‹ La comédie de l'apôtreChapitre 37 sur 71 · SCENE VIII HENRI, MARTHE · texte numérisé non relu

SCENE VIII HENRI, MARTHE

HENRI Marthe ! (Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.)

MARTHE

Henri I cher Henri! Est-ce toi? Vraiment toi? Je n'ose le croire...

HENRI

Ma pauvre Marthe. . . Je ne pouvais vivre sans toi.

MARTHE

Oh! mon Henri!

HENRI

As-tu toujours pensé à moi?

MARTHE

Ne me fais pas de questions... Parle, parle-moi toujours... Que le son de ta voix me prouve que je ne rêve pas.

HENRI

C'est toi que j'ai soif d'entendre. Donne-moi ta main?

Donne-moi la tienne... Ah! (Silence.) Parle donc?

HENRI

Tu veux tout savoir?

MARTHE

Tout.

HENRI

Je me suis enfui de chez mon père, laissant dans

les larmes ma mère que j'aime tant... Mais il y avait une autre femme à qui j'avais juré de consacrer ma vie, une femme que tu connais, Marthe, n'est-ce pas, et je n'ai trouvé un moment de repos que lorsque mon parti a été pris. La vie me manquait quand on a fermé les portes de la maison de ton père; il me semblait que j'étais seul vivant dans un cimetière. Rien ne pouvait me distraire. Ma mère me disait : Elle reviendra! Hélas! les jours se passaient et ma tristesse augmentait... Prends courage, me disait ma mère, elle t'écrira... Ah! que je t'en ai voulu, Marthe, de n'avoir pas écrit un seul mot!... Non, tu as bien fait, puisque tu m'as forcé de venir te trouver... Un jour, j'ai appris par un journal qu'une nouvelle expédition se préparait et qu'on faisait un appel aux émigrants; j'ai été trouver un ami de collège et je lui ai dit : je meurs si tu ne me prêtes pas la somme nécessaire pour m 'embarquer pour l'Amérique... Depuis ton départ j'étudiais les brochures de l'apôtre que mon oncle avait introduites chez nous, avant sa brouille avec mon père : c'était pour essayer de comprendre ce que vous faisiez ici... Connaissant la doctrine, j'ai été me présen-

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ter au siège de la société; j'ai récité le catéchisme harmonien comme un sectaire dévoué... J'avais trois mille francs; j'étais jeune, plein de courage, on m'a admis au nombre des émigrants et me voilà à tes pieds pour toujours, si tu ne veux pas me renvoyer.

MARTHE

Méchant! te renvoyer, pourquoi?

HENRI

Si tu savais ce que j'ai souffert pendant la traversée, en compagnie de gens étranges qui viennent planter leur tente ici... Une sorte de philosophe qui veut tout bouleverser dans l'humanité et qui a une malle pleine de projets de réforme. Un phrénologue qui fait toutes sortes d'expériences sur les animaux et qui se charge de rendre les tigres plus doux que des moutons... Un mathématicien qui prétend que la société doit être chiffrée et qu'un homme n'est plus qu'un numéro... Quels fâcheux compagnons ! Ils sont préoccupés surtout de la question des femmes. Voilà ce qui me faisait bondir... Dans une société nouvelle, disaient-ils, la femme. . . Je ne sais comment te dire.. .

MARTHE

La femme?

HENRI

Il n'existe plus de femme. ..

Je ne comprends pas. Explique-toi.

HENRI

Eh bien, ils veulent que la femme soit toute à tous... Tu comprends mes inquiétudes pendant la traversée.

MARTHE

As-tu pu douter de moi, Henri? Je mourrais plutôt... Toute à toi... Voilà ce que je veux.

HENRI

Tous s'accordaient à déplorer la difficulté qu'on a d'emmener des femmes de France.

MARTHE

Il est vrai; sauf quelques femmes d'ouvriers qui ont suivi leurs maris, la colonie ne renferme que

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des aventurières... Autant que je peux, je ferme l'oreille aux théories de ma tante; je voudrais oublier ses exagérations pour me rappeler seulement les liens qui m'unissent à elle.

HENRI

Quelles sont ses occupations ?

MARTHE

L'apôtre l'a autorisée à lire en public ses poésies... C'est une joie extrême pour elle, qui ne trouvait pas d'auditeurs complaisants à Pont-Saint- Pierre.

Et toi, ma chère Marthe, que faisais-tu ?

MARTHE

Je pensais à toi... N'as-tu pas éprouvé quelquefois à Pont-Saint-Pierre ce qui m'est arrivé quand le vent de France soufflait? Il me semblait que je respirais l'air de la petite ville où nous vivions si heureux... Je te suivais des yeux, je t'entendais parler de moi avec ta mère... Vous pleuriez, car matante est bonne.*. Ces souvenirs, tout inélan-

coliques qu'ils fussent, me rendaient heureuse un moment... Je ne me sentais pas tout à fait abandonnée.

HENRI

As-tu pu croire un instant que je t'oublierai ?

MARTHE

Non... Il me semble que si un pareil malheur avait dû arriver, je l'aurais deviné... Je serais tombée tout d'un coup brisée.

HENRI

Ma chère Marthe ! Moi, t'occasionner le moindre chagrin ! Avant de faire rougir tes yeux d'une seule larme... je voudrais mourir moi-même. Tu es si tendre quand tu souris. Un regard de toi, mais je traverserais encore demain la mer, si je croyais te retrouver en France.

MARTHE

On essaiera, Henri, de vous empêcher de vous rembarquer... Mais combien mon père va être surpris de ton arrivée !

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HENRI

Comment me recevra-t-il ?

MARTHE

Bien, puisque tu partages la doctrine... Gardetoi de combattre ses idées-.. Écoute patiemment les poésies de ma tante !

HENRI

J'ai bien pensé à ma conduite pendant la traversée... Je ne m'aviserai pas de protester... Après les discussions violentes entre ton père et le mien, après ces cruelles scènes de famille qui ont séparé nos parents pour jamais, je ne peux pas avouer que j'ai quitté la France pour toi.

MARTHE

J'ai un projet pour que nous soyons séparés le moins possible.

HENRI

Dis vite !

MARTHE

Il vaudrait peut-être mieux feindre de ne pas

connaître la science harmonienne... Tu as été séduit par les discours de l'apôtre et tu es venu le retrouver...

Pour étudier à fond la doctrine, la pratiquer

même.

MARTHE

C'est cela.

HENRI

J'irai demander des conseils à l'apôtre...

MARTHE

Non. C'est à mon père que tu devras t'adresser; fier de t'initier à la science nouvelle il pardonnera au neveu en faveur de l'élève dévoué.

HENRI

Comme tu es devenue diplomate en peu de temps !

MARTHE

Je vois les membres de la colonie s'assembler à tout instant, passer le temps à discourir et ne rien faire de pratique... Dans le principe chacun devait

se faire cultivateur. On parlait de futures moissons d'une richesse!... Le blé devait pousser au commandement de l'apôtre... Les fleurs et les fruits les plus beaux abonderaient sans culture... Personne n'a voulu s'occuper de cultiver la terre ; si quelques ouvriers n'allaient à la chasse et à la pêche, je ne sais comment nous vivrions... Il en est de même des maisons, des habits : il y a à Concordia un charpentier, un menuisier et deux tailleurs, qui ont déclaré tout d'abord qu'ils n'étaient pas venus pour continuer leur métier.

Que font-ils ?

MARTHE

Us dorment; mais l'apôtre nous promet de véritables travailleurs qu'on lui envoie d'Europe; ils devaient se trouver avec toi.

HENRI

J'ai vu sur le vaisseau plus de discoureurs que d'ouvriers...

MARTHE

J'entends des voix.

HENRI

Ce sont mes compagnons de route...

MARTHE

Allons retrouver mon père, (ils sortent.)

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