parler encore, il parla.

Sa seconde sortie contre le fastueux voisin du prince ne fut pas moins que cette admirable page : « Ni les troubles, Zénobie, etc.,» toujours inexpliquée, et d'un sens si clair, quand on sait ce qui précède \

Rien n'y semble plus obscur : Zénobie, la reine à la puissance troublée , c'est Catherine de Médicis; « la Royale maison, « bâtie sur les bords de l'Euphrate, et ombragée au

* C'est en 1694, dans la 8' édition, que parut ce passage pour la première fois. Déjà, dans la 4', en 1689, il avait parlé de ces parvenus qui n'habitent « d'anciens palais qu'après les avoir renouvelés et embellis. » Boursault, dans ses Lettres (ijoS, in-12, t. II, p. 21S), n'a pas oublié ces enrichis de fraîche date qui croyaient sans doute se faire des titres anciens par les antiques domaines qu'ils achetaient. Il cite à ce propos une épigramme contre un financier de son temps qui pourrait bien être notre LaTouanne; car Boursault aussi allait à Saint-Maur, et ce qu'il dit du domaine acquis par son financier conviendrait au mieux à cette maison. « C'est un homme, dit-il. qui a acheté une terre de cinq cent mille francs plus aisément que je n'achéterois un livre de quinze sous. Il y a peu de fiefs dans le royaume qui aient de plus beaux droits, et qui aient été possédés par des personnes d'une plus éminente qualité. >> C'est bien Saint-Maur.

couchant par un bois sacré, c'est le château de Saint-Maur, si voisin de la forêt de Vincennes et de la Marne, qui est à cette presqu'île, entre elle et la Seine, ce que l'Euphrate est avec le Tigre, pour la Mésopotamie; le pâtre « devenu riche par les péages des rivières, » c'est La Touanne, dont le nom fait penser au droit de touage qu'on prélevait sur les fleuves; enfin^ ce qui termine le chapitre, la phrase sur le pâtre enrichi achetant « à deniers comptants cette royale maison pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune, » est une allusion aux sommes immenses englouties par le financier à Saint-Maur, avec une pointe moins directe peut-être mais certaine, contre les dépenses qu'un autre homme de peu, Gourville, y avait faites auparavant '.

La culbute arriva pour le traitant. La Bruyère n'en eut pas le spectacle, puisqu'elle n'eut lieu que plus de cinq ans après sa mort, à la fin de 1 70 1 ; mais M . le Duc en eut la joie

t Ce que dit La Bruyère des machine^ << qui gémissent dans l'air » a trait aux travaux qu'avait fait faire Gourville pour extraire sur la place, des carrières de Saint-Maur, la pierre nécessaire à l'achèvement du château. Mém.,^. 525.

et le profit. La banqueroute de La Touanne, amenée par un désordre longtemps soutenu et caché, dit Saint-Simon', « sous la sérénité et le luxe , » fut de quatre millions, que le roi paya, pour ne pas discréditer le Trésor de l'extraordinaire des guerres, au moment d'entrer en campagne. Il revendit en détail j et à perte, tout ce qu'il eut de ses débris.

C'est ainsi que M. le Duc put avoir de lui, dans un voyagea Fontainebleau, « pour peu de chose, » comme dit Saint-Simon, c'est-à-dire pour 20,000 écus seulement, selon Dangeau , ce qui , rien que pour la dépense des embellissements , avait coûté 7 à SoOjOOO francs à La Touanne! « Gela, dit Dangeau ^, avec son flegme ordinaire, augmente et embellit fort son parc; on joindra tout ensemble aisément. »

Conclusion terrible du chapitre de Zénobie! Il n'y manque, au lieu de la phrase plate de Dangeau, que le coup de plume de

1 Mém., édit. Hachette, in- 12, t. II, p. 210.

2 Journal, t. VIII, p. 2 36.— En 1781 , lorsque le prince de Condé dut vendre au roi la terre de Saint- Maur, pour y e'tablir le duché de l'archevêque de Paris, elle n'était pas estimée moins de 1,800,000 livres.

La Bruyère. Combien ne vit-il pas de pareilles ruines, tantôt soudaines et se faisant d'elles-mêmes, tantôt causées par un retour de clairvoyance de la justice royale, s'avisant enfin de demander des comptes, lorsqu'il n'était plus possible d'en rendre, et frappant pour le crime d'infidélité et de concussion lorsqu'elle-méme était coupable d'imprudence et d'aveuglement.

La Bruyère n'avait pas d'aussi redoutables arrêts contre les traitants qui^ dès la mort de Colbert, s'étaient mis à pécher dans cette eau trouble des affaires que l'administration de Pontchartrain était loin de devoir éclaircir; il ne frappait pas si fort que pouvait le faire Louis XIV, mais il frappait plus juste.

Où sont les lettres royales contre le luxe de Thévenin et de ses pareils? Qui les connaît? personne; mais les mots sanglants murmurés par La Bruyère en passant devant ces demeures insolentes, les anathèmes dont il a stigmatisé ces manieurs d'argent^ ^ tout le monde les a lus, tout le monde les sait par cœur. Lesédits rovaux n'ontqu'un temps, les

* C'est l'expression de La Bruyère: « Le manieur d'argent, homme d'alTaires, est un ours qu'on ne sauroit apprivoiser. » lulit. Dcstailkur, t. I, p. 235.

arrêts de l'esprit ne se prescrivent pas. Ils frappent avec le ridicule, avec le mépris, même avec la pitié, et toujours ils tuent!

Les gens delà bourgeoisie qui fourvoyaient leur roture dans cette même magnificence des habitations princières, et les hommes de robe qui ne craignaient pas d'y égarer leur gravité, ne furent pas plus épargnés par lui que les gens de finance.

N'est-ce pas, en effet, à quelqu'un de la magistrature, dont tout le personnel lui était si bien connu par son frère, par ses anciennes hantises au Palais, et par l'entourage même de M. le Prince, toujours en affaire d'argent avec les gens de Parlement, surtout les plus riches '; n'est-ce pas à quelqu'un des Requêtes, le très-opulent Amelot de Bisseuil, qu'il fit allusion, lorsque, songeant au charmant hôtel de ce magnifique robin, dans la rue Vieille -du-Temple % il écrivit ^ :

« Un bourgeois aime les bâtiments, il se

1 Saint-Simon, édit. Hachette, t. IV, p. 342.

2 II y existe encore intact en face du marché des Blancs-Manteaux. — Collart en avait donné la description dans son Recueil, en 1687, l'année même delà 1'^ édition des. Caractères.

3 Édit. Destailleur, t. II, p. 142.

fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné ^ qu'il est inhabitable : le maître, honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires*, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglois et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais- Royal, du palais L.. G.. ^, et du Luxembourg*.

1 Louis Boulogne y avait peint pour une chambre à coucher le mariage d'Hercule et d'Hébé, et pour le cabinet une Minerve, V. les Mémoires inédits de l'Académie de peinture, t. I, p. 201 ; dans la chapelle domestique, car rien n'y manquait^ La Fosse avait peint une Nativité (id., t. II, p. 2).

2 L'ambassade de Hollande y fut installée un peu plus tard, et y resta longtemps, delà vient que dans le quartier cette maison s'appelle encore Hôtel de Hollande. V, Laborde, le Palais Ma:^arin, p. 332, note 423 ; Corresp. adm. de Louis XIV, t. II, p. 762.

î On verra plus loin que c'est l'hôtel Langlée.

* Le livre de Lister, a Journey to Paris, i6c8, in-S", où se trouve la description de tant de beaux hôtels, témoigne de cette curiosité des Anglais; celle des Allemands a de même sa preuve dans le Séjour de Paris, par Nemeitz, dont la première édit. allemande est de 17 18. Ces curieux étrangers se faisaient conduire par des ciceroni en titre, dont c'était l'unique métier. V. le Palais Ma^arin de

(( On heurte sans fin à cette belle porte * ; tous demandent à voir la maison et personne à voir monsieur. »

Monsieur! comme ce mot seul sent son mépris, en sentant son homme de robe. Pour une si belle maison, il fallait au moins Monseigneur; il n'y a que Monsieur : il n'y a que le maître des requêtes messire Jean-Baptiste Amelot.

Le tableau est complet. Beaumarchais qui, en 1787 ^, habita, dans cet hôtel, le même entre-sol ^ où se blottissait peut-être, pour

M. L. de Laborde, p. 227, note 247, et notre Paris démoli, 2' édit., p. 20.

* « La porte d'abord, dit G. Brice, donne une idée avantageuse pour tout le reste. Elle est ornée sur le cintre de deux renommées assises, faites par Regnauldin, avec de très-beaux reliefs sur les battants de la menuiserie qui représentent des vertus. » Descript. de' la ville de Paris, 1752, in-8°, t. II, p. 99. — Regnauldin avait fait en outre dans cette maison toutes les sculptures, qui étaient en grand nombre. Mcm. inéd. de l'Acad. de peinture, t. I, p. 477.

2 État actuel de Paris, 1787, in-32; Quartier du Temple, p. 99.

3 V. une note inédite de Collé dans le Journal de l'Institut historique, t. I, p. jS. — Le séjour de Beaumarchais dans cet hôtel, et ce qu'en a dit La Bruyère suffiraient pour sa réputation littéraire. J'a-

échapper à l'admiration des visiteurs, le Bridoison fastueux qui l'avait bâti, dut bien s'amuser de ce passage, si,— ce dont je doute il est vrai, — il sut à qui La Bruyère avait pensé en l'écrivant.

Je ne trouve, comme comparaison à ce tableau, que l'anecdote de Diogène visitant la demeure d'un traitant athénien, et lui crachant au visage parce qu'il ne sait où cracher sans rien salir de recommandable sous ces trop splendides lambris.

Vous avez vu le ridicule; voulez -vous maintenant la pitié? Voulez-vous, en deux mots, le spectacle navrant d'une fortune tombant en ruine et d'un maître mourant de douleur en regardant de loin la demeure dont on le chasse, et qu'il n'a pu achever? « Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux, vous enchantent et vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse et sur l'extrême bonheur du maître qui la possède : il n'est plus; il n'en a pas joui, ni si agréable-

joutcrai que le gendre de celui qui le lit bâtir, le capitaine Du Deffand, marquis de La Lande, eut de son mariage avec Charlotte Angélique, troisième fille d'Amelot de Bisseuil, un fils, dont la femme ne fut pas moins que la. célèbre marquise Du Deffand.

— '44 ment, ni si tranquillement que vous; il n'y a jamais eu un jour serein ni une nuit tranquille. Il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit : ses créanciers l'en ont chassé; il a tourné la tête, et il l'a regardée de loin une dernière fois; et il est mort de saisissement ^ »

Les parvenus de toutes sortes , surtout les parvenus de noblesse , furent de ceux que La Bruyère attaqua le plus vertement. Il ne pouvait souffrir ces gens, qui n'étant ni bourgeois ni nobles , se trouvent pour ainsi dire placés entre deux indignités : la bourgeoisie qu'ils croient indignes d'eux , et la noblesse , dont ils ne sont pas dignes. Il eut son mot pour ceux « qui, nés à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens, comme si la roture n'étoitpas de tous pays. »

Le Flamand, c'était Sonning, receveur général, qui se faisait appeler partout M. de

' Ceci ne convient plus à Amelot de Bisseuil, qui mourut dans toute la ple'nitude de son opulence, en son hôtel même, le i5 avril 1688. Ses enfants lui firent élever par Le Hongre un superbe tombeau dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs. Mercure , mai 1688, p. 160; Mém. inéd. de l'Acad. de Peinture, t. I, p. 370.

Sonningen; l'Italien, c'était, suivant un commérage du temps, M. de Nicolaï, dont l'ancêtre, qui s'appelait Nicolas, « se trouvant en Italie, avoit habillé son nom à l'italienne, en changeant son s en i ^. i)

C'est à l'abbé de Choisy que nous devons ce dernier détail ^, auquel La Bruyère devait certainement penser quand il écrivit ce qu'on a lu tout à l'heure. Cette rencontre de son livre avec les Mémoires de l'abbé n'est pas unique, et ne me paraît que naturelle. Ils se connaissaient en effet de longue date; quelques intimités leur étaient communes; l'abbé donna sa voix à La Bruyère pour l'Académie; La Bruyère l'en récompensa par quelques mots flatteurs de son discours de réception^; enfin, leurs rapports étaient tels, surtout vers

* Ce n'est, encore une fois, qu'une médisance. Dès e XV' siècle, les Nicolaï, qui viennent du Vivarais, y portaient le nom qu'ils ont gardé.

2 Mémoires de l'abbé de Choisy, coll. Petitot, 2' série, t. LXIII, p. 297. — V. aussi sur ce ridicule des noms italianisés ou germanisés par manie de noblesse, la II' satire de Louis Petit dans ses Discours sa tyriqueset moraux, i686,in-i2, p. 90.

3 Édit. Walcknaër, p. 618. — C'est déjà de l'abbé que La Bruyère avait parlé (p. 471) dès 1687, lorsqu'il avait dit, à propos du succès de son voyage au

la fin, que l'abbé Le Dieu, dans une lettre à Bossuet % parlant de l'abbé de Choisy, à propos de La Bruyère qui venait de mourir, ne l'appelle pas moins que « son bon ami. »

Revenons à nos parvenus.

Les marchands, qui croyaient s'acheter une noblesse, en achetant de nobles domaines, eurent aussi leur compte bien réglé par les Caractères. Dans le nombre, se trouvait le marchand Boudet, qui étalait à la Tête noire^ dans la rue des Bourdonnais. Son père, qui tenait un peu à la famille de Molière, par André Boudet, beau-frère de celui-ci, et qui avait peut-être servi pour quelques traits du Bourgeois gentilhomme"'^ s'était acquis à beaux deniers la terre de Franconville, Il en réclamait tous les droits, surtout les honorifiques. Le curé, par exemple, était tenu de prier à la messe pour les anciens seigneurs : Boudet exigea qu'il priât de même pour lui. Le curé n'y voulut point entendre.

royaume deSiam, de sa réception à l'Académie, et des ennemis que cela lui avait faits : « Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation, etc. »

1 5 nov. 1696. Œuvres de Bossuet, édit. de Versailles, t. XL, p. 244.

^ V. le Constitutionnel du 10 janvier i852.

Boudet l'assigna devant la Cour et perdit ; il recourut à l'archevêque et n'y gagna rien. Bref, il mourut à la peine de son orgueil et de son procès. Le fils le reprit et s'y ruina. C'est de ce fils, qui continuait le commerce de son père rue des Bourdonnais, tout en soutenant son droit de seigneur à Franconville, que La Bruyère a parlé, par allusions, en maint endroit de son chapitre des Biens de la fortune^ notamment en celui où, détaillant ce qu'il faut de ruses mesquines pour être un bon marchand^, il semble opposer cette bassesse rusée à la grandeur des qualités qu'il faudrait pour être un vrai grand seigneur.

Cette affaire de Boudet devait le toucher d'autant plus que la seigneurie de Franconville était un ancien domaine des Condé, et qu'il la tenait de M. le Prince'. De cette façon, rien n'avait dû en échapper à La Bruyère, qui, je ne saurais assez le dire, aima surtout à particulariser dans son livre, ce qui pouvait avoir un intérêt particulier pour les Condé.

1 Edit. Walcknaër, p. 280, 688.

2 On peut consulter sur toute cette affaire le livre si curieux et si rare : Nouveaux entretiens des Jeux d'esprit et de mémoire, par M. de Châtre. 170g, in-i2, p. 83-86.

Entre autres affaires de noblesse, qu'il suivit dans leurs causes et dans leurs effets, se trouva l'une des plus retentissantes du temps, celle de Vedeau de Grammont. Il la vit poindre dans une querelle insignifiante , aussi mesquine au moins qu'une affaire de mur mitoyen, et il en parla sans presque déguiser les noms '.Un G désigna Grammont^ et un i/fut le masque transparent d'Hervé son antagoniste.

Il s'agissait d'une pêche-sur un cours d'eau, dont l'un disputait le droit à l'autre. En 1687, quand parut la première édition des Caractères, la dispute était assez échauffée pour qu'il en pût déjà parler; six ans après, dans la 8« édition, il en aurait pu parler encore. Elle

* Edit. Destailleur, t. I, p. 2 3g.

2 Dans quelques-unes des clés se trouve une erreur singulière, dont M. Walcknaër lui-même ne s'est pas défendu : au lieu d'une pèche on lit une bêche! — L'aventure est très-longuement racontée dans les Mémoires de Roche/or t, par Sandras de Courtilz, 1688, in-8°, p. 343, etc.

ne venait que de finir de la façon la plus tragique et la plus inattendue. Vedeau et Hervé, en guerroyant l'un contre l'autre, s'étaient mis fort en vue , chose toujours dangereuse, lorsqu'on a dans sa vie quelque chose à dissimuler. Pendant que vous faites un procès, le monde vous en fait un autre. C'est sur son nom même que Vedeau fut interrogé par l'opinion, puis bientôt incriminé, car le Parlement s'en mêla.

On lui demanda pourquoi sur ce nom roturier il greffait une noblesse qui semblait le mettre de l'illustre famille des Grammont, et il fut sommé de faire ses preuves. Il ne put répondre. On voulut l'arrêter, il fit rébellion, il soutint chez lui un siège où un sergent fut tué. La justice recula , et il se croyait sauvé par son audace, quand une nouvelle prise de corps, motivée par des arrêts rendus à bas bruit, fut lancée contre lui. Il résista encore, et, dans la lutte, tua un autre archer. Il n'en fut pas moins bel et bien pris cette fois, incarcéré à la Conciergerie, puis à Pierre-Encise, où il dut rester à perpétuité '.Ce dénoûment valait bien que La Bruyère en parlât, puisqu'il

1 Journal de Dangeau, 5 février lôgS.

— oo —

avait dit quelques mots du commencement de l'affaire; mais c'était dans les premiers mois de 1693, cette année la plus affairée de sa vie, qui fut toute remplie par les préoccupations de sa candidature académique, à ce point qu'il n'y put trouver place pour l'édition augmentée que, depuis 1 688, il donnait chaque année de son livre. En 1694, lorsqu'arriva l'édition ainsi retardée, il n'était plus temps de revenir sur Vedeau de Grammont; on l'avait déjà oublié. La Bruyère n'en reparla donc plus. Peut-être, au reste, ce que la fin de l'aventure avait de tragique lui répugnait-il pour la comédie des Caractères.

Les ridicules sans drame lui convenaient bien mieux. De ceux-là il ne se fit pas faute , sans même avoir à s'éloigner de la classe , chaque jour accrue , des bourgeois s'improvisant nobles, et des marchands fermant leur boutique sur un achat d'armoiries. C'était leur dernier tour de commerce.

Il en était même qui s'en dispensaient. Ayant vendu des dentelles ou du drap sous l'enseigne de la Couronne d'or, ou de la Couronne d'argent^ ils trouvaient commode et surtout peu coûteux, de n'en pas changer

pour la noblesse", qu'ils avaient d'ailleurs le droit d'acquérir de par édit royal K

«Il reste encore aux meilleurs bourgeois, dit La Bruyère, une sorte de pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis^ trop satisfaits de la comtale. Quelques-uns même ne vont pas la chercher fort loin, et la font passer de leur enseigne à leur carrosse. »

C'est précisément ce qu'avaient fait les Bazin, qui, après s'être enrichis à Troyes, en vendant sous l'enseigne des Trois Couronnes la petite étoffe qui leur doit son nom *, s'étaient créé des armoiries avec cette triple cowron/îe'', devenue, en effet, co?72fa/e, comme

* Des lettres patentes du mois d'octobre i665, relatives à la manufacture d'Abbeville, avaient permis aux marchands d'acheter des titres de noblesse. C'était une ressource pour le trésor qui s'augmenta beaucoup quand un autre édit du même genre eût rendu obligatoire l'enregistrement des armoiries [Corr. admin. de Louis XIV, t. III, p. 3 14). Ce dernier édit fut rendu en 1697, sur le conseil de la duchesse de Roquelaure, qui toucha une belle somme pour son droit d'avis. {Annales de la Cour et de Paris, édit. de 1703, t. I, p. 169.)

2 Hist. de Tallemant, édit. P. Paris, t. V,p. 204.

3 Idem, ibid. — Grosley, Voy. en Hollande, 171 3, in-S", p. 44, donne une autre étymologic, mais nous préférons celle-ci.

celle dont il est parlé ici, quand l'un d'eux, le maréchal, eut, dans ce temps-là même, fait ériger en comté sa terre de Bezons ^

La Bruyère pouvait savoir cette histoire de noblesse boutiquière par Boileau, qui, en 1684, avait remplacé le père du maréchal à l'Académie française ^ Aussi je ne doute pas que son allusion, indirecte pour beaucoup d'autres, ne soit directe, et vraiement ad ho- ?7îinem, pour les Bazin de Bezons.

De petits nobles d'Auvergne, les De Veni, passaient pour avoir fait plus, enprenant,non pas leurs armoiries, mais leur nom même, sur l'enseigne d'un de leurs ancêtres, marchand à Riom. On y voyait un Saint-Esprit avec la devise: Veni^ sancte Spiritiis; du premier mot, ils avaient fait leur noblesse '^

L. Petit, l'ami de Corneille, dans ses Discours satyrigiies et moraux^ publiés en i686, c'est-à-dire trois ans avant la quatrième édition des Caractères, où se trouve le passage

» La Chesnaye-des-Bois avait oublié tout cela quand il fit descendre le maréchal de Bezons d'une maison noble et ancienne de Normandie.

2 Œuvres de Boileau, édit. Saint-Marc, 1747, in-8°, t„IlIyp.63-64.

3 Mémoires de Boisjourdain, t. II. p. 465.

que je viens de citer, s'en était déjà pris au ridicule des enseignes se faisant écusson :

Avec l'or on fait tout, ses armes on prépare. Et vous alle^ entendre une chose asse:^ rare : L'enseigne de son père étoit un Lyon vert. Aussitôt V écusson d'argent se vit couvert. Un Lyon de sinople ensuite l'on applique Sur ce champ argenté, mais Lyon magnifique, Mais Lyon lampassé, rempant, ongle, gueulé. Ce qui sentait beaucoup son noble signalé * .

Ici, personne n'est nommé, La Bruyère n'a' pas été plus indiscret • mais, attendez, un impudent va venir, qui arrachera le masque et nommera en toutes lettres, en plein théâtre, un de ceux que La Bruyère et L. Petit ont sous-entendus.

Cet impudent, c'est Le Noble.

En 1693, il donna au Théâtre-Français la comédie du Fourbe^ et il y fait dire :

Va-t-on chercher si loin d'oîi les gens sont venus? Et ne voyons-nous pas les fils du vieux Camus Etaler à nos yeux, sur un char magnifique, L'enseigne que leur père avoit à sa boutique? S' Infor me -t -on qui fut leur aïeul, grand Colas'^ ?

Cette fois, comme je l'ai dit, plus de

1 Discours satyriques et moraux'. 1686, in-i2.p. 16. '^ V. La Clé des Caractères, mss. de l'Arsenal.

sous-entendu. Du temps de Henri IV, il y avait un Nicolas ou Colas Le Camus, qui était marchand rue Saint-Denis à l'enseigne du Pélican^ et qui se jeta dans les grandes entreprises, entre autres celle de la construction de la place Royale, où il réussit à la satisfaction de Sa Majesté. Le titre de secrétaire du roi, et la permission d'ajouter une fleur de lis à ses armes furent sa récompense. Quelles •étaient ces armes ? Comme celles des Bazin, l'enseigne même de sa boutique, Mn Pélican. Les fils ne renièrent pas ce blason, les petitsfils non plus, dont un n'était pas moins que président de la Chambre des comptes, quand la comédie de Le Noble vint remettre en mémoire cette origine, qu'il ne méconnaissait pas sans doute , mais qu'il eût volontiers laissé oublier par les autres.

Le souvenir un peu trop public que le Fourbe en avait donné fut au reste sans retentissement. La pièce n'eut pas même une représentation; elle tomba au milieu de la première soirée ; elle ne fut pas imprimée, et l'on n'en connaîtrait rien, sans la citation du passage qu'on vient de lire dans la Clé des Caractères^ à l'endroit même où l'allusion aux armes des Bazin de Bezons pouvait

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