CHAPITRE VI
Autant peut-être que l'histoire de sa vie et la critique (le ses œuvres, la personne de Molière a souffert de l'enthousiasme déclamatoire et de l'esprit d'à-peu-près. C'était inévitable : la tendance qui portait à mettre du romanesque dans toutes ses actions et à tout amplifier dans son génie, pouvait-elle l'épargner lui-même? En ceci comme dans le reste s'est donc formée une légende qui conduit à un double écueil, l'admiration béate ou le dénigrement par réaction, et qui pèse lourdement sur le sujet, car il faut la subir ou la combattre. Elle est d'autant plus fâcheuse, qu'au lieu d'embellir son objet, elle finirait, si l'on n'y prenait garde, par le rendre ridicule. On lui doit, en effet, un certain nombre de développements dans le genre de celui-ci : « Presque toutes les têtes de l'histoire ancienne ou moderne ont une analogie plus ou moins lointaine avec quelque race animale; Molière ne ressemble à aucun type de la création inférieure. Il est véritablement formé à l'image de Dieu, suivant le symbole de la Genèse. Et comme les Athé-
niens recommandaient à leurs femmes, afin qu'elles procréassent de beaux enfants, d'orner leurs maisons avec les statues des gladiateurs et des héros, de même on pourrait conseiller aux matrones de notre temps de placer dans leurs alcôves le portrait de Molière. Les générations futures y gagneraient sans doute en beauté physique et morale *. » Voilà le ton. Il s'agirait d'un saint, que la dévotion inspirée par une telle idée et parlant ce langage passerait pour niaise; mais on s'étonne, puisqu'il s'agit de Molière, que le souvenir de Thomas Diafoirus et de ses « qualités pour le mariage et la propagation » n'ait pas arrêté la plume qui se complaisait en ces phrases étranges. Et pourtant, si l'exposition prolongée d'une idole excite l'impatience, c'est un bien vif plaisir que de ressaisir l'habitude extérieure et Têtre moral d'un homme de génie. Rien n'empêche de se donner ce plaisir avec Molière, On se plaint volontiers de la pénurie des renseignements à son sujet, mais, en remontant aux sources, on s'aperçoit vite que les contemporains du poète peuvent amplement satisfaire notre curiosité. Amis ou ennemis, panégyristes ou pamphlétaires il n'y a qu'à les contrôler les uns par les autres, et ils nous laissent voir Molière tel qu'il apparaissait aux spectateurs de son théâtre et aux témoins de sa vie privée. Le poète, enfin, a si souvent parlé de lui-même, directement ou par allusion, volontairement ou d'une manière inconsciente, qu'il suffirait à la rigueur de rapprocher certains passages de ses œuvres pour le bien connaître à ce point de vue ^.