‹ La comédie de Molière; l'auteur et le milieuChapitre 13 sur 41 · Voyez ci-après, chapitre m · texte numérisé non relu

Voyez ci-après, chapitre m

capable de tout, calomniant, avec une impudence et une violence prodigieuses, avec une facilité d'affirmation inouïe, tous ceux qu'il a le moindre intérêt à discréditer. C'est dire ce que vaut l'injure lancée par lui contre Armande et qui couvre de boue, par ricochet, Madeleine Béjart et Molière.

Après les accusations directes, les simples allusions. Il y en a deux en tout. Du vivant de Molière, l'auteur d'Ê/omire hypocondre le montrait consultant sur ses peines physiques et morales l'Orviétan et Bary. Élomire a peur d'être trompé; cependant il espère éviter le sort de George Dandin. Bary objecte la mésaventure d'Arnolphe dans rËcole des femmes; le tuteur d'Agnès avait bien pris ses précautions, et cependant il n'eût pas évité le sort fatal s'il eût épousé sa pupille. Élomire se récrie; il a été plus avisé qu'Arnolphe :,

Arnolphe commença trop tard à la forger; C'est avant le berceau qu'il y devoit songer. Comme quelqu'un l'a fait.

« On le dit», remarque l'Orviétan. «Et ce dire, reprend Élomire, est plus vrai qu'il n'est jour. » L'Orviétan et son compère éclatent de rire à cette naïveté voulue. Mais l'auteur de la pièce détourne vite le dialogue sur un lieu commun de comédie.

Il y avait sept ans que Montfleury avait dénoncé Molière lorsque la vieille calomnie était reprise avec cette timidité et ces mots à double entente. La haine de Le Boulanger de Chalussay est presque aussi forte que celle de Montfleury, mais elle est plus prudente. Il n'espère pas, comme le comédien de l'Hôtel de Bourgogne, écraser Molière sous le coup ; peut-être même y aurait-il danger à procéder de la même manière. D'autre part, il lui en coûterait trop de renoncer à une méchanceté aussi cai-

santé : il la glisse donc et l'insinue sournoisement. Elle n'en fut pas moins ressentie par Molière : il s'empressa de demander et obtint la suppression judiciaire d'É/omire hypocondre^. La seconde allusion est dans la Fameuse comédienne, publiée en 1688. Le pamphlétaire anonyme disait d'Armande : « On l'a crue fille de Molière quoique depuis il ait été son mari : cependant on n'en sait pas bien la vérité ». C'est brutal et cru, malgré la restriction ; mais le livre entier est un tissu d'injures. L'auteur y fait flèche de tout bois ; aussi le peu d'insistance de l'allusion semble-t-il montrer que la calomnie dont il s'inspire était déjà usée, et que, si l'on peut dire, il ne la reprenait que par acquit de conscience et pour ne pas la laisser perdre.

Ce qui frappe le plus dans les divers témoignages que l'on vient de lire, c'est que tous, sans exception, réunissent étroitement ces deux hypothèses ; une liaison amoureuse entre Molière et Madeleine Béjart, et une paternité possible de Molière à l'égard d'Armande qu'il a épousée. A défaut d'autre mérite, les auteurs de ces témoignages se montrent, du moins, fidèles à la logique ; les deux hypothèses, en effet, sont inséparables, et qui admet la première ne peut guère rejeter la seconde. De nos jours, on procède autrement ; on accepte l'une avec complaisance, on combat l'autre avec horreur. De quel droit établir cette distinction ? Un simple rapprochement de dates la rend inacceptable. En 1662 Armande avait vingt ans ; elle était donc née en 1642. Or c'est entre 1641 et 1642 que l'on peut placer les premières relations de Molière avec les Béjart. Si donc Madeleine a été la maîtresse de Molière, si Armande est la fille de Madeleine,

1. C'est ce qui ressort de la préface d'une seconde édition d'Élomire hypocondre, probablement clandestine (1672, in-12, 86 p.).

Molière a fait preuve d'une terrible insouciance en épousant Armaude, et Montfleury a eu le droit de criera l'inceste.

Toutefois, admettons pour un moment la distinction. Molière n'a aimé Madeleine qu'après la naissance d'Armande ; il a pu épouser celle-ci le cœur libre de toute inquiétude. Mais trouve-t-on que, même en ce cas, il ait fait preuve dans ce mariage d'une grande délicatesse de sentiments ? Il avait eu la sœur aînée pour maîtresse, il a pris pour femme la sœur cadette, élevée, dotée par l'autre; mari d'Armande, il a continué de vivre avec Madeleine dans une étroite communauté de profession, d'intérêts, d'existence. On accorde que cette façon d'agir ne saurait être approuvée, mais on en prend aisément son parti. On invoque la traditionnelle indépendance d'allures des comédiens ; on ajoute que de pareils mariages n'ont jamais été rares ; qu'ainsi Molière, poussé par l'amour, a fait comme beaucoup d'autres. Singulière façon de défendre un grand homme, que l'on prétend, d'autre part, mettre au-dessus de sa condition, de ses contemporains, de tous les hommes, dans lequel on voit non seulement le plus grand génie littéraire de la France et de tous les pays, mais encore le modèle de toutes les qualités morales, les plus hautes comme les plus simples ! Car, il importe de le remarquer, ce ne sont pas des ennemis de Molière qui soutiennent de nos jours la thèse de ses amours avec Madeleine, ce sont des amis enthousiastes, presque fanatiques. Ils y tiennent pour ses difficultés mêmes, car elle prête à de longues et subtiles discussions, où peut se donner carrière une science ingénieuse.

Sans apporter dans une question aussi délicate leur facilité d'affirmation ou d'hypothèse, il n'est peut-être pas impossible de trouver une explication qui ne coûte

MADELEINE BEJART. 87

rien à la vraisemblance et dégage l'honneur de Molière. Le seul moyen, c'est de renoncer aussi bien à l'hypothèse des amours du poète avec Madeleine qu'à celle de la maternité de Madeleine envers Armande ^

Et d'abord, en quoi l'abandon de la première serait-il regrettable? L'espèce d'intérêt romanesque dont elle peut parer la jeunesse de Molière est amplement compensé par l'intérêt autrement sérieux que met dans cette jeunesse la simple réalité, à savoir l'épreuve, la souffrance, la formation lente du génie. Quant à Madeleine, l'amour écarté de ses relations avec Molière, il lui resterait auprès du grand homme un rôle assez large et assez beau, rôle d'amitié, de conseil, de protection vigilante et presque maternelle. Au reste, si l'on consulte les dates, il est difficile d'admettre que Molière ait été pour elle autre chose qu'un camarade d'abord, puis un associé et un ami. En effet, au moment où il se fait comédien, M. de Modène est près d'elle. Le comte, rentré de Bruxelles au mois de mai ou de juin 4644, se trouvait à Paris lors de la constitution de Vlllustre Théâtre, et il ne partit pour Naples qu'en 1647. Il ne devait jamais, nous l'avons vu, rompre avec la mère de la petite Françoise et, à son retour d'exil, il renoua certainement les relations d'autrefois. Donc, si Molière aima Madeleine dès ce moment, il eut à subir un partage humiliant, intolérable pour un cœur vraiment épris ; il eut à tromper un homme dont il devint aussitôt l'ami et dont il fit plus tard le parrain d'un de ses enfants. S'il attendit le départ de M. de Modène pour Naples, son amour

1. Plusieurs écrivains, et fort divers, l'ont déjà fait, ainsi : George Sand, dans l'avant-propos de son drame Molière, représenté au théâtre de la Gaieté, le 10 mai 1850, M. Arsène Houssaye dans Molière, sa femme et sa fille, 1880, M. A. Vitu dans sa préface aux Etudes sur la vie et les œuvres de Molière, d'Ed. Fournier.

dut s'accommoder du souvenir importun de Tabsent. Ce n'est pas tout. Les mêmes contemporains qui tiennent pour cette liaison ajoutent que Madeleine ne se piquait nullement de constance et que, dans le Languedoc, elle fit « la bonne fortune de quantité de jeunes gens ». Ici encore, on n'a pas le droit de distinguer et de choisir arbitrairement dans ces témoignages ; il faut prendre tout ou rien, puisque tout vient de la même source. Ainsi, ce serait d'abord avec M. de Modène, puis avec la jeunesse élégante du Languedoc que Molière aurait partagé sa maîtresse ! Enfin, on ne songe guère dans tout cela à la situation de Madeleine ; il faut pourtant en tenir compte. J'ai parlé plus haut de ses espérances de mariage avec M. de Modène ; elles lui imposaient une prudence qu'elle n'était pas femme à oublier. Or, même durant son voyage dans le Midi, elle ne se serait pas compromise sans danger, car elle avait près d'elle un ami de M. de Modène, L'Hermite de Vauselle, qui figure dans la troupe de Molière à Lyon ^

Restent, cependant, les propos qui circulèrent de son temps sur elle et sur Molière et qui sont venus jusqu'à nous. Mais, comme ils s'expliquent aisément par les supposions auxquelles invitaient le premier incident de sa vie, sa profession, son existence ! Tout le monde, c'està-dire ceux qui, de tout temps, s'occupent des comédiennes et du théâtre, tout le monde savait que jadis, à une date incertaine, elle avait eu une petite fille ; on ignorait, au contraire, dans ce même public, la tardive

1. Parmi les amants de Madeleine, il faudrait ranger Scudéry, si Ton acceptait l'application que leur faisait à tous deux M. Ch. Livet, dans le Figaro du 22 août 1885, d'un joli passage du roman d'Almahide (106U), où figurent un Abendarrays, en qui M. Livet voit Scudéry, et une Jebar, qui serait Madeleine. M. G. Monval a montré, dans le Moliériste de septembre, que cette attribution ne concorde pas avec les dates et les faits de la vie des deux personnages.

MADELEINE BEJART. 89

maternité de sa propre mère, Marie Hervé. Pour jouer la comédie avec elle, Molière avait rompu avec sa famille et la vie régulière ; il avait longtemps vécu près d'elle en province, loin de Paris. Elle était belle, il était jeune, on le lui attribua comme amant, ainsi que l'on fait toujours en pareil cas, sans songer que les amours de ce genre ne sont pas du tout la règle au théâtre. Une jeune fille grandissait près d'elle, Armande ; c'était sa sœur, mais on la confondit avec cette petite Françoise dont la trace s'était perdue et on la prit pour sa fille. Molière épousa cette jeune fille ; il épousa donc la fille de son ancienne maîtresse ; à cette fille, les moins mal informés ou les plus indulgents attribuèrent comme père M. de Modène, les plus haineux ou les plus légers, Molière lui-même. Suppositions et confusions inévitables ; la nature des choses devait les provoquer, sans parler de cette jalousie qui s'attaque toujours aux personnes en vue et qui cherche fiévreusement où se prendre. De là les propos de Montfleury et de Le Boulanger de Chalussay, de Guichard et de l'auteur de la Fameuse comédienne. Enfin, les apparences semblaient si bien autoriser ces propos, que les indifférents comme Racine, les amis même de Molière, comme Boileau, ne craignaient pas de les répéter, l'un avec un souvenir d'ironie froide, l'autre sans doute avec un regrei. Et la légende allait son train, prenant corps et force, d'autant plus que Molière gardait le silence. On l'a dit de nos jours : il ne protestait pas, donc il se sentait coupable. Gomme si le silence n'était pas la seule réponse digne à de certaines accusations, comme si Molière avait le moyen de saisir l'insaisissable, c'est-à-dire des rumeurs vagues, colportées à voix basse et dont l'écho seul lui arrivait! La seule mesure qu'il pouvait prendre, c'était de poursuivre Élomire hypocondre, et l'on a vu qu'il le fit supprimer.

Nous n'avons pas à accompagner Molière et ses camarades dans toutes les étapes de leurs voyages à travers les provinces. Il suffira de dégager ce qui regarde Madeleine Béjart des renseignements trop rares que l'on a sur cette longue odyssée. Peut-être, au début, le chef nominal de la troupe était-il le Dufresne que l'on voit figurer plus tard en cette qualité dans plusieurs pièces officielles, vieux routier qui avait ^dirigé antérieurement une autre « bande » de campagne, et dont l'expérience dut être fort utile aux sociétaires novices de Vlllustre Théâtre. Mais l'inspiration et la conduite venaient certainement de Molière, qui, à Paris, était déjà le conseil de ses camarades. S'il ne prenait pas le titre de son emploi, c'était peut-être pour sauvegarder les recettes, «n raison des dettes qu'il laissait à Paris. A côté de Dufresne, guide, fourrier, représentant officiel devant les autorités, de Molière, directeur de la scène, — si la solennité de cette appellation moderne permet de l'appliquer à des tréteaux volants, — Madeleine s'occupe de la partie matérielle. Les décors de la troupe lui appartiennent ; c'est elle qui perçoit les recettes et règle les dépenses, tout au moins pour Molière et les trois autres Béjart. Or ils sont à eux cinq le noyau persistant d'une association qui, très élastique selon l'usage des troupes de province à cette époque, augmente ou diminue, prend du lest ou en jette, au gré de ses besoins, des circonstances, du hasard, des caprices de ses membres. Ainsi Molière et Madeleine portent le poids le plus lourd de l'entreprise. Le public provincial ne s'y trompe pas, et la troupe est désignée communément sous le nom de « troupe de Molière et des Béjart ». En tant que comédien, Molière joue les grands rôles tragiques ; il y est et y sera toujours médiocre, car, malgré les échecs et les railleries, il s'acharnera jusqu'au bout à les tenter.

MADELEINE BÊJART. 91

Une tradition sans preuves positives, mais qui semble digne de foi, veut qu'il ait doublement souffert à ses débuts de cette passion malheureuse : il aurait reçu, à Bordeaux, en jouant une Thébaide de sa composition, des pommes cuites qui visaient à la fois l'auteur et l'acteur. En revanche, il excelle déjà dans le comique. Le talent de Madeleine est plus souple ; elle joue avec un égal succès les soubrettes, la plupart des emplois comiques et les princesses de tragédie.

Elle eut plus que Molière à se louer de son passage à Bordeaux. En 1647, où la troupe y vint, semble-t-il, pour la première fois, le gouverneur de Guyenne était Bernard de Nogaret, duc d'Épernon. Il aimait beaucoup le théâtre et il accueillit Madeleine avec une faveur marquée, si c'est bien elle qui est désignée, comme on l'a dit, dans ce passage de l'épître dédicatoire d'une tragédie de Josaphat, œuvre du même Magnon, qui déjà, en 1645, à Paris, avait fait représenter un Artaxerce par Vlilustre Théâtre : « Cette protection et ce secours que vous avez donné à la plus malheureuse et à l'une des mieux méritantes comédiennes de France n'est pas la moindre action de votre vie.... Tout le Parnasse vous en est redevable et vous en rend grâces par ma bouche. Vous avez tiré cette infortunée d'un précipice où son mérite l'avoit jetée, et vous avez remis sur le théâtre un des beaux personnages qu'il ait jamais portés. » On ne saurait trop dire quel événement de l'existence de Madeleine peut bien désigner cette grandiloquente action de grâces. Peut-être n'y faut-il voir qu'une allusion à la déconfiture de Vlilustre Théâtre. Le duc aurait aidé la comédienne de sa bourse en cette circonstance critique, service notable, bien qu'il ne réponde pas tout à fait à l'ampleur des termes employés par Magnon. Mais il ne faut jamais prendre au pied de la lettre les épîtres dé-

dicatoires du dix-septième siècle ; les mots y sont toujours plus grands que les choses. L'emphase de Magnon n'en a pas moins fait supposer que Madeleine reçut de M. d'Epernon une aide autrement sérieuse ; elle aurait été sauvée par lui, en 1641 ou 1642, de la police de Richelieu, acharnée contre la maîtresse de M. de Modène, conspirateur et proscrit. L'hypothèse n'est guère admissible : à cette époque, Bernard de Nogaret eut été bien en peine de protéger personne, car il était luimême réfugié à l'étranger et sous le coup d'une condamnation capitale. Ce qui est moins incertain, ce qu'établissent même deux documents d'archives, c'est que, en 1647 et en 1650', une troupe qui semble bien être celle de Molière prenait officiellement le titre de « comédiens de M. le duc d'Epernon ». En rapprochant ce fait du renseignement contenu dans l'épître dédicatoire de Josaphat, il se trouve que documents et épitre fortifient mutuellement la double hypothèse de la tragédie de Magnon jouée à Bordeaux et de la protection accordée en cette circonstance par le gouverneur de Guyenne à Madeleine et à ses camarades.

Cette protection ne fut pas assez efficace pour leur épargner les épreuves communes alors à toutes les troupes de campagne. En effet, jusqu'à la fin de 1652, ils sont très nomades; or les comédiens restent volontiers dans les endroits où la fortune leur sourit. De Bordeaux ils remontent jusqu'à Nantes, après un crochet sur Albi, et courent quelque temps les villes de l'Ouest: puis ils redescendent vers le Midi. On prétend les trouver à Angoulême et à Limoges, on les trouve certainement à Agen, à Toulouse, à Narbonne, à Pézenas, enfin

1. Jules RoUand, Histoire littéraire à' Albi, 1877 ; Adolphe Magcn, la Troupe de Molière à Agen, 1877.

MADELEINE BEJART. ,93

à Lyon, où leur présence est constatée en décembre 1652. Je ne parle pas des stations qu'ils firent nécessairement dans une quantité de villes intermédiaires où leur trace n'est pas restée. Ils connurent donc la fatigue des voyages continuels par tous les chemins, tous les temps, toutes les saisons, les mésaventures de tout genre, peutêtre la misère et la faim. Cette existence étrange de comédiens errants, Scarron l'a peinte, on sait avec quelle verve et quelle gaieté ; non pas qu'il ait eu en vue, comme on l'a cru longtemps, Molière et les Béjart : les dates s'opposent à ce rapprochement, et il est regrettable ^ Mais elle était la même pour tous; la nature des choses le voulait ainsi. La pauvreté en est le fond, une pauvreté résignée ou railleuse, coupée de jours d'abondance. Le hasard la conduit tantôt dans les pires déceptions, tantôt aux aubaines les plus inespérées. Un jour, attirés par quelque fête, les comédiens arrivent dans une grande ville où ils comptent trouver bon accueil et fructueuse recette, et voilà qu'un ordre brutal des magistrats les oblige à se morfondre dans l'attente ou à décamper au plus vite. Ils repartent et sont forcés de s'arrêter dans quelque méchante bourgade, éloignée de tout, engourdie par l'ennui somnolent de la province. Mais leur arrivée la secoue et la réveille. Bourgeois, petite noblesse, baillis et élus papillonnent lourdement, le madrigal aux lèvres, avec des élégances arriérées, autour des jeunes comédiennes; ils leur content des histoires et leur offrent des vers. Le jeu de paume, qui se trouve alors partout, ou la grand'salle de la maison commune, sont disposés pour la représentation, et, après quelque joyeuse farce à l'italienne où s'essaye le

1. H. Chardon, la Troupe du Roman comique dévoilée et les comédiens de campagne au dix-septième «técZe, 1876.

génie de Molière, on représente quelque tragédie de Magnon ou de Mairet, voire du grand Corneille, quelque comédie de Scarron. Lorsque la curiosité des bonnes gens de Fontenay-le-Comte ou d'Albi est épuisée, la troupe plie bagage et se remet à rouler les grands chemins, frappant à la porte des châteaux, jouant même dans les villages; en ce cas, la salle de spectacle est quelque vaste grange, éclairée par des falots, l'entrée se paye en denrées diverses, et les tirades sont coupées de temps en temps par le braiment d'un âne ou le mugissement d'un bœuf *.

Une fois à Lyon, son temps d'épreuves est terminé. Elle devient plus stable, car elle séjourne des années entières dans cette ville, qui est alors le centre de ralliement et de recrutement des troupes de campagne. Aussitôt arrivée, elle avait assuré son succès par la représentation d'une grande comédie, en cinq actes et en vers, rÉtourdiy première œuvre écrite de son chef, où Madeleine remplissait peut-être, au début, le rôle d'Hippolyte, c'est-à-dire de l'amoureuse, pour le céder ensuite à une belle et exigeante recrue. M"* Duparc, radieuse incarnation des types de ce genre. Elle fait ensuite de nombreuses excursions, le long de la vallée du Rhône, en Languedoc et en Provence, mais avec un itinéraire raisonné, sans vagabondage, toujours avec Lyon pour point de départ et de retour. Bientôt, elle va trouver un double champ d'exploitation, le plus fructueux que puissent souhaiter des comédiens : la cour d'un

1. Scudéry, la Comédie des comédiens, 1636; Chappuzeau, le Théâtre françois, 1674, édit. G. Monval, 1875; Souvenirs et regrets du vieil amateur dramatique, 1861, quatrième lettre; C. Brouchoud, les Origines du théâtre de Lyon, 1865; Cl. Perroud, les Montrevel et la justice à Bourg au dix-septième siècle, 1869 ; J. Rolland, les Comédiens de campagne au temps de Molière, dans le Moliérisle d'août 1879.

prince ami du théâtre et une série de villes toujours en fêtes. En septembre 1653, le prince de Conti s'était installé près de Pézenas, au château de la Grange-aux-Prés, avec sa maîtresse, M""" de Calvimont. Riche, généreux, fort éloigné encore des pratiques d'austère dévotion auxquelles il devait s'abandonner plus tard, remplissant les fonctions de gouverneur de la province, il accueillait bien et récompensait largement quiconque était capable d'amuser lui-même et son entourage. L'occasion parut bonne à Molière de venir, lui aussi, tenter la fortune de ce côté. Il y avait déjà paru, en 1650, et les États de Languedoc, réunis à Pézenas, lui avaient fait le meilleur accueil : pour un service de trois mois, d'octobre 1650 à janvier 1651, ils lui avaient alloué la grosse somme de 4- 000 livres ^ Peut-être ne faisait-il pas d'abord grand fond sur le souvenir que pouvait avoir conservé de lui le prince, son ancien condisciple au collège de Glermont : il comptait avant tout sur lui-même, sur ses camarades, et peut-être sur la protection d'un familier du prince, l'abbé de Cosnac, le futur archevêque d'Aix. Cosnac se vante, en effet, dans ses Mémoires, d'avoir appelé Molière à Pézenas et de l'avoir soutenu contre la rivalité d'un autre chef de comédiens ambulants. Cormier, préféré par M"^ de Calvimont. Admise à jouer devant le prince, comme trois ans auparavant devant Messieurs des États, «la troupe de Molière et des Béjart » fit preuve d'une supériorité éclatante, « par la bonté des acteurs et la magnificence des habits », dit Cosnac, certainement aussi par le talent de ses membres et la nouveauté d'un répertoire où figuraient, avec l'Étourdi, ces farces à jamais regrettables qui contenaient en germe le

1. L. de la Pijardière, Molière à Pézenas en 1650-1651, dans le Moliérisle de novembre 1885, avec un reçu autographe de Molière, en date du 17 décembre 1650.

Médecin malgré lui, George Dandin, les Fourberies de Scapin et les plus amusantes scènes du Malade imaginaire. Le prince lui accorda aussitôt sa protection et lui permit de prendre son nom *. D'autre part, les États de la province, qui se tenaient chaque année dans une des principales villes, Montpellier, Narbonne , Béziers, etc., causaient autour d'eux une animation et un accroissement de population flottante très favorable aux représentations théâtrales. La troupe les suivait donc; elle rayonnait aussi dans les environs de Pézenas et jouait dans de très modestes villages où son souvenir s*est longtemps conservé. De là d'abondantes recettes, et aussi de généreuses subventions ofiîcielles auxquelles le prince de Conti faisait contribuer les États un peu malgré eux. Molière et les Béjart s'enrichissaient et vivaient largement, comme l'atteste un passage curieux et souvent cité des Aventures burlesques de d'Assoucy. L'incorrigible bohème les avait rencontrés, en 1655, dans un de leurs séjours à Lyon, et, de trois mois, il n'avait pu se séparer d'eux, retenu par « les charmes de la comédie » et surtout par ceux de leur table, car il était gourmand avec délices. Il les suit en Avignon et se fait dévaliser dans un tripot; mais il s'en console : «Un homme n'est jamais pauvre tant qu'il a des amis». Il accompagne donc les siens à Pézenas, où, « durant six bons mois», traité par eux comme «un parent», comme «un frère», il mène, «au milieu de sept ou huit plats», la vie la plus douce, «soufflant la rôtie» et savourant les muscats de Frontignan et de Lunel. «Je ne vis jamais, dit-il, tant de bonté, ni de franchise, ni d'honnêteté que chez ces gens-là, bien dignes de représenter

1. Sur les relations de Molière avec le prince de Conti, voyez encore ci-après, chapitre vi, 2.

dans le monde les personnages de princes qu'ils représentent tous les jours sur le théâtre. »

On ne saurait douter que cette prospérité matérielle et cette confortable existence ne fussent l'œuvre de Madeleine. Elle était, en effet, l'économe et l'intendant de l'association. La preuve en est dans un assez grand nombre de contrats et de pièces judiciaires qui se rapportent à son séjour dans le Languedoc et qui montrent avec quelle vigilance et quelle fermeté elle administrait les intérêts de Molière et les siens propres. Le 18 lévrier 1655, àMontélimar, elle prêtait 3 200 livres à Antoine Baralier, receveur des tailles de la province de Langueuoc, cautionné par un sieur de Rochesauve, « noble habitant de la ville de Brioude ». Baralier ne pourra payer à l'échéance, et Madeleine devra solliciter contre lui commission du «juge en la cour» de Nîmes. Cette même année 1655, à la un de la session des Etats, le prince de Conti assignait à ses comédiens une somme de 5000 livres sur les fonds des étapes de la province, entreprises par les sieurs Dufort et Gassaignes. Les Etats, si généreux en 1650, et de leur propre mouvement, pour la troupe de Molière, avaient probablement assez en 1655 des divertissements dramatiques, et durent faire quelque difficulté pour reconnaître cette assignation, car elle ne lut régularisée que le 3 mai 1656 par un accord intervenu à Narbonne, devant le viguier et juge royalde cette ville, entre les étapiers d'une part et « Jean- Baptiste Poquelin Molière et Madeleine Béjart d'autre part » : 1 250 livres étaient payées comptant, et le surplus, 3 750 livres, en une lettre de change tirée par Gassaignes sur Dufort. A l'échéance, refus de payement de la part de celui-ci ; Madeleine le cite aussitôt devant la Bourse de Toulouse et y obtient contre lui jugement et prise de corps ; elle est enfin payée au mois de janvier

4658. Lorsque Ton examine d'un peu près le détail de cette affaire, on arrive naturellement à penser que, dans d'autres placements, dans celui, par exemple, que l'on va voir, Madeleine opérait autant pour le compte de Molière que pour le sien propre, afin de lui éviter les tracas financiers. Ici, non seulement elle lui prête le concours le plus actif, mais, une fois la procédure engagée, elle se substitue à lui. Le l*»- avril 4655, à Montpellier, elle avait souscrit en son seul nom, pour une somme de 40000 livres, à un emprunt contracté par la province de Languedoc*. L'importance même de la somme fortifie l'hypothèse qu'ici encore elle agissait de compte à demi avec Molière. Si fructueuses, en effet, qu'aient pu être les recettes de la troupe depuis 4650, il est difficile d'admettre que la part d'une seule comédienne lui ait permis, toutes ses dépenses payées, de faire un pareil placement.

L'année 4656 se passe encore dans le Languedoc, année doublement heureuse, car Molière obtient sur le bureau des comptes une nouvelle assignation, de 6000 livres cette fois, payée comptant le 24 février ^j et, en novembre ou décembre, il fait représenter à Béziers le Dépit amoureux. Des quatre rôles de femmes que renferme la pièce, un devait être rempli par Madeleine. Mais lequel? Sans aucun doute celui deMarinette, qui rentrait

1. Louis Lacour (L. de la Pijardière), le Tartuffe par ordre de Louis XIV, 1877.

2. L. de la Pijardière, Rapport sur la découverte d'un autographe de Molière présenté aupréfel de l'Hérault, 1873. — Quelques doutes avaient été exprimés sur l'authenticité ou l'attribution de ce document; ils ont été complètement levés par la production d'une seconde pièce de même nature, découverte en 1885 par le même chercheur, et dont il est parlé plus haut. La quittance de 1650 a cinq lignes, celle de 1656 en a sept; ce sont les deux plus longs autographes que l'on possède do Molière.

par excellence dans son emploi. Ce qu'elle y était, on le devine d'après le rôle lui-môme. Marinette est la première en date des soubrettes de Molière, ces filles de vraie souche gauloise, drues et verdissantes, en qui circule et pétille un peu de la verve de Rabelais et des vieux fabliaux, tempérée par un génie moins exubérant et la culture d'un siècle assagi. Fines et franches, elles élèvent jusqu'à la poésie le clair bon sens et la joyeuse humeur de leur race, elles parlent la langue savoureuse et forte du peuple d'où elles sortent, elles jettent la gaieté deleurrireéclatantsur les vices et les ridicules qui sont le fond triste de la comédie et sur les amours parfois précieuses ou romanesques de leurs maîtresses. Molière avait du théâtre un sentiment trop sûr et tirait trop de son génie pour tailler exactement un rôle sur le caractère ou le talent de l'actrice qui devait le jouer. Mais il avait l'art de faire servir ses acteurs tout entiers, qualités et défauts, aux rôles qu'il leur confiait. Si donc l'on considère que la plupart de ses grandes soubrettes ont été, comme Marinette, jouées d'original par Madeleine Béjart, on est en droit de croire qu'un peu du caractère de l'actrice se retrouve dans les rôles qu'elle incarna la première.

Mais déjà Molière prépare son retour à Paris ; il n'a plus qu'un an et demi à passer en province. De Béziers la troupe revient à Lyon, où s'écoule pour elle l'année 1657, coupée par quelques voyages aux alentours, notamment dans le Comtat, où Molière et Madeleine rencontrent Mignard. Ce fut pour tous trois le commencement d'une amitié solide et durable : le plus beau, le plus vivant portrait que nous ayons de Molière, est l'œuvre de Mignard, et Madeleine, à son lit de mort, désignera le peintre comme exécuteur testamentaire. Nous trouvons encore la troupe à Lyon au commence-

ment de 1658. Il était impossible que, durant des séjours aussi fréquents et aussi prolongés, ces comédiens honnêtes gens, qui prélevaient sur leurs recettes de larges offrandes pour les hospices et les pauvres, n'eussent pas obtenu la considération et l'influence. Un petit fait qui précède leur départ de bien peu montre le cas que l'on faisait d'eux. Le 6 janvier, l'administration de l'aumône accordait une somme de 18 livres tournois à une pauvre veuve « recommandée par la demoiselle Béjarre, comédienne* ». Ils partent enfin, après une représentation d'adieux donnée le 7 février, passent le carnaval à Grenoble, et, remontant ensuite jusqu'à Rouen, vont y attendre que leur chef ait préparé leur venue à Paris. Lorsque Monsieur, frère du roi, leur a accordé « sa protection et le titre de sa troupe », ils rejoignent Molière et débutent au Louvre devant Louis XIV, le U octobre 1658.

Rôles joués à Paris par Madeleine; la première représentation des Fâcheux; M. de Ratabon et les comédiens de Monsieur. — Que Madeleine a favorisé le mariage de Molière avec sa sœur au lieu de l'entraver.

La situation des nouveaux venus était difficile en présence des deux anciens théâtres, qui, seuls ou à eup près, avec les comédiens italiens, avaient eu jusqu'alors le privilège de divertir les Parisiens. Il fallait se défendre contre la jalousie et attirer à soi, avec le même genre de spectacles, un public habitué de longue date à

1. Pièce communiquée par M. C. Brouclioud à M. J. Loisclcur, Poinls obscurs de la vie de Molière, II, 18.

prendre le chemin de l'Hôtel de Bourgogne et de la salle du Marais. Si la troupe de Monsieur n'avait pas eu pour chef un homme de génie qui la pourvut de chefs-d'œuvre, elle renouvelait l'insuccès lamentable de Vlllustre Théâtre.

Son répertoire courant, les farces dont elle avait « régalé les provinces », VÉtourdi et le Dépit amoureux lui suffirent pendant un an. Mais, à partir des Précieuses ridicules^ représentées le 18 novembre 1659, les nouvelles comédies de Molière se succèdent avec rapidité. Dans les Précieuses^ Madeleine jouait probablement Madelon qui, par ses affectations de langage, son entêtement de galanterie romanesque, ses grands airs, était une imitation plaisante des rôles que Madeleine jouait dans le genre sérieux ; de plus, Madeleine et Madelon, c'est le même nom sous deux formes, l'une distinguée, l'autre commune, et, dans la même pièce, deux autres acteurs, La Grange et Du Croisy, paraissaient, eux aussi, sous leur vrai nom. Bientôt après, en mai 1660, Molière donnait Sganarelle, où le rôle de la suivante, qui expose une si amusante théorie sur les plaisirs du mariage, rentrait encore dans l'emploi de Madeleine. Et toujours le même dédoublement de l'actrice, comédienne devant le public, intendante et caissière la toile baissée. On a vu qu'en province le matériel de la troupe lui appartenait ; arrivée à Paris, elle le vendit à ses camarades. On a considéré cette vente comme une bonne affaire à son profit et à leurs dépens. C'est mal juger Madeleine et méconnaître la situation nouvelle de nos comédiens. En province, la troupe formait probablement une simple compagnie aux gages de Molière ; à Paris, au contraire, elle se constitue en société à parts. Il fallait bien, dès lors, que le matériel cessât d'être la propriété d'un seul pour entrer dans le fonds social. Quant

à la communauté d'intérêts de Molière et de Madeleine, elle ne prit pas fin pour cela. Dans le précieux registre, rédigé par La Grange, qui nous met, jour par jour, au courant des affaires de la troupe, il est fait mention, dès le début, de nombreux prélèvements de recettes remis, comme parts, « entre les mains de M"* Béjart pour monsieur de Molière ». Enfin, Madeleine restera jusqu'au bout le représentant officiel de la troupe dans les affaires d'intérêt, de même qu'en province elle avait été celui de Molière. Lorsque en 4670 les comédiens de Monsieur, devenus comédiens du Roi, constitueront au profit d'un sociétaire retraité, Louis Béjart, la première pension viagère payée par eux, c'est chez Madeleine qu'ils feront élection de domicile.

Peu de temps après la première représentation de Sganarelle, la troupe se voit dans une situation des plus critiques. A son arrivée, le roi lui avait accordé la salle du Petit-Bourbon pour y jouer alternativement avec les comédiens italiens. Elle l'occupait depuis deux ans, lorsque, tout à coup, sans avertissement préalable, le surintendant des bâtiments, M. de Ratabon, lui ordonne de l'évacuer sur-le-champ, et commence à la démolir pour préparer la place à la future colonnade du Louvre*. On a supposé, non sans vraisemblance, que, par ce procédé brutal, M. de Ratabon servait, de propos délibéré, i^a jalousie des rivaux de Molière. En effet, aussitôt la troupe expulsée, elle eut, dit La Grange, « à se parer de la division que les autres comédiens de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais voulurent semer entre eux, leur

1. Sur M. de Ratabon et son rôle dans cette circonstance, voyez A. Vitu, la Maison morluaire de Molière, p. 150-152. M. Vitu donne des renseignements précis sur le personnage, mais combat sans la détruire l'opinion de La Grange, que le surintendant des bâtiments agissait par « mauvaise intention » envers la troupe.

MADELEINE BÊJART. 103

faisant diverses propositions pour en attirer les uns clans leur parti, les autres dans le leur ». Mais, par affection pour son chef, elle demeura « stable », resta sourde aux sollicitations, se serra autour de lui, les Béjart et Madeleine au premier rang. Louis XIV, non plus, n'abandonna pas Molière. Aussitôt la démolition du Petit- Bourbon commencée, il lui accorda la belle salle que Richelieu avait fait construire au Palais-Royal pour les représentations de Mirame, et M. de Ratabon reçut l'ordre de la mettre en état, ce dont il dut s'acquitter en maugréant. Mais il restait beaucoup à faire pour les comédiens eux-mêmes ; dans l'état d'abandon où elle se trouvait depuis près de vingt ans, la pluie avait pourri les charpentes du toit, la moitié du plafond était détruite. Ils dépensèrent plus de 2 000 livres, distribuées à toute une équipe de charpentiers, serruriers et maçons, dont un membre de la troupe, M. de l'Espy, le frère du fameux Jodelet, « conduisoit les ouvrages ». Madeleine, on peut le croire, secondait L'Espy, ou plutôt L'Espy était le second de Madeleine; il commandait aux ouvriers, elle réglait et soldait les dépenses. En trois mois, la nouvelle salle fut prête, et, le 20 janvier 1661, la troupe recommençait ses représentations.

Quelques jours après, le A février, Molière donnait ce Don Garde de Navarre sur lequel il comptait beaucoup, et qui tomba d'une chute si lourde. Madeleine dut y tenir le rôle de dona Elvire. On peut encore lui attribuer, en toute vraisemblance, celui de la suivante Lisette, dans VÉcole des Maris, représentée bientôt après, le 24 juin, pour combler le vide produit par l'insuccès imprévu de Don Garde. Elle est, cette Lisette, de la même famille que Marinette du Dépit amoureux, avec plus d'originalité encore, un bon sens plus aiguisé, une verve plus gaillarde ; la vérité de l'observation et la puis-

sance créatrice s'y dégagent de plus en plus de la convention traditionnelle; on y pressent déjà l'immortelle Dorine. Le 17 août, au château de Vaux, chez le surintendant Fouquet, Molière et sa troupe accomplissent un vrai tour de force. Ils donnent la comédie des Fâcheux, « conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours ». Cette fois, la part de Madeleine est bien connue. De nombreux témoignages lui assignent une part considérable dans le succès. C'est elle qui vint réciter, en costume de nymphe, le Prologue composé par Pellisson. Elle commençait à être un peu marquée pour ce rôle de beauté mythologique, car elle n'avait pas moins de quarante-trois ans, et cependant La Fontaine, un connaisseur, parlait d'elle avec admiration. De même le chroniqueur Loret. On riniait en son honneur un couplet galant :

Peut-on voir nymphe plus gentille Qu'était la Béjart l'autre jour ? Dès qu'on vit ouvrir sa coquille, Chacun s'écrioit à l'entour, Dès qu'on vil ouvrir sa coquille :

Voici la mère de l'Amour.

A vrai dire, une voix discordante se mêlait à ce concert d'admiration : « Il me semble, dit un personnage de la Vengeance des marquis, que je suis aux Fâcheux, et que je vois sortir d'une coquille une jeune et belle nymphe. — Il me souvient de cette nymphe, répond un autre ; on croyoit tromper nos yeux en nous la faisant voir, et nous faire trouver beaucoup de jeunesse dans un vieux poisson. » Le mot est dur, mais il vient d'un ennemi acharné de Molière et de sa troupe, et, somme toute, cette attaque ne fait que confirmer d'une manière indirecte le succès de l'actrice.

C'est au moment où nous sommes amvés, peu après les Fâcheux, avant VÉcole des femmes, représentée l'année suivante, que se place l'événement le plus considérable de la vie de Molière : il épouse Armande Béjart, sœur de Madeleine. Celle-ci ne pouvait rester indifférente à ce mariage ; elle s'en occupa beaucoup, pour l'entraver, disent les uns, pour le favoriser, disent les autres. Selon Grimarest, elle y fit une résistance acharnée. Pour lui, en effet, Madeleine était la maîtresse de Molière ; elle était aussi la mère d'Armande, par suite la rivale de sa propre fille. De là un petit roman, imaginé ou recueilli par ce grand collecteur d'anecdotes, et qui a fait fortune. Craignant la résistance de Madeleine, « femme altière et peu raisonnable lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentiments », Molière, qui s'était fait aimer d'Armande, aurait contracté avec la jeune fille un mariage secret; mais, comme la jalouse Madeleine « l'observoit de fort près ». qu'elle « le menaçoit en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même, si jamais il pensoit à l'épouser », il fut près de neuf mois avant de pouvoir consommer et déclarer le mariage. « Cependant, ajoute Grimarest, la jeune fille ne s'accommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit continuellement et qui lui faisoit essuyer tous les désagréments qu'elle pouvoit inventer; de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-être d'attendre le plaisir d'être femme que de souffrir les duretés de sa mère, se détermina un matin de s'aller jeter dans l'appartement de Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme ; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un mal-

heureux. Néanmoins il fallut bien s'apaiser, il n*y avoit point de remède ; et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille étoit d'avoir épousé Molière. » Suivant l'auteur de la Fameuse comédienne, plus rapproché que Grimaresl de l'événement, les choses se seraient passées de tout autre façon. C'est Madeleine elle-même qui aurait désiré, préparé et conclu le mariage par une série d'intrigues patientes et compliquées. Mère d'Armande, ancienne maîtresse de Molière, mais délaissée par lui, d'abord pour M"^ du Parc, puis pour M"^ de Brie, elle conçut la pensée, lorsque sa fille fut grande, de reconquérir son influence sur Molière en le rendant amoureux d'Armande. Elle entretint donc celle-ci « dans un esprit de minauderie et d'enfance », ne manquant pas « d'exagérer à Molière la satisfaction qu'il y a d'élever pour soi une enfant dont on est sûr de posséder le cœur, dont l'humeur nous est connue », l'assurant « que ce n'est que dans cet âge d'innocence où l'on pourroit rencontrer une sincérité qui ne se trouvoit que rarement dans la plupart des personnes qui ont vu le grand monde » ; en même temps elle lui faisait « adroitement remarquer la joie naturelle de sa fille quand elle le voyoit entrer, et son obéissance aveugle à ses volontés » ; enfin, « elle conduisit si bien la chose qu'il crut ne pouvoir mieux faire que de l'épouser ».

On pourrait, à la rigueur, considérer ces deux récits comme également controuvés, puisqu'ils se détruisent l'un par l'autre. Cependant, à les examiner de près, ils ne méritent pas le même dédain, et peut-être y a-t-il quelque chose à retenir dans l'un d'eux, le second. Celui de Grimarest, en effet, se trouve formellement démenti par un fait positif: le mariage de Molière n'eut rien de secret, il fut célébré publiquement, en présence de sa

famille et de celle d'Armande. Pour la jalousie de Madeleine, elle est inadmissible, si l'on considère que, depuis 1650, elle avait repris sa liaison avec M. de Modène ; et comme, à ce moment, elle pouvait encore nourrir l'espérance de se faire épouser par lui, une colère bruyante contre Molière eût été la plus grande des maladresses. Au contraire, l'auteur de la Fameuse comédienne semble assez bien informé ; il s'est contenté de donner un tour médisant à un renseignement exact. Madeleine dut avoir, en effet, un rôle prépondérant dans cette affaire. Si l'on admet qu'elle était unie à Molière, non par les liens d'une vieille passion, mais par ceux d'une amitié solide, elle le voyait avec peine prolonger au delà de la jeunesse une série d'intrigues amoureuses qui venaient s'ajouter à tous les tracas de son existence. Elle voulut le ranger. Elle songea donc à lui donner pour femme une jeune fille qu'elle connaissait, qu'elle aimait aussi d'une vive affection, sa propre sœur, et, le mariage conclu, elle fit tous ses efforts pour que ce mariage fût heureux ; s'il tourna mal, il n'y eut en rien de sa faute. On veut qu'elle ait poussé le dévouement jusqu'à doter elle-même la femme de Molière. Il se pourrait, en effet, que les dix mille livres constituées à Armande par sa mère dans son contrat de mariage ne fussent qu'une libéralité déguisée de Madeleine. On fait observer, avec raison, que Marie Hervé ne possédait plus rien en propre, ou peu s'en faut^ Les mauvaises affaires de Vlllustre Théâtre avaient absorbé ses petites reprises sur la succession de son mari ; deux ans après le mariage d'Armande, lorsque son autre fille Geneviève se mariait à son tour, elle ne lui donnait rien ; quelque

1. J. Loiseleur, les Poinit obscurs de la vie de Molière^ notes et pièces justificatives, xll.

temps avant sa mort, elle était obligée de recourir à Madeleine pour soutenir un petit procès. Naturellement, cette libéralité de Madeleine est présentée comme une preuve de sa prétendue maternité à l'égard d'Armande : est-ce donc la première fois qu'une sœur aînée riche ait doté une jeune sœur pauvre et préférée ? Il est encore plus simple d'admettre que la dot fut conslituée par Molière lui-même, compensant de cette manière assez usitée la différence d'âge qui existait entre sa jeune femme et lui. On a remarqué, en effet, que |la quittance par lui délivrée, quatre mois après le mariage, ne porte pas la mention d'usage que le payement ait été fait en espèces.

Dernières années de Madeleine ; son testament; son intérieur; ses sentiments religieux; sa mort.

Molière et Armande mariés, Madeleine n'avait plus qu'à continuer près d'eux son rôle d'amie et de sœur aînée ; j'aime à croire que, dans ce ménage souvent troublé, elle apporta plus d'une fois la conciliation. Au théâtre, malgré la vieillesse qui arrive, la comédienne est toujours des plus vaillantes. Elle joue dans la plupart des pièces de Molière, qui se succèdent si rapidement, sans compter les pièces du répertoire courant, tragédies et comédies, qui alternent avec elles. Reine et soubrette, elle incline peu à peu vers les mères et les duègnes. Peut-être est-elle encore Georgette dans VÉcole des femmes, mais il semble plus naturel d'attribuer ce plaisant bout de rôle de petite paysanne à

MADELEINE BÉJARÏ'. 100

peine dégrossie et domestiquée à M"' Marotte, la future femme de La Grange, actrice encore sans autorité ni expérience ; en revanche, on pourrait restituer à Madeleine le rôle de la précieuse Glimène dans la Critique de VÊcole des femmes, attribué d'ordinaire à M"" Marotte. Dans V Impromptu de Versailles, où Molière, enlevant la toile de fond, nous a ouvert les coulisses de son théâtre et montré à nu le tripot comique, où il a marqué d'un trait rapide et définitif la physionomie de chacun de ses camarades, deux figures sont traitées avec une prédilection visible, Armande et Madeleine. Si l'on veut bien connaître celle-ci, c'est là qu'il faut la chercher; c'est avec ce portrait sous les yeux que l'on peut, des témoignages contemporains, dégager une idée nette de l'actrice et de la femme. Elle y est tout entière, avec son franc parler, la rectitude de son esprit positif, [sa bonne humeur railleuse, et aussi l'affection éclairée qu'elle portait à Molière. Elle le conseille, avec l'autorité et la franchise que lui donne leur longue amitié, elle essaye de le calmer ; elle lui représente qu'à soutenir la triple tâche dont il s'est chargé, il succombera bientôt sous ce poids écrasant. Molière lui répond avec impatience ; comme il arrive d'habitude, il s'irrite d'autant plus de ses conseils qu'il sent davantage combien elle a raison ; mais elle ne s'offense pas, et il ne songe même pas à s'excuser de sa brusquerie. C'est le privilège des vieilles affections : elles suppriment les froissements d'amour-propre.

Dans les pièces qui suivent, elle apparaît comme un modèle de souplesse et de dévouement. Tantôt elle crée de vrais types, qui sont restés marqués de son empreinte, tantôt elle accepte de simples bouts de rôles dont ne voudraient pas les utilités de nos théâtres contemporains; quelle leçon pour nos étoiles! Dans le Mariage

forcé elle fait une Égyptienne ; Philis, dans la Princesse d'Élide; Corinne, dans Mélicerte. En revanche, c'est elle qui incarne la Dorine du Tartuffe, cette « maîtresse servante », comme l'appelait un contemporain, ce type définitif et unique de raison, de gaieté, de franchise, de courage ; Dorine qui tient tête à tout le monde, même à M""* Pernelle, et qui, la première à démasquer Tartuffe, lui rit si vertement au nez ; Dorine, dont la vive parole étincelle et pétille, mêlant aux traits d'une verve bien française et bien parisienne comme un souvenir de la province longtemps parcourue et de ses ridicules observés à loisir. Dans V Avare elle prend la robe feuillemorte et le bonnet fleuri de l'entremetteuse Frosine : encore un modèle, un type dont les imitations sont innombrables et que l'on reproduira sous vingt noms différents. Même rôle avec la Nérine de Monsieur de Pourceaugnac, une Italienne celle-ci, plus effrontée encore et plus retorse, avec l'aisance et le beau parler de Tastuce napolitaine.

Cependant l'âge est venu pour Madeleine, et, avec lui, les infirmitéé A partir de Monsieur de Pourceaugnac (septembre 1669), il semble qu'elle abandonne ses rôles et se tienne à l'écart. Nous arrivons à 1670 ; le 9 janvier elle perd sa vieille mère. Comme les Parisiens d'autrefois, les Béjart aimaient leur quartier ; en 1659 leur aîné, Joseph, était mort peu après le retour du Languedoc à Paris, et, bien qu'il demeurât quai de l'École sur la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, il avait été porté au cimetière de cette église Saint-Paul où, sans doute, il avait été baptisé et où s'étaient mariés son père et sa mère. Marie Hervé l'y rejoignit; elle fut inhumée sous les charniers de l'église, et un tombeau lui fut élevé par les soins de Madeleine, « voulant, disait l'épitaphe, donner à sa mère, encore après sa mort.

des marques de la reconnaissance qu'elle a de son amitié et des soins qu'elle a eus d'elle ».

Deux ans après, Madeleine elle-même est à l'article de la mort. Le 9 janvier 1672, jour de graves méditations pour elle, car c'était le second anniversaire de la mort de sa mère, elle s'occupe de son testament ; elle fait appeler ses notaires habituels, M^' Ogier et Moufle, et ceux-ci la trouvent « gisante au lit, malade de corps, saine toutefois d'esprit, mémoire et jugement ». Elle est toute à son salut, la pauvre comédienne ; elle multiplie les œuvres pies et charitables. Elle « recommande son âme à Dieu le créateur, le suppliant, par les mérites infinis de la mort et passion de Notre-Seigneur et rédempteur Jésus-Christ, la vouloir admettre en son saint paradis » ; elle demande que son corps soit « inhumé en l'église Saint-Paul, dans l'endroit où sa famille a droit de sépulture » ; elle fonde à perpétuité, pour le repos de son âme, « deux messes basses de Requiem pour chacune semaine »; elle constitue une rente dont le revenu servira à distribuer à cinq pauvres, choisis par ses sœurs, cinq sous par jour « en l'honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur », et la distribution de cette aumône sera faite par le curé de Saint-Paul. A son frère survivant, Louis, et à ses deux sœurs, Geneviève et Armande, elle laisse 400 livres de rentes viagères pour chacun. Elle institue enfin Armande légataire universelle usufruitière du reste de ses biens pour les transmettre à la fille née et aux enfants à naître de son mariage. Comme dépositaire de sa fortune mobilière, elle désigne « le sieur Mignard, peintre ordinaire du roi, dit le Romain », et, avec lui, M. de Châteaufort, conseiller du roi, auditeur en la chambre des comptes, « pour exécuter et accomplir le présent testament, icelui augmenter plutôt que diminuer». On est frappé

de la force de volonté dont témoigne cette formule finale. L'acte tout entier, évidemment écrit sous la dictée de la testatrice, porte la même marque; il respire aussi ce sens des affaires dont Madeleine nous a déjà donné des preuves si frappantes. Rien n'y est laissé à l'arbitraire des interprétations; tout est prévu et réglé dans le moindre détail. Quant aux avantages considérables faits à Armande, ils ne sont pas, comme on l'a dit, au détriment de Louis et de Geneviève ; rien de plus naturel que la préférence de Madeleine envers une jeune sœur, femme de son meilleur ami, du principal auteur de sa fortune. De pareils testaments sont, je ne dirai pas communs, mais presque de règle chez ceux qui meurent sans enfants et auxquels la loi laisse le libre choix de leurs héritiers*. Cela n'empêche pas, bien entendu, ceux qui donnent Armande pour fille à Madeleine de tirer de ce testament une preuve de plus à l'appui de leur système.

Un peu plus d'un mois après, le 14 février, les deux notaires sont appelés de nouveau. Madeleine éprouve un regret : elle craint d'avoir trop enchaîné la liberté de sa légataire universelle par des prescriptions que l'on pourrait regarder comme des marques de défiance. Elle la dispense donc « de l'emploi en œuvres pies de l'usufruit dont elle lui avait laissé la disposition, voulant qu'elle puisse en disposer à sa volonté 2». En outre, elle

1. Geneviève ne garda aucune rancune à Armande de cette préférence ; après la mort de Molière, les deux sœurs habitaient ensemble, rue de Seine, hôtel d'Arras, avec le second mari de Geneviève, Aubry des Carrières.

2. Il se pourrait bien que, dans l'intervalle, Armande eût sollicité et obtenu des dispositions moins restrictives, comme le suppose M. J. Loiseleur (Molière, nouvelles controverses sur sa vie et sa famille, II). Mais il est difficile d'admettre avec lui qu'il se .soit passé entre les deux sœurs « un do ces drames que connaissent bien

MADELEINE BÊJART. 113

remplace, comme exécuteur testamentaire, M. de Châteaufort par M* Charles Cardé, trésorier de la chancellerie de Paris. Elle est au plus mal ce jour-là; sa signature est presque illisible, et elle déclare « ne pouvoir mieux signer ni parapher, attendu l'extrême maladie où elle est, et, notamment, que savue est affoiblie». Cependant, au milieu de cette ruine du corps, l'esprit demeure lucide et ferme : aussitôt le codicille dicté, elle requiert que « lecture lui soit d'abondance faite de sondit testament et dudit codicille », et elle corrige deux ou trois menues erreurs échappées aux notaires. Mais cet effort est le dernier ; quelques minutes auparavant, elle pouvait encore, bien que d'une main défaillante, tracer à peu près son nom ; maintenant, les notaires sont obligés de se retirer sur sa déclaration qu'elle est hors d'état d'écrire et de signer, « sa foiblesse et son mal augmentant toujours ».

Le dénouement prévu arrive au bout de trois jours : le 17 février, Madeleine meurt, avec assez de courage pour que le bruit de sa ferme contenance se répande dans le public, car Robinet s'empresse d'écrire dans sa gazette rimée qu'elle a « bien joué le rôle que tout mortel joue devant la Parque »,

Ayant paru bonne chrétienne, Autant que bonne comédienne, Et rempli, ce dit-on, des mieux Ce rôle des plus sérieux.

Par une de ces tristes coïncidences qu'amènent souvent pour les comédiens les exigences de leur profession, au moment où Madeleine rendait le dernier soupir, ni ses

'les nolaires, les confesseurs et les médecins»; même à l'article de, 'la mort, Madeleine ne me semble pas de celles que l'on peut influencer de la sorte.

lU ' LA COMÉDIE DE MOLIÈRE.

deux sœurs ni Molière n'étaient auprès d'elle ; depuis le 9, la troupe jouait à Saint-Germain devant le roi ; c'est là qu'elle apprit la mort de celle qui avait tant fait pour son succès, et elle ne revint que le 26. Molière, cependant, put s'échapper de la cour et rendre les derniers devoirs à Madeleine : son nom figure au bas de l'acte d'inhumation. Après un service célébré à Saint- Germain-l'Auxerrois, paroisse de la défunte, le corps fut porté à Saint-Paul et inhumé sous les charniers, probablement dans le même tombeau que Marie Hervé eV son fils aîné Joseph. Quelles réflexions mélancoliques, devaient occuper l'àme du grand poète, tandis que, dans le long trajet de Saint-Germain à Saint-Paul, il suivait, les yeux pleins de larmes et son fard à peine essuyé, le cercueil de sa vieille amie! Il revoyait ses premiers jouri de misère, ses années d'apprentissage, ses courses iur les grands chemins de Guyenne, de Languedoc et de Provence ; puis le retour à Paris, la fièvre de la lutte, les joies de la victoire ; enfin les amertumes toujours roissantes de son triple métier, de sa condition, de son ménage. Il souffrait beaucoup, malgré la faveur du public, de la cour et du roi ; il se voyait au déclin de la vie, il comprenait que sa santé était irrévocablement perdue, il était le mari d'une femme qui ne lui donnait qu'inquiétude et tourments. C'était donc le deuil de sa jeunesse et de son bonheur qu'il conduisait ce jour-là. La mort l'avait marqué lui-même pour un terme prochain, elle marchait à côté de lui : dans un an, jour pour jour, son heure sera venue.

L'inventaire de la succession de Madeleine est très curieux par tout ce qu'il nous apprend sur le caractère de la femme et de l'actrice. Malgré sa fortune, elle vivait dans un très petit appartement, composé d'une antichambre servant de cuisine, et d'une chambre à coucher

au quatrième étage d'une maison, vrai phalanstère de sa famille, qu'avaient habitée avec elle sa mère, ses sœurs, son frère, Molière lui-même ^ Son mobilier est des plus simples ; à part les meubles indispensables — lit, tables et sièges , très ordinaires, — on ne voit chez elle qu'un seul meub le de luxe, « un grand cabinet d'ébène avec plusieurs figures ». Son linge, ses vêtements de ville et d'intérieur, se composent du strict indispensable : quatre draps de « grosse toile de chanvre », quinze chemises du même tissu, deux jupes et un justaucorps de coton blanc; un habit de drap d'Espagne uni. En revanche, les costumes de théâtre sont d'une grande richesse ; ils ne comprennent pas moins de quatre déshabillés et de quatre corps de robes, en étoffe de soie de couleurs brillantes, garnis de dentelles d'or et d'argent, une veste de brocart d'or, une toilette de velours cerise, etc., costumes de reine et de grande coquette; quelques-uns, plus simples quoique très élégants encore, costumes de soubrette.

1 . Cette maison se trouvait au coin des rues Saint-Thomas-du- LooVre et Saint-Honoré, sur la place du Palais-Royal; aussi, dans les actes où il est parlé des Béjart ou de Molière, leur domicile estil indifféremment désigné par Tune des deux rues ou par la place. On peut voir, à ce sujet, Adolphe Berty, Topographie historique du vieux Paris, région du Louvre et des Tuileries, t. I, 1866, p. 60; de 1489 à 1640 cette maison s'appela maison de la Crosse, puis du Singe vert ; Molière y avait un logis distinct, avec entrée sur la rue Saint-Thomas, comme l'indique un bail en date du 15 octobre 1665- Les derniers restes de la rue Saint-Thomas-du-L ouvre ont disparu en 1850, mais la maison du Singe vert est aisément reconnaissable, avec ses corps de logis séparés, sur la feuille 15 du plan Turgot. — En commentant, dans le Figaro du 1" septembre 1889, sous le titre de l'Hôtel de Molière à la rue Saint-Thomas-du-Louvre, le bail du 15 octobre 1665, M. A. Vitu exprime l'avis que, par les diverses désignations du domicile de Molière et des Béjart, il ne faut pas entendre « une demeure unique et permanente », mais « peut-être une demi-douzaine d'habitations, à coup sûr quatre habitations distinctes, comprises dans un périmètre très restreint » ; et il annonce pour plus tard une étude développée sur cette question

Malheureusement, on ne saurait délerminer que pour deux de ces costumes dans quelle pièce ils ont servi. D'abord « une jupe et une tavayolle de satin rouge et vert, à usage de bohémienne », probablement son habit d'Égyptienne du Mariage forcé. Puis, « un corps de paysanne de toile d'argent, et la jupe de satin vert de Gênes, garni de guipures ». Faut-il voir dans ce dernier costume, bien luxueux pour une paysanne, celui de Charlotte ou de Mathurine, dans Don Juan, bien que ces rôles soient attribués d'ordinaire à Armande Béjart et à M"' de Brie? Sa brillante fantaisie laisserait croire plutôt qu'il a figuré dans quelqu'un de ces ballets que Louis XIV aimait tant et où l'on cherchait beaucoup plus l'effet que le réalisme.

Ainsi, dans la vie privée de Madeleine, aucun sacrifice à l'élégance, un intérieur d'une simplicité froide et nue. Au contraire, dans l'exercice de sa profession, la plus riche abondance de tout ce qui peut servir son talent. Elle a peu d'argenterie, ce luxe solide et sérieux de nos pères : une valeur de 949 livres, tandis qu'on en trouvera chez Molière pour 6 240. Peu de bijoux aussi ; juste le nécessaire pour la ville et le théâtre : deux bagues de diamants, quatre autres garnies de diverses pierres précieuses, et « un collier contenant soixante-dix perles baroques de moyenne grosseur », le tout prisé 220 livres. En revanche, il se trouve, en deniers comptants, 19 809 livres 1 sol, et, en créances diverses, 2 523 livres 12 sols. Enfin, les titres de propriété d'une terre, appelée la Souquette*, et située sur le territoire de

1. Dans le travail, que j'ai déjà cité plusieurs fois, sur M. de Modéne^ ses deux femmes et Madeleine Béjart, M. H. Chardon discute, de façon très intéressante, les causes qui ont pu faire acheter par Madeleine cette terre de la Souquette, si loin de Paris, et à une époque où elle avait, sans doute, abandonné la comédie errante et

MADELEINE BEJART. 117

Saint-Pierre-de-Vassolj dans le Gomtat-Venaissin, pays du comte de Modène. Madeleine l'avait achetée, le 7 juin 1661, pour la somme de 2 856 livres, à Jean-Baptiste de THermite, sieur de Vauselle,son ancien camarade à Lyon, le parrain, par procuration, de la petite Françoise. Au total, en y comprenant les meubles, estimés 564- livres 7 sous, et les vêtements, estimés 1 059 livres, la succession s'élevait à la somme de 25 988 livres, ce qui représente, au moins, 130 000 francs de nos jours. Détail digne de remarque, car on n'a pas souvent à le constater, l'inventaire n'accuse pas une seule dette ; les affaires de la défunte étaient dans un ordre parfait.

Les renseignements contenus dans le testament de Madeleine Béjart prouvent qu'elle vit arriver la mort et qu'elle conserva jusqu'au dernier moment la liberté de son intelligence. Elle put donc jeter sur l'ensemble de sa vie ce regard suprême qui est la consolation ou la torture des mourants. Un sujet de tristesse profonde dut assombrir ses dernières pensées : elle laissait Molière, dont elle avait voulu le bonheur, malheureux, malade, condamné, lui aussi, à une mort prochaine. Cependant elle pouvait être fière de sa vie et de son œuvre. Sans doute, elle avait largement payé son tribut aux faiblesses de son sexe et de sa profession ; de là une inquiétude qui se marque vivement dans ses dernières dispositions, à la pensée de ce jugement dont sa foi lui montrait la redoutable perspective. Mais, au demeurant, elle avait accompli un bien durable. La première, sans doute, elle avait deviné le génie de Molière; elle s'était donc efforcée d'écarter de lui les soucis matériels, de le

la province sans esprit de retour. Il exposo aussi, avec une entière nouveauté d'information, les rapports des Vauselle avec M. de Modène et Madeleine.

laisser tout entier à la composition de ses œuvres et à l'exercice de son art. Or cette tutelle vigilante avait réussi ; Molière avait pu fonder un théâtre devenu rapidement le premier de Paris, gagner la taveur du roi, écrire des chefs-d'œuvre et les imposer à l'admiration. La récompense de Madeleine devait être d'aller à la postérité en compagnie de Molière et de laisser un nom inséparable du sien. A ce titre, il n'était peut-être pas inutile de faire revivre et de montrer sous son véritable aspect cette auxiliaire et cette amie du grand poète.

Page 1