A. Vitu, le Jeu de paume des MestayerSf
dent pour leur faire payer très cher des services usuraires. Le 17 décembre suivant, second emprunt, de 1 700 livres cette fois, aux mêmes prêteurs ; puis la troupe se tra nsporte des fossés de Nesle au port Saint- Paul. Sa détresse ne fait que croître et elle en vient aux derniers expédients, à l'emprunt sur gages : le 31 mars
1645, Molière « reconnoît et confesse volontairement que Jeanne Levé, marchande publique, lui a fait prêt de la somme de 291 livres tournois, pour nantissement et sûreté de laquelle il lui a déposé deux rubans en broderie or et argent » ; et, comme à Téchéance la vente du nantissement ne couvre pas le montant du prêt, le 20 juin Jeanne Levé obtient sentence contre son débiteur. Voilà Molière aux griffes des créanciers. Le 2 août nous le trouvons emprisonné au Châtelet pour dette de 143 livres envers Antoine Fausser, marchand chandelier; il demande sa liberté sous caution juratoire, mais Pommier intervient et réclam e à son profit le maintien de l'écrou. Le prisonnier s'arrange avec celui-ci et va sortir, lorsqu'un second fournisseur se présente, le linger Dubourg, qui a obtenu, lui aussi, décret de prise de corps pour non-payement de 155 livres. Si Jean Poquelin eût conservé pour son fils la moindre bienveillance, c'était, ou jamais, le moment de le secourir : il ne bouge pas, et c'est un brave homme, Léonard Aubry, paveur des bâtiments du roi, qui rend la liberté à Molière en le cautionnant de 320 livres. Il faut arriver jusqu'au 24 décembre
1646, dix-sept mois après, au moment où Vlllustre Théâtre abandonne Paris, pour voir Jean Poquelin inter venir dans les affaires de son fils. A cette époque il consent, non pas à rembourser Aubry, mais à garantir le payement de la dette ; et il prend trois ans pour la couvrir : c'est seuleme nt le l*"^ juin 1649 qu'il retire d'Aubry quittance définitive. On remarquera qu'à cette date
Molière avait atteint la majorité légale et qu'il pouvait faire valoir ses droits sur la succession de sa mère. Ce fut probablement la considération qui décida le tapissier à s'exécuter, crainte' d'une mise en demeure plus sérieuse; le 4 août de la même année, il faisait un nouveau sacrifice et payait 125 livres sur la créance Pommier.
En tout, Jean Poquelin n'avait donné à son fils que 1075 livres, et la part du jeune homme sur la succession maternelle s'élevait au moins à 5000. Bien souvent, entre 1647 et 1650, tandis qu'il courait la province avec ces alternatives de bons et de mauvais jours qui étaient. la vie des comédiens errants, le jeune chef de troupe dut écrire à Paris et solliciter quelque argent. 11 n'obtint, au total, que 890 livres, péniblement arrachées, et par petites sommes ; encore son père eut-il soin de lui en faire signer une reconnaissance, le 14 avril 1651 : à ce moment Molière était à Paris, pour les besoins de son théâtre, sans doute, car c'était Tépoque de l'année où se faisaient les engagements de comédiens. Depuis lors, jusqu'à son retour définitif en 1658, il ne demanda plus rien : la fortune commençait à lui venir, grâce à de fructueuses campagnes théâtrales et à la protection du prince de Conti. Ainsi le père et le fils suivaient chacun leur voie, l'un continuant son métier, l'autre se préparant à écrire des chefs-d'œuvre par la pratique de son art et l'épreuve de la vie.
Si ce fut pour Molière l'époque la plus pénible de sa vie, malgré le succès final, ce fut, en revanche, celle de la plus grande prospérité commerciale de Jean Poquelin : prospérité obtenue par tous les moyens, grands et m . petits, licites et illicites, où le tapissier se montre mar- ^Ë, chand avisé, mais âpre au gain et dur à ses débiteurs, Bfc Tapissier du roi depuis 1633, nous le voyons en 1647 ^H < juré et garde de la communauté des marchands tapis-
siers de Paris », et il figure à cette date parmi les experts chargés de dresser l'inventaire d'une partie du mobilier royal ^ : ce qui prouve à la fois l'estime que ses confrères faisaient de lui, et combien sa capacité professionnelle était appréciée à la cour. Sa clientèle se recrute parmi les personnes les plus considérables de la noblesse, et dans ses comptes figurent le duc de Cossé- Brissac, le baron de la Ferté, la maréchale de la Meilleraie, le marquis de la Porte, quelques-uns pour de grosses sommes. A vrai dire, il ne donne pas ses marchandises : comme Argan avec son apothicaire, M. de Cossé l'oblige à modérer ses parties. Il sert aussi la haute bourgeoisie : ainsi M. Godefroy, trésorier général de l'artillerie, qui a chez lui un compte de 2600 livres. Et lorsque ces riches clients, assez lents à s'acquitter, semble-t-il, se mettent par trop en retard, il obtient sentence contre eux aux requêtes du Palais ou au Châtelet. En même temps il continue à exercer le métier de prêteur d'argent, tantôt pour de grosses sommes, avec des officiers de la cour, comme Gilles Chussac, « premier valet des pages de la chambre du roi », qui lui doit près de 2000 livres, des gentilshommes comm : messire Joachim de Lisle, sieur d'Andresy, qui lui en doit 560, tantôt avec de petites gens auxquels il fait signer par-devant notaire des obligations de tout chiffre, depuis 78 livres jusqu'à 13 livres. Contre eux aussi il met en mouvement juges et commissaires, sergents et huissiers, et il épuise les moyens de droit : commandement, sentence et saisie. D'autre part, il aime la propriété immobilière, propriété solide et sûre, qui pose un homme et montre sa richesse à tous. Avec la dot de sa seconde femme il avait acheté en 1633 une maison aux petits piliers des Halles, devant