‹ La comédie de Molière; l'auteur et le milieuChapitre 21 sur 41 · Le Capitaine Fracasse, chapitres i et V · texte numérisé non relu

Le Capitaine Fracasse, chapitres i et V

quence, beaucoup de chasteté, une vertu très solide des deux parts, car elle résiste aux traverses, aux dépits, à l'infidélité même.

Voilà, ce semble, un type ridicule à force d'invraisemblance. Gardons-nous, cependant, de le trop dédaigner : un caractère qui dure longtemps au théâtre et sert de moule à un grand nombre de personnages, a toujours sa raison d'être et sa part de vérité. Entre Hardy et Scarron, celui-là représenta jusqu'à un certain point l'état des mœurs et la manière d'entendre l'amour, et il n'était pas si usé que Regnard n'ait encore pu le reprendre, trente ans après la mort de Molière. En attendant, les mœurs avaient changé, et, avec elles, les formes extérieures de l'amour. Le mérite de Molière fut de le comprendre et d'adapter le caractère de l'amoureux à la galanterie nouvelle. Par un de ces accords familiers au génie et qui font les créateurs, il devina par l'observation les préférences de ses contemporains et offrit à leur sympathie un idéal conforme à l'état de leur âme. De là ces jeunes premiers, l'une des grandes nouveautés de son théâtre, de plus en plus précisés et accentués à mesure que le génie du poète se développe. Valère, dans rÉcole des maris, tient encore d'assez près à ses devanciers du temps de Louis XIII ; et, à ce titre, il tend la main, par-dessus un demi-siècle, à cet Érastedes Folies amoureuses, qui lui empruntera ses jeux de scène traditionnels, le souple et gracieux manège propre à duper également Sganarelle et Albert, qui croient tenir leur pupille, tandis qu'elle se laisse baiser la main par l'amoureux manœuvrant derrière le barbon. En revanche, Éraste des Fâcheux est bien un contemporain de Louis XIV, un hôte de Saint-Germain ou de Fontainebleau, par l'élégante sûreté de son langage, la politesse qui tempère ses impatiences, son attitude d'homme bien

né en face des sots, des fats et des pédants qui le persécutent. Les rôles de ce genre, où l'habitude sociale tient plus de place que le caractère, sont de ceux qui font le mieux juger la différence des temps et des manières. Que l'on imagine le même sujet transporté dans notre société contemporaine ; que Ton nous présente, par exemple, un homme du meilleur monde, en l'an 1886, épiant un rendez-vous avec une femme à la mode et assiégé par des « gêneurs » ; on frémit à la pensée de ce qu'exigerait la vérité pour reproduire son langage au naturel. Moins mûr et moins formé, comme aussi plus voisin de la classe bourgeoise, Horace de lÉcole des femmes pourra devenir un parfait courtisan, mais il ne l'est pas encore. Simple jouvenceau, il représente le premier éveil de la jeunesse et de l'amour jetés, pour leurs débuts, dans une intrigue amusante. Étourdi, exubérant, prompt aux confidences, d'une cruauté aussi inconsciente que celle de son Agnès, il marque cependant une étape décisive vers l'observation directe ; si, par la sincérité de ses sentiments, il est d'une vérité très générale, c'est bien par un rival ainsi fait que tel gros bourgeois de Paris se put voir enlever sa pupille aux environs de 1662.

Puis les grands chefs-d'œuvre se succèdent, etl'amouraux, étroitement mêlé aux sujets, se présente avec un relief de plus en plus marqué. Dans le héros du Don Juan, ce type effrayant de « grand seigneur méchant homme », qui foule aux pieds, avec une perversité froide la morale éternelle comme les lois de son époque, c'est bien encore l'amour du dix-septième siècle, parlant un langage capable d'être compris par les femmes de ce temps-là ; et si le nom du grand séducteur est espagnol, il n'a pu prendre qu'en France et à Paris son costume, ses habitudes, ses créanciers et son valet. Adraste, du

Sicilien, c'est le duc de Guise ou le comte de Modène, Guiche ou Lauzun, déployant en pays étranger, aux yeux éblouis d'une grande dame de Naples ou de Palerme, la légèreté spirituelle et la grâce complimenteuse de leur nation ; aussi ravis peut-être de jouer un bon tour à un solennel hidalgo que de faire une conquête difficile et digne de la peine qu'elle coûte. Valère du Tartuffe, c'est, avec un souvenir charmant du Dépit amoureux, l'honnête homme tirant un pauvre homme des griffes d'un redoutable coquin. Derrière Jupiter dH Amphitryon ne semble-t-il pas voir Louis XIV lui-même en bonne fortune, jaloux comme un dieu seul peut l'être et levant .es scrupules d'une Montespan*? Viennent ensuite Clitandre, de George Dandin, un séducteur encore, mais point trop méchant, pour qui tromper un sot et profiter des rancunes d'une coquette mésalliée sont un plaisir auquel on ne résiste pas ; Éraste, à.e Monsieur dePourceaugnac, un Parisien futé, qui se venge avec une impitoyable malice d'un provincial importun; Cléonte, du Bourgeois gentilhomme, représentant de cette haute bourgeoisie qui fut, autant que la noblesse, l'honneur et la force du siècle de Louis XIV, probe et franc, avec la juste fierté de ce qu'il est, sans l'envie de ce qu'il n'est pas, satisfait du « rang assez passable » qu'il tient dans le monde, devant sa fière et virile attitude à « l'honneur dei six ans de service », mais conservant assez de jeunesse de cœur pour jouer une dernière fois la scène du Dépit amoureux ; le vicomte de la Comtesse d'Escarbagnas, un homme d'esprit qui couvre d'une fausse cour, rendue à la veuve très prétentieuse et très mûre d'un hobereau de province, un manège plus sérieux et

1. Je ne veux pas dire par là qu'Amphiti'ijon soit une allusion directe aux amours de Louis XIV et de M°" de Montespan; sur cette question délicate, voyez ci-après, chapitre v, 3.

plus digne de lui. Voici enfin Clitandre des Femmes savantes, qui résume avec éclat les traits divers de tous ses prédécesseurs : élévation de sentiments, passion respectueuse, élégance de manières, bonne grâce de langage. Jeté dans la plus difficile situation où se puisse trouver un amoureux, il s'y meut avec l'aisance du courtisan, et renverse, comme en se jouant, les obstacles accumulés autour de lui. Dans la famille où il veut entrer, il doit venir à bout des plus redoutables hostilités; il se voit obligé de dire en face à une femme longtemps aimée qu'il ne l'aime plus, et, terrible affront, de la refuser lorsqu'elle s'offre elle-même ; il doit, sans violence de langage, en observant la réserve qui s'impose dans la maison d'autrui, écraser de son mépris un rival entouré et soutenu par trois femmes idolâtres. Enfin, pour que rien ne manque à son triomphe et à la sympathie qu'il inspire, le dénouement lui fournit l'occasion de montrer la qualité morale que nous estimons le plus chez un amoureux de théâtre, un parfait désintéressement.

A côté de ces types essentiels, il en est d'autres, moins accusés, mais bien vrais eux aussi, et répandant leur variété sur les intrigues qu'ils animent. De ce nombre sont Clitandre, de r Amour médecin, qui montre un visage riant et jeune sous le noir bonnet des Diafoirus et des Purgon ; Léandre, du Médecin malgré lui, qui sait plaire sous le costume encore plus maussade de M. Fleurant ; Cléante, du Malade imaginaire, autre porteur de déguisement, mais d'un déguisement gracieux, celui de maître à chanter, et qui fait éclater dans la triste chambre d'Argan, parmi l'odeur fade, des tisanes et des remèdes, la chanson joyeuse de l'amour. Enfin, dans les Fourberies de Scapin, un dernier Léandre, l'amant de la rieuse Zerbinette, un gracieux

élourneau, frère aîné, lui aussi, d'un héros de Regnard, le chevalier Ménechme.

Intelligence, instinct de son art, moyens physiques, application laborieuse, La Grange avait tout ce qu'on peut souhaiter à un acteur pour remplir de tels rôles, si divers dans un même emploi. En rapprochant les représentations qui nous restent de lui dans les estampes des éditions de Molière, celles notamment de rÉcole des maris dans l'édition originale de 1661 et de Don Juan dans l'édition collective de 1682, on le voit de taille moyenne et bien prise, la tournure élégante, les traits réguliers, le sourire fin ; mais rien du bellâtre, rien du tade Léandre de l'ancien théâtre. On se rappelle, d'autre part, le portrait à la plume, si curieux et si complet, que Tauteur des Entretiens galants faisait de lui en même temps que de M"® Molière, sa partenaire habituelle. A propos du Bourgeois gentilhomme^ il louait avec enthousiasme sa bonne mine, la richesse et le goût de ses costumes, sa tenue en scène, enfin le charme de sa voix. Que n'avons-nous un semblable compte rendu de toutes les créations faites par La Grange ! Ce serait, avec un excellent commentaire du théâtre de Molière, la meilleure analyse des différents types d'amoureux comique au dix-septième siècle. On aura remarqué, en effet, qu'ils y sont tous, ou presque tous. Or, depuis que la Comédie-Française existe, la plupart des acteurs qui ont tenu l'emploi de jeune premier se sont classés en deux catégories : les grands et les petits amoureux. Cantonnés dans Tune ou l'autre par les bornes de leur talent, ils ont presque tous essayé d'en sortir, et de passer du petit au grand ou du grand au petit. Ambition très naturelle; mais il est sans exemple qu'ils n'aient pas été remis à leur vraie place par le résultat de leurs efforts. Cette nécessité de nature n'a pas cessé

de se vérifier de nos jours : tel nous paraît réaliser l'idéal du rôle dans Horace de VÉcole des Femmes, Dorante du Menteur, tout le répertoire de Marivaux et de Musset, qui se montre insuffisant dans Alceste, don Juan, le comte Almaviva. La Grange, au contraire, parcourut avec un succès égal toute la gamme de l'amour, divin et princier, noble et bourgeois.

Si l'on veut le voir travaillant sous la direction de son maître, il faut ouvrir cet Impromptu de Versailles qui nous apprend tant de choses sur Molière directeur et chacun de ses comédiens *. Ce qui frappe dès le début, c'est le contraste de l'attitude de La Grange avec celle de ses camarades. Ceux-ci ont beau aimer et respecter leur chef, ils n'en sont pas moins comédiens, c'est-à-dire de tous les êtres les moins disciplinés. Plein de ses prétentions, chacun d'eux les étale avec un égoisme naïf, et chicane sur ce qu'on lui demande, tandis que le pauvre Molière s'épuise à vaincre leurs mauvaises volontés. Les femmes, surtout, ne tarissent pas de récriminations. Or, dans ce groupe turbulent, La Grange est réservé et discret, homme de sens et de mesure. Molière veut faire jouer une pièce qui n'est pas sue, et ses acteurs de protester à l'envi : ils n'auraient pas tout à fait tort, n'était la nécessité de satisfaire la cour et le roi. « J'en voudrois être quitte pour dix pistoles ! » clame le bon du Groisy. « Et moi pour vingt coups de fouet », enchérit Brécourt. La Grange, lui, dégageant ce qu'il y a de légitime dans ces résistances, s'est contenté d'observer doucement : « Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas ! » Les criailleries apaisées, Molière indique à chacun le caractère de son personnage. Avec La Grange il juge d'abord toute explication inutile :

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