SCÈNE VI MESNAGER, ROSALIE
MESNAGER, se croyant seul.
Ces jérémiades de femmes me fatiguent. Ah! elle croit que je n'ai pas de caractère... Elle le verra bien... Un matin, je pars et on ne me reverra plus... Je serai tranquille au moins dans quelque endroit sans femme.
ROSALIE. Elle fait le tour de la pièce, époussète des meubles, tourne derrière le fauteuil de Mesnager et tousse après un long silence.
Il ne m entend pas. (Elle recommence le même manège, va à la cheminée sur laquelle est placé un verre, l'essuie avec son tablier.) 11 taUt €n finir pourtant. (Elle jette à terre le verre qui se brise.)
MESNAGERJ il se lève en sursaut.
Maladroite !
ROSALIE
Voilà le premier objet que je casse... Je le paierai, monsieur... (Mesnager hausse les épaules.) Je le paierai parce que j'ai peur d'en casser d'autres...
MESNAGER
Tu dis?
ROSALIE
Oui, je crains d'en casser d'autres...; ma maîtresse m'a communiqué son trouble...
MESNAGER
Qu'est-ce encore que cette singulière association de sentiments avec ma femme ?
ROSALIE, s'avançant.
Je voudrais être à la place de madame pour
VOUS répondre. (Mesnager se rassied et frappe du pied avec impatience.)
Ne pouvoir rester un instant seul dans son
appartement... Rosalie, prenez garde de me pousser à bout.
ROSALIE
Oh! Votre colère ne m'effraie pas et je vous dirai ce que je pense...
MESNAGER
Toi?
ROSALIE
Vous avez tort et vous le savez bien...
MESNAGER
Tais-toi...
ROSALIE
On n'abandonne pas un fils parce qu'il a commis quelque foucade de jeunesse... Non, vous ne pouvez pas renier monsieur Henri; c'est impossible. (Mesnager va ven Roialie.)
MESNAGER
Bavarde sempiternelle!
ROSALIE
Au fond, vous pensez comme madame... Elle a la bonne foi de laisser paraître ses tristesses et vous faites l'homme fort en vous montrant désagréable pour tout le monde, dur pour ceux qui vous aiment, qui vous servent, impitoyable au souvenir de votre enfant... Allez, je vous connais bien... vous ne me faites pas peur.
MESNAGER
Te tairas-tu ?
ROSALIE
Non... J'ai à vous dire que vous vous minez par un chagrin intérieur et que vous vous faites beaucoup de mal inutilement.
MESNAGER
Quelle patience !
ROSALIE
Je ne suis pas faible comme madame... Vous la brusquez et la pauvre femme se désole... Moi,
vous pouvez me battre, mais vous m'entendrez.
(Elle vient se placer en face de Mesnager.) VOUS m'entendrez, il
le faut... Vous faites le malheur de madame et le vôtre aussi... Vous le sentez et par crainte d'être accusé de faiblesse, vous n'osez revenir... A ce jeu-là vos cheveux grisonnent, vos joues se creusent, vous maigrissez, vous devenez jaune, tout ça par entêtement... M. Henri est parti sans vous embrasser, mais il reviendra un jour et il vous sautera au cou... Quoi! parce qu'il a pris sa volée comme un jeune oiseau, tout à coup, sa mère doit-elle pâtir?... Vous vous tuez en détail tous les jours par vos brutalités... votre caractère est affreux... Moi, je m'en moque parce que je suis solidement établie, mais madame, qui est si sensible! D'un regard, d'un geste, vous la remuez et l'affligez... Vous la faites pleurer toutes les larmes de son corps... N'est-ce pas assez d'être privée de son fils sans que vous veniez y ajouter vos duretés... Ah! si vous aviez commencé par montrer ce joli caractère en vous mariant, elle s'y serait peut-être habituée. Elle se serait dit : — J'ai tiré un mauvais numéro, c'est tant pis pour moi, il faut s'y faire ; mais vous avez été bon, humain, aux petits
soins, prévenant, vous lui avez fait manger du beurre pendant vingt ans et vous voulez maintenant qu'elle se contente d'un mauvais pain noir... Ça ne se peut pas... Si la pauvre femme n'avait soin de cacher son secret, toute la ville vous tournerait le dos... On ne traite pas une femme de la sorte... Quand par hasard quelqu'un vient à la maison et qu'on demande de vos nouvelles, ne serait-elle pas en droit de se plaindre de vous? Comme une brebis qui va à l'abattoir et qui lèche la main du boucher, elle parle de vous avec bonté, de telle sorte que personne ne puisse s'apercevoir de rien.
MESNAGER
Est-ce fini ?
ROSALIE Oui, pOUr aujourd'hui. (Mcsnager prend son chapeau et