LE JEUNE PREMIER DE LA TROUPE DE MOLIÈRE
S'il fallait en croire l'optimiste et naïf Chappuzeau, l'auteur du Théâtre françois, il n'y aurait jamais eu non seulement artistes plus parfaits, mais grands seigneurs plus magnifiques et, en même temps, bourgeois plus réguliers que les comédiens sous Louis XIV. Il les montre exempts de jalousie, presque d'amour-propre, combinant leurs efforts avec l'unique souci des plaisirs du public et de l'honneur de la troupe, se prodiguant mutuellement les égards d'une politesse cérémonieuse, généreux et sans morgue avec les auteurs, enfin et surtout de mœurs irréprochables, ou peu s'en faut, les femmes aussi bien que les hommes. Tous ces éloges mettent en défiance : on se dit que les comédiens ont mérité rarement d'être peints avec des couleurs aussi flatteuses ; à deine si ceux de nos jours, qui ont, comme l'on sait, entièrement rompu avec l'antique bohème, seraient dignes de cette admiration sans réserve. Et, en effet, lorsque, pour sortir des généralités, on consulte d'autres témoins que Chappuzeau, trop intéressé à se faire bien
venir des comédiens et qui, peut-être, n'écrivait que sur commande, les faits viennent en foule rompre l'harmonie idéale vantée par le complaisant panégyriste. Dans la seule troupe de Molière, on n'est pas si parfait que cela ; elle compose même un groupe assez mêlé. Madeleine Béjart a toutes les qualités féminines et masculines que l'on voudra, sauf la chasteté; son frère Louis est un belliqueux personnage, ami des rixes bruyantes et cité, à ce titre, dans les rapports de police ; de Brie, un bretteur stupide; M"" de Brie, sa femme, une très accommodante personne ; du Parc, un modèle de mari philosophe; M"^ du Parc, une brillante et volage amoureuse ; joueur et ivrogne, coureur et endetté, Brécourt a la main trop prompte et tue non seulement un sanglier devant Louis XIV, mais un cocher récalcitrant. Pris en corps, nous verrons que ces « étranges animaux », comme les appelle Molière, n'étaient pas toujours faciles à conduire*.
Gardons-nous donc de leur attribuer, comme une règle, des vertus bourgeoises qui ne pouvaient exister parmi eux qu'à l'état d'exceptions. Je me hâte d'ajouter que ces exceptions existent, et assez nombreuses. Pour rester toujours dans la troupe de Molière, Beauval était le modèle des époux ; sa femme une aigre, mais vertueuse matrone. Doux et pieux, du Croisy menait une
1. Sur les mœurs des comédiens de Paris aux deux derniers siècles, voyez surtout les divers recueils de M. Emile Campardon, tous composés de pièces authentiques tirées des Archives nationales, procès-verbaux de police, informations judiciaires, actes notariés, etc. : Documents inédits sur J.-B. Poquelin Molière, 1871, Nouvelles pièces sur Molière et sur quelques comédiens de sa troupe, 1876, les Comédiens du roi de la troupe française, 1879, les Cofnédiens du roi de la troupe italienne, 1880. Jamais cherclieur n'a produit, en si peu de temps, sur l'histoire de nos anci -ns théâtres, un si grand nombre de pièces et d'un si vif intérêt.
existence très régulière, et, dans le village où il se retira après avoir quitté le théâtre, il sut inspirer à son curé une telle affection, que le digne pasteur n'eut pas le courage de l'enterrer lui-même et délégua ce soin à un confrère. La Grange, enfin, a mérité tous les éloges que l'on peut accorder à un parfait honnête homme et à un excellent comédien; les contemporains le décorent à l'envi d'épithètes flatteuses. A ce titre, il sollicite déjà l'attention ; mais il offre de plus cet intérêt qu'il fut, après Molière, l'âme de sa compagnie ; qu'il en a écrit l'histoire, sans s'en douter, et avec une exactitude d'autant plus grande ; qu'il a donné la première édition complète et soignée des œuvres de Molière ; enfin qu'il a contribué de tout son pouvoir à la fondation de la Comédie-Française. Il ne s'agit pas de raconter sa vie : M. Edouard Thierry a rempli cette tâche dans une étude, rai modèle d'information précise et d'élégance, qui ouvre le Registre de La Grange, publié lui-même avec un soin et un luxe dignes de la Comédie-Française ^ Il n'y a donc qu'à profiter des recherches de M. Thierry, à feuilleter le registre et à relire le théâtre de Molière pour se faire une opinion personnelle sur le caractère et le talent de ce rare comédien.
1. Registre de La Grange (1658-1 685), j^recede d'une notice biographique, publié par les soins de la Comédie-Française, janvier 1876 ; Ed. Thierry, Charles Varlet de La Grange et son registre, 1876, tirage à part de la notice, suivi du Dossier de La Grange
Origine de La Grange; son emploi; l'amoureux de théâtre avant Molière ; les amoureux de Molière ; souplesse et sûreté du talent de La Grange.
Charles Varlet, qui, selon Tusage du temps, augmenta son nom, en montant sur les planches, d'un pseudonyme à tournure nobiliaire et, du nom de sa mère, se fit appeler le sieur de La Grange, n'avait point fait partie en province de la troupe de Molière. Il n'y entra qu'à Pâques 1659, juste à temps pour recueillir l'héritage du jeune premier Joseph Béjart, mort au mois de mai suivant, et prendre possession des rôles de Lélie dans VÉtourdi et d'Éraste dans le Dépit amoureux ; le 18 novembre, il créait dans les Précieuses ridicules celui qui porte son propre nom. Il est donc nécessaire de recourir aux conjectures pour remplir l'intervalle compris entre ce début et la première jeunesse du comédien. On veut, et c'est assez vraisemblable, qu'il soit né à Amiens, vers 1640, d'un « capitaine du château de Nanteuil * », Hector Varlet, et de Marie de La Grange, sa femme ; il aurait donc eu tout au plus vingt ans lorsqu'il devint le camarade de Molière. Selon Diderot, trois niotifs seulement « chaussent aux comédiens le socque ou le cothurne », savoir « le défaut d'éducation, la misère et le libertinage », car le théâtre , dit-il, « est une
1. Il s'agit probablement de Nanteuîl-le-Haudouin, entre Paris et Soissons, où se trouvait avant la Révolution un magnifique château qui appartint successivement aux Schomberg, aux d'Estrées, aux Condé et dont le « capitaine » pouvait bien n'être qu'un simple concierge, comme le Flamand de Turcaret, nommé par son maître » capitaine-concierge de la porte de Guibray, à Falaise ».
ressource, jamais un choix ». De ces trois motifs, admettons pour La Grange les deux premiers, le troisième lui étant, comme on le verra, aussi étranger que possible, et joignons-y la vocation, dont l'auteur du Paradoxe sur le comédien aurait pu tenir compte. Resté orphelin de bonne heure, avec un frère et une sœur, et à peu près dépouillé de son patrimoine par un tuteur infidèle, il entra dans une troupe de campagne avec son frère Achille, sieur de Verneuil ^ comme il était lui-même sieur de La Grange ; enfin, présent à Paris pendant le carême de 1659, à l'époque de l'année où se faisaient les engagements de comédiens, il profita des changements survenus dans la troupe de Monsieur, pour y entrer en même temps que du Croisy et sa femme, Jodelet et son frère L'Espy, au moment où en sortaient du Fresne et le couple du Parc.
Si la troupe de Molière était « stable », plusieurs de ses membres ne gardaient à leur chef qu'une fidélité relative : ils le quittaient pour lui revenir, après des fugues plus ou moins longues à l'Hôtel de Bourgogne ou au Marais. La Grange, au contraire, modèle de constance et de suite, se trouva fixé dès le premier jour ; la troupe où il entrait, le chef qu'il se donnait, l'emploi dont il prenait possession, il leur resta attaché jusqu'à sa mort. Amoureux il était au début, amoureux il était encore à la fin, et, durant les trente-deux ans de sa carrière théâtrale, tous les rôles de son emploi écrits par Molière, il
1. Verneuil fut de ces comédiens qui purent avoir leur valeur, miiis ne laissèrent aucune trace dans l'histoire dramatique de leur temps. Il ne joua pas avec Molière, mais il était dans la troupe du Marais lorsqu'elle fut absorbée, en 1673, par celle de M"' Molière; alors seulement il redevint le camarade de son IVèrc. 11 fut mis à la retraite, d'office, en 1684. — Quant à la sœur de La Grange et de Verneuil, elle entra en religion et mourut en 1685, aux Filles Sainte-Marie de la Visitation.
les incarna et les tint, selon leur esprit, sans y ajouter ou y retrancher, à la hauteur de tous. D'autres comédiens ne peuvent être qu'eux-mêmes et portent leur nature dans tous leurs rôles ; de gré ou de force, ils les réduisent ou les étendent à la mesure de leur talent ; ils s'en servent au lieu de les servir. Rien de pareil avec La Grange : conservant aux siens leur caractère propre, ou plutôt s'adaptant avec souplesse au caractèr e de chacun il les marqua d'une empreinte qui était, chaque fois, une preuve de son intelligence et de sa consciencieuse fidélité à la pensée de Molière. C'est peu de chose à,* l'abord, et une mince création, peu digne d'un chet d'emploi, que son rôle dans les Précieuses ridicules. Ce personnage de condition moyenne, qui apparaît dans la première scène d'un petit acte pour ne reparaître que dans un dénouement de farce italienne, cet amoureux rebuté que l'on ne voit même pas en présence de sa maîtresse et qui se venge en la mystifiant par procuration, nos jeunes premiers le dédaignent aujourd'hui et laissent le rôle, raccourci encore par de maladroites coupures, à des débutants ou à des utilités. Il n'en est pas moins le premier type de cette riche galerie d'amoureux qui décore le théâtre de Molière, et il contient en germe ce qu'ils développeront de vérité nouvelle ; c'est le premier crayon de « l'honnête homme » amoureux, tel que le comprenaient les contemporains du poète et tel qu'on le trouve fixé sous un aspect définitif dans l'Alceste du Misanthrope, comme dans le Clitandre des Femmes savantes. Très différents en apparence, ces deux personnages sont deux faces d'un même caractère; entre les deux et autour d'eux, la gradation est complète, et l'on s'éloigne de l'amoureux traditionnel par un effort toujours plus grand vers l'observation directe des mœurs contemporaines.
L'amoureux de théâtre dans la première moitié du dix-septième siècle ! On se rappelle le spirituel portrait qu'a fait Théophile Gautier * de ce personnage conventionnel par excellence, toujours taillé sur le même patron, immuable dans ses sentiments, son langage, son costume, son nom même : le Léandre en un mot. Comédies héroïques ou pastorales, de mœurs ou d'intrigue, aucune ne saurait se passer de lui ; il est là, toujours là, avec sa figure régulière et fade, l'œil humide, l'incarnat sur la joue, la chevelure bouclée tombant sur le col de dentelle, l'éperon d'or sonnant à la botte, et l'épée relevant le manteau. Dans cette jolie tête à peine deux ou trois idées, et sur cette bouche en cœur deux ou trois phrases qui reviennent toujours, retournées en cent manières selon les lois du jargon à la mode : éloges d'une beauté semblable à la sienne, serments de fidélité, plaintes des tourments qu'il endure et qu'un regard, un mot, peuvent guérir, invectives contre les parents et les rivaux, comparaisons de son cœur et de celui de sa maîtresse avec la flamme et le roc, la canicule et l'hiver, le brasier et le bloc de glace. Il mène une existence étrange, où se confondent le dédain absolu et le souci fiévreux des réalités de la vie : ni faim, ni soif, pas d'autres repas que des festins improvisés, l'or tantôt prodigué à pleines mains, tantôt absent et laborieusement cherché. Un courage à toute épreuve, cela va de soi, et de terribles aventures : duels, enlèvements, longues attentes dans la nuit, courses à franc étrier ; le tout sans que le héros froisse une de ses dentelles ou dérange une boucle de sa chevelure. Enfin, la souveraineté de l'amour proclamée très haut ou tacitement admise, le dédain des lois sociales et des droits de la famille; et, comme suprême inconsé-