A. Vitu, la Maison des Pocquelins aux piliers des Halles
abandon; et quel contraste offre l'inventaire fait après sa mort avec celui qui avait suivi son premier veuvage ! Ce qui regarde l'homme et ce qui regarde le commerçant — car il continua jusqu'au bout, sinon à vendre, du moins à brocanter — porte la même marque de négligence. Plus de luxe dans les vêtements, le linge et les ustensiles de ménage : quelques misérables nippes que les notaires ne se donnent pas la peine de décrire en détail et qu'ils déclarent « telles quelles », c'est-à-dire en fort mauvais état, du linge grossier et dépareillé, de « méchans caleçons » confondus avec des torchons, et, parmi les rabats, « un petit manteau d'enfant », touchante relique peut-être qui dénoterait, dans la sèche et rude nature du vieillard, un coin de sensibilité, le regret persistant chez l'aïeul d'un petit-fils perdu en bas âge. Comme bijoux, « une vieille montre en cuivre doré »; comme argenterie, « six fourchettes, six cuillères et une tasse ». Puis un tas de marchandises d'occasion ou de rebut, des sièges pliants et des fauteuils « tels quels », de « méchantes formes », une quantité de petits morceaux de tapisserie, de la vieille frange, de la ferraille, enfin vingt-cinq tableaux représentant des sujets de sainteté, sauf quatre qui figurent « une Vénus, des têtes de femme et une dame ». La valeur de tout cela n'atteint pas 2 000 livres, et cependant, avec 870 livres en argent comptant, — le reste, sans doute, des lÔ 000 livres prêtées par Molière, — avec un fatras de créances, qui font un total d'environ 8000 livres, mais dont la plupart sont bien anciennes pour être aisément recouvrables, c'est toute la succession de l'homme qui, à un moment de sa carrière, avait possédé au moins 25000 livres, c'est-à-dire 120000 francs de notre monnaie et qui meurt endetté de 10000 livres sur une maison achetée 8500. Il semble assister à l'inventaire après
décès d'Harpagon, mais d'un Harpagon auquel on aurait vraiment volé sa cassette.
Tel quel, néanmoins, cet inventaire est pour nous d'un grand prix, grâce à l'énumération détaillée qui le termine de papiers de tout genre, personnels ou d'affaires, de commerce ou d'intérêt privé. Bien que ces papiers n'embrassent pas, il s'en faut de beaucoup, toute l'existence de Jean Poquelin, ils abondent en renseignements sur le caractère de l'homme ; c'est de leur simple rapprochement que j'ai pu extraire la plus grande partie des renseignements qui précèdent. Est-il besoin de résumer l'impression qui s'en dégage? Le lecteur qui m'aura suivi jusqu'ici a son opinion faite, et je n'y saurais guère ajouter; mais je voudrais, en finissant, préciser deux considérations qui regardent Molière, puisque c'est par Molière seul que Jean Poquelin a quelque intérêt pour nous. J'estime donc que celui-ci a plus ou moins inspiré tous les types de pères créés par celui-là, et aussi que le poète a subi dans ses œuvres l'influence profonde du milieu où il fut élevé.
La comédie de Molière n'est pas une école de respect pour les jeunes gens j les pères y sont fort maltraités. Sans doute il faut prendre le théâtre comique pour ce qu'il est, et l'on ne saurait apprécier de la même manière les deux catégories entre lesquelles se répartissent les pièces de Molière, c'est-à-dire les farces et lesj comédies d'observation. Toutefois, même dans les farces de Molière, il y a toujours un fond sérieux. Que les pères mis en scène soient de simples Cassandfes ou des types pris sur le vif, que les fils appartiennent à la famille du beau Léandre ou à celle des êtres vivants, le poète a mis dans les uns et les autres beaucoup de son expérience et de ses sentiments. Or, entre ces pères et ces enfants, mêlés à des intrigues bouffonnes ou à des
actions sérieuses, il y a peu d'affection réciproque ; leur manière d'être ressemble même beaucoup à une guerre déclarée. On corapren'd qu'au début de sa carrière, tandis que, dans l'ivresse de la liberté conquise, Molière exerçait son génie en développant des canevas italiens, il ne vît encore dans les rôles de père que l'autorité gênante, l'obstacle éternel aux plaisirs de la jeunesse, et qu'il les montrât tels qu'il avait vu le sien : grondeurs, maussades, aimant l'argent par-dessus tout. Mais, en avançant dans sa carrière, le type primitif change peu. Si, dans r Amour médecin, Sganarelle offre plus de vérité et moins de convenu, les traits essentiels de cet autre « penard chagrin » rappellent assez bien Pandolfe et Anselme, Polidore et Albert. Sganarelle est crédule et méfiant, systématique et sensé, plein de confiance en lui-même et facile à duper, avare, égoïste ; il veut garder pour lui sa fille et son argent ; ici encore, je ne serais pas étonné que le fils Poquelin ait vu dans son père un peu de tout cela. Peut-être même, lorsque le démon du théâtre se mit à hanter le jeune homme, y eut-il entre son père et lui des scènes semblables à celle de Lucinde et de Sganarelle lorsque celui-ci, voyant sa fille triste et entêtée dans le mutisme, lui propose tout ce qui peut lui faire plaisir, sauf le mariage, dont elle a envie ; de même, Poquelin père proposait tout à son fils, sauf le théâtre, où il voulait monter. Peut-être enfin y eut-il chez le tapissier désespéré la plaisante consultation de compères et de voisins que nous voyons chez le père de Lucinde. Géronte, du Médecin malgré lui, est une autre variété de père bourgeois, que Molière put avoir sous les yeux dans sa propre famille. Ici, avec une naïveté de vieil enfant, plein d'une admiration béate pour la science grotesque étalée devant lui, reparaît le respect ingénu de l'argent et le revirement soudain des
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résolulions dès que le dieu Plutus entre en scène, (iéronte repoussait Léandre : « Monsieur, lui dit-il dès qu'il le sait riche, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde. y> Nous avons déjà vu dans les Fourberies de Scapin une scène à laquelle s'appliquerait exactement un incident des relations de Molière avec son père ; et nous trouvons dans la même pièce un mot d'une si frappante vérité qu'on ne saurait le croire imaginé. C'est lorsque le père de Léandre, résigné à payer les cent pistoles, voudrait bien les compter lui-même de la main à la main : « J'aurois été bien aise de voir comment je donne mon argent ». Que de choses en ce peu de mots! Le respect bourgeois de ces écus qui viennent si lentement, le cruel regret de s'en séparer, la grande importance d'un payement, les précautions qu'il y faut prendre....
Considérées dans leur ensemble, lescomédies sérieuses, avec leurs traits à la fois moins gros et plus profonds, nous présentent lés rôles de pères sous le même aspect. Pour ne pas multiplier les exemples, laissons de côté M. Jourdain, du Bourgeois gentilhomme, qui, en imposant à sa fille un homme de qualité pour mari, espère, somme toute, la rendre heureuse; n'insistons pas davantage sur Orgon, de Tartuffe, en qui la fausse dévotion a tué l'amour paternel, ni sur Argan, du Malade imaginaire, qui est affolé par la peur. Si ce sont de mauvais pères, eux aussi, on peut invoquer en leur faveur cette circonstance atténuante qu'ils sont à peu près inconscients. Allons droit à Harpagon, le plus frappant, le plus fameux, et qui, lui, sait bien ce qu'il fait, car il raisonne et explique ses actes. Si nous transportons le sujet de VAvare dans la famille de Jean Poquelin, si, baissant d'un cran la condition sociale des personnages, nous met-
tons, au lieu d'un bourgeois de haute bourgeoisie, le tapissier de l'enseigne Saint-Christophle, au lieu de Valère, l'homme bien né qui cache sa condition sous un habit d'intendant, un simple apprenti, André Boudetpar exemple, dissimulant son amour pour la fille de son maître ; au lieu d'Élise, enfin, si nous mettons Madeleine Poquelin, et, au lieu de Cléante, Molière lui-même, la pièce refusera-t-elle de s'adapter à ce nouveau cadre? Y a-t-il rien dans les personnages fictifs qui ne puisse s'accorder avec les personnages vrais? Au contraire, que de détails s'éclairent! Nous entendons dans la bouche de Molière les plaintes de Cléante : « Peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir? » Et, comme Élise, Madeleine Poquelin peut répondre à son frère : « Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère ». Enfin, Harpagon prêteur ne rappelle-t-il pas Jean Poquelin, et n'avons-nous pas vu celui-ci faire en petit ce que l'autre faisait en grand ? Dans le mémoire, déjà cité, que La Flèche lit à son maître, quantité de vieilles marchandises ne pouvaient guère venir que de chez un tapissier.
A/« ,ytij Est-ce à dire pour cela que Jean Poquelin ait été un ^>,4>^,/«vxl ' mauvais père et Molière un mauvais fils? Ce serait aller trop loin ; s'il y eut entre eux antipathie de nature, ni l'un ni l'autre, somme toute, ne semble avoir manqué à ses devoirs. Jusqu'au moment où son fils le quitta pour se faire comédien, le tapissier se conduisit très bien ; et, si Molière jeune se brouilla avec son père, s'il lui joua peut-être quelques tours dignes de la comédie italienne, comme il racheta ces écarts lorsque, homme mûr, il vint à son secours d'une façon à tel point discrète, généreuse et désintéressée î Enfin, si vraiment Molière s'est
souvenu de Jean Poquelin dans ses créations de pères ridicules, il n'a manqué de respect ni à son père en particulier, ni au caractère paternel en général. D'abord il était poète comique, c'est-à-dire observateur, et, comme tel, il obéissait à une puissance irrésistible; ce qu'il voyait, il le transportait sur la scène ; ce qu'il sentait aussi, car il ne s'épargnait pas lui-même et prenait à l'occasion de quoi faire rire dans son caractère et ses souffrances. Mais, qu'il s'agît de lui-même ou d'autrui, il dénaturait, il transformait ce qu'il prenait à l'observation ou à l'expérience. Est-ce sa faute si lac uriosité souvent indiscrète de la postérité a fini par mettre au jour ce qu'il avait lui-même assez bien dissimulé pour que ses contemporains ne l'aient jamais accusé de faire servir sa famille et sa personne à sa malignité comique?
Enfin, si l'on veut à tout prix qu'un poète comique n'ait été un bon fils qu'à la condition d'avoir représenté un père sympathique, Molière nous offre ce caractère. A côté d'Harpagon il a don Louis, du Festin de pierre, le plus noble assurément de tous les pères dé comédie, sans en excepter Géronte du Menteur. Il ne fait que paraître celui-là, mais de quelle stature il se dresse, et quel superbe langage il fait entendre! Dans l'Avareluïmême, où l'autorité paternelle se montre odieuse, il semble que dès la seconde scène le poète ait voulu mettre à l'abri, par une déclaration générale, ce qu'il attaquait dans un cas particulier. Avant même de proclamer son droit à la révolte, Valère a soin de dire : « Je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils nié sou^ met à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons fie jour ; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœiïx, rçt qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur rçonduite ; que, n'étant prévenus d'aucune folle ardeur.
ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion ; et. que l'emportement de la jeunesse nous entraine le plus souvent dans des précipices fâcheux. » Il passe outre, cependant ; mais il jie l'eût pas fait avec un autre père qu'Harpagon, et cette déclaration de principes, si précise et si forte, atténue singulièrement ce qu'il peut y avoir, dans la pièce, d'hostile aux droits de la famille.
Du milieu où vivait son père, où lui-même fut élevé et qu'il ne quitta jamais tout à fait, Molière a tiré plus encore que de ses relations directes avec Jean Poquelin. A ce milieu il emprunta les personnages et le cadre, les idées et les sentiments de beaucoup de ses pièces. Entre bien des preuves il suffira d'en citer une, particulièrement instructive, empruntée au fîowr^eois gentilhomme. N'est-elle pas bourgeoise et parisienne dans ses moindres actions, dans ses moindres paroles, cette M™* Jourdain, d'un esprit si pratique avec sa philosophie terre à terre, si vaillante et si résolue dans la maison que bouleversent les fantaisies de son mari? Ce n'est pas elle qui oubliera jamais ses origines et son père « qui vendoit du drap près de la porte Saini-Innocent ». Par une de ces vues de bon sens, assez rares en pareil cas chez les femmes, tandis que son mari veut s'élever vers la noblesse, elle se fâche et le retient. La fortune que les deux grands-pères de sa fille ont péniblement amassée et « qu'ils payent peut-être cher en l'autre monde », elle prétend la défendre contre les Dorantes et les Dorimènes. L'horizon borné de son quartier lui suffit ; on s'y connaît, on y voisine, on y glose les uns sur les autres, elle y est une personne considérable, et c'est là le vrai bonheur, pes ménages ainsi divisés, Molière en a certainement vu
plus d'un autour de lui, surtout dans les commerces de luxe exercés par sa famille. Parmi ces tapissiers et ces merciers, ces lingers et ces joailliers, les relations avec le beau monde étaient journalières, et il y fallait quelque prudence pour ne se point laisser duper, quelque bon sens pour réserver sa fille à un Cléonte bourgeois.
Non seulement Molière observa cette façon de sentir, mais il s'en imprégna lui-même, il la conserva lorsqu'il fut devenu comédien, auteur et homme de cour ; car, même alors, nous l'avons vu, il ne renonça pas à ses relations de famille ; par elles il demeura bourgeois, bon bourgeois de Paris. Avec Boileau, issu comme lui de bourgeoisie parisienne, — bourgeoisie un peu plus relevée, celle du Palais, mais, au fond, assez semblable à l'autre, — il représente l'esprit bourgeois dans la littérature du dix-septième siècle. Les deux amis ont tout de cet esprit : les qualités et les défauts, plus ou moins dominants chez l'un et chez l'autre, plus ou moins en opposition ou en équilibre ; mais cet esprit est le fond du génie de Molière et de ce talent de Boileau qui va jusqu'au génie : ferme bon sens, instinct de sagesse pratique et de mesure, goût de la raillerie avec de la justice et de la bonté jusque dans l'extrême satire, haine du faux et de l'outré, du prétentieux et du romanesque; avec cela, élévation moyenne de sentiments, plus de raison que de fantaisie, de force que de délicatesse, parfois une verve un peu grosse et un goût fâcheux pour ce qu'il y a de moins relevé dans la plaisanterie gauloise. Cet esprit sert à comprendre la campagne qu'ils menèrent si vivement l'un et l'autre contre la littérature de cabaret et de ruelle. Ils y portèrent le robuste bon sens qu'ils devaient à leur origine, en y joignant le goût de la cour, où ils trouvèrent l'un et l'autre accès, protection et inspiration. Avant eux, il n'y a pas encore, au dix-septième
siècle, ce que Ton pourrait appeler une littérature de tiers état, c'est-à-dire, en attendant le peuple qui n'existe •pas encore comme public, une littérature inspirée et lue par la classe la plus nombreuse et la plus sensée de la •nation. Celle qui occupe la première moitié du siècle, littérature de salon ou de cabaret, tantôt léchée, tantôt lâchée, est un contraste de raffinement et de grossièreté, de prétention et de platitude, d'invraisemblance et de terre à terre. Au théâtre, principalement, tout cela se mélange ; que les auteurs aient du génie comme Corneille, du talent comme Scarron, une déplorable facilité comme Scudéry, qu'ils soient tragiques ou comiques, lous, s'écartant de la région moyenne des sentiments ou des idées, montent trop haut ou descendent trop bas ; tous, enfin, se guindent ou s'avilissent dans leur exis- 4;ence ou dans leurs œuvres, hôtes des ruelles ou des mauvais lieux.
. Le caractère de la littérature qui commence vers 1660, c'est-à-dire avec le gouvernement personnel de Louis XIV, est de réagir également contre ces deux ten- (dances extrêmes ; les écrivains se rangent, et, renonçant aux patronages aristocratiques pour celui que leur offre le roi, ils prennent leurs inspirations dans le goût bourgeois et dans celui de la cour. Par là ils réalisent un double idéal de vérité moyenne et d'élévation dont Molière et Boileau d'un côté. Racine de l'autre, offriront des modèles parfaits. Les deux premiers sentent et parlent comme des bourgeois de grand esprit en qui le contact des suprêmes élégances affine, sans les altérer, les qualités originelles, le troisième comme un bourgeois d'une délicatesse supérieure à sa condition, à l'aise comme en une patrie dans le monde qui l'accueille, et, en échange de ce qu'il reçoit, offrant à ce monde la peinture idéale de son langage et de ses sentiments. Dès lors,
les précieux raillés disparaissent ou boudent, les burlesques méprisés se consolent dans leurs cabarets, mais les uns et les autres perdent pour un temps toute influence. Tandis que Boileau harcèle les seconds, Molière se charge des premiers ; il ouvre ie feu avec les Précieuses ridicules, début de son théâtre parisien, il ne les cesse qu'avec les Femmes savantes^ son avant-dernière pièce, et Ton peut tenir pour assuré que, s'il eût vécu, il n'eût point désarmé. D'autre part, dans le plus grand nombre de ses comédies, il mêle bourgeois et hommes de cour, corrigeant les uns par les autres, opposant à Dorante, le noble sans dignité, Cléonte, le bourgeois fier de sa condition, l'élégant Clitandre au cuistre Trissotin. Ainsi, jusque dans la littérature, le règne de Louis XIV, ce « règne de vile bourgeoisie », comme l'appelle Saint-Simon, ce règne où, selon la remarque d'Augustin Thierry, « dans les lettres, tous les grands noms, sauf trois, furent plébéiens », ce règne marque l'avènement du tiers état, servant et illustrant le pouvcir qui l'élève et lui donne sa place.