‹ La comédie de Molière; l'auteur et le milieuChapitre 32 sur 41 · Nous avons peu de renseignements sur cet abbé Bernard · texte numérisé non relu

Nous avons peu de renseignements sur cet abbé Bernard

il pratiquait, il faisait ses pâques. Agir autrement eût été une grosse imprudence au dix-septième siècle pour un homme très en vue, obligé de compter avec les puissances; et, s'il voulut mourir en règle avec l'Église, c'est que, comme Gassendi, comme plusieurs autres du même caractère, il tenait à finir convenablement. Mais n'allons pas plus loin : les prêtres de Saint-Euslache manquèrent à leur premier devoir en ne se rendant pas à son appel; le curé de la paroisse et l'archevêque firent preuve d'une mauvaise volonté où l'inintelligence avait autant de part que l'observation des lois de l'Église, mais, franchement, ni les uns ni les autres n'avaient tout à fait tort en refusant de voir en lui un chrétien *.

Cherchant le bonheur en ce monde, l'épicurien demande à la vie tout ce qu'elle peut donner. Ce fut le cas de Molière; il essaya d'arranger la sienne de façon à en

et c'est regrettable, car le personnage devait être intéressant. Il était, scmble-t-ii, l'ami des comédiens du Palais-Royal, quelque chose comme l'aumônier de la troupe : homme précieux, car ils ne trouvaient pas facilement des confesseurs dans le clergé séculier : une lettre de Louis Riccoboni, le Lélio de la Comédie italienne, publiée par M. G. Monval dans le Moliériste d'avril 1885, constate qu'en 1746 les comédiens étaient encore obligés de s'adresser aux moines.

1. On n'est pas près de s'entendre sur cette question de la conduite du clergé à l'égard de Molière en particulier, et des comédiens en général. Elle a été rouverte récemment par M. Ch. Livct, qui soutenait, dans le Temps du 2 octobre 1884, que l'Église n'a jamais lancé contre les comédiens d'excommunication générale; au contraire, M. A. Gazier, dans la Revue critique du 3 novembre, et M. G. Monval, dans le Moliériste de décembre, prouvaient que l'ancienne doclriiie du clergé de France a toujours rejeté les comédiens de la communion des fidèles. La situation de Molière, frappé par la mort en sortant du théâtre, devait plus qu'aucune autre provoquer les sévérités ecclésiastiques, car il y avait là un scandale éclatant, unique. Déjà, dans le Moliériste de juin, M. L. Moland avait émis l'avis que ses restes, inhumés en terre sainte par ordre de Louis XIV, pourraient bien en avoir été enlevés clandestinement. Cette discussion est résumée avec beaucoup de sens par M. J. Loiseleur, Molière, nouvelles conti^overses. YIII et IX.

lirer la plus grande somme possible de bien-être et de plaisir. D'abord il aimait la bonne chère : je n'en veux d'autre preuve que les renseignements fournis par d'Assoucy sur son existence en province avec les Béjart : les « sept ou huit plats », les « friands muscats », célébrés par le maître gourmand, cette chère plantureuse et délicate qui dure « six bons mois » ne pouvaient être une exception. Qu'on lise, au quatrième acte du Bourgeois gentilhomme, le menu décrit par Dorante; il y a là une science, une précision de termes, une complaisance qui dénotent le « bon gourmet », comme on disait alors. Un renseignement donné par de Visé montre que Molière aimait à recevoir et qu'il recevait bien : s'il acceptait volontiers à dîner chez les gens du bel air pour les observer à loisir, « il rendait tous les repas qu'il recevait ». Traiter de pareils hôtes lui eût été impossible sans un train de maison luxueux; il avait donc mis la sienne sur un grand pied, grâce aux profits de son théâtre. Grimarest lui attribue un revenu moyen de 30 000 livres, chiffre énorme pour le temps et qu'il faut multiplier par 5 pour évaluer ce qu'il représenterait de nos jours. Il n'est, cependant, pas trop élevé, si l'on considère qu'il touchait quatre parts d'acteur, parfois même jusqu'à cinq; or, dans les bonnes années, une part dans la troupe du Palais-Royal allait de 4 000 à 5 500 livres. Molière avait, en outre, sa pension comme « bel esprit » et les gratifications royales. Aussi s'était- il meublé comme un grand seigneur; en 1670 Chalussay décrivait avec une admiration envieuse les splendeurs au milieu desquelles il vivait :

Ces meubles précieux sous de si beaux lambris, Ces lustres éclatants, ces cabinets de prix, Ces miroirs, ces tableaux, cette tapisserie Qui, seule, épuise Tart de la Savonnerie.

Les papiers de Molière, publiés par Eudore Soulié, nous introduisent, en effet, dans une demeure vraiment somptueuse. Son logement de la rue Richelieu ne comprend pas moins de deux étages, le premier et le second, avec quatre entresols et de vastes dépendances. Dans les quatorze pièces qui le composent sont accumulés les beaux meubles, les verdures de Flandre, les tapis de Turquie, les tableaux, des pendules de Raillard et de Gavelle, les deux horlogers en renom, une profusion d'argenterie, de bijoux, de linge, une batterie de cuisine aussi complète que possible. Plusieurs détails décèlent même le goût du bibelot, comme nous dirions aujourd'hui : ainsi « une grande coupe de porcelaine fine » et soixante-huit pièces de cette porcelaine de Hollande — « vases, urnes, buires » — dont on parait les cheminées et les buffets. Si l'on ne retrouve pas dans sa maison d'Auteuil le luxe de l'appartement de Paris, la recherche s'y montre encore. Grimarest était donc bien renseigné lorsqu'il écrivait : « Il étoit très sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui le regardoit; ainsi il ne négligeoit aucune occasion de tirer avantage dans les choses communes comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas la dépense pour se satisfaire. » Appelons les choses par leur nom : avec un sentiment très vif du charme que met dans la vie un entourage familier de belles choses, Molière n'était pas exempt d'un certain goût d'ostentation.

Au moment de sa mort il était servi par un domestique assez nombreux pour une famille de trois personnes : deux femmes, Renée Vannier, dite La Forest, servante de cuisine, Catherine Lemoyne, fille de chambre, et un valet, appelé Provençal, peut-être parce que Molière l'avait ramené de Provence. La Forest, la vieille La Forest , est presque aussi populaire que son

maître, grâce à deux anecdotes , venant l'une de Boileau , l'autre de Grimarest. « Molière , dit Boileau, lui lisoit quelquefois ses comédies, et assuroit que, lorsque des endroits de plaisanterie ne l'avoient point frappée, il les corrigeoit, parce qu'il avoit plusieurs fois éprouvé, sur son théâtre, que ces endroits n'y réussissoient point » ; et Brossette ajoute qu'elle avait assez de sens littéraire pour ne pas confondre du Brécourt avec du Molière. Selon Grimarest, elle accompagnait son maître au théâtre, et elle y rendait quelques petits services, car le registre de La Grange porte un payement de 3 livres à son nom; elle était dans la coulisse et riait aux éclats le jour où Molière, jouant le rôle de Sancho et attendant sur l'âne de rigueur le moment de paraître, fut obligé de brusquer son entrée, emporté par l'âne, qui savait mal son rôle. La première surtout de ces deux anecdotes a fait fortune ; outre qu'elle peut, comme l'a prouvé Alfred de Musset, être un thème à beaux vers, que, surtout, elle se prête à des considérations de haute littérature *, elle donne lieu d'admirer l'attachement de Molière pour ses vieux domestiques et la bonhomie familière avec laquelle il les traitait. Remarquons, cependant, qu'il y eut chez lui plusieurs La Forest successives, dont l'une, de son vrai nom Louise Lefebvre, mourut en 1668 : suivant un usage qui n'est pas perdu, lorsqu'il changeait de cuisinière, il donnait à la nouvelle le nom de l'ancienne. Il est donc probable que celle dont il se servait pour faire

1. Et aussi à la peinture anecdotique : sans parler des estampes, il y a, au moins, trois tableaux sur ce sujet, par Buguet, 1812, Horace Vernet, 18'22, M.E. Hillemacher, 1859. On a même pu voir, au Salon de cette année, un groupe en plâtre, par M. Carlus, de Molière et sa servante. Ceci passe la mesure; voyez, à ce propos, les réflexions judicieuses de M. George Lafenestre dans la Revue des Deux Mondes du 1*' juillet 1886.

l'épreuve de ses pièces devait moins cet honneur à l'ancienneté de ses services et à l'affection de son maître qu'à un don de nature pour sentir le comique; comme tant d'aulres choses, Molière l'employait au bien de son art. Quant à Provençal, il avait quelque mérite à le garder, car c'était un lourdaud, d'intelligence rudimentaire. Au demeurant, Grimarest nous montre le poète fort impatient, fort exigeant, et cela avec une précision si détaillée, qu'il est bien difficile de ne pas le croire. Un jour que Provençal chaussait obstinément son maître à l'envers, il recevait un coup de pied qui l'étendait par terre; ce maître « étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit l'habiller comme un grand seigneur, et il n'auroit pas arrangé les plis de sa cravate; il étoit incommode par son exactitude et par son arrangement; il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y pût répondre : une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant qu'ill'eût ordonné, le mettoit en convulsion ; il étoit petit dans ces occasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez pour qu'il ne travaillât de quinze jours. 11 y avoit peu de domestiques qu'il ne trouvât en défaut, et la vieille servante La Forest y étoit prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être Hccoutumée à celte fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et même, il étoit prévenu que c'étoit une vertu ; de sorte que celui de ses amis qui étoit le plus régulier et le plus arrangé étoit celui qu'il estimoit le plus. » Là-dessus, un honnête biographe s'étonne et s'indigne* ; avec J.-B. Rousseau il y voit « trop ouvertement le dessein de déshonorer Molière », et il oppose à Grimarest l'autorité de M"* Poisson, d'après

1. J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière,

laquelle Molière était « complaisant et doux ». Grimarest n'avait pas d'aussi noirs desseins; tout son livre témoigne, au contraire, d'intentions excellentes; mais sa plume est lourde, l'art des nuances lui manque; il peut dire vrai pour le fond des choses et ne pas bien choisir ses mots. Admettons qu'un ou deux traits du passage qu'on vient de lire soient grossis par maladresse, mais tenons l'ensemble pour exact, et de l'éloge de M"'' Poisson, prenons que la bonté naturelle de Molière faisait vite oublier ses accès de colère. Mais ceux-ci sont d'autant plus vraisemblables dans son intérieur, qu'il en avait de terribles au dehors. Bazin a justement remarqué que, s'il a subi de violentes attaques, il a lui-même usé et abusé du droit de défense, que VImpromptu de Versailles n'est pas précisément l'œuvre d'un homme sans ressentiment, qu'il y a pris l'initiative de la satire personnelle contre ses rivaux de l'Hôtel de Bourgogne, qu'il a traité le pauvre Boursault avec un mépris écrasant. C'était un très honnête homme, mais il avait ses nerfs, et faciles à exciter.

Le goût de l'ordre n'empêchait pas un certain laisseraller dans la conduite de ses affaires. On peut supposer que jusqu'en 1672, à la mort de Madeleine Béjart, qui était pour lui le meilleur des intendants, l'ordre régna chez lui. Cependant, même sous cette administration, il \ivait au jour le jour, sans trop songer au lendemain. L'actif de sa succession fut de 40 000 livres : c'est peu pour un homme qui en gagnait annuellement 30000. S'il prêtait facilement, il empruntait de même, faisant compte un peu partout : chez l'épicier, pour 115 livres; chez le rôtisseur, pour 392, etc.; il laissait 3000 livres de petites dettes, contre 1 771 d'argent comptant. Je veux bien qu'une part de ces dettes, où figurent l'ébéniste et le serrurier, le tapissier et le franger, fût motivée par

les dépenses d'une récente installation ; malgré tout, il est impossible de méconnaître qu'il balançait mal son actif et son passif. En fait d'ordre, Armande n'était pas femme à remplacer sa sœur Madeleine : elle tripotait dans les affaires de son mari ; ainsi, sur un prêt de 1 000 livres fait par Molière, elle s'en faisait rembourser 200, dont elle ne donnait pas quittance, et, sans doute, ne lui disait rien. Décidément, ce ménage de comédiens était bien un de ces ménages d'artistes comme on en voit encore quelques-uns.

Existence facile et large, luxe domestique, laisseraller, ce n'est qu'une part du bonheur épicurien; il y faut encore et surtout l'amour. Il ne manqua pas dans la vie de Molière. Sans parler de la passion qui lui fit épouser Armande Béjart, une série d'intrigues, successives ou simultanées, mais ininterrompues, occupa ses loisirs jusqu'à son mariage et en adoucit peut-être les ennuis. D'abord il semble résulter d'une lettre de Chapelle, qu^à son arrivée à Paris Molière entretenait un commerce galant avec une de ses comédiennes, M"^ Menou, et qu'il excitait par là de vives jalousies dans la troupe. Plus tard il est l'amant heureux ou malheureux de M"*" du Parc, que Racine lui enlève, et de M"'' de Brie, pourvues l'une et l'autre de maris philosophes. Mais ici encore, n'eussions-nous aucun renseignement positif, il suffirait de feuilleter ses œuvres pour deviner, à la place qu'il y donne à l'amour, celle que l'amour tint dans sa vie. Il était jaloux, et il peint toutes les sortes de jalousie, depuis celle qui caresse comme une flatterie, jusqu'à celle qui insulte et qui blesse. Dans les Fâcheux il institue sur elle toute une discussion théorique, et il en présente le pour et le contre avec une subtilité digne de l'Hôtel de Rambouillet. 11 en fait le ressort et le sujet de deux pièces entières : l'une sérieuse.

Don GaKcie de Navarre, Tautre grotesque, Sganai'elle. C'est encore de la jalousie qu'il s'inspire pour peindre ces ravissantes scènes de brouille et de raccommodement qui reviennent si souvent dans ses pièces. Il effleure même, dans Amphitryon, une forme assez particulière de jalousie, dont la littérature devait grandement abuser plus tard, celle de l'amant à l'égard du mari. Ailleurs, dans VÉcole des femmes, c'est la jalousie désespérée du vieillard rival d'un jeune homme. Toutes les sortes d'amour lui portent bonheur; il les exprime avec une vérité suprême, soit en de petites scènes où l'action se pose pour un moment, mais qui ne tiennent à l'intrigue que par un fil léger, ou dans des pièces entières, inspirées de lui seul. Et toujours, à la sincérité, à l'effusion du poète, on devine qu'il n'y a point là développement heureux des lieux communs du théâtre, mais expression de sentiments personnels. Nul moins que lui n'est idéaliste et platonique. Les raffinements des précieuses, leur prétention de réduire toute flamme

à cette pureté Où du parfait amour réside la beauté,

tout cela lui paraît un ridicule défi à la nature. Il ne perd jamais une occasion de célébrer l'amour simple et complet, celui qu'inspire la bonne loi naturelle. A défaut de l'amour, il se contente du plaisir; il y invite, il y excite dans les vers qu'il mêle aux divertissements en musique de ses pièces; déjà saisi par la mort, il le chantait encore dans un intermède du Malade imaginaire. Au penchant vers l'amour et le plaisir il joignait ces qualités affectueuses qui ne sont le privilège d'aucune philosophie, mais que l'on rencontre souvent, elles aussi, chez les épicuriens, car ils n'oublient pas de leur de-

mander un charme aussi vif que celui de Tamour, et il leur manque, pour régler leurs attachements ou modérer leurs regrets, l'esprit de sacrifice et l'espoir d'une vie future. Molière, lui, « était né avec les dernières dispositions à la tendresse », comme le lui fait dire l'auteur de la Fameuse comédienne dans la conversation d'Auteuil. Cette tendresse se portait de préférence sur les enfants, qu'il avait toujours beaucoup aimés, nous apprend le même contemporain. Le rôle de Louison, dans le Malade imaginaire, où il fait parler une petite fille avec un naturel si rare, prouve qu'il les connaissait bien, et l'on devine l'affection qu'il portait aux siens par la longue scène de Psyché, où le roi déplore d'avance la perte de sa fille par une lamentation prolongée, parfois déchirante :

Le poison de l'envie et les traits de la haine N'ont rien que ne puissent sans peine Braver les résolutions

D'une âmo où la raison est un peu souveraine Mais ce qui porte des rigueurs A faire succomber les cœurs Sous le poids des douleurs amères, Ce sont, ce sont les rudes traits Do ces fatalités sévères Qui nous enlèvent pour jamais Les personnes qui nous sont chères.

Si le poète n'a pas laissé parler ici son propre cœur, on ne voit pas trop en quoi le caractère du roi et le péril peu sérieux auquel s'est exposée sa fille peuvent expliquer ces réflexions, tandis qu'elles s'appliquent exactement à la situation de Molière lui-même, se disant insensible « au poison de l'envie et aux traits de la haine », mais sans défense contre la fatalité qui lui prend ceux qu'il aime. Pour le roi, en vain l'on s'efforce à le

calmer ; il ne veut pas se taire, il ne veut pas se résigner à la volonté des dieux :

La consolation de mes sens abattus,

Le doux espoir de ma vieillesse,

Ils m'ôtent tout cela, ces dieux, Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte, Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte? Ah! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur

Des tendresses de notre cœur.

Pour m'ôter leur présent, leur falloit-il attendre

Que j'en eusse fait tout mon bien ?

Ou plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre, N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien?

Six ans awani Psyché, au mois de septembre 1664, un des amis de Molière, La Mothe Le Vayer, qui faisait profession de philosophie et de force d'âme, avait perdu un fils de trente-cinq ans, homme d'une grande distinction, et qui portait un vif attachement au poète. Celui-ci adressait donc au père un sonnet, accompagné d'une lettre de consolation, où il lui disait : c( Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des sévères leçons de la philosophie et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il en faut accuser le peu d'éloquence d'un homme qui ne sauroit persuader ce qu'il sait si bien faire. » M. Paul Mesnard conjecture qu*il pourrait bien y avoir ici une allusion aux inquiétudes éprouvées par Molière pour un fils, son premierné, qu'il perdit quelques semaines après. En effet, les deux quatrains du sonnet reparaissent dans la plainte de Psyché. Ainsi, le poète aurait bien vite éprouvé lui-même la douleur qu'il consolait chez autrui, et, à l'éloquence désespérée avec laquelle, six ans plus tard, sans nécessité dramatique, il fait parler une infortune semblable à la sienne, on devine la cruelle bles-

sure, toujours saignante, qu*il avait gardée au cœur. Pour sa facilité à verser des larmes, il ne trouva que trop matière à l'exercer. Durant les quinze ans de son existence parisienne, la mort lui enlève ceux auxquels l'unissent les liens les plus étroits d'amitié et de parenté : en 1659, son camarade Joseph Béjart; en 1660, son frère Jean Poquelin; en 1664, son premier-né; en 1665, sa sœur Madeleine Boudet; en 1669, son père; en 1672, son amie Madeleine Béjart et un second fils. Ces coups répétés et dont tous, sauf un, atteignaient des enfants ou des personnes dans la force de l'âge, furent certainement pour quelque chose dans la tristesse que tous ses contemporains s'accordent à remarquer chez lui, et qui complète sa physionomie morale.

La tristesse de Molière ; ses causes. — Maladies de Molière; ses attaques contre la médecine; s'il était hypocondriaque.

Car il était triste, d'une tristesse silencieuse, assez étonnante au premier abord chez un homme dont le métier était de faire rire, et qui frappait d'autant plus ses contemporains. Saufle souper à la Croi^ff-de-Lorr aine, aucune des nombreuses anecdotes dont il est l'objet ne le laissent voir franchement gai ; il recherchait la solitude, et, dès qu'il avait un peu de loisir, il s'en allait à sa maison d'Auteuil. S'il y recevait quelquefois joyeuse compagnie, s'il y donnait des soupers bruyants, c'était pour le plaisir de ses amis plutôt que pour le sien propre, car, au moment où la fête s'animait trop, il se retirait dans sa chambre. On l'y trouvait plus souvent en la

compagnie de sa fille *, ou seul et rêvant. Peu à peu, en effet, son existence et ses travaux avaient accumulé en lui une immense lassitude dont il soulageait le poids^ dès qu'il le pouvait, par le repos et le silence ; il faisait rire les autres au prix de tant de peines qu'après avoir répandu sa gaîté au dehors, il ne lui en restait plus pour lui-même. Mais je crois qu'ici, comme ailleurs, il faut tenir compte des époques différentes de sa vie. Je ne vois pas du tout avec cette attitude le Molière jeune et ardent qui court les grands chemins de Provence et de Languedoc : on n'engendrait pas mélancolie à Pézenas, dans la société des Béjart. Lorsqu'il revient à Paris, la jeunesse est passée, et une nouvelle existence commence^ étonnamment laborieuse, chargée de soucis, tourmentée par les attaques de tout genre, l'ambition, les cha-

1. Jusqu'aux découvertes d'Eudore Soulié, on ne connaissait la fille de Molière que par une tradition assez vague ; les actes authentiques ont permis de reconstituer son existence avec quelque précision; voyez à ce sujet les Recherches sur Molière et sur sa famille, VI. Orpheline de son père à l'âge de huit ans, Esprit- Madeleine Poquelin fut élevée sous la tutelle de sa mère et d'André Boudet, remplacé en 1677 par Guérin d'Estriché, le second mari d'Armande. A sa majorité, elle se brouilla avec sa mère, dont les comptes de tutelle ne la satisfaisaient pas, et lui intenta même un procès. Une fois maîtresse de sa fortune, elle vécut à part, et en 1705, à l'âge de quarante ans, elle épousa un gentilhomme de bonne famille, mais pauvre , Claude de Rachel, sieur de Montalant, qui en avait cinquante-neuf ; elle alla s'établir avec lui à Argenteuil, dans une maison où elle s'entoura d'objets qui avaient appartenu à son père, et y mourut, sans enfants, en 1723. Elle était, disent les contemporains, médiocrement belle, mais grande, bien faite, d'esprit cultivé et de conversation agréable; les actes rédigés sous son inspiration montrent en elle un caractère très ferme, avec un sens des affaires qui rappelle sa tante, Madeleine Béjart. Ed. Fournier fit représenter, le 15 janvier 1863, au théâtre de l'Odéon, une comédie en un acte et en vers, intitulée la Fille de Molièî'e; plus récemment, M. A. Houssaye, dans Molière, sa femme et sa fille, a raconté l'histoire de Madeleine Poquelin, en y joignant des détails intéressants, empruntés à un écrit du temps; négligé jusqu'à lui;

grills intimes. Alors l'humeur de l'homme change et^ comme il arrive toujours, devient le reflet des événements.

Joignons à ces causes la morale épicurienne à laquelle il avait donné la direction de sa vie. Les voluptueux sont tristes, et l'on sait avec quelle sincérité douloureuse leur poète favori, Lucrèce, exprime l'amertume qui se dégage des plaisirs et les empoisonne. Molière ne fit pas exception à la règle. Plus il réunissait autour de lui les éléments du bonheur, plus le bonheur le fuyait. Un moment peut-être il avait pu le saisir, mais c'était, chose étrange, lorsque, dans une vie misérable, il tirait tout de lui-même, et que, pauvre comédien errant, malgré les mauvais jours et les déboires, il avait la jeunesse, l'espérance et l'avenir. De tout cela, rien ne lui restait plus; il se sentait envahi par le désenchantement; la vie ne lui semblait plus valoir la peine qu'elle coûtait. Jusqu'à l'exercice de son génie, qui l'enfonçait toujours plus avant dans la tristesse. Il y a deux espèces de rieurs, les rieurs gais et les rieurs mélancoliques. Les premiers, Aristophane, Plante, Regnard, peuvent aller très loin dans la découverte des laideurs et des petitesses humaines, leur bonne humeur n'en est pas altérée : ils n'y voient que contradictions amusantes et les montrent telles qu'ils les voient; le rire qu'ils excitent est sans arrière-pensée, et ils en prennent eux-mêmes leur part. Les seconds, comme Ménandre et Térence, embrassent du même coup d'œil la gaîté et la tristesse de ces contradictions. Obligés de viser au but de leur art, qui est le rire, ils ne nous montrent qu'une part de leurs découvertes, mais l'autre se devine, et il en reste quelque chose dans l'impression qu'ils nous laissent; ils enfoncent dans notre esprit l'aiguillon qui les tourmente euxmêmes, ils nous inspirent quelque chose de la pitié

qu'ils ont ressentie. Molière, plus qu'aucun autre, est de ces derniers. Je n'essayerai point de refaire l'admirable page de Port-Royal, où Sainte-Beuve a défini sa tristesse; il me suffira de dire qu'ayant commencé par la gaîté exubérante et sans arrière-pensée dans V Étourdi et le Dépit amoureux, il s'achemine peu à peu vers la gaîté réfléchie et raisonneuse. La première inspire encore les Précieuses ridicules et Sganarelle, mais la seconde s'y montre déjà, et elle devient prépondérante à partir de VÉcole des maris. A mesure, en effet, que le poète constate de plus près la vanité de toutes les passions, de toutes les institutions humaines, de l'amour et du mariage, de la littérature et de la science, de l'autorité paternelle et de la religion, il creuse de plus en plus les dessous, comme nous dirions aujourd'hui, sur lesquels il construit son œuvre; l'amertume croit dans son âme et finit par déborder.

Une dernière cause, toute physique, vint s'ajouter à ces causes morales : il était malade, d'une maladie particulièrement douloureuse, et qui le faisait souffrir à la fois dans son corps et dans son esprit. Les médecins disent de Don Quichotte que c'est de la monomanie des grandeurs une description exacte et complète à laquelle un aliéniste ne trouve rien à dire ; le Malade imaginaire est la description non moins exacte d'une forme de l'hypocondrie, et ils ne craignent pas de l'invoquer comme modèle d'observation. Y a-t-il dans Argan ' quelque chose de Molière lui-même? Avant de répondre à cette question, essayons de suivre à travers son théâtre la gradation de ses sentiments sur la médecine et les médecins. Cinq de ses pièces, en effet. Don Juan, r Amour médecin, le Médecin malgré lui. Monsieur de Pourceaugnac, le Malade imaginaire, donnent une place étonnante à la maladie et à son cortège.

Dans la première, sans aucune nécessité d'intrigue ni d'action, sans que le caractère principal y soit le moins du monde intéressé, Molière fait de Sganarelle un médecin pour rire, à seule fin, semble-t-il, de pouvoir placer sur les médecins et la médecine une opinion trop nette pour n*êlre pas sérieuse et sincère. « Ils ne font rien, dit-il des uns, que recevoir la gloire des heureux suc- C3s; ils profitent du bonheur du malade et voient attribuer à leurs remèdes tout ce qui vient des faveurs du hasard et des forces de lanature.» Il dit de l'autre: «C'est ine des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.» Dans la seconde il est plein d'une telle rancune contre la médecine, que, pour la satisfaire, il sacrifie la vraisemblance. Après une peinture très vraie et toute en situation de l'indifférence et du charlatanisme des médecins d'alors, il met dans la bouche de l'un d'eux, M. Filerin, une déclaration vraiment cynique. Filerin blâme ses jeunes confrères, Tomes et Desfonandrès, de s'être injuriés, c'est-à-dire mutuellement discrédités, devant un client : « N'est-ce pas assez que les savants voient les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art? Puisque le ciel nous fait la grâce que depuis tant de siècles on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes et profitons de leurs sottises le plus doucement que nous pourrons. Leur plus grand faible, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie, et nous en profitons, nous autres, par notre pompeux galimatias. » Ce n'est plus là le langage de la comédie, où les caractères doivent se peindre d'une façon inconsciente, mais de la pure satire. Jamais un médecin n'a parlé ni ne parlera de la sorte; c'est Molière lui-même qui exprime sa propre pensée, et avec

MOLIÈRE ; L'HOMME ET LE COMÉDIEN. 3i3

insistance, avec acharnement, car la tirade est très longue et je n'en donne que l'essentiel. Il faut que sa rancune ait été bien forte pour lui faire commettre une faute contre son art.

C'est qu'à ce moment il commençait à souffrir sérieusement, et la médecine n'avait pu le guérir, ni peutêtre le soulager. Elle n'avait pu le guérir, car, l'année qui suivit V Amour médecin, il fut assez gravement malade, et, au moment où il composa cette pièce, il devait sentir déjà l'atteinte de sa maladie; une de ces maladies chroniques, dont les crises aiguës sont précédées et suivies par de longues périodes de lente souffrance. V Amour médecin, en effet, est du 15 septembre 1665 et, six mois après, le 21 février 1666, Robinet nous apprend que le poète avait failli mourir. Au mois d'avril 1667 il est encore «tout proche d'entrer dans la bière»; il doit se mettre au régime exclusif du lait et rester deux mois éloigné du théâtre. Que fait-il dans l'intervalle de ces deux crises? une nouvelle pièce contre l'art menteur et ses adeptes, le Médecin malgré lui, dont la première représentation est du 6 août 1666. Cette fois, le naturel du poète comique reprend le dessus sur la rancune de l'homme ; la pièce ne contient plus de profession de foi invraisemblable ; elle est toute en action, et les traits portent d'autant mieux. Les trois années qui suivent marquent une périoa»:^ de trêve dans cette guerre déclarée à la médecine : non seulement Molière n'écrit rien contre elle, mais dans la préface de Tartuffe, publiée en 1669, il semble faire amende honorable : «La médecine estun art profitable, dit-il, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ». La même année, il est au mieux avec un « fort honnête médecin, dont il a l'honneur d'être le malade», car il sollicite pour lui la laveur royale et plaisante agréablement sur Ces

relations, aussi bien dans le placet lui-même que dans une conversation avec Louis XIV : « Que vous fait votre médecin? lui disait le roi. — Sire, répondait Molière, nous raisonnons ensemble, il m'ordonne des remèdes, je ne les fais point et je guéris. » Mais ces bons rapports ne durent pas, sinon avec ce médecin-là, du moins avec les autres. Le placet cité est du mois de février, et en septembre Molière reprend les armes avec Monsieur de Pourceaugnac. Cette fois encore, les coups sont terribles et portés de sang-froid : point de thèse, mais la médecine elle-même parlante et agissante. Enfin, dans sa dernière pièce, le Malade imaginaire, qu'il compose et joue avec la mort à ses côtés, c'est une ivresse de mépris et de dérision contre la médecine, les médecins et les malades; il revient au procédé brutal de V Amour médecin, institue un débat sur la médecine, soutient contre elle une thèse, et en son propre nom, car il se. nomme; pour cela il interrompt l'action par une interminable scène, où Ton est obligé de faire maintenant de iarges coupures. Une dernière fois, la passion a mal servi le poète : pour un moment elle est parvenue à le rendre diffus et traînant.

De cette chronologie, de ces indications sur les maladies de Molière, de ces différences d'inspiration et de conduite dans ses pièces où la médecine entre pour quelque chose, on peut induire sans trop d'effort l'influence que le mal dont il souffrait exerça peu à peu sur son caractère. Que les méd.'^cins d'alors dussent nécessairement attirer l'attention d'un poète comique, c'est ce qu'a pleinement établi Maurice Raynaud, auteur compétent entre tous d'un excellent livre, les Médecins au temps de Molière^. Cependant, offraient-ils

1. Depuis cet ouvrage, qui parut en 1862, les médecins ont beau-

matière à des attaques si répétées? Une pièce y suffisait, semble-t-il, et il y en a cinq. Cet acharnement ne peut s'expliquer que par des raisons personnelles au poète. Souvent malade, il demande la guérison aux médecins; ils la lui promettent et ne peuvent la lui donner. De là un premier accès d'irritation, qui coïnciderait avec Do?i Juan. Son mal s'aggrave, et, bien qu'il ait jugé les guérisseurs du premier coup, il fait ce que les plus sceptiques font en pareil cas : il les appelle de nouveau, et les plus considérables, les plus renommés. Alors il est à la fois témoin et sujet d'une consultation semblable à celle de r Amour médecin. Refuse-t-il, du moins, de se soumettre à leurs ordonnances? Grimaresta beau prétendre, surunon-dit, qu'il se «servoitfortrarement des médecins et n'avoit jamais été saigné », et lui-même, dans sa conversation avec le roi, qu'il ne fait pas de remèdes : nous avons l'affirmation contraire et catégorique de Donneau de Visé, réconcilié avec lui, qu'il « n'étoit pas convaincu lui-même de tout ce qu'il disoit contre les médecins», et que, « pendant une oppression, il se fit saigner jusqu'à quatre fois en un jour». Nous avons surtout cette révélation, contenue dans l'inventaire de ses papiers, qu'il occupait deux apothicaires, les sieurs Frapin et Dupré, chez lesquels il faisait un compte de 187 livres. Outre ses apothicaires, nous venons de voir qu'il s'était muni depuis 1669 d'un médecin attitré, et Maurice Raynaud nous apprend quelle sorte d'homme était celui-ci. Il s'appelait Mauvilain; frappé par la Faculté pour ses hérésies de doctrine, c'était un novateur, partisan des remèdes

coup écrit sur Molière; mais ils n'ont guère ajouté aux renseignements donnés par Maurice Raynaud. On trouvera dans Ia Bibliographie moliéresque et dans le Moliériste l'indication de leurs travaux, parmi lesquels je me contenterai de citer un des plus récents, celui du docteur Nivelet, Molière et Gui Patin, 1880.

hardis, habile du reste, et beau parleur. Molière n'était pas allé à lui du premier coup : il avait commencé par les médecins officiels, ceux du roi et de la cour, puis, voyant qu'ils ne pouvaient rien, il s'était adressé à un autre, qui pensait et agissait tout autrement. N'est-ce pas ainsi que de nos jours on va chez l'homéopathe?

Quant à la maladie dont il souffrait, il n'est pas facile de la déterminer, et les médecins de notre temps qui ont étudié le cas ne s'entendent guère plus à ce sujet que leurs devanciers du dix-septième siècle : l'un conjecture un anévrisme, un autre la phtisie. Ce qui est certain, c'est que son mal siégeait dans la poitrine, qu'il avait une toux continuelle, des oppressions, des extinctions de voix, enfin que, par surcroît, il souffrait de l'estomac, .et, sur la fin de sa vie, ne pouvait plus se nourrir que de lait. Ce qui paraît aussi certain, c'est que, à ces maux physiques, vint se joindre une affection morale, l'hypocondrie. Je m'empresse de dire qu'on ne saurait comparer le cas de Molière à celui de Swift ou de Jean- Jacques Rousseau, qui, à un moment de leur existence, furent véritablement des fous, et mirent dans leurs œuvres, surtout le second, quelque chose de leur folie. Bien qu'elle soit du ressort des aliénistes, l'hypocondrie, disent-ils eux-mêmes, se concilie très bien avec l'intégrité des facultés intellectuelles; il n'y a avec elle ni lésion cérébrale ni dissociation des idées; elle consiste simplement dans un état d'anxiété douloureuse, provoquée par une maladie réelle ou imaginaire, et qui tourmente cruellement ses victimes, sans les frapper au siège même de l'intelligence. Parmi ses causes, les maladies de l'estomac viennent en première ligne, puis l'excès de sensibilité, les préoccupations morales, une existence trop occupée. Toutes ne se trouvaient-elles pas réunies chez Molière? L'hypocondriaque professe à l'é-

gard de h médecine tantôt une confiance exagérée, tantôt un scepticisme absolu; assez souvent, il commence par celle-là pour finir par celui-ci; mais, sceptique ou confiant, il s'occupe beaucoup de médecine, lit avec passion des ouvrages médicaux, recherche la conversation des médecins. Après les médecins ordinaires, il lui faut les spécialistes, puis les faiseurs de réclames, enfin les charlaUns. Ces états divers de la maladie, Molière semble bien les avoir tous parcourus. Pour faire parler et agir les médecins comme il l'a fait, il dut en voir de toutes sortes, comme aussi pour disserter sur la médecine de son temps avec une précision admirée par Maurice Raynaud, il faut qu'il l'ait étudiée et de très près.

Ces médecins ne purent manquer de lui signaler, outre ses maux physiques, le mal moral dont il souffrait. Prit-il leur avis au sérieux ou s'en moqua-t-il? En tout cas, il était assez préoccupé de l'hypocondrie pour instituer dans Monsieur de Pourceaugnac une longue consultation où elle est décrite avec une complaisance singulière. Quant au Malade imaginaire, ce n'est, comme nous l'avons vu tout à l'heure, que la description d'une forme de l'hypocondrie qui n'était plus la sienne au moment où il écrivait sa pièce, mais par laquelle il avait peut-être passé, l'hypocondrie confiante et docile. En ce cas, il se serait vengé de sa crédulité d'autrefois en la raillant : « Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et de lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais, quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le

Uê LA COMÉDIE DE MOLIÈRE.

dépliisir de les avoir crus. » Maintenant « il a ses raisons pour ne point vouloir des remèdes, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie; pour lui, il n'a justement de la torce que pour porter son mal. » Désespère-t-il, cependant? Won, car la confiance est tenace dans le cœur de l'homme et du malade. Il compte sur la nature, il veut guérir : « Quand on est malade, il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout : et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. » J'emprunte ces divers passages à la scène du Malade imaginaire, où, contrairement aux lois de son art, il se nomme et déclare tout haut ses propres sentiments.

Les conjectures tirées de ses œuvres sont fortifiées par un pamphlet contemporain, très haineux, très violent, mais très bien informé, et où nous trouvons des preuves positives. Je veux parler de cet Élomire hypocondre ou les Médecins vengés, publié en 1670 par Le Boulanger de Chalussay, et auquel les biographes de Molière ont fait tant d'emprunts, depuis que Maurice Raynaud en a signalé le grand intérêt. Le titre de l'ouvrage est déjà un renseignement et l'on aurait d'autant plus tort de négliger celui-ci que, pour le reste, l'auteur se contente d'amplifier et d'enlaidir des laits vrais. Sur le point particulier qui nous occupe, il ne fait, somme toute, que répéter en le grossissant ce que nous apprend Molière lui-même; si je ne l'analyse pas en détail, c'est que, ce faisant, je serais obligé de répéter ce que j'ai déjà dit d'après le poète et de raconter la même histoire: maladie, convalescence relative, rechute, irritation du

malade, consultation demandée aux médecins en renom, recours aux spécialistes et enfin aux opérateurs du Pont- Neuf, l'Orviétan et Bary ; comme conséquence , idées fixes, caractère aigri, enfin hypocondrie défiante.

Je viens, pour un simple lettré, de « toucher une étrange niatière ». Les aliénistes reconnaissent euxmêmes, et nous prouvent à l'occasion, qu'il est souvent malaisé de constater sur un vivant certains états d'esprit; à plus forte raison est-il dangereux pour un profane, sans autres moyens d'information que des rapprochements littéraires et un pamphlet, de mener à bien pareille enquête sur un homme mort depuis plus de deux siècles. Je m'y suis risqué, cependant, mais après avoir demandé l'avis des personnes compétentes; je n'ai guère fait que développer leur sentiment et je leur en rapporterais volontiers la responsabilité si elles ne désiraient garder l'anonyme. Les médecins du dixseptième siècle n'avaient point pardonné à Molière ses rudes attaques, et il paraît bien qu'ils se vengèrent en le laissant « crever » sans secours ^ Mais c'étaient des fanatiques et des sots; ceux de nos jours, hommes d'esprit doucement sceptiques, ne lui gardent, disent-ils, aucune rancune d'avoir traité si mal leurs devanciers. Pourtant, seraient-ils insensibles à l'attrait de la savoureuse vengeance qui consisterait à faire passer pour légèrement fou l'homme qui s'est moqué de la médecine elle-même? Je ne puis croire à tant de malice et je me décide à donner leur théorie pour ce qu'elle vaut.

1. La Grange et Vinot, préface de 1682; le père Baizé, ms. à la Bibliothèque de l'Arsenal, cité par P. Lacroix, Iconographie mo~ Uéresqu3, p. 305.

Molière au théâtre; son goût malheureux et persistant pour la tragédie ; influence de ce goût sur ses œuvres. — Son talent dans la comédie. — Sa troupe; comment il la conduisait. — Rapports de Molière avec le public ; la réclame. — Le point d'honneur

- de Molière. — Influence que sa profession et son existence ont exercée sur son génie.

S'il fallait en croire deux propos rapportés par Grimarest, il y aurait eu désaccord entre les goûts de Molière et la carrière qu'il suivait : « Ne me plaignez-vous pas, disait-il un jour à Mignard et à Rohault, d'être d'une profession si opposée à l'humeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquille ; et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels je n'avais pas compté, et auxquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. » Un autre jour, consulté par un jeune homme qui voulait se faire comédien, il l'en détournait avec force : «c Notre profession, disait-il, est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se soustraire au travail ». Il lui remontrait donc que, monter sur le théâtre, ce serait « enfoncer le poignard dans le cœur de ses parents », que lui-même « s'étoit toujours reproché d'avoir donné ce déplaisir à sa tamille », que,- « si c'étoit à recommencer, il ne choisiroit jamais cette .profession », car ses agréments sont trompeurs : elle n'est qu'un triste esclavage aux plaisirs des grands, le monde regarde les comédiens comme des gens perdus, etc. Il ne faut pas tirer de la première de ces anecdotes plus qu'elle ne contient : le moi présenteinent en fixe la portée. Au moment où Molière s'exprime de la sorte, il

est très malheureux et commence une longue plainte sur ses souffrances domestiques ; on ne s'étonne donc pas que son métier lui apparaisse sous des couleurs très sombres. Quant à la seconde, elle ne ferait que confirmer celte vérité d'expérience, que, très rarement' un homme mûr conseille à un jeune homme d'embrasser la carrière qu'il a lui-même suivie ; et il y a bien des choses dans une habitude si générale : la confiance en ses propres forces, la défiance de celles d'autrui, cette amertume contre la destinée si commune entre quarante et cinquante ans. On peut admettre que Molière, amené par l'expérience à la philosophie de VEcclésiaste, avait conçu dans ses heures de tristesse quelque mépris pour son métier d*amuseur public et rêvé quelque autre emploi de son génie; mais de pareils états d'esprit ne donnent point la véritable pensée d'un homme. Tout dé- 1 montre, au contraire, qu'il aimait passionnément son/ art, qu'il l'exerçait avec bonheur, qu'il y rapportait toutes ses pensées, qu'il s'y donnait corps et âme. Avant d'être écrivain de génie, il était, il voulait être comédien excellent. Il eut toutes les qualités que sa profession exige et aussi quelques-uns des défauts qu'elle provoque.

Il y trouva, cependant, dès ses débuts, une déception cruelle et dont il ne prit jamais complètement son parti. Il ne voyait pas alors, comme la perspective la plus attirante du métier qu'il embrassait, la joie de représenter iin jour les Mascarille et lés Sganarelle. En montant sur les planches avec les Béjart, il avait eu bien soin de se réserver l'emploi qui flatte le plus l'amoùr-propré des comédiens, celui des « héros », c'est-à-dire les premiers rôles tragiques ; peut-être même faut-il attribuer en partie à cette erreur l'insuccès de V Illustre Théâtre à Paris. En province il s'obstine et n'est pas plus heureux: il 'paraît qu'on Je siffle à, Limoges et qu'on lui lance des

pommes cuites à Bordeaux. Il se résigne alors à essayer du comique, et on l'y trouve excellent; selon Chalussay, la petite ville se pâme d'aise dès qu'il paraît. Cependant il ne perd pas Fespoir de se faire applaudir dans le tragique; avant de rentrer à Paris, après douze ans de campagne, il étudie le répertoire des deux Corneille et, comme pièce de début au Petit-Bourbon, il donne Héraclius : le jeu des pommes cuites recommence. Même insuccès dans Rodogune, puis dans le Cid, puis dans Pompée. Ce serait seulement après tous ces échecs qu'il se serait résigné à revenir au comique, et les deux pièces qu'il rapportait de province, VÉtourdi et le Dépit amoureux, lui auraient enfin valu le succès. Telle est la version de ses ennemis, et elle ne manque pas de vraisemblance. Gardons-nous, toutefois, de la prendre au pied de la lettre ; Molière ne renonça jamais à la tragédie, et il la joua jusqu'au bout.

Y était-il très bon? Nous pouvons en douter. D'abord il n'avait guère le physique de l'emploi et, avec un tragédien, le public ne saurait prendre son parti de certaines disgrâces physiques. C'est là ce que n'ont jamais voulu comprendre quantité de comédien? que la nature destine à faire rire. L'auteur de la Comtesse Romani s'est amusé à incarner dans un type très vrai^ Filippopoli, ce genre d'aberration, capable de fausser les meilleurs talents. Écoulez ce bout de conversation entre Filippopoli et sa directrice : « Tu es un comique, lui dit celle-ci, tu es même plus comique que tu ne le crois, mon garçon ; je ne sais pas pourquoi tu as la rage de jouer la tragédie. — Je sais ce que je peux faire, répond l'autre; j'ai la larme! — On ne joue pas les tragiques avec ton nez. — Mon nez ne regarde personne. — C'est là ton erreur, il regarde tout le monde. » Pour Molière, c'était toute sa personne qui chagrinait le public dans la

tragédie. En outre, il prétendait faire prévaloir un système à lai de déclamation tragique, et ce système est assez contestable. Nous le connaissons par l'exposition complaisante qu'il en a faite dans Vlmpromptu de Versailles : il consistait essentiellement à « réciter le plus naturellement qu'il est possible », au contraire du « ton de démoniaque » qui était de règle à l'Hôtel de Bourgogne. On rapproche d'ordinaire de cette théorie celle d'un autre grand poète-comédien, Shakespeare, qui, dans Hamlety expose, lui aussi, ses idées sur la récitation dramatique. On a tort, car les idées de l'acteur anglais sont assez différentes. Shakespeare recommande, lui aussi, le naturel, mais à ce conseil il en joint beaucoup d'autres qui l'expliquent et le complètent; de plus, il ne parle pas de la tragédie, mais du drame, ce qui est assez différent. Or, s'il faut du naturel dans la tragédie, il n'y saurait suffire ; très souvent, les sentiments qu'elle exprime sont héroïques, grandioses, surhumains, c'est-à-dire tout autre chose que simples; jouer simplement un tragique comme Corneille ou Rotrou, c'est le trahir. On peut donc croire qu'en traçant les règles d'une nouvelle diction tragique, Molière, comme il arrive d'habitude aux comédiens, faisait la théorie de son propre talent et proposait comme modèle les qualités qu'il avait ou croyait avoir.

S'il ne ménageait pas les railleries à ses rivaux, ceuxci les lui rendaient avec usure. Il y a dans l'Impromptu de l'Hôtel de Condé un portrait de Molière tragédien, où se trouve certainement une part de vérité. Tous les traits essentiels qui y sont tournés en ridicule, le nez en l'air, les yeux égarés, l'épaule en avant, a la tête sur le dos, la perruque plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence », tout cela se reconnaît dans le portrait de la Comédie -Française, d'autant plus aisément que le

peintre et le satirique ont tous deux représenté leur modèle dans César, de la Mort de Pompée. Erreur qui est bien d'un comédien, Molière avait choisi pour se faire peindre celui de ses rôles où il était le plus contestable, mais qui, par son éclat extérieur, ses effets de costume et d'attitude, l'illustration du personnage, flattait le plus son amour-propre. Chalussay ne pouvait manquer de reprendre la thèse de Montfleury ; il répète les mêmes railleries, et, par surcroît, se moque avec assez de verve de l'obstination malheureuse de son ennemi à faire les amoureux tragiques :

... Si tu te voyois quand tu veux contrefaire

Un amant dédaigné qui sefTorce de plaire;

Si tu voyois tes yeux hagards et de travers,

Ta grande bouche ouverte, en prononçant un vers,

Et ton col renversé sur tes larges épaules!,..

Il le renvoie donc à sa destination naturelle, qui est de « faquiniser ».

On remarquera que, dans tous les renseignements qui nous parviennent de la sorte sur Molière tragédien, il n'est rien dit de cette simplicité qu'il recommandait et croyait réaliser lui-même. Au contraire, on lui reproche, à lui aussi, d'être emphatique et criard ; cela prouverait que la simplicité tragique est, comme je le disais tout à l'heure, chose assez contestable, puisque celui-là même qui en faisait profession cédait malgré lui à la nature du genre et s'efforçait inutilement de se guinder à sa hauteur.

Le résultat de ces échecs fut pour Molière ce qu'il est d'habitude : beaucoup d'aigreur contre la tragédie, jointe au désir d'aborder de biais un genre pour lequel il persistait à se croire fait. C'est une double infirmité de notre nature, d'abord de ne pouvoir prendre notre parti

de nos défauts, et aussi de déprécier ce qu'ils nous interdisent; mais, au théâtre surtout, le Renard et les Raisins sont une vérité. Lorsque, dans la Critique de VÉcole des femmes^ Molière instituait son fameux parallèle entre la comédie et la tragédie, il y avait pas mal de rancune dans le dédain qu'il affectait pour celle-ci. J'attribuerais volontiers à la même cause la direction donnée à plusieurs de ses pièces, dont le caractère n'est pas très net, puisque, depuis le jour de leur apparition, les critiques n'ont cessé de disputer à leur sujet : ainsi, ce Misanthrope^ qu'on n'admirera jamais trop, mais qu'on ne comprendra jamais assez. Alceste doit-il faire rire, doit-il faire pleurer, ou tous les deux à la fois? Soyons francs, et reconnaissons que, si c'est là un chef-d'œuvre de l'esprit humain, c'est un chef-d'œuvre obscur, comme plusieurs autres chefs-d'œuvre; que, pour une pièce comique, il excite un rire assez court et, pour une pièce sérieuse, il déroute l'émotion; que, malgré la scène du sonnet et celle des portraits, malgré les deux petits marquis, malgré Basque, il est un peu froid à la représentation; que, si les lettrés l'applaudissent avec un enthousiasme réfléchi, le parterre est pour lui aussi tiède qu'au premier jour. J'ai consulté à ce sujet plusieurs comédiens de beaucoup d'expérience, et tous me disaient en leur langage que, hors Paris, cette pièce sur une affiche est un « repoussoir ». A ce caractère incertain du Misanthrope nous pouvons attribuer, entre autres causes, le désir chez Molière de se tailler lui-même un rôle d'amoureux où il pût déployer ses qualités méconnues, se faire applaudir dans une action sérieuse, exciter un frisson de terreur dans des scènes presque tragiques, comme la grande explication du quatrième acte, où Alceste marche sur Célimène, la menace à la bouche et le bras levé : conjecture d'autant plus vraisemblable, que

feé LA COMÉDIE DE MOLIÈRE.

le Misanthrope est, en plusieurs endroits, une reprisé de Don Garde de Navarre, tentative avortée dans un genre à demi tragique. Est-ce à dire que l'on puisse voir le Misanthrope autre qu'il n'est et l'imaginer d'après une conception différente? Nous sommes trop heureux de l'avoir pour ne pas le prendre tel quel, en toute sincérité d'admiration. Je ne le critique donc pas ; j'essaye de l'expliquer en m'éclairant d'une notion sur le caractère et les tendances de son auteur, reconnaissant que cette notion est une des moindres dont il faille tenir compte, mais estimant que l'on aurait tort de la négliger tout à fait. Si le lecteur la trouvait acceptable, il pourrait l'appliquer à d'autres pièces de Molière, où l'élément sérieux est moins envahissant que dans le Misanthrope, mais où il prend sa place, assez contraire parfois à la nature même de la comédie.

La mauvaise humeur de Molière contre le genre où il ne pouvait réussir se manifeste encore chez lui d'une façon qui, elle aussi, est bien d'un comédien. Dans la Critique de VÉcole des femmes il se fait reprocher par le poète Lysidas de provoquer par ses pièces une « solitude effroyable aux grands ouvrages » ; le cœur de ce bon Lysidas « en saigne quelquefois », et il estime que « cela est honteux pour la France j>. Les ennemis de Molière ne cessent de répéter ce grief* : à les entendre, il ruine, au profit du burlesque, le noble goût de la tragédie. Molière se contente de répondre, par la bouche d'Uranie : « C'est une étrange chose de vous autres, messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court et ne disiez

1. Ces plaintes sont si détaillées et partent de tant de plumes difTcrentes qu'il est impossible de citer même les principales; on les trouvera réunies par M. V. Fournel, les Contemporains de Molière, t. I, 1863, p. 253.

jamais du bien que de celles où personne ne va; vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable ». Il n'admet, lui, qu'une poétique, celle de suivre le goût du public, d'attirer l'affluence et de la retenir : « Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?» Il ne démord pas de cet argument; il le tourne et le retourne en trois ou quatre façons : a Pourquoi fait-il de méchantes pièces que tout Paris va voir, dit-il de lui-même dans /'/wpromptu de Versailles'! Que ne fait-il des comédies comme celles de M. Lysidas? Il n'auroit personne contre lui. » Ce qu'il y a de piquant, c'est qu'il reproche à ses rivaux de l'Hôtel de raisonner de même : « Qu'il nous rende toutes les injures qu'il voudra, leur fait-il dire, pourvu que nous gagnions de l'argent ». Assurément, l'argument a sa valeur, mais il n'est pas exempt de danger. Le comédien doit s'inquiéter, avant tout, de faire venir le public chez lui, car, sans public, pas de théâtre; mais il y a des qualités dans le plaisir, et le public préférera souvent un mélodrame à une tragédie, une farce à une comédie, une pantomime à une farce. Le but suprême de l'acteur, comme du poète, n'est donc pas de suivre ces basses pré.'érences, mais d'en triompher. C'est bien là ce que faisait Molière; ou plutôt il conciliait admirablement ses propres tendances de grand poète et les préférences du public : il donnait le Misanthrope et les Femmes savantes aux spectateurs qu'il avait attirés avec Sganarelle et le Médecin malgré lui.

S'il fut mauvais acteur tragique, il excellait dans tous les genres de comique, le plus élevé comme le plus bas»

Sous ce rapport, les témoignages de ses confemporains sont unanimes. Beaucoup, cependant, partent d'ennemis acharnés,qui n'ont aucunement l'intention de lui faire des compliments ou d'enregistrer ses succès, qui le dénigrent, au contraire, l'injurient, ne lui accordent que des éloges perfides, par exemple lorsqu'ils consentent à le reconnaître bon farceur, en ajoutant que c'est là son véritable emploi et qu'il aurait tort de vouloir s'élever plus haut. Mais, rapprochées les unes des autres, ces injures mêmes laissent échapper un involontaire aveu d'excellence *. De l'ensemble il résulte que Molière fut l'acteur comique le pluscomplet, àla foislaborieux et inspiré, devantbeaucoup à la nature, encore plus àl'art, par-dessus tout interprète admirable de ses propres œuvres. Il parlait d'abord avec une volubilité excessive; des efforts qu'il fit pour la dominer. Il lui resta une sorte de « hocquet ou de tic de gorge ». Au demeurant, il faisait de sa personne tout ce qu'il voulait. Le médecin Jean Bernier, d'ailleurs fort en colère contre lui, ne peut s'empêcher de dire: «Il étoit encore meilleur acteur que bon auteur; il avait, comme on dit, son visage dans ses mains». De Yisé n'est pas moins explicite: «Il étoittout comédien, depuis les pieds jusqu'à la tête ; il sembloit qu'il eût plusieurs voix; tout parloit en lui, et d'un pas, d'un sourire, d'un clin d'œil et d'un remuement de tête, il faisoit concevoir plus de choses que le plus grand parleur n'auroit pu dire en une heure ». A ces qualités supérieures il joignait des talents, qui, de nos jours, feraient la fortune de p usieurs acteurs. On aevine bien, par Vlmpromptu de Versailles, qu'il avait un grand talent d'imitation; il le poussait très loin, puisque, pour contrefaire le gros Montfleury, «il soufflait,

1. A ce sujet encore, voyez V. Fournel, les Contemporains de potière, t. I, p. 322.

il écumait, il avait trouvé le secret de rendre son visage bouffi ». Il ne dédaignait pas jusqu'à ce comique de pantomime et de cirque, qui consiste tout entier en grimaces, contorsions et cris bizarres; on peut en juger par ces quelques scènes de la Princesse d'Êlide, où l'imitation de l'écho, la scène de l'ours, la leçon de chant représentent le plus haut degré de la bouffonnerie sur le théâtre. Avec quelques autres passages de ses œuvres, elles expliquent le reproche que lui adressaient quelques délicats, d'être un peu «grimacier». Le souvenir de ses plus grands succès se rattache, du reste, à ses rôles bouffons, très en dehors; il faut lire, dans Élomire hypocondre, la description de la manière dont il jouait le héros de Sganarelle et Mascarille de rÉtourdi; il s'y incarnait si bien que, selon la remarque de Bazin, ces deux noms lui furent quelque temps des sobriquets acceptés par le public et sous lesquels amis et ennemis le désignaient communément. Pour ses grands rôles, Arnolphe, Alceste, Harpagon, Sosie, M. Jourdain, Argan, on regrette de n'avoir que les banales formules d'admiration prodiguées par Loret ou Robinet, mais elles sont enthousiastes, exubérantes et traduisent visiblement le cri public.

Il avait patiemment recueilli, en effet, tout ce que la tradition comique devait aux Français et aux Italiens, et il la joignait aux créations personnelles de son génie. Dans sa jeunesse il avait vu jouer le trio de l'Hôtel de Bourgogne, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin ; en ses heures d'escapade il fut le spectateur, peut-être l'auxiliaire de l'Orviétan et de Bary;il vit Guillot-Gorju, Braquette, Prosper; il eut Jodelet pour camarade. Mais surtout il fut toute sa vie l'élève et l'ami du grand Scaramouche. Aussi écoutez ses ennemis : « Si vous voulez jouer Élomire^ disait l'auteur

(le Zélinde, il faudroit dépeindre un homme qui eût dans son habillement quelque chose d'Arlequin, de Scaramouche, du docteur et de Trivelin, que Scaramouche lui vint redemander ses démarches, sa barbe et ses grimaces ; et que les autres lui vinssent en même temps demander ce qu'il prend d'eux dans son jeu et dans ses habits ». Somaize, Chalussay parlent à peu près de même, et Lacroix trouve le moyen d'enchérir : « Le bourgeois se lassoit de ne voir que les postures et les grimaces des Trivelins et de ne pas entendre ce qu'ils disent; Molière est venu et les a copiés, Dieu sait comment ! et aussitôt, à cause qu'il parle un peu françois, on a crié : « Ah 1 l'habile homme ! » Molière fit donc pour son jeu ce qu'il faisait pour ses pièces, prenant son bien où il le trouvait ; et l'on s'explique, pour les deux côtés de son génie, la comédie écrite et la comédie jouée, que la jalousie, promptement éveillée par ses débuts, s'écriât : « On ne peut pas dire qu'il soit une source vive, mais un bassin qui reçoit ses eaux d'ailleurs». Bonne fortune singulière pour le théâtre d'une nation : au moment où, par l'entier développement de ses forces vives et l'équilibre de toutes ses qualités, elle arrivait à son apogée littéraire et social, il se trouvait un grand comédien pour recueillir ce que toute une lignée de « farceurs » nationaux et étrangers avait imaginé de plus excellent, le fixer, le faire sien, et, créant lui-même une tradition, faire entrer définitivement tout cela dans le patrimoine dramatique de notre ^ays.

Car Molière, sans trop se douter peut-être de ce qu'il préparait, donna rapidement à sa troupe la force nécessaire pour vivre, durer, s'imposer à la tutelle royale et devenir une institution d'État. On cite d'habitude, pour marquer la nature de ses rapports avec ses comédiens, une phrase du registre de La Grange : «Tous les acteurs

aimoient le sieur Molière, leur chef, qui joignoit à un mérite et à une capacité extraordinaire une honnêteté et une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu'ils vouloient courir sa fortune et qu'ils ne le quitteroient jamais, quelque proposition qu'on leur fît et quelque avantage qu'ils pussent trouver ailleurs. » Ceci se rapporte à l'expulsion de la troupe du Petit- Bourbon, et il se peut bien, en effet, qu'à ce moment tels fussent les sentiments de tous ses membres. Mais La Grange , homme de convenance et de discrétion, ne revient plus sur ce chapitre ; il aurait eu sans doute trop à dire. En regardant les choses de près, on voit que, chez Molière, ces « manières engageantes » se conciliaient très bien avec un ton d'autorité et une brusquerie pressante, rendus nécessaires par la turbulence et l'indiscipline de ses comédiens. Lorsqu'il s'adresse à eux, dans l'Impromptu de Versailles^ écoutez de quel style il leur parle : « Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-là !... Têtebleu ! messieurs, me voulez-vous faire enrager aujourd'hui? Ah I les étranges animaux à conduire que des comédiens !... Songeons à répéter, s'il vous plaît.... Or sus, commençons.... Allons! parlez.... Attendez; il faut marquer davantage tout cet endroit.... Bon ! voilà l'autre qui prend le ton de marquis ! Vous ai-je pas dit que vous faites un rôle où l'on doit parler naturellement?» On dirait autant de coups de fouet ou de bride pour maintenir un attelage indocile ; la parole est saccadée, fiévreuse; le geste et l'allure devaient être à l'avenant. Aux récriminations il répond par des coups de boutoir, il force les résistances par des mots piquants : a Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête l » dit-il crûment à Armande. M"' du Parc reçoit avec mauvaise humeur « un rôle de façonnière », sous prétexte qu'elle n'est rien moins que cela : a: Mon

Dieu I mademoiselle, répond Molière de façon que l'on sente bien l'ironie, vous le jouerez mieux que vous ne pensez; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. Prenez bien garde à vous déhancher comme il faut et à bien faire des manières. Cela vous contraindra un peu ; mais qu'y faire? Il faut parfois se faire violence. » De même, çà et là, dans les conseils qu'il donne à ses acteurs sur le caractère de leur rôle, il semble faire la satire de leurs propres défauts.

Ses ennemis profitaient naturellement, pour le peindre en laidj d'une manière d'être qu'il exposait luimême si complaisamment. Tout le dernier acte d'Ëlomire hypocondre n'est qu'un développement sur le thème de V Impromptu, et nous y voyons la troupe entière en révolte déclarée. Confirmant ce que dit Chappuzeau, que « les comédiens ne peuvent souffrir entre eux la monarchie, qu'ils ne veulent point de maître particulier et que l'ombre seule leur en fait peur », tous ses membres se récrient comme un seul homme lorsque Molière exprime la prétention d'être obéi :

Le maître, double fat! en est-il parmi nous?

Aussi leur reproche-t-il amèrement leur ingratitude et leur indiscipline. «Qui ne serait surpris? » s'écrie-t-il,

De voir qu'en moins de rien des gueux à triple étage, Des caimans vagabonds, morts de faim, demi-nus, Sont devenus si gros, si gras et si dodus, Et sont si bien vêtus des pieds jusques au crâne, Que le moindre de vous porte à présent la panne ? Vous me devez ces biens, ingrats, dénaturés. Mon esprit et mes soins vous les ont procurés,

Et, lâches, toutefois, loin de le reconnaître, En valets révoltés vous traitez votre maître, Vous le voulez contraindre à suivre vos avis Et vous ne seriez plus s'il les avoit suivis!

Ce n'est là qu'une caricature grossière et violente, mais Vlmpromptu suffit à prouver qu'elle renferme une part de vérité, que la concorde ne régnait pas toujours au Palais-Royal, enfin que le directeur de ces comédiens illustres parlait et agissait en directeur.

Mais qu'importe au public par quels efforts on parvient à lui plaire ! Au théâtre surtout il ne juge que sur des résultats. Or, ici, les résultats étaient admirables. D'abord, on travaillait chez Molière comme on ne travaille plus dans aucun théâtre. Si l'on considère le petit nombre d'acteurs qui composaient la troupe et la quantité de pièces qu'elle joua, on s'étonne qu'elle ait suffi à la tâche ; on s'étonne aussi de la souplesse dont chacun de ses membres fit preuve en incarnant un si grand nombre de rôles, et dans plusieurs emplois; car on ne se cantonnait pas alors dans un seul, on n'était même pas l'homme d'un seul genre, et l'on passait aisément de la comédie à la tragédie. N'eût-on pas naturellement cette souplesse, Molière y suppléait : « Il a le secret, disait Gabriel Guéret, d'ajuster si bien ses pièces à la portée de ses acteurs, qu'ils semblent être nés pour tous les personnages qu'ils représentent. Ils n'ont pas un défaut dont il ne profite quelquefois, et il rend originaux ceux-là mêmes qui sembloient devoir gâter son théâtre. » C'est ainsi qu'il faisait servir à l'effet comique ses propres infirmités et celles de ses acteurs : la toux d'Harpagon, dans VAvare^ c'est la sienne propre, et la boiterie de la Flèche, celle de Louis Béjart. Donneau de Visé rapporte, de son côté, que l'on s'étonnait « de quelle manière il faisait jouer jusques aux enfants », et qui lui-même se

piquait de a faire jouer jusques à des fagots ». Il nous apprend aussi quelle précision Molière exigeait, ne souffrant pas que rien fût abandonné au hasard de l'inspiration et à la fantaisie individuelle : « Chaque acteur sait combien il doit faire de pas, et toutes ses œillades sont comptées » . Même sévérité pour la diction : « Il avoit imaginé, dit l'abbé Dubos, des notes pour marquer les tons qu'il devoit prendre en récitant ses rôles », à plus forte raison ceux que devaient prendre ses acteurs. Le résultat de ces efforts était une justesse de jeu, « qui avoit été inconnue jusque-là sur les théâtres de Paris », et que Segrais déclarait impossible pour l'avenir : « On a vu par son moyen ce qui ne s'étoit pas encore vu et ce qui ne se verra jamais : c'est une troupe accomplie de comédiens, formée de sa main, dont il étoit l'âme, et qui ne peut avoir de pareille ». Segrais se trompait en partie; la tradition de Molière devait rester le lien d'une troupe qui, toujours renouvelée, n'a cessé de la suivre en la rajeunissant.

Former d'excellents comédiens et leur donner des chefs-d'œuvre à interpréter ne suffit pas à la fortune d'un théâtre. Il faut encore ne pas négliger un ensemble de petits moyens, dont notre temps fait un usage prodigieux, qu'il croit à tort capables de remplacer tout le reste, mais auxquels un directeur doit toujours faire une place. Ces moyens consistent à piquer la curiosité du public, à se préparer des spectateurs bienveillants, à désarmer les hostilités dans la mesure du possible; ils s'appellent, d'un seul mot, la réclame. Molière y était passé maître. D'abord, il avait « l'annonce », cette petite i harangue qui suivait la représentation et servait non seulement à annoncer le prochain spectacle, mais aussi à commenter, pour le bien de la troupe, tous les événements intérieurs qui pouvaient intéresser le public. Jus-

(ju*en 1664, où il en remit le soin à La Grange, sans y renoncer tout à fait, il ajoutait cet emploi à tous ceux qu'il remplissait déjà. De ses harangues il ne nous a été conservé que deux, et encore par de' simples analyses : celle qu'il intercala dans sa première représentation devant Louis XIV et celle où il annonçait les Femmes savantes ^ ; ce sont des modèles. On remarqua beaucoup aussi celle qu'il adressait à Monsieur, un jour que son premier protecteur lui avait fait l'honneur de venir assister à une représentation. Il ne s'y ménageait en aucune circonstance, « jusque-là que, s'il mouroit un des domestiques de son théâtre, ce lui étoit un sujet de harangue pour le premier jour de comédie ». On en conclut volontiers qu'il aimait l'éloquence pour ellemême, et aussi qu'il était très comédien par le constant souci d'occuper le public de sa personne. J'y verrais plutôt le désir d'entrer le plus directement possible en communication avec ses spectateurs, pour s'emparer d'eux plus sûrement. A l'occasion, il imaginait, avant la pièce, d'ingénieuses petites scènes que l'on a souvent imitées depuis. Lui-même nous apprend qu'à Vaux, avant les Fâcheux, il « parut sur le théâtre en habit de ville, et, s'adressant au roi avec le visage d'un homme surpris, il fit des excuses en désordre sur ce qu'il se trouvoit là seul et manquoit de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle sembloit attendre ». Une autre fois, à Versailles, il imagine de faire un marquis ridicule cherchant une place sur le théâtre et engageant une conversation avec une marquise ridicule placée dans la salle. Avant d'afficher une pièce nouvelle, il allait la lire dans les maisons notables où il était reçu,

1. La première est rapportée par La Grange et Vinot, dans la notice de 1682, la seconde par Donncau de Visé dans le Mercwe galant.

comme Tartuffe chez Ninon de L enclos, les Femmes savantes chez le cardinal de Retz, et, naturellement, la « location » en profitait.

Ses ennemis ne manquaient pas de dénaturer cette façon d'agir. Somaise l'accuse d'avoir « tiré des limbes son Dépit amoureux à force de coups de chapeau et amené la coutume de faire courre le billet»; Montfleury le montre reçu chez les grands « au bout des tables » et payant son écot par ces imitations de comédiens qui avaient eu grand succès dans l'Impromptu de Versailles ; de Yisé raconte qu'il n'ouvrit son théâtre « qu'après avoir brigué quantité d'approbateurs ». Ce dernier accorde du moins que, ce faisant, « il avoit de l'esprit et savoit ce qu'il falloit faire pour réussir ». En effet, il atteignit vite de la sorte le but auquel doit viser tout directeur : faire de son théâtre un endroit à la mode où il est nécessaire d'aller, si l'on est du bel air. C'est encore de Visé qui nous renseigne sur ce point, et de façon très complète : « Après le succès de VÉtourdi et du Dépit amoureux^ son théâtre commença à se trouver continuellement rempli de gens de qualité, non pas tant pour le divertissement qu'ils y prenoient (car l'on n'y jouoit que de vieilles pièces), que parce que, le monde ayant pris l'habitude d'y aller, ceux qui aimoient la comédie et qui aimoient à s'y faire voir y trouvoient amplement de quoi se contenter; ainsi l'on y venoit par coutume, sans dessein d'écouter la comédie et sans savoir ce que l'on y jouoit. » On le voit, il n'y a rien de tout à fait nouveau en matière de théâtre: l'un des plus habiles directeurs qu'ait eus la Comédie-Française ne s'y prit pas autrement pour raffermir la fortune chancelante de la maison ; doucement attirée, la société élégante y vint par mode, et le grand public, suivant l'exemple, y vint par imitation et y resta par goût.

Chaque profession, la plus humble comme la plus noble, la moins classée comme la plus régulière, a son genre de point d'honneur. Pour un comédien, pour un directeur de théâtre, il consiste non seulement à remplir toutes les obligations de son métier, mais encore à l'aimer par-dessus tout, à s'y sacrifier au besoin. Molière, lui, mourut en fonctions et à la peine. Il aurait pu, cependant, quitter la scène, se borner à écrire et prendre ainsi sa place parmi les plus honorés de ses contemporains. Louis Racine prétend que les amis du poète lui conseillaient avec instances de prendre ce parti, que même l'Académie française lui faisait offrir une place par Boileau, à la condition de renoncer au théâtre. Molière refusa en objectant le point d'honneur; et Boileau, qui ne comprenait pas, de se récrier. Molière avait raison : le point d'honneur consistait pour lui, non pas, comme disait Boileau, « à se barbouiller le visage d'une moustache de Sganarelle et à recevoir des coups de bâton », mais à ne pas abandonner la troupe dont il était l'âme, à ne pas lui enlever, en se retirant d'elle, son principal élément de succès. Le jour même de sa mort, à bout de forces, ce sentiment le décidait encore à monter sur le théâtre : « Gomment voulez-vous que je fasse? disait-il à sa femme et à Baron ; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre. J^ me reprocherois d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. » Sa dernière heure d'activité fut pour son art. Noble fin, et digne de lui, malgré le terrible anathème de Bossuet; sans elle, il manquerait quelque chose à une gloire dont elle fut le couronnement et comme l'apothéose.

Si j'ai retracé avec quelque détail l'existence théâtrale de Molière, ce n'est pas seulement pour prouver combien son métier lui tenait à cœur, et marquer de la sorte

un Irait de son caractère. L'intérêt de cette recherche esc surtout littéraire. Elle contribue, en effet, à prouver que, d'après une remarque déjà faite par Sainte-Beuve, Molière, comédien beaucoup plus qu'auteur, et subor- I donnant tout aux exigences de la scène, faisait passer l'effet de la représentation bien avant celui de la lecture. Aussi voulait-il laisser le plus possible ses œuvres à leur destination, qui était de paraître aux chandelles, et avait-il pour le livre une répugnance marquée ; on sait avec quelle force il l'exprime en tête des Précieuses ridicules et de V Amour médecin. Il lui fallait bien, toutefois, consentir à l'impression de ses pièces, puisque, sans cela, d'effrontés pillards, comme Somaize, ou des amateurs trop enthousiastes, comme Neufvillenaine, les publiaient sans sa permission. Mais, le manuscrit une fois livré, il ne s'en inquiétait plus. Il faisait ou laissait faire deux recueils de son théâtre sans corrections d'aucune sorte, sans profiter de l'occasion pour expliquer sa poétique ou batailler contre ses ennemis, à la façon de Corneille ou de Racine. Ce fut seulement vers la fin de sa carrière que, pris d'impatience, à la longue, en se voyant défigurer, et, peut-être, par un regard jeté en arrière sur son œuvre accumulée, consentant, lui aussi, à en reconnaître la valeur littéraire, il voulut la corriger et la fixer. Que de sollicitude, au contraire, pour la diction et le jeu! quelle impatience lorsque ses acteurs le trahissaient! Écoutant un jour derrière le théâtre, avec Champmeslé, une scène de Tartuffe, il s'écriait avec une véritable fureur : «Ah ! chien ! ah! bourreau! » Et, comme Champmeslé s'étonnait: « Ne soyez pas surpris de mon emportement, lui disait-il. Je viens d'entendre un acteur déclamer pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne saurois voir maltraiter mes enfants de cette force-là sans souffrir comme un

damné. » Il ne faudrait jamais, en étudiant ses œuvres, perdre de vue cette préfésence ; elle expliquerait certaines façons d'écrire qui lui ont été sévèrement reprochées ; elle mériterait d'être étudiée en elle-même pour les graves questions d'esthétique qu'elle soulève. Car ce n'est point là exception unique : Shakespeare, poètecomédien, lui aussi, traitait ses pièces, une fois jouées, avec une telle négligence, que leur publication, leur chronologie, leur authenticité même sont autant de problèmes à peu près insolubles. Pour ces maîtres du théâtre, l'art dramatique était chose vivante ; ils en considéraient toutes les parties, poème, diction, action, comme inséparables ; leurs œuvres, réduites au livre, leur semblaient mortes ; enfin, au prix de la gloire directe qu'ils trouvaient sur la scène, de la joie qu'ils éprouvaient à incarner leurs créations, à les voir marcher et parler sous leurs yeux, celle d'en proloiiger la vie par le livre ne leur semblait pas valoir le temps qu'elle aurait pris à leur occupation maîtresse.

J'ai essayé, d'autre part, de retrouver, derrière la statue solennelle du grand écrivain, l'homme lui-même avec sa trempe morale, ce mélange de bon et de mauvais qui est dans toute créature humaine. Cette question intéresse encore la littérature. Médiocrement chrétien et peu respectueux dans un siècle imprégné de foi et d'esprit hiérarchique, épicurien de goûts et de conduite, Molière était à la fois en retard et en avance sur son temps : il se rattachait au seizième siècle par son indépendance d'esprit, Σ faisait pressentir le dixhuitième par son désir de tout soumettre au rire, c'est-à-dire à la discussion. Cette nature d'esprit, non seulement se conciliait très bien avec celle de la comédie, mais elle y était jusqu'à un certain point nécessaire. On peut se demander toutefois si, en se séparant ainsi

de ses contemporains, Molière n'a point perdu quelque chose. La conception de la vie réalisée par son existence est largement humaine; mais n'y manque-t-il pas une élévation qui n'est pas interdite aux poètes comiques, puisqu'elle se trouve chez d'autres que lui? Et de même, la morale qui se dégage de son œuvre n'eùt-elle pas gagné à s'inspirer des idées de son temps? En revanche, on ne peut méconnaître que, n*étant dupe d'aucune convention, dans un siècle qui en comptait tant et de toutes sortes, ne laissant rien empiéter sur son libre jugement, il a déployé un courage, une vigueur d'attaque, une franchise d'observation, que plus de respect lui eût interdits ; qu'il a touché, par cela même, à quelques-uns de ces grands objets de discussion que l'on n'aborde guère aux époques de paix sociale, et que, sans les pièces où il les aborde, il manquerait quelque chose d'essentiel à son œuvre, comme à celle de son temps. Cette liberté d'esprit n'engendra, du reste, chez lui, ni l'imprudence, ni le parti pris, ni les mauvaises manières, ni l'indulgence pour soi-même que l'on rencontre chez les écrivains du seizième siècle, et surtout chez ceux du dix-huitième; dans une profession et des circonstances également difficiles, ce grand homme fut, en même temps, un brave homme.

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