Th. Thoré, Salon de 1847, introduction
2. M. Charles Lcnient a déjà traité ce sujet dans un travail de courte étendue, mais d'une exacte critique: Molière, son por irait physique et moral, publié par la Revue politique et littéraire du ibmai 1874.
La personne physique de Molière ; type conventionnel par lequel on le représente d'ordinaire. — Rareté de ses portraits authentiques; Mignard et Sébastien Bourdon; le vrai Molière. — Molièro en costume de théâtre et dans son intérieur. — Le buste de Hoiidon.
Et d*abord, Molière était-il grand ou petit, gras ou maigre, brun ou blond, beau ou laid? La réponse à celte question semble facile. Il y a un type de Molière que tout le monde connaît, car il a été répandu à profusion par tous les procédés possibles de reproduction artistique : taille assez haute, élégante et libre, grands yeux noirs, grand nez aux larges narines, grande bouche aux lèvres charnues, teint brun, poil châtain foncé, avec la petite moustache et l'ample perruque caractéristiques du siècle; et, malgré cette exagération de tous les traits, rien de déplaisant ni de vulgaire, une expression générale de force, de génie et de bonté. C'est dans le dernier quart du dix-huitième siècle que ce type fut fixé d'une façon définitive par Houdon, dans le buste qui décore aujourd'hui le foyer public de la Comédie-Française. Depuis lors, nos peintres et nos sculpteurs n'ont guère fait que le reproduire avec de légères variantes : on le retrouve dans le Molière placé par Ingres dans son Apothéose d'Homère, dans la statue sculptée par Seurre aîné pour la fontaine de la rue Richelieu, dans le Molière mourant de M. Allouard, qui est depuis peu au théâtre de l'Odéon, dans le Molière jeune exposé par M. Icard au Salon de cette année. Et, si des œuvres d'art on descend aux plus simples images : portraits des éditions courantes, estampes populaires, bons points
d'école, etc., c'est toujours la répétition plus ou moins lointaine du buste de Houdon que Ton a sous les yeux. Ce Molière est à la fois si général et si présent au souvenir de tous, qu'il provoque des attributions très fantaisistes. On ne peut plus découvrir un portrait ancien, à petites moustaches, à grands cheveux et à traits accentués, sans le baptiser aussitôt du nom de Molière : ainsi la belle toile léguée par Ingres au musée de Monlauban et qui représente qui l'on voudra, sauf l'auteur du Misanthrope. Il n'est pas de galerie privée un peu notable où ne figure quelque tableau ainsi dénommé, toujours authentique, à en croire le propriétaire, et très supérieur comme ressemblance à tous les portraits connus. Celle d'un ancien commandant du génie, H. -A. Soleirol, mérite sous ce rapport une mention particulière ; on n'y comptait pas moins de cent vingt-neuf peintures et dessins consacrés à Molière, tous originaux, cela va de soi : le digne commandant, proie sans défense pour les brocanteurs, achetait tout ce qu'on lui apportait, adoptait toutes les attributions et en inventait lui-même au besoin ^ Presque aussi dénué de critique, quoique érudit de profession, Paul Lacroix, se montrait cependant un peu moins large : dans son Iconographie moliéresque, il n'admettait, comme originaux, que vingt-cinq portraits peints et neuf gravés.
Ce serait encore beaucoup ; mais deux critiques d'art plus éclairés et moins enthousiastes, MM. Henri Lavoix
1. On peut voir sur cette collection, dont la vente fut un désastre, une note d'un bon juge, A. Mahérault, en tête de Ylconographie moliéresque, de P. Lacroix, et l'amusant récit d'une visite qu'y fit M. Victor Fournel, De Malherbe à Bossuet, 1884, ch. IV. Entre tous ses portraits, Soleirol en a fait lui-miine gra ver cinq, les plus importants à ses yeux, mais également fantaisistes, pour son ouvrage, d'ailleurs intéressant, Molière et m troupe, 1858.
et Emile Perrin*, réduisent singulièrement le chiffre: le premier conclut qu'une dizaine de ces portraits peuvent être considérés comme documents ; deux seulement ont paru au second dignes d'une étude détaillée. Ces deux toiles élues se trouvent Tune à la Comédie-Française, dans le foyer des artistes, l'autre au château de Chantilly, dans la galerie de M. le duc d'Aumale. D'ordinaire on les attribue toutes deux à Mignard, qui, à partir de 1657, fut en relations d'amitié avec Molière ; M. Emile Perrin ne lui laisse que la première et revendique la seconde pour Sébastien Bourdon. Avec un peu moins d'éclectisme que M. Lavoix, un peu plus que M. Perrin, on pourrait joindre à ces deux toiles, qui sont des œuvres d'art de premier ordre : une estampe grossière, signée Simonin, dont la Bibliothèque nationale possède le seul exemplaire connu; puis, le Molière compris dans un tableau anonyme, assez ordinaire, peint en 1670 et représentant les Farceurs français et italiens, depuis soixante ans, qui appartient aussi à la Comédie-Française; enfin, les figures très médiocres dessinées par Brissart et Sauvé pour l'édition de Molière publiée en 1682^. On aurait ainsi tous les éléments nécessaires
1. H. Lavoix, les Portraits de Molière, dans la Gazette des Beaux-Arts du 1" mars 1872; Ém. Perrin, Deux portraits de Molière, lecture faite dans la séance publique des cinq Académies, le 25 octobre 1883.
2. L'estampe de Simonin, reproduite àreau-forte par M. F. Hillemacher, 1869, se trouve en tête de VIconographie moliéresque de P. Lacroix ; M. A. Guillaumot fils l'a considérablement agrandie pour ses Costumes de la Comédie-Française, 1885. Les deux tableaux décrits par Ém. Perrin ont été si souvent gravés que je me contente de renvoyer là-dessus à VIconographie moliéresque. Sur le tableau des « farceurs », voyez notamment R. Delorme, le Musée de la Comédie- Française, 1878, A. Vitu, Molière et les Italiens, dans le Moliériste de novembre 1879, et le baron de Wismes, Un portrait de Molière en Bretagne, s. d. Dans les notes de son édition de la Fameuse comédienne, M.-Ch. L. Livet a étudié la suite de Brissart et Sauvé.
pour se faire une idée juste de la personne de Molière. Il est probable, en effet, que Simonin a dessiné son modèle d'après nature; le tableau des « farceurs » est trop exact dans l'ensemble pour ne l'être pas sur un détail essentiel ; quant à Brissart et Sauvé, ils publièrent leur suite moins de dix ans après la mort de Molière, et divers indices laissent croire qu'ils l'avaient préparée de son vivant. On regrette de ne pouvoir plus joindre à cette liste le portrait du Louvre, qui inspirait à Michclet une si belle page descriptive, mais, longtemps classé sous le nom de Mignard, puis de Lebrun, puis de Lenain, il reste aujourd'hui sans attribution et pourrait bien n'être, lui aussi, qu'un Molière par à peu près *.
Eh bien, je regrette de détruire une illusion chez ceux qui ne voient la beauté intellectuelle que complétée par la beauté physique, mais, comparaison faite de ces divers documents, je suis obligé de dire que Molière était laid. Non pas, bien entendu, d'une laideur déplaisante : des traits que le génie éclaire peuvent être irréguliers; la flamme intérieure leur donne une beauté d'ordre supérieur. Mais, le génie mis à part, tout, dans ce corps et ce visage, était le contraire de la régularité. D'abord, quoi qu'en dise M''* Poisson — qui, en 1740, à près de soixante-quinze ans, traçait de mémoire le portrait d'un original vu par elle à sept ans, — Molière n'avait pas « la taille plus grande que petite », mais justement le contraire : il était plus petit que grand. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder le tableau des « farceurs », où sa stature, en tenant compte de la perspective, est sensiblement inférieure à celle des autres
i. Il n'est môme plus au Louvre, bien qu'il figure toujours, sous le numéro 659, dans le Catalogue de l'École française, rédigé par M. Villot; il a été transporté au musée de Versailles, numéro 5053 du Supplément au catalogue, par M. le comte Clément de Ris.
personnages. De même dans lés estampes de Brissart et Sauvé, celles, notamment, du Médecin malgré lui, de VAvare et de rimpromptu de Versailles. Le cou est très court, la tête enfoncée dans les épaules; et cette conformation, dont les ennemis de Molière, comme Monlfleury el Chalussay, n'ont pas manqué de tirer parti, était assez frappante pour que le peintre n'ait pas cru pouvoir la dissimuler tout à fait dans les portraits, évidemment flatteurs, de la Comédie-Française et de Chantilly. Le buste est massif et trapu, les jambes longues et grêles. Sur ce corps sans harmonie une grosse tête, avec un visage rond, des pommettes saillantes, des yeux petits et très écartés l'un de l'autre*, un nez large à la racine et des narines dilatées, une grande bouche et des lèvres épaisses, un menton fortement accusé, le teint brun, la moustache et les cheveux presque noirs. On comprend qu'un homme ainsi bâti n'ait jamais pu s'imposer au public dans les amoureux tragiques ; mais, mieux fait et avec des traits plus fins, aurait-il pu réussir complètement dans la comédie et dans la farce? La beauté l'y eût plus gêné que servi. D'autre part, si l'on trouve ici la vérité choquante, c'est que, le plus souvent, lorsque l'on songe à Molière, on ne considère que le grand écrivain et pas du tout l'acteur, quoique la comédie jouée ait tenu autant de place dans son existence que la comédie écrite ; on ne veut voir l'auteur du Misanthrope que sous de nobles traits.
Je me suis constamment appliqué, au cours de ces études, à tenir compte d'un élément d'appréciation trop négligé d'ordinaire dans les études sur Molière, la chronologie. Nulle part il n'est plus nécessaire que dans le
1. Selon la remarque d'Ém. Porrin, cet écartement des yeux est « caractéristique » dans les divers portraits de Molière.
sujet qui nous occupe. Si un homme offre plusieurs aspects aux différentes époques de sa vie et, pour ainsi dire, ne se ressemble pas à lui-même, selon qu'il est jeune ou vieux, heureux ou malheureux, tranquille dans son intérieur, ou façonné pour un rôle public, cela est surtout vrai de Molière, qui fut tant de choses, successivement ou à la fois, et dont la carrière diffère tant vers la fin de ce qu'elle fut au commencement. Il est impossible de nous l'imaginer dans toutes les phases de son existence ; cependant, les portraits authentiques dont je viens d'indiquer les principaux, nous le montrent avec des manières d'être assez variées. Celui de la Comédie- Française le représente dans un rôle de théâtre, et un rôle tragique : César de la Mort de Pompée. Drapé de pourpre, couronné de lauriers, le bâton de commandement à la main, il a cette expression solennelle que prennent les comédiens dans les rôles de ce genre et qu'il leur est bien difficile de ne pas exagérer un peu. La tête est droite, la figure énergique, les yeux pleins de flamme ; aussi peut-on conjecturer que cette toile a été peinte lorsque le modèle était encore dans sa pleine vigueur, entre 1660 et 1665 *. On peut rapportera la même époque l'estampe de Simonin, où rien non plus ns trahit l'affaissement. Ici, par un contraste curieux avec le portrait de Mignard, c'est l'acteur comique, le « farceur », que nous avons devant nous. En costume de Sganarelle, c'est-à-dire sous un accoutrement burlesque, qui tient du Scapin et du Scaramouche, le bonnet à la main, la lèvre charbon née d'une grosse moustache en
1. Plusieurs biographes de Mignard rapportent même ce portrait à l'époque des premières relations du peintre et du poète, c'està-dire à l'année 1657; Molière avait alors trente-cinq ans. La physionomie me semble plutôt celle d'un homme qui atteint la quarantaine.
parenthèse, il s'avance à la rampe pour haranguer le public. Plus l'ombre, cette fois, de noblesse ou même de sérieux : il s'incline dans une posture contournée, il rit largement, il grimace. C'est encore l'acteur comique, mais dans un rôle plus relevé, Arnolphe de VÉcole des femmes, que nous offre le tableau « des farceurs », et dans le repos, la détente qui suit la représentation, sans les (( roulements d'yeux extravagants » et les « larmes niaises » qui viennent de « faire rire tout le monde ». A l'époque où ce tableau fut peint, Molière était déjà reconnu grand homme, et la gloire de l'écrivain accompagnait l'acteur dans les emplois les plus bouffons; le peintre n'a donc pas osé, semble-t-il, faire grimacer son modèle à l'unisson des fantoches parmi lesquels il ne pouvait se dispenser de le ranger, vu le sujet du tableau et une partie des rôles créés par Molière. Avec le portrait de Chantilly, nous ne sommes plus en présence du comédien, mais de l'homme privé, simplement vêtu d'un costume d'intérieur; quant à la physionomie, elle est profondément triste ; l'œil languissant, le front ridé. les joues creuses, le pli des lèvres dénotent la souffrance; la tête semble plier sous le poids d'une irrémédiable fatigue. Cette toile ne peut avoir été peinte qu'entre 1668 et 1672, lorsque la maladie dont souffrait alors Molière et un labeur toujours plus écrasant avaient ruiné ses forces et altéré profondément ses traits.
Mais, quelle que soit l'exactitude de ces divers portraits, le buste de Houdon conservera toujours le privilège de laisser dans l'esprit des lecteurs de Molière et des spectateurs de ses pièces l'image qu'ils évoqueront le plus volontiers. Il est certain que Houdon, avec sa conscience habituelle, a eu devant les yeux deux au moins des portraits que je viens de signaler ou les gravures qui en avaient été faites ; mais il s'est servi avec
une liberté créatrice des éléments qu'ils lui fournissaient. Il a allongé la figure, agrandi et rapproché les yeux, aminci le nez et les lèvres, abaissé les épaules; tout en conservant la force accentuée des traits, il les a poussés de parti pris à la distinction et à la finesse. Cette transformation nous a valu un chef-d'œuvre, et il y reste assez du Molière authentique pour sauvegarder les droits de la vérité. Les images consacrées par l'art aux grands hommes n'ont qu'un but : compléter l'impression laissée par leurs œuvres ; le buste de la Comédie-Française y répond tout à fait; il est vraiment, selon l'heureuse expression de M. Perrin, « le Molière de la postérité ».
Molière dans le inonde. — Ses relations d'amitié; les réunions de la rue du Vieux-Colombier. — Qualités morales de Molière. — Ses opinions philosophiques et religieuses; influence de la morale épicurienne sur son existence et sur ses œuvres. — Sa vie privée ; ses domestiques : La Forest. — Ses amours ; ses qualités affectueuses.
A ces renseignements fournis par l'art, la littérature en ajoute qui nous conservent non plus seulement l'extérieur immobile de Molière, mais sa façon de vivre dans la société de son temps. De très bonne heure, ce qui frappait le plus en lui, c'était son attitude d'observateur. Une tradition bien connue rapporte qu'à Pézenas il s'en allait, les jours de marché, s'installer dans la boutique d'un barbier, et que, assis dans un grand fauteuil, il écoutait, il regardait, tandis que bourgeois et manants, gentilshommes campagnards et beaux de petite ville bavardaient autour de lui. A Paris il conserve la même habitude; on le rencontre souvent dans les boutiques où
fréquentent les gens du bel air, et, tandis qu'ils font leurs emplettes, il ne les quitte pas de l'œil. Donneaude Visé, dans sa comédie de Zélinde, fait ainsi parler un marchand de la rue Saint-Denis : « Elomire n'a pas dit une parole. Je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles; il paraissoit attentif à leurs discours, et il sembloit par le mouvement de ses yeux qu'il regardoit jusques au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas; je crois même qu'il avoit des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau il a écrit, sans être aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable. — Peut-être, fait observer un des interlocuteurs, peut-être que c'étoit un crayon, et qu'il dessinoit leurs grimaces, pour les faire représenter au naturel sur son théâtre. — S'il ne les a dessinées sur ses tablettes, reprend l'autre, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un dangereux personnage; il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais l'on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans ses oreilles. y> Malgré l'intention satirique du morceau, malgré le sens haineux de la phrase finale, où Molière est comparé aUx voleurs qu'il faut surveiller, l'original ainsi vu par l'auteur de Zélinde avait tant de relief, qu'il a suffi de le crayonner d'une main assez lourde pour tracer un croquis où éclate la vérité.
J'ai déjà dit quelles étroites relations Molière entretenait avec sa famille depuis son retour à Paris et ce qu'il prit à ce milieu bourgeois. Pour deviner son attitude à la cour, il n'y a qu'à feuilleter ses pièces, à relire surtout le Remerciment au roi. Au milieu de la troupe dorée des courtisans, qui bruit et papillonne, il dissimule ses inséparables tablettes, dessine ou prend des
notes, d'après le marquis qui peigne sa perruque en grondant une petite chanson ; il saisit au vol la dispute de deux fats qui se renvoient mutuellement aux comédies de Molière. Dans les « visites » de sa troupe chez les grands seigneurs, tout en divertissant la noble assemblée, il observe ses manières, ses airs, ses façons de dire; avant et après la représentation, tandis qu'il reçoit les ordres ou les compliments avec la docilité ou la modestie obligée, il observe encore. Cela ne lui suffit pas ; il veut connaître ses modèles de façon plus intime et plus libre. Il accepte donc leurs invitations, car, à cette époque déjà, on est très friand dans le beau monde de voir de près les hommes de lettres et les comédiens. Sur ce point, l'auteur de Zélinde nous renseigne encore : « A peine les personnes dont je vous viens de parler étoient-elles sorties, que j'ai ouï la voix d'un homme qui crioit à son cocher d'arrêter, et le maître, qui paraissoit un homme de robe, a crié à Élomire : « Il faut que vous veniez aujourd'hui dîner avec moi; il y a bien à profiter : je traite trois ou quatre turlupins, et je suis assuré que vous ne vous en retournerez pas sans remporter des sujets pour deux ou trois comédies. Elomire est monté en carrosse sans se faire prier. » Il n'est donc pas jusqu'à la société parlementaire, toute sérieuse et guindée, qui ne cède au désir d'attirer l'homme à la mode. Mais, une fois arrivés, il se peut bien que l'hôte de Molière soit déçu dans sa secrète espérance. Peut-être voulait-il, en réalité, l'offrir à ses convives; Molière, lui, au lieu de se donner en spectacle, entend profiter de celui qu'on lui a promis; il ne dit mot et raille, à l'occasion, ceux dont il a trompé le petit calcul ; ainsi dans la Critique de VÉcole des femmes, par la bouche de la rieuse Élise : «Vous connoissez l'homme et sa naturelle paresse à soutenir la conversation. Glimène l'avoit invité à sou-
per comme bel-esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui, et qui le regardoient avec de grands yeux comme une personne qui ne déçoit pas être faite comme les autres. Ils pensoient tous qu'il étoit là pour défrayer la compagnie de bons mots; que chaque parole qui sortoit de sa bouche devoit être extraordinaire: qu'il devoit faire des impromptus sur tout ce qu'on disoit, et ne demander à boire qu'avec une pointe. Mais il les trompa fort par son silence. » Ce mutisme, cette attention continuelle, ce profond regard obstinément fixé, frappent tout le monde, et Boileau appelle son ami d'un nom qui doit lui rester, le Contemplateur. Chez lui, en effet, ce n'était pas une exception, mais une habitude voulue, pour se défendre des importunités mondaines. En parlant de « son habituelle paresse à soutenir la conversation », il dit vrai, et la notice de 1682 complète le renseignement en nous apprenant, ce dont nous nous serions bien un peu doutés, qu'il causait très agréablement quand il le voulait, mais qu'il se taisait à l'ordinaire, car il n'aimait causer qu'avec ceux qui lui plaisaient. Bien avant, Chappuzeau l'avait montré « d'une conversation si douce et si aisée, que les premiers de la cour et de la ville étaient ravis de l'entendre ».
De fait, celui qui, dans le Misanthrope, définit l'amitié avec une conviction si ferme, eut beaucoup d'amis, et qui comptent parmi les personnes les plus illustres, les plus spirituelles, les plus dignes d'estime de ce tempslà. Aussi justement que Boileau, il aurait pu opposer à la haine des envieux et au blâme des sots des suffrages flatteurs entre tous. Simple comédien de campagne, il entretient avec le prince de Conti, pendant trois ans, de 1653 à 1656, des relations dont le caractère est nettement défini par un témoignage longtemps négligé et ré-
cemment mis en lumière *, celui du propre aumônier de Conti, l'abbé de Voisin : le prince « conféroit souvent. » avec le com édien, « et, lisant avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que modernes, il prenoit plaisir à les lui faire exprimer naïvement ». Il ne fallut rien moins que les instances répétées de l'évêque d'Alet, Pavillon, pour rompre ce commerce. Dans une catégorie sociale moins élevée, moins bien haute encore, si l'on tient compte du préjugé, Molière avait reçu le plus cordial accueil de Pierre de Boissat, vice-bailli de Vienne en Dauphiné. Membre de l'Académie française depuis la création, Boissat n'était qu'un écrivain médiocre, mais il aimait sincèrement les lettres, les arts, les artistes, et il manifestait ce goût avec une liberté d'esprit et une indépendance d'allures très méritoires de tout temps chez un provincial : « Il vouloit, dit son biographe, que Molière prît place à sa table ; il lui donnoit d'excellents repas et, au contraire de certains fanatiques, ne le mettoit pas au rang des impies et des scélérats, quoiqu'il fût excommunié j>. Ce digne bailli nous fait entrevoir un coin de la vieille France, où l'on vivait largement, avec bonne humeur, sans rigorisme, heureux de saisir les occasions trop rares de plaisir relevé. Le Roman comique ne donne que la caricature de ces bons bourgeois accueillant des comédiens de passage; le même tableau est indiqué d'une touche plus vraie par le biographe du bailliacadémicien. Plus tard, à Paris, Molière a des amis de toute sorte et dans tous les mondes. D'abord Chapelle, l'incorrigible épicurien, qui l'emmène naturellement dans un des nombreux cabarets où lui-même a ses han-
1. A. Huyot, Molière et le prince de Contif dans leMoliériste de juin 1886.
lises, ainsi A la-Croix-de-Lorraine, avec le comte de Liffiion, Tabbé du Broussin, des Barreaux, plusieurs autres; et l'on boit si bien, qu'à la sortie, entre chien et loup, on chante en choeur, Molière plus fort que les autres, car il est « en goguettes ». Cette liaison dura longtemps, très cordiale de part et d'autre. Molière eut bien à se défendre contre un accès de vanité de Chapelle, qui allait répétant que lui, Chapelle, avait fait le meilleur des Fâcheux-, il dut souvent chapitrer son ami, pour lequel les parties de débauche n'étaient point des accidents, mais une règle de conduite. Malgré tout, il n'y eut entre eux ni brouille ni refroidissement : lorsque Chapelle quittait Paris pour aller passer quelques jours chez des amis de campagne, il envoyait à Molière de succulents pâtés, fabriqués exprès pour lui; dans l'occasion, il se montrait sérieux et de bon conseil : c'est à Chapelle que le mari d'Armande confie ses peines ; c'est Chapelle qui décide les deux époux, quelque temps séparés, à reprendre la vie commune.
Aux « parties » de la Croix-de-Lorraine, Molière préférait sans doute ces réunions, moins nombreuses et plus calmes, où se trouvaient avec lui Boileau, Racine et La Fontaine. Les quatre poètes avaient de bonne heure cédé au penchant qui, de tout temps, a porté les écrivains et les artistes à se chercher. Boileau loua donc, rue du Vieux-Colombier, un appartement où ils se réunissaient jusqu'à trois fois par semaine, pour converser à loisir. Depuis qu'une exacte critique a examiné de près les allusions contenues dans le début des Amours de Psyché^, on regrette de ne pouvoir plus reconnaître Molière parmi les quatre amis qui s'en vont écouter, dans
1. Louis Moland, édition des Œuvres complètes de La Fontainef t. VI et VII.
les jardins de Versailles, la lecture du poème nouveau ; mais rien ne s'oppose à ce que l'on applique toujours aux réunions tenues chez Boileau ce que dit La Fontaine de (( l'espèce de société» qui unissait les promeneurs de Versailles : « La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent la conférence académique. Quand ils se trouvoient ensemble, et qu'ils avoient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisoit tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitoient de l'occasion : c'étoit toutefois sans s'arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autre, comme des abeilles qui rencontreroieut en leur chemin diverses sortes de fleurs. » On sait dans quelles circonstances, au mois de décembre 1665, Molière et Racine se brouillèrent; les quatre amis ne se trouvèrent plus au complet chez Boileau, mais l'amitié de Molière avec les trois autres survécut à la brouille, comme aussi une estime réciproque entre Racine et lui. Boileau, surtout, trouva le moyen de rester également uni aux deux poètes, séparés par les deux plus fortes causes de ressentiment qu'il y ait au monde : une rivalité amoureuse et une antipathie de métier. Pour Molière, il le visitait assidûment, lui lisait ses ouvrages, lui donnait et en recevait d'utiles conseils. Avec quelle émotion et quelle éloquence, réunissant dans une même épître les deux noms de Molière mort et de Racine survivant, il opéra plus tard leur réconciliation posthume ! Lorsque parurent les Plaideurs, Molière proclama l'excellence de la pièce contestée ; quant à Racine, s'il jugeait mal VAvare, il répondait à un complaisant qui croyait lui être agréable en dépréciant le Misanthrope : « 11 est impossible que Molière ait fait une mauvaise comédie : retournez-y et examinez-la mieux ».
En dehors de ceux avec qui il était en guerre forcée et comme naturelle, on ne trouve pas Molière moins sûr de relations avec ses autres contemporains. Plusieurs eurent des torts envers lui ; il est impossible de lui en découvrir envers aucun. Dans la Critique de VÉcole des femmes, il avait légèrement traité la tragédie, et le grand Corneille, dit-on, avait reconnu la sienne propre dans celle qui « se guindé sur les grands sentiments, brave en vers la fortune, accuse les destins et dit des injures aux dieux». De là une vive irritation chez le vieux poète, d'autant plus sensible aux allusions de ce genre qu'il voyait la faveur s'éloigner de son théâtre. Lorsque la fièvre de la bataille fut tombée, Molière n'eut pas de peine à lui persuader que cette attaque ne visait pas l'auteur du Cid, et par ses bons procédés il effaça jusqu'au souvenir de la blessure. Lui-même, en effet, jouait assidûment Corneille, il le prit pour collaborateur dans Psyché, il représenta d'original Bérénice et Attila, en payant ces deux tristes pièces 2000 livres chacune; et jamais encore droits d'auteur n'avaient atteint ce chiffre. J'ai déjà dit ce qu'il avait fait pour Lulli et comment « l'homme de Florence » le paya de retour. Nous savons aussi comment il avait connu Mignard ; cette rencontre fut le point de départ d'une constante amitié. Molière donna la fille de Mignard pour marraine à l'un de ses enfants; Mignard peignit plusieurs fois le portrait de Molière, et, lorsqu'il eut terminé la fresque du Val-de-Grâce, Molière, non content de célébrer ce grand travail avec l'enthousiasme éclairé que Ton sait, plaida courageusement auprès de Colbert la cause de son ami, « mauvais courtisan », qui donnait plus à l'étude qu'à « la visite » et n'aimait pas à « fatiguer les portiers » des grands. Il avait un autre ami intime, le physicien Rohault, et à tous deux « il se
livroit sans réserve ». Avec les autres il était « cîvii et honorable dans toutes ses actions », dit Chappuzeau, « parfaitement honnête homme », ajoute La Grange, qui s'y connaissait, « d'une droiture de cœur inviolable», répète Grimarest, sur le témoignage de Baron.
Enfin, si nous sortons du monde des lettres, des arts et de la science, où il est naturel que Molière ait eu ses principales relations, pour revenir à la haute société, nous y trouvons des amis de Molière, et de tout degré. Il était assidu chez Ninon de Lenclos, dont la liberté d'esprit le mettait à l'aise; il la consultait fréquemment et profitait beaucoup de ses avis, la tenant pour « la personne du monde sur laquelle le ridicule faisait la plus prompte impression». Il l'aurait eue pour collaboratrice dans la cérémonie du Malade imaginaire, composée, paraît-il, au cours d'un dîner qui comptait deux autres convives de marque, Boileau et M""* de la Sablière. Le même maréchal de Vivonne, dont Boileau mettait l'estime à si haut prix, était aussi l'ami de Molière, et Voltaire va jusqu'à dire qu'il « vécut avec lui comme Lélius avec Térence». Enfin, le poète trouvait près du grand Gondé protection, défense et cordial accueil. Lui-même nous a conservé la spirituelle réponse faite par le prince à Louis XIV, sur la sévérité des dévots pour Tartuffe et leur indulgence pour une pièce vraiment impie, Scaramouche ermite. Selon Grimarest, Gondé « envoyoit chercher souvent Molière pour s'entretenir avec lui», et il lui aurait dit un jour : « Je vous prie, à toutes vos heures vides, de venir me trouver; faites-vous annoncer par un valet de chambre: je quitterai tout pour être à vous ». Il déclarait, en effet, ne s'ennuyer jamais avec un homme « dont la science et le jugement étoient inépuisables». Louis XIV ayant tenu le même langage à Racine et à Boileau, on peut admettre
que le prince, obligé à moins de réserve que le roi, fut aussi bienveillant pour Molière, et Ton aime à trouver ainsi l'auteur du Misanthrope dans ce cortège de grands écrivains qui font une si belle perspective autour du grand Condé.
Après la vie mondaine de Molière et ses relations d'amitié, tâchons de pénétrer jusqu'à sa vie intime et de surprendre l'homme lui-même avec son caractère et son humeur. De même que sa personne physique est généralement regardée comme un type de beauté, un lieu commun déjà vieux le comble de toutes les vertus morales. Celui-ci a plus de raisons d'être et s'appuie sur des autorités moins contestables que l'autre. Nous avons déjà vu les éloges que La Grange, Chappuzeau et Grimarest donnent à ses qualités de cœur; Grimarest confirme les siens par une quantité d'anecdotes dont plusieurs peuvent être apocryphes, mais dont le plus grand nombre est vraisemblable ou se trouve confirmé par ailleurs. D'autres lui rendent indirectement le même témoignage ; ainsi l'auteur de la Fameuse comédienne, dont la haine acharnée contre sa femme s'arrête devant lui ^ Ses admirateurs posthumes avaient donc beau jeu, et ils n'ont pas manqué de s'espacer sur ce thème. Chamfort, l'un des premiers, l'a développé dans son Éloge de Molière j depuis, c'est à qui le reprendra avec une complaisance, une effusion, un luxe d'épithètes qui, souvent, dépassent la mesure. Par là s'expliquent les ■impatiences d'Iiommes d'esprit, agacés à la longue d'entendre dévider les litanies de Molière par des hagiographes béats. L'un d'eux ne serait même pas trop fâché que
1. Sanf un passage de co pamphlet, qui attribue à Molière un vice contre nature; mais l'auteur parle de cela comme d'une chose sans grande importance et semble vouloir discréditer Baron plutôt que Molière.
Molière eût été un malhonnête homme : « Je Taime, dit-il, tel qu'il est et même quel qu'il soit. J'entrevois dans sa vie intime de terribles défaillances; c'était, comme tant d'autres, une pauvre créature impressionnable, sujette a la tyrannie des instincts et souvent en proie au hasard et à l'aventure. Homme, je l'aime pour sa faiblesse ^ » Nul, on le voit, ne tient moins à partager le sentiment qu'inspirait au bonhomme Andrieux
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
J'avoue, pour ma part, conserver quelque chose du vieux préjugé, et ne pas sentir tout le charme du dilettantisme à la Baudelaire, qui trouve la perversité réjouissante et poétique; car ceci encore est une affectation. Pour Molière, en particulier, il me plaît fort, après y avoir regardé, de ne trouver dans sa vie aucune des « terribles défaillances » entrevues par M. Jules Lemaître.
Ce que j'y vois, au contraire, avec la droiture dont j'ai essayé de donner des preuves, c'est assez de bonté et de bon sens pour que ces deux qualités fussent le fonds essentiel de sa nature. Cette bonté se marquait par l'exercice d'une charité active, variée, délicate. Je ne parle pas seulement des sommes assez fortes qu'il prélevait sur les recettes de son théâtre et distribuait directement ou par l'intermédiaire des religieux : c'était là une pratique générale chez les comédiens. Mais, en son propre et seul nom, «il donnoit aux pauvres avec plaisir et ne leur faisoit jamais des aumônes ordinaires ». En voici une preuve assez curieuse, si toutefois l'histoire n'a pas été imaginée en souvenir de la fameuse scène du pauvre, dans Don Juan. Il venait de jeter une pièce de
1, Jules Lemaître, Journal des Débats du 18 janvier 18S6.
monnaie à un mendiant, lorsqu'il le voit courir après lui et lui présenter un louis d'or en disant qu'il y avait sans doute erreur : « Tiens, mon ami, lui dit-il, en voilà un autre». Et il ajoutait: « Où la vertu va-t-ellese nicher?» Une qualité commune chez les comédiens, c'est leur promptitude à secourir un camarade; il la pratiquait, lui aussi, sans ostentation, sans éclat, avec une déli^ catesse qui en doublait le prix. On sait par Grimarest, auquel Baron, témoin du fait, l'avait conté, de quelle manière il accueillit ce Mignot, dit Mondorge, qu'il avait eu dans sa troupe provinciale et qui lui arrivait un jour dénué de tout : (( Que croyez-vous que je lui doive donner? » demandait-il à Baron, qui présentait la requête du malheureux. Baron opinant pour quatre pistoles : (( Je vais les lui donner pour moi, dit Molière, mais en yoilà vingt autres que je lui donnerai pour vous; je veux qu'il connaisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service que je lui rends ». Aux vingt-quatre pistoles il joignit un très bel habit de théâtre, dans l'espoir que « le pauvre homme y trouveroit de la ressource pour sa profession » ; et, ce qui vaut mieux encore, « il assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il fit à Mondorge ». Puis^ qu'il s'agit de Baron, qui ne sait avec quel soin il dirigea l'éducation du jeune comédien, retiré par lui de chez un montreur de phénomènes? Il avait la main ouverte et prêtait facilement de grosses ou de petites sommes aux débiteurs les plus variés, gros personnages, amis, petites gens : l'inventaire dressé après sa mort énumère parmi eux Lulli pour 11 000 livres ; M"" de Brie, pour 830; Jean Ribou, son libraire, pour 700; Beauval et sa femme, pour 110; la Ravigotte, jardinière de sa maison d'Auteuil, pour autant, etc. J'ai déjà montré avec quelle générosité il secourut son père besogneux, de quel désintéressement il fit preuve à son égard. Plusieurs fois, dans ses pièces,
comme V Ecole des maris et V Avare, Tartuffe et les Femmes savantes, il a laissé voir les mômes qualités par la l'açon dont il emploie l'éternel ressort du théâtre et de la vie, l'argent, par la promptitude avec laquelle Valère et Clitandre mettent leur bourse et leur dévoùment à la disposition de leurs amis dans l'embarras. On devinerait par là, si on ne le savait d'ailleurs, que l'auteur de ces pièces était une âme libérale et haute.
Pour le bon sens, de même qu'il inspire sa façon de saisir et de montrer le ridicule, il se manifeste prrtout dans sa vie. En dépit de la résolution qui lui fit quitter la maison paternelle pour embrasser la plus aventureuse des carrières, en dépit du mariage qu'il contracta par amour, — ce sont là crises de vocation ou de passion très conciliables avec le jugement le plus net, — l'ensemble de sa carrière révèle beaucoup de bon sens uni à beaucoup d'habileté. Dans sa conduite avec ses ennemis, ses rivaux, ses protecteurs, les grands personnages, le roi, on voit un homme honnête et droit, mais souple et avisé. Il n'abandonne rien au hasard, combine tout pour l'effet le plus utile, et, jusque dans les démarches de simple politesse, on admire son adresse à porter l'effort sur les points essentiels. Prenez, par exemple, ses épîtres dédicatoires, dont il n'est pas prodigue, bien qu'elles fussent alors de règle : une seule, adressée à Monsieur, en tête de VÉcole des maris, est vraiment à regretter, car il y a forcé les deux règles du genre : l'humilité et la flatterie; en revanche, il y en a une, celle de la Critique de VÉcole des femmes, à la reine mère, qui est un chef-d'œuvre de tact et d'habileté. Spéculant sur la piété d'Anne d'Autriche, on le représentait comme un parodiste des choses saintes, on l'accusait de « lasser tous les jours la patience d'une grande reine, continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ou-
vrages ». C'est à la même Anne d'Autriche qu'il dédie sa défense, et de la sorte il se fait une alliée de celle qu'on veut lui susciter comme ennemie. Sa manière de se défendre dans la Critique, dans V Impromptu, dans les placets et la préface de Tartuffe, un peu partout à l'occasion, est encore un modèle. Il se couvre en découvrant l'adversaire, il s'engage à fond en se ménageant toujours une retraite et des retours offensifs. S'il a de l'impatience, il la maîtrise et n'en laisse paraître qu'un frémissement de passion et de colère qui sont d'un puissant effet. Les arguments solides, topiques, il les présente avec une force qui les rend irrésistibles; les points faibles, il les masque habilement et évite tous les pièges semés sur le terrain où il manœuvre. Partout une sûreté de raisonnement qui sent son philosophe nourri de logique. Est-il toujours bien sincère, par exemple lorsqu'il repousse avec énergie le reproche de faire des personnalités, lorsqu'il proteste de son respect pour la médecine, la religion, les puissances établies? Ceci est une autre affaire : j'aurai tout à l'heure à parler de ses sentiments religieux et de son opinion sur la médecine, mais, je crois, s'il était bon royaliste, qu'envers les gens constitués en dignité il ne péchait point par excès de respect intérieur. Aussi, dans sa façon de discuter contre ce qui l'inquiète ou le gêne, y a-t-il parfois un peu de subtilité sophistique et de spécieux.
Pour sa morale et sa conception de la vie, c'est encore son théâtre qui peut nous en donner la clef. Les auteurs dramatiques, qu'ils le veuillent ou non, ne pratiquent pas leur art comme chose purement objective; ils y mettent plus ou moins de leur âme. Le chœur, le prologue, quelque personnage secondaire étaient jadis les interprètes de leur philosophie ; les comiques modernes ont les raisonneurs, dont tous ont usé, quelques-uns abusé.-
Ceux de Molière, par la synthèse de leurs traits divers, représenteraient assez bien son propre caractère. Il n'est pas tout l'un ou tout l'autre, il n'avait pas le sang-froid de celui-ci, le parfait équilibre de celui-là, mais dans tous et chacun il a mis quelque chose de lui-même. Si donc on essaye de dégager leur commune physionomie morale, on leur trouve beaucoup de tolérance et d'indulgence pour les faiblesses de notre nature, la conviction que la vie est bonne en elle-même et qu'il faut en jouir, la croyance à la légitimité des instincts, tempérée par le sentiment délicat de l'honneur, le sens pratique, le goût de la grosse plaisanterie gauloise, la haine du chimérique et du faux en tout genre, de l'hypocrisie, du pédantisme, de toutes les formes de la sottise et de la fatuité, la passion de la franchise et du naturel. On a reconnu les traits essentiels de cette morale des honnêtes gens que Sainte-Beuve a définie dans Port- Royal avec une si pénétrante justesse. Les deux faces de cette morale, exagérées pour les besoins de l'antithèse et de l'effet comique, se présentent avec un puissant relief dans les deux héros du Misanthrope, Alceste et Philinte. Aucun d'eux n'a ni tout à fait tort ni tout à fait raison, mais il est peu d'idées de l'un et de l'autre qui ne puissent entrer, plus ou moins modifiées, dans la philosophie de Molière lui-même. On aura tous les éléments de celle-ci en interrogeant par surcroît ses valets et ses soubrettes, philosophes à leur manière, tantôt épicuriens, tantôt cyniques, mais dont l'exubérante gaîté ou la morale trop large reposent sur la même notion de la vie. Dans tout cela, il faut le reconnaître, la pensée maîtresse du siècle, l'idée chrétienne, tient fort peu de place. Bien plus, prélats et moralistes ne se trompaient guère en voyant, je ne dis pas un indifférent, mais un ennemi dans l'homme qui écrivait Don Juan et Tartuffe,
Ce n'est pas le moment de discuter en détail l'inspiration de ces deux pièces, mais il faudrait quelque naïveté ou beaucoup de parti pris pour s'étonner des protestations qu'elles soulevèrent, et ne pas reconnaître qu'à leur point de vue de croyant et de prêtre, un Bourdaloue, même un Rochemont n'avaient pas tort de prendre alarme. Molière devait, dit-on, à Gassendi le point de départ de sa morale car, de sa métaphysique, il ne prit rien ou peu de chose. Mais, comme il arrive à ceux que leur originalité naturelle préserve d'être de purs disciples, il se forma surtout par la pratique de la vie; or, son existence, tant à Paris qu'en province, était-elle de nature à faire de lui un chrétien ou même un stoïcien? Il fut donc un épicurien, prenant de la vie tout ce qu'elle mettait à sa portée de désirable : amour et plaisir, richesse et gloire. Si Ton demande aux faits positifs des preuves de cet état moral, on n'a que l'embarras du choix : son goût pour Lucrèce, qu'il traduit, sa longue amitié avec Chapelle, ses relations avec l'incrédule des Barreaux et le sceptique La Mothe le Vayer. Il faisait comme eux sur les matières de foi, protestant de son respect pour elles, les réservant peut-être dans sa con^ science, mais la conviction profonde, la direction inté^ rieure, le recours toujours prêt, tout cela lui manquait. Il pratiquait, et, en mourant, demandait un prêtre avee instances. C'est, du moins, sa femme qui le dit dans la « requête à fin d'inhumation » qu'elle présentait à l'ar^ chevêque de Paris. Il se pourrait bien que, dans son vîf désir d'obtenir des obsèques décentes, elle ait un peu exagéré. Mais, enfin, tenons pour vrai ce qu'elle avance; Molière s'était assuré d'un confesseur en titre, l'abbé Bernard, prêtre habitué de Saint-Germain-l'Auxerrois*;