Ci-dessus, chapitre ii
est infâme de droit et de fait », c'est-à-dire par sa profession et son inconduite ; « avant que d'être mariée, elle a toujours vécu dans une prostitution universelle -, pendant qu'elle a été mariée, elle a toujours vécu dans un adultère public ; enfin, qui dit la Molière dit la plus infâme de toutes les infâmes ». L'exagération même de ces injures leur enlève jusqu'à l'apparence du sérieux, d'autant plus que Guichard traite avec la même violence de calomnies sans preuves tous ceux dont il redoute le témoignage. Il était très protégé, semble-t-il, en raison de sa charge d'intendant des bâtiments de Monsieur; mais d'abord, il n'y eut pas moyen de lui épargner les conséquences de sa maie rage. L'accusation d'empoisonnement qui pesait sur lui fut reconnue fondée, et, le 27 février 1676, il s'entendit condamner au blâme, à l'amende honorable, à 4 000 livres de dommages-intérêts et 200 livres d'amende ; les imprimeurs de son factum devaient être appréhendés au corps et poursuivis. On remarquera la sévérité avec laquelle la justice frappait à deux reprises deux accusateurs d'Armande. Si elle eût été la femme absolument décriée que disent ses ennemis, aurait-elle obtenu réparation aussi complète * ?
On trouvera sans doute que les ennuis suscités à la malheureuse femme par ces deux affaires suffisaient, avec le soin de son théâtre et l'exercice de sa profession, pour l'absorber tout entière et lui enlever tout désir de suivre des intrigues galantes. Aussi n'y a-t-il pas lieu
1. Complétant et rectifiant les renseignements déjà donnés par M. Livet, M. Loiseleur {Molière, nouvelles controvei'ses, l\} fait observer que, sur appel de Guichard et par arrêt du 12 avril 1677, la sentence du 27 février 1676 fut mise à néant; il en conclut que 'alfaire tournait ainsi à la confusion d'Armande. On peut voir dans ce second jugement le résviltat des hautes protections acquises à Guichard, et, en tout cas, il ne prouve rien contre Armande. qui n'était pas directement en cause.
de discuter celles que la Fameuse comédienne lui prête encore à la même époque. Pouvait-elle, ainsi tourmentée, calomniée, surchargée d'embarras de tout genre, ne pas désirer un protecteur et un appui? Peuton, sa situation une fois connue, ne pas reconnaître que la nécessité d'un second mariage s'imposait à elle ? Ce qui prouve bien que, dans le premier, tous les torts n'étaient pas de son côté, c'est que, devenue la femme de Guérin, elle vécut parfaitement heureuse et que sa conduite ne donna plus lieu à aucun bruit fâcheux. L'auteur de la Fameuse comédienne, lui-même, est obligé de le reconnaître ; il s'empresse naturellement d'expliquer cette sagesse à sa façon en disant qu'Armande avait trouvé cette fois un maître impérieux et dur; mais les témoignages désintéressés s'accordent à représenter Guérin comme un excellent homme. Il faut ajouter à l'honneur de l'un et de l'autre que, dans leur ménage, la mémoire de Molière fut entourée non seulement de «respect », mais de « vénération ». Ce sont les propres termes qu'employait,en parlant du premier mari de sa mère, un fils né de leur mariage : en 1698, à peine âgé de vingt ans, ce jeune homme avait imaginé d'achever et de mettre en vers libres la Mélicerte de Molière, et c'est dans la préface de ce travail bien inutile qu'il s'exprimait de cette façon.
Depuis lors, Armande continua sans incidents sa carrière de comédienne, jusqu'à ce qu'elle prît sa retraite, en 1694, à la clôture de Pâques. Le bonheur qu'elle trouvait dans sa nouvelle famille, et aussi la nonchalance naturelle que nous lui connaissons par Molière, l'avaient détachée peu à peu de son art ; elle n'avait encore que cinquante-deux ans, et elle aurait pu briller longtemps encore, aune époque où les comédiennes, même les ingénues et les grandes coquettes, s'éterni-
saient volontiers dans leur emploi, car, dans un théâtre où un public constant les voyait chaque jour, il ne s'apercevait pas qu'elles vieillissaient. Mais elle s'attachait de plus en plus à son intérieur, où elle vivait très retirée, au fils qu'elle avait eu de Guérin, enfin à une riante maison des champs qu'elle possédait à Meudon et où elle passait tout le temps que lui laissait le théâtre*. Cette maison existe encore, au n° 11 de la rue des Pierres, à peu près telle qu'Armande l'a laissée, avec sa porte à plein cintre et ses pavillons dans le style du temps, comme aussi le jardin avec ses allées géométriques, ses charmilles et son berceau de vigne. Elle mourut à Paris, rue de Touraine, le 30 novembre 1700, âgée de cinquante-huit ans^. Son acte de décès, ne fait, naturellement, aucune mention de Molière, dont elle ne portait plus le nom : elle n'en reste pas moins pour la postérité, en dépit de ce brave Guérin, la veuve de Molière, celle qui a vécu onze ans près de lui, l'interprète et l'inspiratrice de ses chefs-d'œuvre. Elle le fit souffrir, mais la souffrance est une part de l'inspiration, et, peut-être, sans elle, n'aurions-nous pas le Misanthrope.
1, Elle avait toujours aimé la campagne, semble-t-il, et à Paris elle essayait de s'en donner l'illusion : le 16 aoiit 1673, prenant à bail de M® Claude Butin, avocat en Parlement, «une maison sise rue de Seine, appelée l'hôtel d'Arras », elle se faisait attribuer le droit, dans l'acte de location, « de faire dépaver en quelques endroits des cours, pour y pouvoir planter et avoir de la verdure ».
2. RI. A. Houssaye décrit en détail cette maison dans Molière, sa femme et, sa fille.