‹ La comédie de Molière; l'auteur et le milieuChapitre 9 sur 41 · A. Viiu, cUqs le Moliériste, octobre · texte numérisé non relu

A. Viiu, cUqs le Moliériste, octobre

le pilori, à l'image Saint-Christophe. En 1649 il obtient de sa sœur, Jeanne Poquelin, veuve de Toussaint Perrier, marchand, donation des immeubles qu'elle possède, savoir : une maison rue de la Lingerie, « où pend pour enseigne la Véronique », — c'est la maison de famille des Poquelin, celle de Jean I"", — et deux loges et demie à la foire Saint-Germain ; le tout, à la simple condition, pour le frère, de loger, nourrir et entretenir sa sœur*.

En 1654- il atteint ses cinquante-huit ans et, sa fortune faite, songe à se retirer des affaires. Il prend alors avec ses enfants des arrangements où il se montre semblable à lui-même, c'est-à-dire très serré. De ses deux mariages il lui restait en tout quatre enfants : Molière, dont il n'avait plus à s'occuper, son second fils Jean et deux filles, Marie-Madeleine du premier lit, Catherine du second. Il avait marié en 1651 Marie-Madeleine à son confrère et voisin André Boudet, établi sous les piliers de la Tonnellerie, au Soleil d'Or, un fort brave homme et très accommodant. Il aurait dû donner en dot à sa fille les 5000 livres qui lui revenaient sur la succession maternelle: il se contenta d'en donner 3200. Restait à pourvoir son fils et son autre fille. Avec Jean il se tira d'affaire en lui cédant, par contrat du 14 septembre 1654, son fonds de commerce et le bail de sa maison des Halles, qu'il occupait lui-même depuis la Saint-Jean de 1643 ^ Le fonds était évalué à 5218 livres; sur cette somme, Poquelin père tenait son fils quitte de 5000 livres, « en conséquence de quoi le sieur Poquelin fils ne pourra demander aucun compte ni partage des biens de

\. Emile Campariïon, Nouvelles Pièces sur Molière, iSlQ.

2. A. Vitu, la Maison des Pocquelins et la maison de Regnardaux piliers des Halles, dans les Mémoires de la Société de Vhisloire de Paris, t. XI, 18&5. ,,

la succession de sa mère, mais en laissera jouir son père sa vie durant ». Ainsi, non seulement Poquelin père se défaisait de ses marchandises à un bon prix, mais il se préservait, en ce qui concernait son second fils, de toute réclamation sur ses comptes de tutelle et sur la succession de Marie Cressé. Pour la maison, qui lui avait coûté 8 500 livres, il la louait 500 et il faisait insérer dans ce bail avantageux la clause suivante : « Le bailleur fait réserve, pour son logement, de la chambre au second étage sur le devant de ladite maison, jusqu'à ce que le preneur soit pourvu par mariage, lors duquel il la délaissera à son fils, lequel réciproquement sera tenu de livrer à son père une autre chambre telle qu'il plaira à icelui sondit père choisir et retenir sur le devant de ladite maison. » Ce n'est pas tout ; Poquelin père, s'assurant une autre commodité pour lui-même, impose une servitude fort gênante à son fils : « Le bailleur se réserve encore la communauté de la cuisine et du grenier de ladite maison, ensemble le passage libre pour lui et les siens par la boutique d'icelle. » Ainsi Jean Poquelin ne dépendra de personne dans cette maison, qui n'est plus sienne, et tout le monde y dépendra de lui. C'est l'idéal de l'indépendance.

Pour Catherine le débarras fut encore plus facile et plus complet. Jean Poquelin en fit une religieuse et, comme avec son fils, il eut soin de se préserver pour l'avenir de toute réclamation. Catherine avait des droits sur la maison des Halles, achetée, comme on l'a vu, avec la dot de sa mère. Donc, le 15 janvier 1655, Poquelin père réunissait cinq membres de la fa mille Fleurette, oncles, tante et aïeule de sa fille, et leur exposait que, Catherine étant sur le point de prononcer ses vœux aux Yisitandines de Montargis, il se déclarait prêt à lui payer une dot de 5000 livres, pourvu que la maison «lui demeurât et appar-

tînt pour en faire et disposer ainsi qu'il aviserait, et qu'ils lui en fissent cession, transport et délaissement, sans aucune garantie que ce fût ». La maison avait coûté 8 500 livres ; si donc, comme il est probable, cette somme avait été fournie tout entière par la dot de Catherine Fleurette, c'est 3500 livres que gagnait Jean Poquelin. Harpagon ne s'y fût pas pris autrement s'il eût placé sa fille Élise dans un « bon cul de couvent ».

Il ne restait plus à Poquelin, pour être libre de toute préoccupation de famille, qu'à marier son fils. Tel que nous connaissons le bonhomme, il devait rechercher avant tout les avantages solides. La belle-fille qu'il trouva, Marie Maillard, réunissait tout ce que peut souhaiter un beau-père à l'esprit positif : elle était orpheline, mineure, et sa dot, bien nette en argent comptant ou solidement établie en bonnes créances, s'élevait à 11 500 livres. Ce n'était rien moins, à vrai dire, qu'une « femme-docteur » : elle déclare dans le contrat de mariage ne savoir écrire ni signer ; mais Jean Poquelin devait être de ceux qui pensent qu'une femme «en sait toujours assez». Malgré cette ignorance, Marie Maillard appartenait à une très bonne famille bourgeoise : cousine d'un tapissier, elle a pour tuteur un commis au greffe de la chambre des Comptes, et elle est assistée, comme amis, d'un prélat, Charles Bourlon, évêque de Césarée et coadjuteur de Soissons, d'un conseiller au parlement, d'un conseillermaître en la chambre des Comptes, d'un conseiller-greffier en chef au Châtelet ; toutes gens qui formaient pour son mari un riche appoint de clientèle. Quelle joie pour le vieux tapissier ! Si son fils aîné avait trompé ses espérances, comme le second le dédommageait! Il voulut lui marquer sa joie par un beau cadeau de noces. Jusqu'alors il n'avait pas usé du renoncement de Molière à la survivance paternelle comme tapissier du roi, espérant peut-

être qu'après un temps de misère et d'erreurs, le fils aîné, l'enfant prodigue, lui reviendrait repentant et corrigé. Aussitôt après le mariage de Jean, il le faisait pourvoir de cette survivance. Du reste, pour s'occuper et se garder de l'ennui, de même qu'il retenait, selon l'usage, le titre honorifique de son emploi, il se réservait d'en remplir les fonctions tant qu'il en aurait la force. Nous le voyons, en effet, le 24 janvier 1658, formant avec ses confrères, les trois autres tapissiers de la cour, un contrat d'association de quatre années pour la fourniture des « marchandises et ouvrages de leur vacation », et exercer longtemps encore : en 4662, en effet, un état du trésor porte une somme de 300 livres attribuée « aux nommés Poquelin et de Nauroy, tapissiers du roi » ; en 1664- tous deux figurent encore sur un état des Menus Plaisirs *.

On croirait que, par cette série d'habiles opérations, Jean Poquelin se serait ménagé, avec une aisance honnête, la paix et l'agrément de ses vieux jours. Il n'en fut rien ; la partie la plus troublée de sa carrière commence ; les années qui lui restent à vivre seront remplies de revers et de chagrins, et, s'il ne finit pas dans une véritable misère, il le dut — étrange démenti de ses prévisions — au fils sur lequel il ne comptait plus, à celui dont il venait de faire le sacrifice et le deuil, à Molière.

1. A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, 1872, art. LES PocQUELiN ; J. Loiseleur, les Points obscurs de la vie de Molière, I, 2.

Retour de Molière à Paris; réconciliation avec sa famille. — Jean Poquelin et André Boudet; ruine de Jean Poquelin; obligeance de Molière envers son père; mort de Jean Poquelin. — Les pères dans le théâtre de Molière; influence de la famille et de l'éducation de Molière sur la direction de son génie.

Près de douze ans s'étaient écoulés depuis que le directeur de Y Illustre Théâtre avait quitté Paris, et ses affaires s'étaient grandement améliorées avec le temps. D'abord il était devenu assez riche pour n'avoir plus à solliciter les secours de son père. De ce chef les préventions de Jean Poquelin durent s'atténuer quelque peu : pour un homme tel que le tapissier, celui qui gagne de l'argent, de quelque manière que ce soit, mérite considération. En outre, le bruit des succès de Molière avail dû venir jusqu'à Paris ; on savait qu'il avait été jugé digne d'amuser les loisirs des États de Languedoc, enfin qu'il avait composé deux grandes comédies en vers: VÉtourdi et le Dépit amoureux. N'était-ce pas de nature à faire mollir la rancune paternelle? Une remarque facile à faire de nos jours, c'est que le théâtre et la littérature sont deux professions très redoutées par la prudente sagesse des familles ; si la vocation y pousse un des leurs, elles opposent une résistance des plus longues à désarmer. Mais que l'enfant, devenu littérateur ou comédien en dépit d'elles, arrive au succès, leur attitude change du tout au tout. Vite elles se rapprochent de lui et se parent de sa gloire naissante*. Je ne crois

1. Souvent même ces rapprochements tournent à l'exploitation; voyez à ce sujet une page vigoureuse de George Sand, dans Lucrezia Floriani, 1847, II, 3.

pas que les Parisiens d'autrefois aient beaucoup différé sous ce rapport des Parisiens d'aujourd'hui. A preuve Boileau, renié d'abord par tout ce qu'il y a de greffiers dans sa famille, et revendiqué par eux dès que ses vers commencent à bruire par la ville. Il en fut de même pour Molière ; les preuves abondent d'une réconciliation j, , ; complète du poète-comédien avec sa famille. , ï*^«.iT' En voici une, la plus curieuse et la première à la fois, )*i**i^v révélée par une découverte toute récente *. Depuis le mois d'avril 1658, Molière était à Rouen, préparant son retour définitif à Paris ; il faisait, dans cette dernière ville, des voyages secrets pour obtenir la protection de Monsieur et ne pas éveiller l'attention des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais. Non seulement il revit alors son père, mais il rentra si bien en grâce auprès de lui, que Jean Poquelin lui permit de faire élection de domicile en sa maison pour les actes et contrats provoqués par la future installation parisienne de la troupe. Molière ne pouvait prévoir à ce moment que la protection royale lui donnerait, aussitôt arrivé, la salle du Petit-Bourbon; aussi négociait-il la location d'un théâtre. Le 12 juillet, sa femme d'affaires, Madeleine Béjart, obtenait à Rouen, du comte de Talhouet, la cession du bail du jeu de paume des Marais, à Paris, avec ^tout le matériel de théâtre qu'il contenait, et elle faisait élection de domicile « en la maison de M. Poquelin, tapissier, valet de chambre du roi, demeurant sous les Halles, paroisse de Saint-Eustache-, pour audit lieu

i. Ch. de Beaurepaire, Bulletin de la Société des bibliophiles normands, 1885.

2. Ces nom et qualités s'appliqueraient aussi bien au frère qu'au père de Molière; je crois, cependant, qu'ils doivent être rapportés au second, car Jean Poquelin retenait toujours, comme on l'a vu, le litre et une partie des fonctions de tapissier du roi, il

JEAN POQUELIN. il

être faits tous exploits et diligences de justice nécessaires ». Bien plus, entre 1660 et 1664, Molière ayant de grosses dépenses à faire pour s'installer, Jean Poquelin paya pour lui diverses sommes s'élevant à un total de 1 512 livres. Les papiers contenant le détail de ces payements figurent dans l'inventaire après décès de Poquelin père avec cette mention : a J'ai déboursé pour monsieur Molière tous les articles y écrits ». E. Soulié, qui ne connaissait pas le contrat de Rouen, a tiré de cette formule une induction contestable. D'après lui, « monsieur Molière » serait l'expression d'une ironie amère à l'égard de ce fils comédien, déguisé sous un sobriquet de théâtre. J'y verrais plutôt une marque de respect pour un nom déjà illustre, salué par Boileau, acclamé par le public, le nom d'un homme protégé par le roi et qui vient de signer : « J.-B. P Molière » trois épîtres dédicatoires : l'une, en tète de V École des maris, à Monsieur; l'autre, en tête des Fâcheux, au roi; la troisième, en tête de VÉcole des femmes, à Madame. Le poète est, du reste, en relations suivies avec sa famille et fait avec elle échange de bons offices. En 1659 il est parrain de son neveu Jean-Baptiste, fils de son frère Jean et de Marie Maillard; en 1662 Poquelin père et Boudet l'assistent à son mariage avec Armande Béjart ; en 1663 il tient sur les fonts une fille de sa sœur Madeleine et de Boudet, et les Poquelin sont très fiers de ce dernier parrainage : s'ils ne font pas mettre sur l'acte de baptême le titre de comédien de Monsieur, l'Église ne voyant pas de très bon œil cette sorte de qualité, ils donnent au parrain une série de titres qu'il n'avait jamais

n'avait pas cessé d'habiter la maison des Halles, après l'avoir louée à son second fils, et, dans les affaires d'intérêt qui vont suivre, c'est toujours avec son père que Molière est en rapport.

prise aussi complète : « Jean-Baptiste Poquelin, écuyer, sieur de Molière ». La gloire, la faveur et la fortune du poète grandissant chaque année, ces bonnes relations ne purent que devenir de plus en plus étroites. Aussi n'hésité-je pas à ranger parmi les fables l'anecdote d'après laquelle Molière aurait inutilement offert à sa famille l'entrée gratuite de son théâtre : il est sans exemple que des Parisiens aient refusé des billets de faveur.

Enfin la parfaite délicatesse de procédés dont il fit preuve envers son père dut achever, s'il en était besoin, de ramener le vieillard, d'autant plus touché de ces marques d'affection qu'il se trouvait plus isolé d'autre part et plus maltraité par la fortune. D'abord, en 1660, Jean Poquelin perdait son second fils, l'époux de Marie Maillard; cinq ans plus tard, Madeleine Poquelin, la femme de Boudet, mourait à son tour, et cette perte coïncidait pour Jean Poquelin avec les revers de fortune les plus rapides et les plus complets. Peut-être faut-il voir le point de départ de ceux-ci dans l'accord conclu en 1658 entre les tapissiers du roi. Un proverbe dit que, lorsqu'il n'y a pas de foin au râtelier, les chevaux se battent; on peut dire aussi que, lorsque des associés plaident entre eux, c'est que l'association donne de mauvais résultats; or en 1664 nous trouvons Poquelin père en procès avec un des signataires de l'accord. La mort de sa fille fut pour lui la cause indirecte d'opérations encore plus désastreuses. Il semble que Boudet, très affligé de la perte de sa femme, ait voulu se dépayser; il fit donc un voyage de deux ans, et pendant son absence il laissa le soin de son commerce à son beau-père, qui alla s'établir rue Comtesse-d'Artois, à quelques pas de son domicile habituel. Lorsqu'il revint et régla ses comptes avec le beau-père, il se vit en face d'une situation désastreuse. Non seulement la gestion de Jean Poquelin

n'avait donné aucun bénéfice, mais encore elle avait absorbé les 1 800 livres qu'il devait toujours à Boudet sur la dot de sa femme, et Boudet se trouvait débiteur envers lui de 1359 livres, qu'il paya sans objection. Boudet était un brave homme, ai-je dit, et toutes ses relations avec la famille où il était entré le laissent voir affectueux et serviable. Mais, en l'espèce, il se montra singulièrement accommodant; il faut, ou bien que Poquelin père, avant de commencer sa gestion, ait stipulé à son profit des conditions léonines, auxquelles Boudet aurait souscrit de bonne grâce, ou bien qu'il ait lui-même éprouvé de grosses pertes, et Boudet se serait montré encore plus généreux en le couvrant dans la mesure du possible. J'inclinerais plutôt vers cette seconde hypothèse, car, vers la même époque, Jean Poquelin reçut de son fils les mêmes bons offices que de son gendre : l'examen de l'inventaire fait après la mort du tapissier révèle que depuis 1664 Molière lui avait remboursé le total des sommes qu'il en avait précédemment reçues, c'est-à-dire 3477 livres, et cela sans lui demander aucun reçu, sans faire valoir que, loin d'être le débiteur de son père, il en était au contraire le créancier pour 1 532 livres, son frère et sa sœur ayant reçu 5000 livres sur la succession maternelle et lui n'ayant obtenu que des avances partielles.

Tant de désintéressement sortait si fort des communs usages que, lorsque, au moment de l'inventaire, Molière déclara que cette somme de 3477 livres avait été par lui remise à son père, Boudet et Marie Maillard refusèrent un moment de le croire, « n'y ayant aucune apparence, disaient-ils, qu'une somme baillée par un père à son fils, pour les causes énoncées, se rende et rapporte par ledit fils à son père ». Mais bientôt, sur les explications données, le relevé des déboursés de Jean Poquelin

« pour monsieur Molière » fut, du consentement mutuel des parties, lacéré comme nul.

Ce ne fut pas le seul bon office du fils enrichi envers le père devenu besogneux. La maison que Jean Poquelin avait achetée en 1633 aux piliers des Halles était fort vieille et délabrée. Avec la passion ordinaire des vieillards pour les bâtiments, son propriétaire songeait à la reconstruire : mais, ruiné par ses affaires avec Boudet, il eût été hors d'état de faire la dépense, sans le secours d'un prêteur généreux. Ce prêteur ne fut autre que Molière, et il s'y prit, pour obliger son père, d'une manière détournée, à la fois très délicate et très habile, par l'entremise de son ami le physicien Rohault. Par actes des 31 août et 24 décembre 1668, Rohault prêtait 10000 livres à Poquelin père, à 500 livres d'intérêt, « déclarant ledit sieur Poquelin que ladite somme est pour employer à la réédification qu'il fait faire à journées d'ouvriers de ladite maison sous les piliers des Halles, lequel emploi il promet faire, et, par les quittances qu'il retirera des ouvriers qui travailleront à ladite réédification, déclarer que les deniers qui leur seront payés proviendront du présent contrat, afin que ledit sieur acquéreur soit et demeure subrogé aux droits, privilèges et hypothèques desdits ouvriers». Par deux autres actes passés le même jour devant les mêmes notaires, Rohault déclarait que la rente constituée par Jean Poquelin « étoit due et appartenoit à Jean-Baptiste Poquelin de Molière, auquel il n'avoit fait que prêter son nom ». Les biographes de Molière apprécient ce double contrat de manières très différentes: les uns, avec Soulié, y voient un acte de piété filiale; les autres, un placement avantageux et entouré de garanties habilement prises, car le débiteur était obligé d'employer le prêt à la constitution du gage; et, s'il ne remplissait pas

ses engagements, le créancier, grâce à Tentremise de Rohault, aurait eu recours contre l'intermédiaire ^ La lecture attentive des pièces confirme pleinement la manière de voir de Soulié. Si Molière employa Rohault, c'est qu'il pouvait de la sorte protéger Jean Poquelin contre lui-même en Tobligeant à ne pas gaspiller la somme prêtée. En effet, le tapissier avait fort mal administré ses affaires, et c'était là de quoi mettre en défiance. Ne chercherait-il pas, malgré sa vieillesse, à prendre une revanche et n'emploierait-il pas à quelque spéculation hasardeuse l'argent mis à sa disposition? Directement obligé par son fils, il en eût sans doute pris à son aise; tenu par le contrat signé avec Rohault, il emploierait utilement le montant du prêt. Quant à la prétendue garantie de Rohault, Molière, s'il s'en fût assuré, eût agi d'une manière par trop perfide envers un ami complaisant. Mais il est dit, dans les actes passés entre Rohault et lui, que Rohault opère « sans aucune garantie, restitution de deniers, ni recours quelconque, en quelque manière que ce puisse être ». Pour les autres garanties, Molière les négligea : les quittances des ouvriers restèrent entre les mains de Jean Poquelin, et il ne paraît pas que le père ait rien payé de la rente promise à son fils, quoique le premier terme fût échu lorsqu'il mourut, à l'âge de soixante-seize ans, le 25 février 1669.

Triste mort après une triste vieillesse. Survivant à ses deux femmes et à tous ses enfants, sauf un, ruiné après avoir été riche, Jean Poquelin rendait le dernier soupir dans sa maison à peine reconstruite, au milieu du désordre qui s'introduit si vite partout où les femmes sont absentes. Ce n'était, en effet, chez lui qu'incurie et

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