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CHAPITRE III

Molière avait près de quarante ans, l'âge où le célibat et la solitude deviennent pénibles, il était las dos amours banales ; la fortune et le succès commençaient à lui sourire, mais son triple métier pesait sur lui d'un poids de plus en plus lourd. Il en vint, naturellement, à examiner pour son compte l'embarrassante question que soulève le Panurge de Rabelais et que lui-même devait porter à la scène dans le Mariage forcé, c'est-àdire à se demander pourquoi il n'associerait pas à son existence une jeune femme qui en serait la joie et le délassement. Sans doute, c'était là une expérience dangereuse à tenter , et l'impitoyable railleur des maris trompés ne pouvait méconnaître cette vérité d'expérience qu'à la jeunesse il faut unir la jeunesse. Mais on a beau savoir les choses et la vie, on rêve toujours des exceptions pour soi-même. La gloire qu'il voyait prochaine, le génie dont il avait conscience, ne sauraient-ils compenser, pour un jeune cœur facile à l'enthousiasme, ce que l'âge lui avait enlevé?

Il dut chercher autour de lui; sa profession et le préjugé qui pesait sur elle restreignaient son choix. Or, depuis dix ans, il voyait grandir près de lui une jeune fille

à laquelle il s*était attaché d*abord d*une affection près que paternelle, mais qui, en grandissant, semblait diminuer la distance qui les séparait et venir d'elle-même au-devant de lui. On s'imagine volontiers, en pareil cas, que Ton reste à la même place tandis que les autres marchent; les enfants deviennent de jeunes hommes ou de jeunes filles, et l'on ne se doute pas que, tout le chemin qu'ils ont fait vers la jeunesse, on Ta fait soimême vers la vieillesse. Molière s'avisa d)nc un jour qu*Armande Béjart, sœur de sa camarade et amie Madeleine, pouvait devenir sa femme. Elle avait sans doute pour lui cette affection que les enfants rendent aisément à ceux dont ils se sentent aimés ; ce sentiment n'aurait pas de peine à se changer en amour conjugal. Quant à ]a jeune fille, elle ne pouvait qu'être flattée de se voir rechercher par le chef de cette troupe à laquelle appartenaient tous les siens et où elle-même devait entrer.

La jeunesse d'Armande Béjart; qu'elle n'est point^la même personne que M"° Menou ; qu'elle inspira en partie l'Ecole des maris. — Son mariage avec Molière. — Portrait qu'il trace d'elle dans le Bourgeois gentilhomme; rôles qu'il lui confie; ce qu'il y a d'elle dans Célimène.

Il paraît peu probable que la première enfance d'Armande se soit passée sur les grandes routes et dans les grandes villes où séjourna la troupe errante de Molière. Ce que Ton sait de sa culture d*esprit et de ses talents donne à croire qu'elle reçut une autre éducation que celle d'une petite bohémienne. D'autant plus que Madeleine, qui semble avoir eu pour sa jeune sœur une vive affection, se trouva de bonne heure assez riche pour

faire en sa faveur les sacrifices nécessaires. D'après l'auteur de la Fameuse comédienne, Armande aurait « passé sa plus tendre jeunesse dans le Languedoc, chez une dame d'un rang distingué dans la province ». Rien n'empêche de tenir le renseignement pour exact. Un biographe de Molière, Petitot, a déterminé de son chef, sans donner, du reste, aucune preuve, dans quelle ville on la laissa ; il veut que ce soit Nîmes, sans doute parce qu'on y a trouvé un des portraits auxquels on applique son nom. Toujours d'après la Fameuse comédienne^ lorsque la troupe, relativement plus stable, eut pris Lyon pour quartier général, vers 4653, Armande, alors âgée d'une dizaine d'années, fut retirée de chez la « dame d'un rang distingué », et, depuis, elle ne quitta plus sa famille. A Lyon, la troupe oua V Andromède de Corneille. Un exemplaire de cette tragédie, qui faisait partie de la bibliothèque théâtrale de M. de Soleinne, donne, en face des personnages, une liste manuscrite d'acteurs; ces noms sont ceux des camarades de 'Molière, on prétend même y reconnaître l'écriture de celui-ci ^ Parmi ces noms se trouve celui d'une M"* Menou, qui faisait la néréide Éphyre, rôle de figuration à peu près muet, car il ne compte pas plus de quatre vers, et dans cette M"^ Menou on veut voir la petite Armande Béjart, sous prétexte que c'est là un diminutif de son prénom. Mais d'abord Menou supposerait plutôt Germaine qu'Armande. De plus, Éphyre, comme les deux autres néréides de la pièce, ne peut être jouée que par une jeune fille ou une jeune femme, car la seule

1. Il convient d'ajouter que cette attribution est de Paul Lacroix (catalogue Soleinne, 1843, t. I, n° 1147), ce qui suffirait pour mettre en défiance, et que M. Etienne Charavay, l'expert en autographes la tient pour fausse ; cependant, l'écriture est ancienne et la distribution répond bien à la composition de la troupe.

raison d'être du personnage est de servir à un effet plastique. Enfin Armande semble n'être montée sur le théâtre qu'après son mariage; elle ne fait point partie de la troupe de Molière telle que nous la retrouvons constituée en 1658, lors de l'arrivée à Paris, et jamais, lorsqu'elle est devenue comédienne en renom et dont on parle, il n'est fait allusion au nom prétendu qu'elle aurait autrefois porté.

On retrouve M"* Menou dans une lettre mêlée de prose et de vers écrite par Chapelle à Molière et, malheureusement, non datée. Cette lettre, assez entortillée et obscure, fait allusion aux embarras de tout genre qu'éprouvait Molière au milieu des trois principales actrices de sa troupe ; Chapelle l'y compare à Jupiter tiraillé entre Junon, Minerve et Vénus durant la guerre de Troie. De ces trois actrices. M"*' Menou est la seule nommée; les deux autres, M"^ du Parc et M'^'' de Brie sans doute, se disputent avec elle le cœur de Molière, mais surtout la distribution des rôles. Si Armande est la même personne que M"^ Menou, il faut donc admettre qu'elle était déjà un des premiers sujets de la troupe, et c'est peu vraisemblable, car elle n'avait encore que seize ans. On ne s'expliquerait guère non plus qu'elle eût entièrement disparu de 1658 à 1663, époque où elle parait pour la première fois sur la scène du Palais-Royal. Molière se serait bien gardé de la tenir à l'écart, au moment où sa troupe avait besoin de toutes ses forces pour soutenir de redoutables rivalités et conquérir de haute lutte la faveur publique. L'identité prétendue d'Armande avec cette énigmatique M"' Menou prête donc à beaucoup d'objections. Le plus sage est de se résigner à ne la voir paraître dans la troupe qu'en 1663, lorsqu'elle est devenue la femme de Molière.

On peut admettre, en revanche, que son influence est

profondémen t marquée dans cette École des maris, dont la première représentation ne précéda son mariage que de quelques mois. Je n'hésite pas à y voir le contre-coup des réflexions de Molière, réflexions mêlées d'espérance et de crainte. Qu'il y ait peint tout à fait et au juste son état d'esprit, il était trop poète pour cela. Mais est-il possible que, sur le point de tenter l'expérience qui fait le sujet de VÉcole des maris , il n'ait rien mis de luimême et de sa fiancée dans deux des héros de sa pièce : cet Ariste qui lui ressemble comme un frère, cette Léonor où l'on retrouve si aisément Armande Béjart? Ami intime de Madeleine, il avait dû partager avec elle le soin de l'éducation d'Armande, et cette éducation, terminée dans les coulisses d'un théâtre, n'eut sans doute rien de très austère. De même Ariste élève Léonor avec une philosophie des plus indulgentes; elle a vu « les belles compagnies, les divertissements, les bals, les comédies » ; on lui permet de satisfaire ses goûts d'élégance, de (( dépenser en habits, linge et nœuds ». Il est, ce rôle d'Ariste, plein d'une franchise de brave homme, d'une bonté sereine et douce, avec une pointe de mélancolie; et les beaux vers qui le composent, d'un tour si net et d'un mouvement si aisé, ont jailli sans effort du cœur du poète, car ils traduisaient l'état de son âme. Enfin, Molière supposait les sentiments d'Armande, ou plutôt il lui indiquait, sous le couvert d'une allusion transparente, ceux qu'il désirait qu'elle eût lorsqu'il montrait Léonor excédée de tous « ces jeunes fous » qui « la raillent sottement sur l'amour d'un vieillard », et déclarant qu'elle préfère de beaucoup cet amour à « tous» les beaux transports de leurs jeunes cervelles ». Si une jeune fille peut parler ainsi d'un « vieillard » qui recherche sa main, à plus forte raison peut-elle consentir sans eiîroi à devenir la iemme d'un homme jeune en-

core, dans la maturité de l'âge. Tout, dans ce rôle de Léonor, par la raison sereine et l'honnêteté virile qu'il respire, laisse voir quel caractère, quelle plénitude de consentement Molière eût souhaité chez celle qu'il allait épouser.

UÉcole des maris est du 24 juin 1661. Dès le mois d'avril précédent, Molière avait fait part à ses camarades de ses projets de mariage et pris ses mesures comme directeur. Sœur et femme de comédiens, Armande devait naturellement être comédienne ; aussi Molière s'inquiétait-il, au début d'une nouvelle année théâtrale, de lui assurer une place dans la troupe. A la rentrée, La Grange écrivait sur son registre : « Avant que de recommencer, après Pâques, au Palais-Royal, M. de Molière demanda deux parts au lieu d'une qu'il avait. La troupe (les) lui accorda, pour lui ou pour sa femme s'il se mariait ». Le contrat de mariage fut signé, le 23 janvier 1662, dans la maison que Marie Hervé habitait, rue Saint-Thomas-du-Louvre, avec ses trois filles, son fils et son futur gendre. Molière se présentait assisté de son père, Jean Poquelin, et d'André Boudet ; Marie Hervé, « veuve de feu Joseph Béjart, écuyer, sieur de Belleville », stipulait pour sa fille Armande-Grésinde-Claire- Élisabeth Béjart. Les futurs époux -adoptaient le régime de la communauté, tout à l'avantage d'Armande; Marie Hervé promettait de donner à sa fille, « la veille des épousailles, la somme de 10000 livres tournois, dont un tiers entrerait dans la communauté et les deux autres tiers demeureraient propres à la future épouse et aux siens de son côté et ligne ». On sait ce qu'il faut penser de cette dot, et pourquoi, si elle a vraiment été payée, elle dut venir de Madeleine Béjart ou de Molière luimême. Celui-ci, de son côté, constituait à sa future 4000 livres tournois de douaire. Un mois après, le lundi

20 février 1662, le mariage était célébré à Saint-Germain-l'Auxerrois, en présence des mêmes parents, de Madeleine et Louis Béjart, « et d'autres », qui ne sont pas désignés nommément et dont la signature ne figure pas au bas de l'acte»

A la seule lecture de ces deux pièces, contrat et acte de célébration, tombent les diverses fables imaginées sur le mariage de Molière. La présence de Jean Poquelin et d'André Boudet aux deux cérémonies prouve d'abord que l'union projetée ne rencontra pas dans la famille du poète les résistances dont on a parlé, ou, s'il y eut des difficultés, qu'elles n'empêchèrent pas un accord final. Quant à l'origine d'Armande, elle est aussi nettement spécifiée que possible : deux fois la jeune femme est dite fille de Joseph Béjart et de Marie Hervé. Or si, alors comme aujourd'hui, les notaires se montraient fort accommodants et inscrivaient de bonne grâce les noms et titres qu'on voulait , en revanche, pas plus alors qu'aujourd'hui, un mariage ne pouvait être célébré à l'église sans la production de l'acte de baptême des époux. L'âge de Marie Hervé, se donnant, à soixante-sept ans, comme mère d'une fille de vingt, était pour éveiller l'attention, et, certainement, le clergé de Saint-Germain-l'Auxerrois ne se contenta pas d'une simple déclaration verbale. Enfin, rien ne tient moins que cette autre hypothèse d'après laquelle Molière, en raison de l'état civil douteux de sa femme et pour éviter le bruit, se serait marié un mardi gras, jour où les églises sont désertes, à dix heures du soir, en présence de rares témoins, et après dispense de deux bans obtenue par grâce spéciale. D'abord, le 20 février 1622 n'était pas un mardi, mais un lundi, lendemain de la quinquagésime ; l'église n'était pas déserte ce jour-là : il y eut sept autres mariages avec celui de Molière ; ce mariage n'eut pas lieu

à dix heures du soir, mais entre neuf et dix heures du matin, car il est le premier inscrit de la série des huit ; quant à la dispense de deux bans, elle était d'usage comme elle l'est encore : on la demandait et on l'accordait couramment. Enfin, les mots et autres, qui suivent la mention des témoins, prouvent que ces derniers n'étaient pas les seuls assistants et permettent de supposer un cortège d*amis aussi nombreux que l'on voudra*. Un passage du registre de La Grange donne à croire que le mardi précédent, au sortir d'une représentation « en visite 3) chez M. d'Équevilly, Molière avait officiellement annoncé son mariage à ses camarades assemblés. Rencontre piquante : c'était VÊcole des maris que la troupe donnait ce jour-là. Les encourageantes répliques de Léonor sonnaient encore à son oreille, lorsque, au dénouement pour rire de la comédie, il faisait succéder ce prologue d'une pièce vraie, autrement sérieuse, et qui devait tourner au drame.

Pas plus d'Armande Béjart que de Madeleine, il ne nous reste de portrait peint ou gravé d'une authenticité certaine^. En revanche, les portraits écrits ne manquent pas, et ils se complètent les uns par les autres, car ils sont de mains et d'intentions bien différentes. En 1670, dans le Bourgeois gentilhomme, où Armande tenait le rôle de Lucile, Molière la représentait avec une délicatesse de flatterie et un parti pris d'admiration qui témoi-

1. Les hypothèses dont on vient de voir la discussion avaient été imaginées par Ed. Fournier,^dans un feuilleton de la Presse recueilli dans son livre posthume, Etudes sur la vie et les œuvres de Molière, I, 1 ; Jal les a réfutées en détail à l'article Molière de son Dictionnaire critique.

2. Ils étaient nombreux dans la collection Soleirol, dont il est parlé ci-après, chapitre vi, 1 ; peut-être est-ce de là que viennent ceux que possède M. Arsène Houssaye et qu'il a fait graver dans Molièref sa femme et sa fiUe.

gnent, après huit ans de mariage, d'un amour aussi vif et aussi ardent que le premier jour. On se rappelle la situation ; dans une de ces ravissantes scènes de dépit amoureux, souvent reprises par le poète et toujours traitées avec le même bonheur, Gléonte s'excite à la colère contre Lucile : « Donne la main à mon dépit, dit-il à son valet Covielle, et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourroient parler pour elle. Dism'en, je t'en conjure, tout le mal que tu pourras. Faismoi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque-moi bien, pour m'en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle. » Rebuté comme son maître et animé contre sa Nicole du même ressentiment, Covielle s'empresse d'obéir et prend très au sérieux son rôle d'aristarque galant : « Elle, monsieur, voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner de l'amour! Je ne lui vois rien que de très médiocre et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. » Il commence donc un portrait tout en laid; mais, à mesure que le valet relève les défauts de Lucile, le maître les transforme en traits de beauté, avec une impatience et une chaleur croissantes : « Premièrement, elle a les yeux petits. — Gela est vrai, elle a les yeux petits, mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir. — Elle a la bouche grande. — Oui, mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. — Pour sa taille, elle n'est pas grande. — Non, mais elle est aisée et bien prise. — Elle affecte une nonchalance dans son parler et ses actions. — Il est vrai, mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les

cœurs. — Pour de l'esprit.... — Ah! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat. — Sa conversation.... — Sa conversation est charmante. — Elle est toujours sérieuse. — Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes? et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos? — Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde. — Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord; mais tout sied bien aux belles ; on souffre tout des belles! »

C'est un petit chef-d'œuvre que ce dialogue: chefd'œuvre d'art et de poésie, de finesse comique et de grâce, de vérité aussi. Pris un à un, les traits d'Armande Béjart étaient défectueux, mais l'ensemble respirait un charme souverain. Vers le milieu du dix-huitième siècle, une comédienne qui l'avait vue encore jeune, M"^ Poisson, disait d'elle, en ayant soin de rappeler que son portrait était dans le Bourgeois gentilhomme : a Elle avoit la taille médiocre, mais un air engageant, quoique avec de très petits yeux, une bouche fort grande et fort plate, mais faisoit tout avec grâce ». Grandval le père s'accorde avec M"* Poisson : « Sans être belle, elle étoit piquante et capable d'inspirer une grande passion ». Il n'est pas jusqu'à l'auteur de la Fameuse comédienne, auquel le même aveu n'échappe, enveloppé de toutes sortes de restrictions. « Elle n'avoit, dit-il, aucun trait de beauté »; mais il confesse que sa physionomie et ses manières la rendaient « très aimable au goût de bien des gens », que, surtout, elle était « fort touchante quand elle vouloit plaire ». Il nous apprend qu'elle aimait « extrêmement» la parure, et M"® Poisson ajoute qu'elle « se mettoit dans un goût extraordinaire et d'une manière presque touours opposée à la mode du temps »; ce qui l'étonné : elle n'a pas vu qu'Armande possédait cet art piquant et

rare de s'habiller elle-même, en dehors et en dépit de )a mode, et de donner à sa beauté ce ragoût d'étrangeté dont ceux-là même qui le blâment ou le méconnaissent ne peuvent s'empêcher de subir l'effet. Les frères Parfaict rapportent l'avis d'un meilleur juge en ce genre : c( Personne n'a mieux su se mettre à l'air de son visage par l'arrangement de sa coiffure, et plus noblement par l'ajustement de son habit ». Non seulement elle ne suivait pas servilement la mode, mais elle la corrigeait quelquefois avec une telle sûreté de goût qu'elle la faisait et l'imposait. La toilette des femmes sous Louis XIV était majestueuse, mais un peu lourde ; elle cachait sous des plis trop amples la grâce des formes. Armande réagit avec succès contre ce caractère peu esthétique. Le Mercure galant de 1673 disait : « Tous les manteaux de femmes que l'on fait présentement ne sont plus plissés ; ils sont tout unis sur le corps, de manière que la taille parait plus belle ; ils ont été inventés par M"' Molière ». Est-il téméraire de conclure de ce renseignement qu'Armande avait la taille bien faite?

La comédienne fut vite hors de pair et fit encore valoir la femme. D'abord, Armande était une Béjart, c'est-àdire qu'elle avait dans le sang la passion et l'instinct du théâtre. Outre sa beauté, elle y apportait «une voix extrêmement jolie », elle « chantoit avec un grand goût le français et l'italien, elle dansoit à ravir». Molière, nous apprend de Visé, se vantait « de faire jouer jusques à des fagots » ; on devine quel maître eut en lui une élève si bien douée et dont le succès lui tenait à cœur autant que le sien propre. L'ampleur et la force manquaient à Armande, car, dans la tragédie, elle ne tenait que les seconds ou les troisièmes emplois : ainsi Cléofile^dans ['Alexandre de Rdicine, et Flàwle, ddinsVAttila de Corneille, toutes deux simples confidentes. Elle y

suppléait, selon Tusage, au talent qui lui manquait, iiar un très grand luxe de costumes, et obtenait de grands succès de beauté. Robinet s'écrie, après l'avoir vue dans Cléofile :

0 justes dieux ! qu'elle a d'appas !

Et qui pourroit ne l'aimer pas?

Sans rien toucher de sa coiffure Ni de sa belle chevelure, Sans rien toucher de ses habits Semés de perles, de rubis, Et de toute la pierrerie Dont l'Inde brillante est fleurie, Rien n'est si beau ni si mignon Et je puis dire tout de bon Qu'ensemble Amour et la nature D'elle ont fait une miniature Des appas, des grâces, des ris Qu'on attribuoit à Cypris.

D*autres fois, elle relevait l'éclat de ces riches costumes par le même goût d'originalité hardie qui lui allait si bien à la ville, ou par un tour de fantaisie romanesque: ainsi, dans une Circé où elle charmait les yeux, « en habit de magicienne, avec une quantité de cheveux épars». En revanche, elle excellait dans « les rôles de femmes coquettes et satiriques )>,qui s'accordaient d'euxmêmes avec sa nature, et dans ceux d'ingénues, bien qu'elle eût sans doute plus d'efforts à y faire.

Dans ceux-ci elle trouvait un partenaire accompli en la personne de La Grange, le type du parfait amoureux, tel qu'on le voulait alors : tendre avec noblesse, empressé avec respect, d'une simple et grande politesse^ comme le Cléonte du Bourgeois gentilhomme, à l'occasion dédaigneux ou hautain, d'une fine ironie ou d'une insolence méprisante, comme le Clitandre des Femmes savantes. Ils se faisaient valoir l'un l'autre et, lorsqu'ils jouaient ensemble, c'était un enchaniertient. "iin ano-

nyme, Tauteur des Entretiens galants, a tracé de ce couple rare un portrait enthousiaste. Ils sont, dit-il, d'un naturel accompli, et lorsqu'une fois on les a vus dans un rôle, on ne peut plus y voir qu'eux ; ils produisent l'illusion complète; certains de leurs jeux de scène, par. leur justesse ou leur force, leur finesse ou leur pathétique, valent les tirades les mieux composées. Jamais, chez eux, de ces oublis de la situation, de ces distrac tions d'ennui ou de coquetterie qui détournent sur la salle l'attention de l'acteur : «Leur jeu continue encore, lors même que leur rôle est fini; ils ne sont jamais inutiles sur le théâtre, ils jouent presque aussi bien lorsqu'ils écoutent que lorsqu'ils parlent. Leurs regards ne sont jamais dissipés; leurs yeux ne parcourent pas les loges; ils savent que leur salle est remplie, mais ils parlent et agissent comme s'ils ne voyoient que ceux qui ont part à leur rôle et à leur action. » Ainsi qu'Armande, La Grange excelle à composer ses costumes, il les porte avec la même élégance. Mais, si tous deux « se mettent parfaitement bien, ils ne pensent plus à leur parure dès qu'ils sont en scène ». jLe croirait-on, Armande n'est, coquette que dans la mesure où son rôle l'exige : « Si M''* Molière retouche quelquefois à ses cheveux, si elle raccommode ses nœuds ou ses pierreries, ces petites façons cachent une satire judicieuse et naturelle; elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle veut jouer. » Enfin, elle n'est jamais semblable à elle-même, elle change à volonté le caractère de sa voix, « elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles différents ». Mais elle excelle surtout dans les ingénues et les grandes coquettes du théâtre de son mari. M"^ Poisson et Grandval s'accordent encore à dire qu'il « faisoit ces rôles pour elle » et « travailloit exprès pour ses talens ». Elle parut pour la première fois dans la Critique de

l'École des femmes, représentée le l"" juin 1663, c'est-àdire un an et quatre mois après son mariage : Molière n'avait voulu la laisser débuter qu'après le temps d'études nécessaire, et sûr pour elle du succès. Comment n'eût-elle pas réussi avec l'aimable petit rôle qu'il lui confiait, celui d'Élise? Il en est peu d'aussi propres à faire valoir une actrice. Élise est une jeune femme sensée, spirituelle et maniant l'ironie avec un sérieux qui en double la force. Sa verve mordante s'exerce aux dépens de tous les ridicules qui défilent devant elle et va jusqu'à la mystification, d'abord avec la précieuse Climène; puis avec le marquis et le poète Lysidas, celui-ci pédant et pesaat, celui-là fat, évaporé, turlupin. Ce premier rôle a si bien fait valoir Armande, qu'elle en reçoit un autre du même genre dans l'Impromptu de Versailles ^ représenté le 14 octobre suivant : « M"^ Molière, satirique spirituelle », ainsi l'appelle la distribution. Outre une petite escarmouche avec Molière, en qui elle raille plaisamment le di recteur et le mari, elle a toute une scène à part, et des plus brillantes, avec M"** du Parc, l'autre étoile de la troupe; elle reprend le malheureux Lysidas, ramené sous son feu. De petites tirades, pas trop longues, sont ménagées pour elle, et Molière, en distribuant ses conseils, lui a fait le même compliment qu'à La Grange et à M"* du Parc, les deux parfaits comédiens: « Pour vous, je n'ai rien à vous dire». L'actrice que sera M"® Molière se laisse déjà voir avec ses traits essentiels dans ces deux rôles de début; la femme y est aussi, ce me esmble, avec son caractèr e : non sens net, mais un peu étroit, humeur railleus e, par suite un peu méchante, assez d'esprit, peu de bo nté.

Elle ne joue pas dans le Mari âge forcé, qui est du 29 janvier 1664, car le 19 elle a donné un fils à Molière. Il y a cependant pour elle un joli rôle de figuration,

dont elle prendra possession après ses relevailles, car on trouve, dans l'inventaire dressé à la mort de Molière, parmi les costumes de sa femme, « un habit d'Égyptienne du Mariage forcé, en satin de plusieurs couleurs ». Dans la Princesse d'Élide, représentée au mois de mai suivant; Armande faisait la princesse, une sorte de Diane farouche, ennemie de l'amour, mais qui ne tarde pas à s'humaniser en faveur du prince d'Ithaque, Euryale, un Hippolyte promptement revenu, lui aussi, de son orgueilleuse froideur. Toute la pièce était conçue pour mettre en relief ses diverses qualités, art de la parure, chant, danse; et Euryale, représenté par La Grange, détaillait en son honneur un portrait qui dut être salué de longs applaudissements : « Elle est adorable en tout temps, il est vrai; mais ce moment l'a emporté sur tous les autres, et des grâces nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés. Jamais son visage ne s'est paré de plus vives couleurs ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçants. La douceur de sa voix a voulu se faire paraître dans un air tout charmant qu'elle a daigné chanter, et les sons merveilleux qu'elle formoit passoient jusqu'au fond de mon âme et tenoient to us mes sens dans un ravissement à ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux sur l'émail du tendre gazon traçoient d'aimables caractères qui m'enlevoient hors de moimême et m'attachoient par des nœuds invincibles aux doux et justes mouvemens dont tout son corps suivoil les mouvements de l'harmonie. »

En paraissant devant la cour avec l'Elmire du Tartuffe, Armande aborde un caractère autrement sérieux que les rôles d'aimable fantaisie et de convention romanesque où nous venons de la voir. Celte fois, elle entre en même temps dans la grande comédie et dans les

grands emplois. Ce type de la parfaite honnête femme telle que la comprenait Molière, d'une raison si calme et d'un si ferme bon sens, pourrait sembler un peu froid. Molière eut soin d'y mêler un peu de coquetterie, qui, loin d'en altérer le caractère, le rendait encore plus vrai, et aussi le rapprochait davantage des moyens d'Armande. Elmire a, du reste, les goûts de luxe et d'élégance d'Armande elle-même; ce « train» de maison, ces robes de « princesse », qui excitent les colères de M""* Pernelle, étaient le cadre que Molière avait donné à la beauté de sa femme. Aussi Armande crut-elle pouvoir aborder le rôle avec tous ses avantages : le jour de la première représentation publique, elle s'était parée si magnifiquement que son mari dut lui rappeler qu'elle faisait « le personnage d'une honnête femme » et l'engager à prendre un costume moins éclatant. Elle tin* compte de l'observation, et le public ne s'aperçut en rien de cet incident de coulisses, car le chroniqueur Loret déclare qu'on ne saurait jouer avec plus de naturel qu'elle ne fit.

Un an avant que Tartuffe parût devant les Parisiens, elle avait incarné la Célimène du Misanthrope, soil triomphe, la plus fameuse de ses créations, celle où son empreinte est restée le plus profondément. Célimène est le type de femme le plus original et le plus complet qui soit sorti du génie de Molière ; c'est aussi le plus difficile du répertoire classique. Tentation éternelle des comédiennes, celles qui l'ont abordé s'appellent légion, celles qui ont pu s'en rendre maîtresses forment un groupe d'élite, admiré, envié : telle actrice de génie, comme Rachel, y échoua misérablement, et une vraie Célimène, comme M"*' Mars, est sûre de transmettre son nom à la postérité. On a noté, cependant, les intonations et les gestes des grands interprètes du rôle ;

la tradition les conserve et ils s'enseignent; mais une élève intelligente aura beau en savoir tout ce qui peut s'apprendre : si elle ne tire de son propre fonds le sentiment du personnage, elle ne fera que grossir le nombre effrayant des vaines tentatives qu'enregistre l'histoire théâtrale. Célimène a vingt ans et son expérience est celle d'une femme de quarante. Coquette et féline avec Alceste, d'une médisance légère avec les petits marquis, d'une ironie terrible avec Arsinoé, à chaque acte, à chaque scène, elle se montre sous un aspect différent. Contemporaine ou à peu près de M""*' de Châtillon, de Luynes, de Monaco, de Soubise, des nièces de Mazarin, elle doit éveiller comme un vague souvenir de ces grands noms ; elle est le produit exquis et rare d'une civilisation aristocratique dans le plein éclat de son développement, et souvent elle parle une langue d'une franchise d'allures et d'une verdeur presque populaires. Dans le ralon où elle règne, il faut qu'elle donne le sentiment de l'aisance parfaite et de la suprême distinction ; et, au dénouement, elle subit une humiliation cruelle sans revanche possible ; elle a une sortie écrasante, et, même alors, elle ne doit rien perdre de sa fière attitude et de son sourire tranquille, La comédienne qui, la première, sut porter un tel rôle et s'y incarner fut vraiment une grande artiste. Or Armande s'y surpassa elle-même ; ce fut, dit un contemporain, ce pauvre Robinet, qui sen mieux qu'il n'exprime, ce fut « un charme », « un ravissement », expressions que le temps devait rendre banales, mais qui retenaient encore toute leur force.

Qu'il y ait beaucoup d'elle-même dans le rôle, on ne saurait le méconnaître. Célimène est, par excellence, la grande coquette, et il semble bien qu'à la ville Armande tenait le rôle comme au théâtre. A défaut d'autres preuves, son goût de la parure et ses recherches de

fantaisie originale suffiraient pour l'indiquer. Que Ton se rappelle son portrait dans le Bourgeois gentilhomme : sa beauté toute dans le regard, le sourire et les manières, cette beauté, où la nature a la moindre part et la volonté de plaire la plus grande, était, par excellence, une beauté coquette. N'est-ce pas le genre d'attraits que Ton voit à la Célimène idéale, celle qui n'est point telle ou telle actrice, mais le type créé par le poète? Armande avait aussi de la coquette l'humeur impérieuse et vaine ; elle « vouloit, dit la Fameuse comédienne, être applaudie en tout, n'être contredite en rien, et surtout elle prétendoit qn'un amant fut soumis comme un esclave ». On se rappelle de quel air et de quel ton, au second acte du Misanthrope, notamment, Célimène réprime les révoltes d'Alceste :

Demeurez. — Pourquoi faire?

— Demeurez. — Je ne puis. — Je le veux. — Point d'affaire....

— Je le veux, je le veux. — Non, il m'est impossible.

— Hé bien ! allez, sortez, il vous est tout loisible.

Cette foule d'amants qui l'entoure, et dont le poète ne met en scène que le nombre nécessaire à l'action, se retrouvait certainement autour d'Armande. Quelle que pût être la conduite de la femme — grosse question qu'il faudra bien aborder, — les adorateurs affluaient autour d'elle, attirés par une profession qui la mettait si en vue.

A la grande comédie du Misanthrope (4 juin 1606) succède, deux mois après, la simple farce du Médecin malgré lui. Armande y fait Lucinde, petit rôle d'ingénue sans grande importance, car le personnage n'ouvre pas la bouche durant la plus grande partie de la pièce ; il n'y a guère pour elle que des jeux de scène et une

situation très plaisante vers la fin, lorsque la fausse muette s'épanche tout à coup en un bavardage torrentiel. Elle se dédommage par un luxe assez déplacé chez une jeune fille de moyenne condition : son habit se composait d'une « jupe de satin couleur de feu avec trois guipures et trois volants et le corps de toile d'argent et soie verte ». Elle n'eut qu'une part secondaire dans les représentations de Mélicerte, du Sicilien et d'Amphitryon : on ne sait même pas. si elle joua dans la première et la dernière de ces pièces ; dans la seconde, elle tenait le rôle de Zaïde, personnage de simple figuration, et elle dut s'y contenter d'un succès de costume, sous une «riche mante », présent du roi. Pourquoi cette série de méchants lots dans trois pièces successives? Il sera peut-être possible de les expliquer par le très mauvais ménage qu'elle faisait en ce moment avec son mari. En revanche, dans le rôle d'Angélique, elle est au premier plan de George Dandin. Sans pousser plus loin qu'il ne convient la ressemblance du personnage et de l'actrice, il est probable que celle-ci n'eut pas trop à violenter sa nature pour entrer dans l'esprit du rôle, et qu'Angélique, avec son humeur impérieuse et son ironie froide, ne pouvait être mieux représentée que par Armande. On la verrait volontiers dans Élise de l'Avare, d'abord parce qu'elle y aurait eu son partenaire habituel La Grange, et aussi parce que le caractère de cette fille exaspérée lui conviendrait mieux que le rôle passif de Mariane; cependant, c'est bien celui-ci que lui attribue une distribution datée de 1685. L'incertitude continue avec Monsieur de Pourceaugnac, quoique le rôle de Lucette, la « feinte Gasconne», y semble fait pour elle : si elle fut vraiment élevée en Languedoc, elle put retrouver dans les souvenirs de sa jeunesse l'accent nécessaire au patois qui étourdit le gentilhomme limousin. Les ren-

seignements positifs manquent aussi sur le personnage qu'elle fit dans les Amants magnifiques ^ on voudrait pouvoir lui attribuer en toute certitude celui d'Ériphyle, la princesse aimée par un homme d'une condition inférieure à la sienne et qui lutte contre l'amour qu'ellemême ressent et le sentiment de sa dignité : sorte de Grande Mademoiselle, tendre et fière, engageante et réservée, chez laquelle on signale, non sans raison, le premier modèle de quelques héroïnes de Marivaux. Mais nous savons par Molière lui-même ce qu'elle fut dans la capricieuse Lucile du Bourgeois gentilhomme; on a vu quel ravissant portrait elle lui inspirait alors. A ce moment, la concorde régnait entre les deux époux, et le poète n'avait pour sa femme qu'ingénieuses prévenances et délicates flatteries.

Aussi lui ménage-t-il dans Psyché un triomphe égal à celui qu'elle a obtenu dans le Misanthrope, mais avec un rôle tout sympathique cette fois et tout aimable. Il y a, certes, des œuvres plus fortes que cette « tragédie-ballet » ; il n'y en a guère qui soient une plus fidèle image de la société qui les inspira. Molière y avait mis le comique tempéré de ses travestissements mythologiques. Corneille sa galanterie héroïque, Quinault la molle harmonie de ses vers, Lulli sa musique spirituelle et passionnée, Vigarani la fastueuse ordonnance de ses décorations : l'ensemble se trouva réaliser l'idéal dramatique des contemporains de Louis XIV. Au milieu d'une pompe royale, c'est l'apothéose de leur manière d'entendre l'amour ; tous les sentiments y sont grandioses et nobles, presque naturels avec cela. Quant à l'héroïne, bien éloignée assurément de son modèle antique, mais charmante encore, avec sa pudeur fière, sa tendresse réglée par le sentiment de « sa gloire > et de son rang, elle est entourée d'une véritable

idolâtrie. Armande dut éprouver dans ce rôle d'enivrantes joies d'amour-propre ; princesse, amante adorée, déesse, elle s'offrait aux applaudissements avec toutes les séductions que l'art et la poésie peuvent réunir autour d'une comédienne. Il n'y a, malheureusement, que Robinet pour nous dire l'impression qu'elle produisait, et, cependant, quelque chose de cette impression nous arrive à travers la burlesque poésie du pauvre rimeur : il compare ses attraits au javelot infaillible de Céphale, « elle est merveilleuse, elle joue divinement, elle fait courir les gens à tas ». Enfin, on entrevoit la splendeur de ses costumes dans la sèche description du notaire qui inventoria « les habits pour la représentation de Psyché, consistant en une jupe de toile d'or, garnie de trois dentelles d'argent, avec un corps en broderie et garni d'un tonnelet et manches d'or et d'argent fin ; une autre jupe de toile d'argent, dont le devant garni de plusieurs dentelles d'argent fin, avec une mante de crêpe garnie de pareilles dentelles j une autre jupe de moire vert et argent, garnie de dentelles fausses avec le corps en broderie, le tonnelet et les manches garnies d'or et d'argent fin; une jupe de taffetas d'Angleterre bleu, garnie de dentelles d'argent fin ». En tout, cinq costumes, un par acte.

Il n'est pas sûr qu'elle ait été l'Hyacinthe assez insignifiante des Fourberies de Scapin; dans la Comtesse d'Escarbagnas, elle ne parut certainement pas : au contraire de sa sœur Madeleine, qui, dans toute sa carrière, jouait tous les rôles, les plus modestes comme les plus importants, elle agissait en étoile, dédaignant ceux où elle n'aurait fait que rendre service au théâtre, sans profit pour son amour-propre. En dehors des grandes créations, elle se réservait pour les seuls petits emplois capables de la flatter, comme dans ce divertis-

sèment, que nous n*avonsplus, de la. Pastorale comique, où elle représentait à la fois une c< bergère en femme » et « une bergère en homme », ne dédaignant pas l'attrait piquant du travesti. On la vit ensuite dans l'Henriette des Femmes savantes, ce type délicieux de la jeune fille française, dont la grâce faci le, le bon sens, aiguisé d'ironie mais tempéré de bonté, montrent, en quelque sorte, TElmire du Tartuffe avant le mariage. L'Angélique du Malade imaginaire fut le dernier rôle qu'elle dut au génie de son mari. Plus ingénue qu'Henriette, mais point trop naïve, Angélique est d'un ordre à part ; elle tempère par un sourire mouillé de larmes l'exubérante gaieté de la pièce et mêle la plainte mélancolique d'une Iphigé nie bourgeoise aux terreurs burlesques d'Argan, aux compliments niais de Thomas Diafoirus, aux éclats de colère de M. Purgon. La voiï touchante d'Armande était bien celle qu'il fallait au rôle, et c'est surtout le souvenir du Malade imaginaire qui inspirait à l'auteur des Entretiens galants son double portrait de La G range et de M"* Molière.

La légende d'Armande ; opinion que Molière laisse voir sur sa femme ; allusions contemporaines. — La Fameuse comédienne \ invraisemblance ou impossibilité des intrigues que ce pamphlet prête à Armande: l'abbé de Richelieu, Guiche, Lauzun. — Séparation de Molière et de sa femme; Molière à Auteuil, sa confession à Chapelle; Molière et M"" de Brie; réconciliation des deux époux; Baron. — Armande et le grand Corneille. — Mort de Molière.

Telle fut la comédienne dans Armande Béjart : très digne d'attention, comme on le voit. Mais, si remarquables qu'aient été ses talents dramatiques, ils comp-

lent pour la moindre part dans la curiosité que son nom excite. Ce que Ton veut surtout connaître, c'est la conduite privée de la femme, la place qu'elle tint dans l'existence de son mari. On a déjà beaucoup écrit sur elle, et presque toujours en se plaçant à ce point de vue exclusif. Pour la grande majorité des biographes de Molière, Armande fut une épouse indigne ; elle tortura, elle couvrit de ridicule le grand homme dont elle portait le nom. Une fois lancé dans cette voie, on ne s'arrête plus ; on amoncelle autour d'elle, sans trop y regarder, les imputations les plus graves; on interprète hardiment les renseignements les plus suspects. Cependant, à examiner d'un peu près les faits qu'on lui reproche, il n'en résulte clairement qu'une seule chose, c'est qu'elle rendit Molière très malheureux. Mais pour quels motifs? Est-ce de l'inconduite, est-ce uniquement de la coquetterie de sa femme que souffrait l'auteur de Sganarelle et du Misanthrope^ Il est difficile de trancher la question. A part deux ou trois allusions, on n'a contre Armande que deux dépositions contemporaines, toutes deux bien suspectes ; le reste n'est que tradition vague ou conjecture. Je ne crois pas qu'il y ait, dans l'histoire littéraire, de question qui montre davantage les dangers de l'à-peu-près et du parti pris en matière d'érudition. Que de critiques, et des mieux intentionnés, sont prompts à l'épithète vengeresse dès qu'ils prononcent le nom d'Armande ! On les embarrasserait beaucoup en leur demandant des preuves : ils déclament et ne peuvent que déclamer *.

Consultons d'abord le principal intéressé dans la

1. L'un des plus acharnés contre elle est Taschereau; M.J. Loiseleur, moins épris de rhétorique vitupérative, est encore très sevére.

question, Molière lui-même. S'il a plusieurs fois em-; prunté certains traits à sa femme pour les appliquer aux personnages qu'il lui donnait à représenter, il est impossible qu'il ne laisse pas voir çà et là à travers ces personnages les sentiments qu'elle lui inspirait. Et d'abord, s'est-il peint lui-même dans le rôle d'Arnolphe de V École des femmes, Ta-t-il peinte dans celui d'Agnès? On le dit volontiers, mais, si cela était, la lune de miel de ce ménage aurait vraiment trop peu duré : le mariage est du 20 février 1662 et VÉcole des femmes du 26 décembre suivant. On remarquera d'abord que le sujet de la pièce est exactement emprunté h une nouvelle de Scarron, la Précaution inutile. En outre, peut-on admettre que, de gaieté de cœur et pour le seul plaisir, un homme se représente lui-même sous les traits du grotesque tuteur d'Agnès et se bafoue aussi cruellement? Molière, enfin, n'avait trace de l'égoïsme et de la sotte infatuation qu'il prête à Arnolphe ; sa femme, spirituelle et hardie, ressemblait encore moins à la timide et passive Agnès. On invoque des analogies : ainsi l'histoire d'Agnès, remarquée par Arnolphe dès l'âge de quatre ans, obtenue par lui d'une mère pauvre et par ses soins élevée

Dans un petit couvent, loin de toute pratique.

Voilà, dit-on, Armande prise par Molière aux Béjart vers le même âge, et confiée dans le Languedoc aux soins d'une honnête et sûre famille. Comme si l'éducation d'Agnès, tenue dans l'ignorance de tout, « rendue idiote autant qu'il se pouvait », n^était pas juste le contraire de celle d'Armande, telle qu'on la connaît ou qu'on la devine par VÉcole des maris ! Tout ce qu'il est possible d'admettre, c'est que, mari déjà mûr d'une très jeune

LA FEMME DE MOLIÈRE. f4îf

femme, plus exposée qu'aucune autre aux entreprises (les (c blondins ». Molière se trouvait, en écrivant sa pièce, dans un état d'esprit dont il n'avait peut-être pas encore une conscience bien nette et qu'il laissa percer çà et là quelque chose de ses vagues appréhensions. Dans ces vers, par exemple :

Quoi! j'aurai dirigé son éducation

Avec tant de tendresse et de précaution;

Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance

Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance ;

Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants,

Et cru la mitonner pour moi pendant treize ans,

Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache

Me la vienne enlever jusque sur la moustache....

Non, parbleu ! Non, parbleu !

La petite querelle de directeur et de mari qu'il in-. Iroduit dans V Impromptu de Versailles laisserait même croire qu'il vivait encore à ce moment dans une parfaite sécurité. Sur une observation d'Armande, il l'interrompt : « Taisez-vous, ma femme! vous êtes une bête. — C'est une chose étrange, réplique Armande sans s'émouvoir, c'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant vous regardent la même personne avec des yeux si différents ! » Molière s'impatiente : (( Que de discours ! » Armande poursuit avec le même flegme : « Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferois sur ce sujet. Je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques, aux civilités des galans. » Et les critiques de s'écrier :. € La menace est assez claire î Molière prévoit le sort qui rattend, puisqu'il le fait pressentir lui-même ». Non; il be sert ici, pour un effet plaisant, d'un simple lieu com-

mun de comédie, et, par cela même qu'il l'emploie, c'est qu'il n'en redoute pas l'application pour luimême.

Le Mariage forcé et George Bandin offrent peutêtre des allusions plus directes à son ménage. Il ne serait pas impossible qu'aussitôt marié il ait entendu de la bouche de sa femme la déclaration que Dorimène fait à Sganarelle : « Je crois que vous ne serez point de ces maris incommodes qui veulent que leurs femmes vivent comme des loups-garous. Je vous avoue que je ne m'accommoderois pas de cela et que la solitude me désespère. J'aime le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux et les promenades; en un mot, toutes les choses de plaisir. » Angélique, de son côté, dit à George Dandin : « C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris, et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte à tous les divertissemens et qu'on ne vive que pour eux! Je me moque de cela et ne veux point mourir si jeune.... Je veux jouir, s'il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m'offre la jeunesse, prendre les douces libertés que l'âge me permet, voir un peu le beau monde et goûter le plaisir de m'ouïr dire des douceurs. » Ces deux passages rappellent ce que nous apprendGrimarestdu ménage de Molière. Aussitôt mariée, Armande « se croit une duchesse », se pare avec fureur et coquette « avec le courtisan désœuvré qui lui en conte » ; elle hausse les épaules aux observations de son mari ; ces leçons lui paraissent « trop sévères pour une jeune personne qui, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher ». Avec le Mariage forcé nous sommes au commencement de 4664-, au milieu de 1668 avec George Dandin; après deux ans de mariage, à plus forte raison après six ans, les conséquences fatales de la différence d'âge et de caractère ont dû se produire pour les deux époux. Avide

de plaisir et de vie bruyante, Armande aurait voulu imposer ses goûts à son mari ; revenu de bien des choses, souffrant, écrasé de travail et de soucis, Molière aspirait à la vie de famille, intime et cachée. Profondément bon, mais nerveux et irritable comme les hommes de vive sensibilité, il dut quelquefois contrarier et rudoyer la créature frivole et de petit jugement qu'était Armande. Mais la ressemblance des situations s'arrête ici; il est peu probable que Molière ait vu son propre sort dans celui que l'avenir réserve à Sganarelle et que le présent est en train de faire à George Dandin.

En arrivant au Misanthrope, la question se précise. On veut qu'Alceste soit tout Molière comme Gélimène toute Armande. Si l'on admet, comme j'ai essayé de l'établir, que le rapprochement ne manque pas de justesse pour Armande, il est difficile de le rejeter complètement pour Molière. Le poète dut éprouver les mêmes souffrances que son héros, avec ce surcroît d'irritation et d'inquiétude que donne la qualité de mari, c'est-à-dire la crainte de perdre non pas seulement ce que l'on désire, mais ce que l'on possède, et le souci de l'honneur en danger. Il y a, dans le rôle d'Alceste, je ne sais quoi de profondément vrai que la puissance créatrice du poète ne suffirait pas à expliquer, des accents où le cœur a plus de part que l'imagination, une mélancolie profonde où percent les souvenirs d'une expérience personnelle. On objecte qu'un assez grand nombre de vers du rôle d'Alceste, et des plus passionnés, notamment aux scènes deuxième et troisième du quatrième acte, se trouvaient déjà dans Don Garde de Navarre, représenté un an avant le mariage de Molière. En revanche, que de tirades brûlantes sont dans le Misanthrope qui ne sont pas dans Do7i Garciel II y a surtout, dans tout le rôle d'Alceste, un relief et une vérité dont le pâle et

chimérique amant de la princesse de Léon n a pu donner le modèle. Après le naufrage d'une première pièce où il avait déjà peint la jalousie, Molière voulut sauver quelques beaux vers qu'il regrettait et il leur donna place dans le Misanthrope. En quoi la portée de celui-ci en est-elle diminuée? Une tirade heureuse, une scène bien venue, sont peu de chose au théâtre ; un caractère vrai, une action qui donne l'illusion de la vie, sont tout, et, de quelques éléments empruntés ou repris que soit formée cette création, il n'importe guère.

Toutefois, de ce qu'il y a beaucoup de Molière et de sa femme dans le Misanthrope, on ne saurait conclure autre chose sinon qu'Armande était une fort méchante coquette ; il faut renoncer à en tirer une présomption contre sa conduite. Gélimène est^impeccable, si je ne m'abuse; elle n'a ni cœur ni sens. Quant à Molière, si on le voit sous les traits d'Alceste, il y apparaît malheureux, mais nullement ridicule. Le reste de son théâtre ne fournit pas de nouvelles preuves contre Armande ; il fortifie, au contraire, l'impression que, tout en souffrant beaucoup du caractère de sa femme, il ne crut jamais à une indignité de sa part.

Cette impression semble bien avoir été celle des contemporains du poète. Ils le savaient jaloux, et, de fait, n'eussent-ils pas pris soin de nous éclairer sur ce côté de son caractère, nous le devinerions aisément, car la jalousie sous toutes ses formes, presque tragique comme dans Don Garde et le Misanthrope, burlesque comme dans Sganarelle et George Dandin, inspire une bonne part de son théâtre*. Aussi, avec la prévoyance de la haine, s'efforçaient-ils de l'attaquer dans ce qu'il avait de plus sensible, de peser sur sa blessure intime. Mais

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