Ed. Fournier, le Roman de Molière, l
et (a tirade. Sauf en un point, toutefois, le rôle prêté à Criapelle. Épicurien insouciant. Chapelle n'en était pas moins sensible aux peines de ses amis ; il l'a prouvé en plusieurs circonstances. Or le langage qu'il tient dans la scène d'Auteuil est celui d'un fort vilain égoïste ; jamais confident ne joua son rôle de façon plus piteuse. Il ne comprend rien à la douleur de Molière, qui est obligé de lui dire : « Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé ». La confession achevée, mal à l'aise, dérangé dans sa quiétude d'esprit, il se dérobe au plus vite : « Je vous avoue à mon tour que vous êtes plus à plaindre que je ne pensois ; mais il faut tout espérer du temps. Continuez cependant à faire vos efforts ; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le moins. Pour moi je vais faire des vœux afin que vous soyez bientôt content. » C'est l'attitude et le langage de ce solennel imbécile de baron dans On ne badine pas avec Vamour, lorsqu'il répond aux supplications passionnées de la pauvre Camille : « Cela me jettera dans le désespoir pour tout le carnaval. Je serai vêtu de noir; tenez-le pour assuré... Je vais m'enfermer pour m'abandonner à ma douleur » !
Quant aux accusations positives contre Armande semées çà et là dans les paroles de Molière, il serait vraiment trop naif de les prendre pour autant de preuves ; que la conversation soit authentique ou supposée, l'auteur du libelle était dans son rôle en les introduisant dans le morceau si elle n'a fait que le copier, en les imaginant si elle est Tauteur du tout. Elle n'est pas la seule, du reste, que les souffrances conjugales de Molière aient heureusement inspiré ; le sujet est si pathétique et si facile! Un écrivain de bien moindre valeur, Grimarest, a voulu avoir, lui aussi, sa conversation d'Auteuil, et, certainement, l'idée lui en est venue par la lecture de ia Fameuse comédienne. Pour dissimuler son
imitation, il donne comme confidents à Molière le peintre Mignard et le physicien Rohault, le premier son ami depuis Avignon, le second son camarade d'enfance, et il a bien soin de faire observer que ces deux confidents sont mieux choisis que Chapelle, « esprit supérieur et réjouissant », mais « trop dissipé » pour être « un ami consolant ». La précaution est maladroite et rend évidente l'emprunt qu'elle veut cacher. Au demeurant, le morceau est bien venu ; écrivain diffus et languissant d'ordinaire, le biographe de 1705 rencontre cette lois la concision et l'énergie; au fond, il développe la même idée que la Fameuse comédienne, avec cette différence toutefois qu'il s'abstient de lancer contre Armande aucune grosse accusation, car il la tient, lui, pour tout à fait innocente.
Les consolations de l'amitié sont insuffisantes pour adoucir des amertumes aussi douloureuses que celles dont souffrait Molière. Seul, un autre amour peut les rendre supportables, en attendant que l'on revienne au premier. C'est M"* de Brie qui aurait rempli auprès de Molière ce rôle d'abnégation. Elle était aussi très belle, mais douce et bonne. Molière la connaissait depuis Lyon, où il l'avait enrôlée avec son mari, le La Rapière du Dépit amoureux, le « grand maître tireur d'armes » du Bourgeois gentilhomme, une sorte de bretteur borné, mais aussi tolérant en matière conjugale que son camarade du Parc. Dans le Misanthrope, elle avait représenté Éliante, et, de même qu'Éliante eût volontiers consolé Alceste des caprices de Célimène, de même M"' de Brie accueillit Molière rebuté par Armande. Ma^s elle n'eut pas la pudique réserve d'Eliante, son intervention dans une passion troublée fut moins irrépruchable ; enfin sa liaison avec Molière ne saurait Jeur valoir à l'un et à l'autre une sympathie sans raé/anee.
Elle Taimait avant son mariage avec Armande ; et, quoi qu'en dise l'auteur de la Fameuse comédienne, elle semble s'y être résignée facilement ; elle nous apparaît, en effet, comme très accommodante, sans rancune, admettant l'abandon ou le partage et ne tenant pas rigueur à qui lui revenait. Mais il est fâcheux pour Molière qu'une fois marié il n'ait pas pris à son égard une attitude nette et n'admettant aucune interprétation de nature à froisser Armande. Au lieu de cela, un an à peine après son mariage, on le voit habiter la même maison que son ancienne maîtresse. Si la femme légitime avait des torts, quelle arme pour elle! Armande ne manqua donc pas, dans l'occasion, d'employer cette tactique, féminine entre toutes, qui consiste à attaquer au lieu de se défendre. Dans la grande querelle qui précéda la séparation de 4666, elle déclara bien haut « qu'elle ne pouvoit plus souffrir un homme qui avoit toujours conservé des liaisons particulières avec la de Brie, qui demeuroit dans leur maison et qui n'en étoit point sortie depuis leur mariage ». Elîe exagérait sans doute un peu en précisant ainsi son grief; Molière était alors trop épris de sa femme pour l'abandonner si tôt. Mais ne lui avait-il pas fourni lui-même cette triomphante réponse ? Et il paraît bien que, une fois rebuté, il acheva de lui donner raison en revenant à M"^ de Brie. C'était une maladresse, et ses amis ne le lui cachèrent pas. L'un d'eux, selon Grimarest, lui en faisait un jour le reproche, et, comme de raison, traitait fort mal M"® de Brie ; elle n'avait, disait-il, ni vertu, ni esprit, ni beauté. Molière en convenait, mais en ajoutant : « Je suis accoutumé à ses défauts, et il faudroit que je prisse trop sur moi pour m'accommoder aux imperfections d'une autre ; je n'en ai ni le temps ni la patience ». Il y a bien des choses dans ce peu de mots : de la tristesse, de la rési>
gnation, le dédain amer de soi-même et d'autruî, peutêtre aussi cette espèce d'inconscience qui résulte de certains états d'esprit et de certaines situations. Molière était i:n très grand homme, mais un homme, et qui avait ses faiblesses ; il serait puéril de les nier et de l'absoudre en tout et pour tout avec un parti pris d'admiration. Comédien, sa profession admettait alors bien des licences, et il en prit sa part. Il ne faut donc pas chercher dans sa conduite, ou plutôt y mettre les yeux fermés, une régularité bourgeoise qui n'y est pas et n'y saurait être. En l'espèce, il commit ou une faute ou une maladresse, les deux si l'on veut.
Faute ou maladresse, au surplus, la réconciliation n'en fut pas empêchée. L'auteur de la Fameuse comédienne n'en parle pas : cela dérangerait sa thèse. Entre temps, le libelle place une nouvelle intrigue d'Armande. Durant les représentations de Psyché^ au carnaval de 1671, elle se serait prise d'une passion violente pour le très jeune Baron, qui faisait l'Amour, et ils auraient continué leur rôle hors du théâtre. Cette liaison n'est guère admissible ; non parce que Baron était tenu envers Molière par les devoirs d'une reconnaissance filiale : ce que l'on sait de cet insupportable fat, très dégagé de préjugés comme tous les dons Juans, permet de penser qu'une telle considération ne l'aurait pas retenu. Mais il était encore bien jeune : il avait à peine dix-sept ans, et Armande n'était pas assez âgée elle-même pour rechercher les passions d'adolescents: les Résines ont passé la trentaine lorsqu'elles font chanter la romance aux Chérubins. De plus, il semble prouvé que Baron, traité par Molière avec la plus grande bonté, eut au contraire beaucoup à se plaindre d'Armande, qu'il dut même, rebuté par ses mauvais procédés, quitter la troupe pendant quelque temps, et qu'il y rentra malgré elle, sur les
vives instances de Molière. Ce qui est certain, c'est que, aussitôt Molière mort, il s'empressa d'aller à l'Hôtel de Bourgogne, dans un moment où Armande, devenue chef de la troupe, aurait eu grand besoin de lui.
A côté de toutes ces intrigues apocryphes ou douteuses, plus répugnantes les unes que les autres, on est heureux de rencontrer non pas un amour, mais un hommage aussi pur qu'honorable pour Armande, et où son souvenir se trouve mêlé à celui du vieux Corneille. Modèle des époux et père de six enfants, l'auteur de tant de stances à Iris n'en aimait pas moins jouer auprès des reines de théâtre le rôle du don Guritan de Ruy Blas auprès de dona Maria de Neubourg. Il y avait quelque chose d'espagnol dans son âme comme dans son génie, et, lorsqu'il rencontrait un type de grâce charmante ou noble, il s'en faisait avec une galanterie fière l'admirateur et le servant. Ainsi à Rouen, en 1658, avec M"^ du Parc; mais, la comédienne, fort pratique en amour, à ce qu'il semble, n'ayant pas honoré le poète de l'accueil qui lui était dû, il avait rendu dédain pour dédain et composé ces admirables Stances à une marquise, qui tranchent d'une si éclatante manière avec les fades petits vers prodigués à cette époque par des rimeurs plus ou moins épris. Devenu l'ami de Molière, il offrit à sa jeune femme une admiration platonique, et il paraît bien qu'il exprimait ses propres sentiments pour M"' Molière lorsque, dans Psyché, il faisait parler à l'Amour le langage délicieusement précieux qui est dans toutes les mémoires :
Des tendresses du sang peut-on être jaloux? disait Psyché ; et l'Amour répondait :
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature :
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent,
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent
Dès qu'il les flatte, j'en murmure;
L'air môme que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;
Et, sitôt que vous respirez,
Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.
Cette déclaration voilée ne suffit pas au poète ; il voulut écrire pour sa déesse une tragédie dont elle jouerait le principal rôle et où il se représenterait lui-même sous les traits d'un de ces vieillards amoureux qu'il dessinait d'une touche si ferme. De là Pulchérie, qui, l'on ne sait trop pourquoi, au lieu d'être jouée par la troupe de Molière, parut sur le théâtre du Marais ; pièce étrange, languissante et froide dans l'ensemble, d'une donnée qui fait un peu sourire, mais où se trouvent beaucoup de beaux vers et un caractère original, le vieux sénateur Martian, c'est-à-dire, nous apprend Fontenelle^ Corneille lui-même. Le sentiment que l'Amour murmurait avec une espérance passionnée, Martian le gronde avec plus de mélancolie que de résignation ; il met dans son regret de ses jeunes années autant de force et de noblesse que le chevalier romain Laberius exhalant devant César sa plainte fameuse :
Moi qui me figurois que ma caducité
Près de la beauté même étoit en sûreté !
Je m'attachois sans crainte à servir la princesse.
Fier de mes cheveux blancs et fort de ma foiblesse;
Et, quand je ne pensois qu'à remplir mon devoir,
îe dcvenois amant sans m'en apercevoir.
Mon âme, de ce feu nonchalamment saisie,
Ne l'a point reconnu que par ma jalousie;
Tout ce qui l'approchoit vouloit me l'enlever.
Tout ce qui lui parloit cherchoit ù m'en priver;
Je tremblois qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle;
Je les haïssois tous comme plus dignes d'elle,
Et ne pouvois souffrir qu'on s'enrichit d'un bien
Que yenviois à tous sans y prétendre rien.
Ces beaux vers durent charmer Armande et faire sourire Molière. Il serait imprudent de juger les comédiennes d'après les hommages poétiques qui leur sont consacrés; mais on sait gré à Armande d'avoir inspiré celui-là et, au sortir de la Fameuse comédienne, on est quelque peu dédommagé en retrouvant, grâce à Corneille, quelque chose d'elle dans l'idylle héroïque de Psyché, dans une noble scène de Pulchérie,
La réconciliation de Molière et de sa femme était peut-être chose faite lors de Psyché; en tout cas, elle n'eut pas lieu plus tard que la fin de 1671, entre les Fourberies de Scapin et la Comtesse d'Escarbagnas, Des amis communs. Chapelle et le marquis de Jonzac, parait-il, s'y étaient employés avec dévouement, et, si elle n'est pas antérieure à Psyché, elle leur fut, sans doute, rendue plus facile par une grave maladie que fit Armande au mois de septembre 1671, pendant le plus grand succès de la pièce. En pareil cas, les griefs les plus légitimes s'oublient, les rancunes les plus tenaces s'évanouissent; et quelles joies attendries que celles de ces réconciliations mouillées de larmes! quel empire ont sur un cœur toujours épris les grâces languissantes de celle que Ton a failli perdre à jamais et dont la mort pouvait rendre le ressentiment éternel * ! Vers le milieu de l'année suivante, les deux époux allèrent habiter rue de Richelieu. En s'éloignant de cette maison de la place du Palais-Royal, où il avait longtemps vécu avec les Béjart et M"* de Brie, Molière voulait sans doute mettre son foyer à l'abri des causes de discorde qui l'avaient troublé. Cette fois, il prit toutes les mesures qui an-
1. Robinet tenait ses lecteurs au courant des diverses phases de la maladie, et, à la fin, ne manquait pas de faire au bonheur de l'époux une allusion trop gauloise pour être reproduite ici (lettres des 26 septembre, 3 et 24 octobre 1671).
noncent une installation définitive. La demeure commode et vaste qu'il avait choisie, il s'efforça de la rendre agréable à Armande : il y déploya un grand luxe, il y porta des recherches et des attentions d'amoureux, combinant le choix de l'ameublement, la disposition des tentures, l'harmonie des couleurs, la distribution des pièces pour la commodité et l'agrément de sa femme. Quelle différence avec le pauvre et froid petit logis où nous avons vu mourir Madeleine Béjart! Il semble qu'une seconde lune de miel suivit cette réconciliation, et que le pauvre grand homme connut, du moins, avant de mourir, quelques mois de bonheur intime et de tranquillité. Le 15 septembre 1672, il devenait père pour la troisième fois; il lui naissait un fils. Courte joie : l'enfant ne vivait que onze jours, précédant son père dans la tombe de quatre mois et demi. Cette réconciliation, en effet, si heureuse en elle-même, devait être funeste à Molière, et l'on peut y voir une des causes de sa mort prématurée. Atteint depuis longtemps d'une grave maladie de poitrine, il avait dû se soumettre à un régime sévère, ne vivant que de lait, gardant le silence en dehors de la scène et confiné dans la solitude. Heureux, il se crut guéri, et, ne voulant pas imposer à sa femme la triste société d'un valétudinaire, il se remit à la viande, rouvrit sa maison, reprit son existence d'autrefois. Les suites de ce brusque changement furent une aggravation rapide de son mal et une catastrophe foudroyante : on sait dans quelles circonstances, le 17 février 1673, il était surpris par la mort.
Conclusion sur la conduite d'Armande; dignité de son veuvage. — Elle se remarie avec Guérin d'Estriché ; nécessité pour elle de ce second mariage; son affaire avec le président Lescot et la lemme La Tourelle ; le procès Guichard. — Dernières années.
Des témoignages que l'on vient de parcourir se dégage sur la conduite et le caractère d'Armande une opinion assez nette pour qu'il ne soit pas nécessaire de l'exposer longuement. C'était une femme très séduisante, mais, comme la plupart des coquettes, égo.ste et d'esprit borné, quoique vif. Unie trop jeune à un mari trop âgé et d'une sensibilité très vive, elle le fit beaucoup souffrir par une humeur très différente de la sienne; mais elle dut souffrir autant que lui. C'était, il est vrai, un homme de génie; avec un jugement plus large, elle aurait rempli près de lui le beau rôle que bien des femmes surent prendre en pareil cas, celui de l'abnégation et du dévouement. Mais elle n'avait rien de ce qu'il faut pour cela; elle voulait vivre pour ellemême. De là des froissements continuels, une irritation croissante, et bientôt la vie commune insupportable. Peut-on dire, cependant, que Molière ne rencontra près d'elle qu'indifférence? Il serait imprudent de l'affirmer. On trouve, en effet, dans cet Élomire hypocondre, qui n'est pas plus suspect de partialité envers elle qu'envers son mari, une scène que l'on n'a pas assez remarquée et qui donne à penser. Le Boulanger de Chalussay représente Molière tourmenté par ces souffrances imaginaires aussi douloureuses que les maladies les plus certaines et se livrant aux accès de colère futile et violente si communs en pareil cas. Sa femme est près de lui et
s'efforce à le calmer; sincèrement affligée de l'état où elle le voit, elle le raisonne comme un enfant; si Chalussay lui prête quelques duretés de parole, c'est qu'il en veut à tout ce qui touche Molière et qu'il tient à ne pas représenter sous un aspect trop sympathique la femme de son ennemi. Il semble, cependant, qu'il ne puisse, malgré qu'il en ait, s'empêcher de lui conserver un peu du rôle qu'elle avait dans la réalité.
Reste la conduite. En somme, tout ce que les contemporains d'Armande ont écrit contre elle se trouve faux si on l'examine d'un peu près; à plus forte raison ce qu'une admiration mal entendue pour Molière a fait imaginer depuis. Mais prétendre qu'elle fut une épouse irréprochable serait aussi hasardeux qu'affirmer son inconduite. Il n'y a pas, dit-on, de fumée sans feu, et ici la fumée est particulièrement épaisse et noire. Le mieux est de garder une réserve fort sage en pareil cas et de ne pas plus affirmer pour elle que contre elle. D'autant plus que l'on courrait le risque de se laisser entraîner par un courant très sensible depuis déjà quelques années. On a si longtemps et si fort déclamé contre Armande qu'une réaction se dessine nettement en sa faveur; elle a ses chevaliers qui prétendent nous imposer, la lance sur la gorge, l'aveu de notre erreur à son égard; ils la tiennent immaculée et veulent que, bon gré mal gré, nous soyons de leur avis. C'est trop demander ^ On peut, tout au plus, admettre comme l'expres-
1. Outre Bazin et MM. Bonnassies, Livet, Vitu, qui, tout en montrant qu'elle a été calomniée, la défendent surtout par la réfutation précise des faits qu'on lui reproche, Armande a trouvé de chevaleresques défenseurs qui préfèrent la critique sentimentale ; un des plus convaincus est M. Edouard Thierry dans sa notice sur La Grange et son registre et ses Documents sur le Malade imaginaire Un autre, M. Arsène Houssaye, plaide sa cause de façon assez originale {MolièrCy sa femme et sa fille) : il la tient pour légère,
sion possible de la vérité ces paroles que Grimarest met dans la bouche de Molière : <s Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agréablement de la vie; elle va son chemin; et, assurée par son innocence, elle dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui demande. Je prends cette négligence pour du mépris; je voudrois des marques d'amitié pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eut plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, qui seroit exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et, occupée seulement du désir de plaire en général comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. » Il y a bien là un air d'arrangement, une insistance maladroite sur la parfaite innocence d'Armande, qui compromettent la cause même que Grimarest veut servir. Mais, en fait, il ne serait pas impossible que ce passage traduisit l'opinion moyenne des contemporains de Molière et que cette opinion fût conforme à la vérité. Ainsi Molière aurait été malheureux surtout de n'être pas aimé, jaloux, mais sans croire à l'infidélité de sa femme, et Armande une coquette aimant plus les manèges de l'amour et les satisfactions de vanité qu'ils procurent que l'amour lui-même. Si ce n*est point là un caractère très sympathique, encore vaut-il mieux que TArmande de convention.
mais il l'excuse en faisant observer que la vertu des femmes est chose trop conventionnelle pour qu'on y attache grande importance. — A propos du présent travail, je me suis vu moi-môme enrôlé parmi les Ai^mandistes, comme on les appelle, par M. Jules Lemaître (Journal des Débais, 18 janvier 1886) et M. Francisque Sarcey (le Temps, 25 janvier); au lecteur de juger jusqu'à quel point je mérite de prendre place en cette galante compagnie.
Du reste, une fois veuve, il semble qu'elle comprit tout à coup la perte qu'elle avait faite et s'efforça de réparer son erreur dans la mesure du possible. Elle porta dignement le deuil de son mari, elle assura le respect de sa mémoire, elle contribua grandement à empêcher la ruine du théâtre qu'il avait fondé, et lorsque enfin elle put songer à elle-même, elle sut, quoi qu'on en ait dit, concilier ce qu'elle devait au grand nom qu'elle avait partagé avec son droit d'arranger son existence à sa guise.
On sait les tristes incidents qui marquèrent les funérailles de Molière. Frappé d'une mort presque subite, il n'avait pu faire la renonciation dont l'Eglise s'assurait toujours avant d'accorder aux comédiens la sépulture religieuse. Il est certain que les souvenirs de Tartuffe et de Bon Juan furent pour beaucoup, d'abord, dans le refus du curé de Saint-Ëustache, puis dans la mauvaise grâce de l'archevêque à exécuter la volonté de Louis XIV; mais, en somme, le prélat comme le curé ne faisaient qu'appliquer une règle strictement suivie en pareil cas. La veuve de Molière eut donc à vaincre des résistances d'autant plus fortes qu'elles s'appuyaient sur une prescription formelle et sur une antipathie particulière inspirée au clergé par le défunt. Il faut lui tenir compte de la douleur sincère dont elle donna les marques, de la noblesse de son attitude, de son énergie. Accompagnée du curé d'Auteuil, elle courut à Saint-Germain se jeter aux pieds du roi ; elle supplia, mais avec fierté, avec courage. Non contente de s'écrier : « Quoi ! l'on refuse la sépulture à un homme qui, dans la Grèce, eût mérité des autels ! » elle ne craignit pas de dire que, (( si son mari étoit criminel, ses crimes avoient été autorisés par Sa Majesté même ». C'était logique, mais hardi. Avec ce tact qui était une de ses qualités royales,
Louis XIV fit respecter à la fois sa dignité, celle de Tarchevêque Harlay de Chanvalon, fort méprisable comme homme, mais, en somme, son archevêque de Paris, et la justice due à Molière : il congédia la veuve en disant que l'affaire ne dépendait pas de lui et il manda au prélat (( qu'il fît en sorte d'éviter l'éclat et le scandale*». Le soir des funérailles, la foule s'amassait devant la maison mortuaire, non sans doute, comme on le dit habituellement, pour insulter le cercueil : les Parisiens n'étaient déjà plus de grands rigoristes ; Molière les avait beaucoup amusés ; enfin, ils sont presque toujours respectueux devant la mort. Il est à croire qu'ils obéissaient ce soir-là à des sentiments assez mêlés : leur curiosité très vive pour tout ce qui touche au théâtre, la sympathie, enfin et surtout leur éternel esprit badaud. Grimarest donne clairement à entendre que cette affluence de populaire était inoffensive et que, si la veuve en fut épouvantée, c'est qu'elle, « ne pouvoit pénétrer son intention ». Dans l'incertitude, Armande employa un moyen infaillible de tourner à la bienveillance déclarée des dispositions douteuses : elle fit répandre par les fenêtres un millier de livres, « en priant avec des termes si touchants le peuple amassé de donner des prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât Dieu de tout son cœur ». Sur la tombe elle fit placer une large pierre, et, deux ou trois ans après, durant un hiver rigoureux, on y alluma par son ordre un grand feu, auquel vinrent se chauffer les pauvres du quartier. Symbole touchant du génie de Molière ; la veuve ne voulait qu'honorer la mémoire de son mari par un acte de bienfaisance, mais la postérité a bien le droit de voir l'allé-
1. Sur l'hostilité du clergé parisien à l'égard de Molière mort, voyez ci-après, chapitre vi, 2.
gorie qui se dégage de cet acte. Ce foyer de chaleur, accessible à tous, et qui semble sortir de la tombe même du poète, n'est-ce pas l'image de son génie, cet autre foyer de raison, de poésie et de gaieté ?
Malgré le coup terrible qui la frappait, la troupe ne fit relâche que six jours ; il n'y avait pas de temps à perdre si elle voulait prouver son intention de survivre. L'enterrement de Molière avait eu lieu dans la nuit du 21 février ; le 24, La Grange, devenu le chef de la troupe, affichait le Misanthrope, et Armande remontait sur la scène pour jouer Célimène; le 3 mars, elle reprenait Angélique du Malade imaginaire, véritable torture pour la malheureuse qui éprouvait réellement la douleur de son rôle, lorsque, au troisième acte, elle se jetait toute en larmes aux pieds d'Argan contrefaisant le mort, et que l'image de Molière lui apparaissait avec une réalité funèbre sous les traits de La Thorillière grimé à la ressemblance de celui qu'il remplaçait. On lui a durement reproché cette promptitude , et bien à tort ; il n'y a là que dévouement méritoire aux devoirs de son état et aux intérêts de ses camarades. Dans une circonstance pareille, Molière n'agit pas autrement: son père fut enterré le 27 février 1669, et la veille comme le lendemain il jouait le rôle d'Orgon dans Tartuffe. La troupe aurait pu se joindre immédiatement à l'Hôtel de Bourgogne; le roi le souhaitait et l'Hôtel n'eût pas mieux demandé à ce moment que d'accueillir le Palais- Royal : une longue rivalité aurait ainsi pris fin. Mais, accepter cette réunion, n'était-ce pas, de la part des camarades de Molière, manquer de respect à la mémoire de leur chef, auquel les « grands comédiens » avaient fait une guerre acharnée ? S'il devait un jour y avoir réunion, il fallait non pas que l'Hôtel absorbât la troupe de Molière, mais qu'il fût absorbé par elle, qu'il y eût
là pour les camarades de Montfleury et de Villiers défaite et non victoire. La Grange et Armande parvinrent à réaliser ce projet ; avec Louis XIV et Colbert, ils furent vraiment les fondateurs de la Comédie-Française, il n'y a pas lieu, pour le moment, de raconter en détail par quels moyens: lapartdeLaGrangey fut trop considérable. Il faudrait donc mêler à l'histoire d' Armande trop de faits qui regardent plutôt son camarade et que l'on trouvera dans le chapitre suivant. Mais on verra que, comme lui, elle s'y dévoua tout entière ; qu'elle y engagea une grosse part de sa fortune ; qu'elle y déploya une activité méritoire, car, Molière nous l'a dit, elle était naturellement nonchalante. Elle aussi triomphait, lorsqu'une lettre de cachet du 21 octobre 1680 ordonna qu'il n'y aurait plus à Paris qu'un seul théâtre français, le sien. A cette date, un grand événement avait eu lieu dans l'existence d' Armande : depuis le mois de mai 1677, elle avait échangé le nom glorieux de Molière contre celui, beaucoup plus modeste, de son camarade François Guérin d'Estriché. On lui a reproché ce second mariage avec beaucoup de sévérité, même do son temps. Une épigramme courut :
Elle avoit un mari d'esprit, qu'elle aimoit peu, Elle en prend un de chair, qu'elle aime davantage.
Mais c'est de nos jours surtout que l'on s'est montré impitoyable pour elle. Au risque, cependant, de contrister les âmes délicates, je déclare que je n'ai pas le courage de la blâmer à mon tour ; je me sens incapable de répéter avec conviction les invectives éloquentes dont cette infidélité à la mémoire du grand homme est ordinairement l'objet. La veuve de Molière se remarier ! On dirait vraiment qu'elle a commis un crime, ou plutôt un sacrilège j
car, depuis tantôt un siècle, Molière est passé dieu. Il faut pourtant tenir compte, en ceci comme en toutes choses, de la différence des temps et des idées. Dans les années qui suivirent sa mort, Molière n'était pas encore regardé comme le génie prodigieux que nous voyons en lui. Sauf pour quelques-uns, comme Boileau, qui mesuraient toute l'étendue de cette perte, ce n'était qu'un très amusant comédien, qu'un excellent auteur, dont on regrettait la mort prématurée, mais dont on ne songeait nullement à faire l'apothéose. Quant à sa veuve, elle ne songeait pas davantage à faire d'elle-même une relique. Elle était jeune encore, plus belle que jamais; elle n'avait pas été heureuse dans son premier mariage; la vie lui devait un dédommagement. Ce dédommagement s'offrit à elle sous les espèces d'un fort honnête homme, bien fait, estimé dans son art* ; pourquoi aurait-elle joué sans conviction le rôle d'une Andromaque inconsolable? Soyons indulgents pour elle, en raison même de celle délicatesse morale et de ces scrupules qui nous honorent et qui lui manquaient.
D'autant plus qu'elle avait bien besoin d'un homme pour la protéger et mettre fin par sa seule présence aune situation des plus pénibles. Depuis son veuvage, en effet, elle se trouvait en butte à des attaques multipliées. Outre le soin de ses affaires, ses intérêts dans l'exploitation du théâtre, sa situation jalousée dans la troupe, elle avait
1. Il était d'usage jusqu'à ces derniers temps de traiter fort mal ce pauvre Guérin, en s'appuyant sur la Fameuse comédienne, dirigée contre lui aussi bien que contre sa femme. M. Éd. Thierry {La Grange et son registre) estime que c'est là calomnie pure et, bien qu'il n'ait pas fait du personnage une étude complète, il semble avoir raison. — Je dois ajouter que le mariage d'Armandc et de Guérin ne fit, sans doute, que régulariser une situation antérieure à la cérémonie : la Fameuse comédienne le dit, et, ce qui est plus probant, le contrat leur donne à tous deux le môme domicile ; a cour du Palais, paroisse de la basse Sainte-Chapelle ».
eu de très graves ennuis. C'avait été d'abord son affaire avec un président au Parlement de Grenoble, M. de Lescot. Magistrat galant et coureur, ce Lescot était par surcroît emporté, brutal, capable de toutes les maladresses. Il s'était déjà compromis dans de fâcheuses aventures ; à la suite d'une escapade nocturne, on l'avait trouvé roué de coups et laissé pour mort sur le pavé de Paris. Si l'on en avait fait d'abord un conseiller, puis un président, c'était surtout en considération de son père, qui avait intercédé pour lui auprès du chancelier Séguier^Le naturel l'emporta sur la gravité de sa charge. Très épris d'Armande, mais n'osant se déclarer directement, il se servit d'une entremetteuse, la Ledoux. Par une rencontre singulière, celle-ci avait à sa disposition une femme La Tourelle, qui ressemblait à s'y méprendre à M^'*' Molière et qui en profitait d'une façon très lucrative dans l'exercice de son métier, se faisant passer auprès des naïfs ou des ignorants pour la brillante comédienne de la rue Guénégaud. Facilement abusé par les deux femmes, Lescot profita quelque temps en secret de sa prétendue bonne fortune ; il suivait assidûment les représentations d'Armande, mais il gardait sur le théâtre une réserve que La Tourelle lui avait expressément ordonnée. Un soir il n'y tient pas, s'introduit dans la loge d'Armande et se permet des familiarités. Elle s'indigne, il s'emporte ; dans un collier qu'elle portait, il croit en reconnaître un dont il avait fait présent à La Tourelle et il le lui arrache ; la garde arrive au bruit et il est arrêté. Une information judiciaire suivit naturellement, et un arrêt du Parlement de Paris, en date du 17 octobre 1675, condamna le président à faire amende honorable devant témoins à M"^ Molière, et les femmes