CHAPITRE U
UiSE COMÉDIENNE AU XVIl' SIÈCLE
MADELEINE BEJART
Entre tous les noms mêlés à l'histoire de Molière, , ^ deux surtout ont le privilège de nous attirer, ceux de ^ rvM.v^u^* Madeleine et d'Armande Béjart, deux sœurs, dont il Uwv wk aima l'une, dit-on, et épousa l'autre. Cette préférence s'explique par des causes assez diverses. D'abord le goût du scandale, Madeleine et Armande ayant été comédiennes, et d'humeur fort légère, à ce que l'on croit. Il faut y voir aussi la malignité trop naturelle qui nous porte à chercher dans la vie des grands hommes les faiblesses et les ridicules ; en les rendant semblables aux autres hommes, ne diminuent-ils pas la distance qui nous sépare d'eux? Dans le cas présent, ce sentiment n'est que trop facile à satisfaire : il trouve chez Molière le genre de ridicule dont on est le plus friand dans notre pays, celui qui s'attache à un mari trompé. On peut néanmoins, pour revenir sur ce sujet, invoquer des motifs plus avouables. D'abord il est impossible que Madeleine et Armande Béjart n'aient pas exercé une certaine influence sur ce qu'il y a de plus intéressant dans Mo-
Hère, à savoir ses œuvres. La nature des choses le veut ainsi ; et, pour Molière en particulier, ses contemporains sont les premiers à le reconnaître. L'auteur de l'importante préface mise, en 1682, en tête de la première édition complète de son théâtre dit expressément, à propos des « applications admirables » qu'il faisait dans ses comédies « des manières et des mœurs de tout le monde » : « Il s*y est joué le premier en plusieurs endroits sur des affaires de sa famille et qui regardoient ce qui se passait dans son domestique ». En faudrait-il davantage pour excuser ceux qui s'efforcent de connaître sa vie privée? Ajoutons que, dans ce qui a été écrit jusqu'à présent sur Madeleine et Armande Béjart, le parti pris et le système, l'à-peu-près et la déclamation tiennent beaucoup de place. Les faits constatés et les documents authentiques ne manquent pas, et ils en disent assez ; cependant une bonne part de ce que Ton affirme au sujet des deux sœurs n'est rien moins que prouvé ; la fantaisie a grande part aux portraits que l'on trace d'elles. Seraitil impossible d'y substituer des images vraies ? On peut, du moins, l'essayer. Prenons d'abord Madeleine. N'eùt-elle pas vécu pendant près de trente ans de la même vie que Molière, à côté de lui, dans son intimité, n'eùt-elle pas été sa plus fidèle et sa plus constante auxiliaire, elle mériterait encore d'être étudiée pour elle-même. Cette comédienne, en effet, était une femme de premier ordre et un caractère original.
Les Béjart; M. de Modène et Madeleine Béjart. — Naissance d'Arniande Béjart, future femme de Molière; hypothèses sur son origine; qu'elle est la sœur, et non la fille, de Madeleine Béjart,
Le 6 octobre 1615, Joseph Béjart, « huissier ordinaire du roy es eaux et forêts de France », épousait à l'église Saint-Paul, au Marais, une demoiselle Marie Hervé. Les deux époux appartenaient, semble-t-il, à la petite bourgeoisie parisienne; en tout cas, le complément obligé de la noblesse, la fortune, leur manquait entièrement. Mais leur pauvreté ne les empêchait pas d'afficher des prétentions nobiliaires. Outre le titre d'écuyer que l'usage et la courtoisie laissaient prendre à beaucoup de gens de robe, on trouve Joseph Béjart qualifié « sieur de Belleville * ». Peu d'unions furent aussi fécondes : on a pu relever les noms de onze enfants issus de ce mariage, et il est permis de croire qu'on ne les connaît pas tous. Mettons-en quinze; et nous serons certainement plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité.
1. Edouard Fournier {le Roman de Molière, 1863, IX) cite, d'après M. J. Guigard (Bibliothèque héraldique de la France, 1861, n° 4434^), une Descente généalogique d'Etienne Porcher, habitant de la ville de Joigny, 1650, et rattache nos Béjart à la famille de ce Porcher, « sergent d'armes et maître des garnisons du roi Charles cinquième ». Il y a, en effet, des Béjart dans cette famille, mais aucun d'eux ne porte les prénoms des nôtres, et l'assimilation de Fournier, beaucoup plus affirmatif que M. Guigard, n'est appuyée d'aucune preuve. Pour les prétentions nobiliaires de nos Béjart, on peut en voir la discussion dans le Dictionnaire critique de Jal, p. 180, et l'on trouvera la description des armoiries qu'ils s'attribuaient dans le travail de M. B. Fillon, le Blason de Molière. Enfin, le Dictionnaire géographique des Gaules, d'Expilly, 1762, ne men^ tienne pas moins de dix Belleville dans diverses provinces de
Joseph Béjart mourut vers 1643, après une vie fort rude et besogneuse, car, à toute époque, quinze ou même onze enfants sont une lourde charge, surtout pour un huissier de petit office. De ces enfants, cinq se firent comédiens : deux fils, Joseph et Louis ; trois filles, Madeleine, Geneviève et Armande. Joseph, né vers 1617, et Madeleine, baptisée le 8 janvier 1618, étaient les plus âgés. Ils donnèrent le branle, par leur exemple, à toutes ces vocations théâtrales ; et le père et la mère, enchantés de voir ces oiseaux voyageurs prendre leur volée hors du nid trop plein, n'y mirent certainement aucun obstacle.
Le Marais, qu'habitaient les Béjart, était alors un quartier de théâtres. Sur ses confins, proche les Halles, on trouvait le vieil Hôtel de Bourgogne, où jouaient d'une part les grands jeunes premiers tragiques : Floridor et Bellerose ; de l'autre, le trio légendaire de farceurs : Gaultier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin ; et aussi les troupes italiennes. Plus près du centre, dans un jeu de paume, était le théâtre qui prit le nom même du quartier, le Théâtre du Marais, et où le Cid fut joué d'original. Scène et tréteaux se ressemblaient encore beaucoup ; l'Hôtel de Bourgogne, notamment, était, en partie, un théâtre forain : on jouait des parades à la porte avant la représentation. Autour du quartier, les ama-
France, outre le village qui est devenu un quartier de Paris. Cette seigneurie de Belleville, qui fut attribuée pour la première fois à défunt Joseph dans le contrat de mariage de sa fille Armande avec Molière, semble bien n'avoir été qu'un de ces titres imaginaires dont s'affublaient les comédiens des deux derniers siècles. Le fils aîné de Joseph, baptisé du môme prénom que son père, et camarade de Molière, s'intitulait lui-môme sieur de la Borderie et avait du goût pour l'art héraldique; il composa un Recueil des titres^ quali" tés et armes des seigneurs des Etats généraux de la province de Languedoc, Lyon, 1655-1657. Un autre Béjart, Louis, s'appelait, lui, sieur de l'Éguisé, d'un sobriquet, semble-t-il, qu'il avait reçu, ou pour sa finesse d'esprit, ou parce que c'était un friand de la lamo.
leurs de spectacle en plein vent n'avaient que Tembarras du choix : ils trouvaient, sur le Pont-au-Change, Jean Farine; sur le Pont-Neuf, le Savoyard; à la place Dauphine, le grand Tabarin^ Il est probable que les petits Béjart firent le plus clair de leur éducation au milieu de la foule qui entourait ces artistes de la rue; et aussi que, faute de quinze sous nécessaires pour entrer au parterre des deux théâtres réguliers, ils s'y faufilèrent souvent parmi les soldats aux gardes, les laquais et les pages qui s'arrogeaient le privilège de voir le spectacle sans payer. Les splendides habits des rois et des reines de tragédie, la joyeuse humeur de Colombine et d'Arlequin, la liberté de leur existence, la facilité apparente d'un métier si lucratif, tout cela devait produire une vive impression sur les enfants du pauvre huissier. De très bonne heure les deux aînés, Joseph et Madeleine, se firent eux-mêmes comédiens, sans prendre la peine de déguiser, au théâtre, leur nom de famille sous l'un de ces pseudonymes prétentieux ou burlesques quijétaient alors de règle en pareil cas. '
Où jouèrent-ils? On n'en sait trop rien. Peut-être dans une troupe d'amateurs, peut-être sur les tréteaux forains de la banlieue. Il est peu probable qu'ils aient débuté à l'Hôtel de Bourgogne ou dans la salle du Marais; ils étaient encore trop jeunes et trop inexpérimentés. L^ tradition veut qu'ils aient de bonne heure parcouru le Languedoc avec une « troupe de campagne ». En tout cas ils n'y restèrent pas longtemps, car deux pièces authentiques établissent que Madeleine était à Paris au commencement de 1636 et au milieu de 1638. Le 10 janvier 1636, en effet, Madeleine Béjart, « fille émancipée d'âge », assistée de son curateur, Simon Gourtin, bour-
- 1, Victor Fournel, les Rues du vieux Pans y 1870, vu et viii.
geois de Paris, de son père, de son oncle paternel, Pierre Béjart, procureur au Chàtelet, et de cinq alliés et amis de sa famille, demandait au lieutenant civil l'autorisation de contracter un emprunt; elle possédait 2000 livres, et il lui en fallait 2000 autres pour acquérir une petite maison avec jardin située au cul-de-sat Thorigny. L'assistance que lui prêtent les personnes graves qui l'accompagnent, et parmi lesquelles figurent un « chef du gobelet du roi », un avocat au parlement et « un fourrier du corps du roi », permet de penser que les économies précoces de la jeune comédienne avaient une origine honnête ; mais rien n'est moins prouvé. Très peu de temps après, on la voit intimement liée avec un personnage dont les largesses pourraient bien être le point de départ de sa fortune : en effet, le 11 juillet 1638, était baptisée à Saint-Eustache « Françoise, fille de Esprit- Raymond, chevalier, seigneur de Modène et autres lieux, et de demoiselle Madeleine Béjart ». Madeleine et M. de Modène n'étaient pas mariés ; il y avait même, non loin de Paris, aux environs du Mans, une légitime M"^ de Modène, qui ne mourut qu'en 1649. Le parrain de la petite Françoise était le jeune fils de M. de Modène, représenté par un ami du père, Jean-Baptiste de l'Hermite, sieur de Vauselle, un gentilhomme poète et comédien, et la marraine dame Marie Hervé, la propre mère de Madeleine.
C'est là un singulier baptême. Mais faut-il grossir la voix à ce propos et appliquer à M. de Modène et à Marie Hervé les strictes règles de la morale bourgeoise? Il y a ici plus à sourire qu'à s'indigner. Trois des personnes qui figurent dans l'acte n'appartiennent pas au monde vulgaire pour lequel sont faites la morale et ses lois; elles vivaient en marge de la société, elles jouissaient d'une tolérance particulière> car l'une était un aventu-
rier, Tautre une comédienne, la troisième une mère d'actrice.
Ainsi, prenons d'abord M. de Modène *. C'est un gentilhomme du Comtat-Venaissin, riche et de vieille noblesse, poète à ses heures, auteur de curieux mémoires historiques et fort répandu dans le monde de la littérature et des théâtres. Lancé dans une vie de plaisirs et de folles équipées, il occupe bientôt une place distinguée dans cette galerie d'originaux de grande race, fort braves et fort brillants, mais aussi dénués de sens moral que de sens commun, qui s'agitent autour de Gaston d'Orléans, forment le cercle de Marion de Lorme et de Ninon de Lenclos, se font un point d'honneur de braver publiquement les édits sur le duel, suivent en Allemagne, en Italie, en Hongrie, quelque aventurier comme eux, conspirent, sont condamnés à mort une ou deux fois, et meurent, qui en place de Grève, qui sur le pré, qui sur le champ de bataille, qui de vieillesse et dans leur lit. M. de Modène est de ces derniers. Mais, pour en venir à cette fin bourgeoise, que d'aventures! Chambellan de Gaston, il entre, naturellement, dans les complots contre Richelieu ; grièvement blessé au combat de la Marfée, il parvient à se réfugier à Bruxelles et y apprend qu'un arrêt du parlement l'a condamné à mort. Il en profite pour se guérir et se reposer un peu. Richelieu et Louis XIII morts, il revient en France, mais il n'y reste pas longtemps : en 1647 il accompagne à Naples le duc de Guise, qui essaye d'y exploiter à son profit la révolte de Masaniello. De retour en France il trouve sa femme morte et Madeleine Béjart vieillie ; il en profite pour se
t. Les nombreux renseignements que l'on avait sur M. de Modène viennent d'être notablement augmentés par la publication du travail de M. Henri Chardon, M. de Modène, ses deux femmes et Madeleine Dejart, dans la Revue du Maine, 1885 et 1886.
remarier avec la fille de son ami THermite de Vauselle; Cela ne l'empêcha pas de vivre toujours en excellents termes avec Madeleine. Peu de temps avant ce mariage, il tenait une fille de Molière sur les fonts, avec Madeleine pour commère ; plus tard on voit Madeleine prendre soin des affaires de M. de Modène et s'efforcer de réparer une fortune assez compromise par toutes ces aventures.
S'étonnera-t-on maintenant de la conduite que tint le personnage lors du baptême de la petite Françoise? La reconnaître, quoique marié, lui donner pour parrain son fils légitime, c'était traiter de haut, avec une insolence cavalière, des préjugés chers aux gens du commun, exciter des propos indignés qu'il méprisait d'avance, et jouer un bon tour à sa femme qui boudait au fond de son château. En fallait-il davantage pour décider un homme tel que lui?
Quant à Marie Hervé, petite bourgeoise de Paris, elle avait sans doute autant de préjugés que M. de Modène en avait peu, et peut-être ne faut-il voir dans sa présence au baptême que le désir de réparer dans la mesure du possible le procédé irrégulier de sa fille. La reconnaissance de l'enfant et le parrainage de M. de Modène le fils, mais cela valait presque de justes noces! Elle voulut donc faire savoir aux bonnes âmes de son quartier que le faux pas de Madeleine sortait de l'ordinaire, qu'il y avait là une sorte d'union morganatique, et bravement, toute fière, elle alla tenir sa petite-fille à Saint-Eustache. Puis, pour se hausser à la condition du père et du parrain, elle eut bien soin, dans l'acte de baptême, de donner à son mari le titre d'écuyer. Ainsi les choses se passaient presque régulièrement, de plainpied, entre gens du même monde, et les mauvaises langues en étaient pour leurs frais.
Voilà donc Madeleine de retour à Paris. Elle joue peut-être à l'Hôtel de Bourgogne ou au Marais ; il est plus probable, cependant, qu'elle se contente de cultiver ses talents de comédienne dans une des nombreuses troupes d'amateurs que Paris possédait alors. Autant que l'on en puisse juger par les témoignages de ses contemporains (je ne parle pas de ses portraits; aucun n'est vraiment authentique), c'était une grande et belle personne, d'une beauté quelque peu virile, avec des cheveux d'un blond vénitien. Ne nous étonnons pas qu'elle ait de si bonne heure fait parler d'elle ; toute direction morale dut lui manquer, et elle vivait dans un quartier où les mœurs étaient d'une grande liberté; car c'était un quartier neuf, habité par le monde élégant, et où, pour ces deux raisons, abondaient les femmes de mœurs faciles : Scarron appelait un jeune garçon, fils d'une de ses sœurs restée demoiselle, « son neveu à la mode du Marais ». En revanche, elle était intelligente et lettrée; l'année même de son émancipation, en 1636, elle adressait à Rotrou, qui venait de donner à l'Hôtel de Bourgogne son Hercule mourant, un quatrain qui dut avoir son succès, grâce à la pointe qui le termine :
Ton Hercule mourant te va rendre immortel; Au ciel comme en la terre il publiera ta gloire, Et, laissant ici-bas un temple à ta mémoire, Son bûcher servira pour te faire un autel.
La tradition veut qu'elle ait fait représenter en province deux pièces, qui se seraient perdues ; plus tard, dans la troupe de Molière, on la voit (.(raccommoder» une vieille comédie que l'on veut remettre au répertoire. A ces talents littéraires elle joignait un sens remarquable des affaires : fille d'huissier, nièce de procureur, non seulement elle donna ses soins aux affaires de M. de
Modène, mais encore elle sut administrer avec grand succès sa propre fortune et celle de Molière.
Cependant Béjart le père se faisait vieux; il ne jouit pas longtemps du bien-être que les talents de sa fille durent apporter dans sa pauvre maison. Nous apprenons sa mort par une pièce d'importance càpftale où figure toute sa famille. Le 10 mars 1643, devant le lieutenant civil de Paris*, comparaissait Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart, « au nom et comme tutrice de Joseph, Madeleine, Geneviève, Louis et une petite non encore baptisée, mineurs dudit défunt et elle ». Que Ton veuille bien noter ces deux points-ci : la petite non baptisée et la minorité des autres enfants. Marie Hervé expose que, « la succession de son défunt mari étant chargée de grosses dettes sans aucuns biens pour les acquitter, elle craint qu'elle ne soit plus onéreuse que profitable», et elle annonce l'intention d'y renoncer. Un conseil de huit parents et amis, dont M*" Pierre Béjart, son beaufrère, procureur au Châtelet, l'assiste et comparaît avec elle. Le 10 juin de la même année, avec le consentement de ce conseil, elle fait sa renonciation.
Quelle était donc cette « petite non baptisée » ? Grave question qui divise et passionne depuis longtemps les biographes de Molière. Elle a fait couler des flots d'encre, elle a donné matière à de copieuses dissertations, elle a provoqué autant de systèmes que ces articles controversés de nos codes qui mettent en jeu les plus graves intérêts. C'est que nous touchons ici à un
1. Le lieutenant civil ('lait, après le prévôt de Paris, le premier magistrat du Châtelet; il avait dans ses attributions, outre la police de la ville, le règlement des tutelles, curatelles, émancipations; interdictions, la présidence personnelle ou par délégué des conseils de famille, etc. Voyez G. Depping, Quelques pièces inédites concernant M""" de Sévigné et les Coulanges, 1882.
événement considérable de la vie de Molière, à son mariage. Dans la femme qu'il épousa, les uns voient une sœur, les autres une fille de Madeleine Béjart, et il serait d'une importance capitale pour l'honneur du grand poète que sa femme ait été seulement la sœur de Madeleine, et vraiment la fille de Marie Hervé.
Consultés sans parti pris, les actes et les dates confirment pleinement cette dernière hypothèse ^ En effet, dans son acte de mariage, en 160:2, la femme de Molière, Armande-Grésinde --Claire-Elisabeth Béjart, est dite fille de Joseph Béjart et de Marie Hervé; et, dans le contrat qui précéda, on lui donnait l'âge de «vingt ans ou environ». Cet âge s'accordant tout à fait avec la déclaration reçue en 1643 par le lieutenant civil, la « petite non baptisée » ne saurait être que la jeune fille épousée par Molière dix-neuf 'ans après. On n'a pas retrouvé l'acte de naissance de cette enfant; mais on n'a pas découvert davantage l'acte de décès de son père. Ce n'est pas faute d'avoir cherché l'un et l'autre dans les registres des anciennes paroisses de Paris. Cette coïncidence, dans la même famille, d'une naissance et d'un décès dont la trace n'est pas restée à
1. L'acte de mariage de Molière a été découvert par Beffara et la requête de Marie Hervé au lieutenant civil, par Eudore Soulié.
2. Ce nom bizarre de Grésinde a mis en campagne pas mal d'imagina tiens. Bazin y voit « un nom tout à fait provençal », donné à reniant par M. de Modène, qu'il croit son père ; P. Lacroix {la Jeunesse de Molière, 1859, p. 50), un simple nom de roman ; M. Livet (édition de la Fameuse comédienne, ISll , p. 126), «une forme de Glossinde, nom d'une sainte qui n'est connue qu'à Metz », et en tire, lui aussi, un argument pour faire d'Armande une fille de Madeleine et de M. de Modène, parce que celui-ci était « attaché au duc de Guise, de la maison de Lorraine » ; M. A. Baluffe (Molière inconnu, 188(j, p. 136), comme Bazin, « un nom foncièrement provençal », mais pour faire naître la petite fille en Provence. Le plus simple est encore d'admettre avec Eudore Soulié que ce nom, quoique peu commun, était parfois en usa ge à Paris.
Paris, alors que Ton a pu retrouver la plupart des autre?? actes qui se rapportent à cette famille, donne naturellement à penser que les deux événements eurent lieu, à la même époque, hors de Paris, dans quelque village où la famille possédait une maison des champs*. On peut donc supposer, sans grand effort d'imagination, que Joseph Béjart mourut et fut enterré dans ce village inconnu ; que sa dernière fille y naquit un peu avant ou un peu après la mort de son père, ce qui fit différer le baptême; enfin qu'elle fut baptisée au même endroit, quelque temps après la démarche faite par sa mère auprès du lieutenant civil.
Cette hypothèse ayant le défaut d'être trop simple, on la remplace ordinairement par de plus ingénieuses; je choisis dans le nombre une des plus récentes \ D'après
1. On lui en connaît une, située au bourg Saint-Antoine-dcs- Champs, sur le chemin de Picpus.
2. Celle de M. J. Loiseleur, les Points obscurs de la vie de Molière, ni. — M. Loiseleur a repris, avec quelques modifications, un système imaginé par Ed. Fournier dans son fioman de Molière. Lorsque le livre parut, M. Gaston Paris combattit à la fois les deux parrains du système, avec une argumentation très solide, dans la Revue critique d'histoire et de littérature du 3 août 1878, et fit observer que déjà M. Lindau, en Allemagne, ayant soutenu des idées semblables à celles de Fournier, fut réfuté avec esprit par M. Schuchard dans VAllgemeine Zeitung du 29 mai 1873. Je me suis servi moi-même, dans la discussion qu'on va lire, de plusieurs raisons données par M. Paris. D'autre part, M. Loiseleur a maintenu son hypothèse dans une série d'articles publiés en octobre 1885 dans le Temps et réunis en brochure sous le titre de Molière, nouvelles controverses sur sa vie et sa famille, 1886. — La présente étude venait de paraître dans la Revue des Deux Mondes (1" mai 1885), lorsque M. Louis Moland a publié sa Biographie et bibliographie de Molière (août 1885), où il soutient sur la naissance d'Armandc la même thèse que moi , et par des arguments semblables. Le volume de M. Moland était donc sous presse au moment où je publiais mon article, et il n'a pas pu davantage connaître mon travail que je n'ai pu profiter du sien ; mais je suis heureux de m'ôtre rencontré avec lui.
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celle-ci, la déclaration de Marie Hervé devant le lieutenant civil serait entachée de faux. Deux des enf mts qu'elle présente comme mineurs, Madeleine et Joseph, ne l'étaient pas, la première ayant alors vingt-cinq ans et deux mois, le second vingt-six, et, selon la coutume de Paris, l'âge de la tnajorité légale était vingt-cinq ans. On explique cette fausse déclaration en supposant qu'elle avait pour but d'attribuer à la complaisante Marie Hervé une enfant qui n'était pas la sienne, mais bien celle de Madeleine, désireuse de cacher à M. de Modène, absent de Paris, une maternité qui aurait amené une rupture. Mais quel rapport, dira-t-on, entre la fausse minorité et la supposition d'enfant? Ici l'hypothèse devient encore plus ingénieuse : le premier mensonge n'avait pour but que d'amener le second, ou du moins la famille Béjart faisait d'une pierre deux coups, se dérobant à une succession onéreuse et sauvegardant, sinon l'honneur, du moins les intérêts de l'un de ses membres, c'est-à-dire de Madeleine.
Voilà de joli monde et un pur chef-d'œuvre de rouerie. Malheureusement, tout cela ne tient guère. D'abord, si Madeleine avait une enfant à cacher au comte de Modène, elle s'y prenait bien maladroitement. Admettons, à la rigueur, la complicité de sa mère; par tout ce que l'on sait de Marie Hervé, on a le droit de la tenir pour une matrone fort obligeante. Passe encore pour celle de sa sœur Geneviève et de ses deux frères, quoique ce complot de famille devienne d'autant plus improbable qu'il englobe un plus grand nombre de conjurés et que la garde du secret, confiée à tant de discrétions, courût déjà de grands risques. Mais il fallait, en outre, gagner à la cause de Madeleine huit faux témoins, dont un seul, le procureur Pierre Béjart, avait comme parent quelque intérêt à la servir. Pour le coup, cette femme, dont nous
aurons plus d*une fois à admirer l'esprit pratique et délié, fit preuve, en cette circonstance, d'une naïveté rare. Il lui était si facile, en effet, sans se mettre en frais d'imagination pour combiner une intrigue aussi pénible que maladroite, de faire ce que ses pareilles font d'instinct en pareil cas! Puisque, dans l'hypothèse, elle avait eu l'art de dissimuler sa maternité, il ne lui restait plus, si elle était bonne mère, qu'à mettre son enfant en nourrice loin de Paris, et à la faire élever en secret jusqu'à ce qu'elle pût la reprendre sans danger. Quant à la prétendue complicité des témoins, elle est encore plus invraisemblable. Ils ne sont pas moins de huit, dont trois procureurs, gens avisés, connaissant les lois et peu désireux de se compromettre dans une fraude aussi grave; les autres ne sauraient être regardés comme de pauvres diables prêts à tous les services pour un peu d'argent : ce sont tous bourgeois de Paris, dont deux maîtres marchands et un sieur de Sainte-Marie. On suppose que, sauf l'oncle Pierre, ils pouvaient n'être pas au courant de la situation et ignorer le véritable nombre des enfants Béjart. Mais, outre que l'acte les qualifie « d'amis» de la famille, ces bourgeois notables auraientils prêté leur concours à des inconnus assez gueux? Dans aucun cas ils ne pouvaient ignorer si, oui ou non, Marie Hervé venait d'être mère; chaque quartier de Paris était alors une sorte de petite ville, où l'on se connaissait, où les gros événements qui intéressaient une famille ne pouvaient passer inaperçus.
Reste la fausse minorité de Madeleine et de Joseph, origine de tout le système. Elle ne me paraît pas avoir l'importance qu'on lui attribue ; à peine si j'y verrais une fraude préméditée. On remarquera d'abord qu'entre leur âge vrai et celui qu'on leur donne, la différence n'est pas très considérable ; un an pour l'un, deux mois
pour l'autre. Or il ne faudrait pas croire que l'âge légal de chacun fût, à cette époque, aussi rigoureusement déterminé que de nos jours ; les actes d'état civil n'étaient pas encore dressés, bien s'en faut, avec la précision que la loi devait exiger plus tard; quelques mois de plus ou de moins, deux ou trois ans même, ne faisaient pas une affaire. Donc, si deux des enfants Béjart se rajeunirent de parti pris, avec la complicité de leur mère, ils ne firent que profiter d'une latitude autorisée par l'usage ; ils auraient tout aussi bien pu se vieillir de quelques mois. Dans quelle intention, du reste, auraient-ils commis un faux ? Ce ne pouvait être pour sauvegarder leurs intérêts, car, pas plus alors qu'aujourd'hui, les enfants n'étaient obligés d'accepter la succession paternelle et d'en supporter les charges avec leurs biens propres ; ils n'avaient, pour se mettre à l'abri de tout tracas, qu'à faire, eux aussi, une renonciation. Mais la date récente de leur majorité permettait d'éviter cette complication de procédure ; un acte pouvait suffire au lieu de trois; on n'en fit qu'un. Voilà, ce semble, leur seul intérêt dans l'affaire, et il n'en faut pas davantage pour expliquer l'irrégularité de la déclaration ^
Un autre argument que l'on a voulu tirer de l'âge de Marie Hervé contre sa maternité tardive ne réussit pas davantage à la rendre invraisemblable. Son acte de décès, en janvier 1670, lui donnant quatre-vingts ans, elle
1. M. A. Baluffe, au cours d'une discussion qui est une des parties les plus étonnantes de son livre {Molière inconnu, iv), produit cependant, pour démontrer la sincérité de l'acte du 10 mars, deux raisons qui mériteraient examen : 1* il n'est pas prouvé que Joseph, dont la date de naissance est inconnue, fût l'aîné des enfants Béjart: Jal lui donne cette qualité et le suppose né en 1617, simplement parce qu'il est nommé le premier dans l'acte; 2° il faudrait savoir si, pour Madeleine, « mineure à la mort de son père, il y avait réellement prescription de minorité légale ».
aurait eu cinquante-trois ans en 1643, lorsqu'elle mit au monde sa dernière fille ; et l'on se refuse à admettre une aussi longue fécondité. D'abord, selon les lois de la nature, il n'y aurait là rien d'impossible, ni même de bien étonnant, et pour Marie Hervé moins que pour toute autre, puisque, trois ans avant la naissance de la petite Armande, elle avait eu une autre fille, Bénigne- Madefeine, dont la trace est perdue, mais dont l'acte de naissance a été relevé. En outre, il n'est pas certain qu'elle fût aussi âgée que cela. Si son acte de décès lui donne quatre-vingts ans, l'épitaphe qui figurait sur son tombeau dans le cimetière Saint-Paul ne lui en donne que soixante-treize : elle n'aurait donc eu, d'après celle-ci, que quarante-six ans en 1643*. Je viens de faire remarquer avec quelle facilité d'à-peuprès, durant les deux derniers siècles, l'âge des intéressés était indiqué dans les registres d'état civil ; les vicaires qui les tenaient ne prenaient pas toujours la peine de demander aux familles des renseignements exacts. Marie Hervé étant une très vieille femme lorsqu'elle mourut, on la vieillit encore, pour la même raison que l'on devait, dans une pareille circonstance, rajeunir sa fille Armande, qui avait cinquante-huit ans et à qui l'on n'en donna que cinquante-cinq. Les épitaphes, au contraire, ne pouvaient être rédigées que d'après les indications des familles ; je ne serais donc pas éloigné de croire que celle de Marie Hervé donne son âge véri-
1. L'abbé Valentin Dufour, le Charnier de l'ancien cimetière Saint-Paul, 1866, et la Sépulture de famille des Béjarf, dans le Moliérisle de mai 1883. — L'épitaphe est reproduite tout au long dans ces deux travaux ; mais la première des deux reproductions porte : « âgée de 73 ans », la seconde : « âgée de 75 ans. » Je me suis reporté à l'original (Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n° 8220, Épitaphier de Paris, t. V, folio 289), et j'ai constaté que « 73 » était le chiffre exact.
tablée Ainsi, pour conclure cette longue discussion, rien ne s'oppose à ce que l'on attribue à Marie Hervé la dernière fille que tous les actes postérieurs lui conservent et que l'on tienne Armande pour la sœur de Madeleine. Nous retrouverons encore la légende et les systèmes que nous venons de combattre ; ils reparaissent, en effet, toutes les fois qu'un acte important de la vie des deux femmes remet en question leur parenté, mais les arguments dont on les appuie deviennent de plus en plus faibles à mesure que l'on avance; le plus fort est tiré de la fausseté prétendue de l'acte dont j'ai essayé d'établir la sincérité.
De juillet 1638, où naquit la petite Françoise de Modène, à juin 1643, c'est-à-dire pendant près de six ans, on perd la trace de Madeleine Béjart. Demeura-t-elle à Paris, retourna-t-elle, ou alla-t-elle pour la première fois dans le Languedoc? Il est impossible de le savoir, et toutes les hypothèses imaginées pour remplir cette lacune de sa vie sont purement gratuites. S'il fallait en croire une tradition recueillie par l'auteur d'un pamphlet injurieux et mensonger, la Fameuse Comédienne '^, elle se serait distinguée par ses galanteries.
1. L'acte (le décès de Marie Hervé, rédigé à Saint-Germainl'Auxerrois, renferme une autre erreur, qui achève d'ébranler la confiance qu'on peut avoir en lui, tandis que la précision de l'épitaphe est encore fortifiée par cette erreur même. En effet, selon la copie de l'acte, donnée par Jal {Dictionnaire critique, p. 184), Marie Hervé serait morte le 3 janvier ; l'épitaphe, au contraire, la fait mourir le 9, et elle concorde en cela avec le registre de Saint-Paul, transcrit par le môme Jal, lequel registre mentionne l'inhumation à la date du 10. Dernier détail qui nous montre décidément fort distrait le rédacteur de l'acte de Saint-Germain : il dit que le corps fut pris rue Fromenteau, et tous les autres actes où il est question du domicile de Marie Hervé, depuis son retour à Paris, le placent rue Saint-Thomas-du-Louvre.