ACTE II, 6CÈNR II
lui apprendre à lire ; et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon, dUai*-ie en moi-même : les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleur» fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur ~à comprendre, cette pesanteur d'imagination est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au colège, il trouva do la peine ; mais il se roidissait contre les difficultés ; et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes d« notre écolo. Il s'y est rendu redoulablo ; et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à o itrance pour la prjposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme an Turc sur ses principes, ne démord jamais do son opi-nion, et poursuit un raisonnement jusque dans le* derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plait en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opi-nions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprenne ni écouter le* raisons et les expériences des pré:eudues découvt-ile» do notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opiaiens de mémo farine.
THOMAS DIAFOIRUS, tirant de sa poche une grande thèse roulée,
qu'il présente à Angélique.
J'&i, contre les circulateur*, soutenu une thèse, qu'avec la per-mission [saluant Argan) de monsieur, j'ose présenter à mademoi-selle, comme un hommago que je lui dois des prémices de mon esprit.
ANGÉLIQUE
Monsieur, c'est pour moi on meuble inutile, et je ne me connais pas & ces choses-là.
TOINETTE. prenant la thèse.
Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à pnndre pour l'image: cela servira à parer notre chambre.
THOMAS DIAFOIRUS, situant encore Argan.
Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.
TOINETTB.
Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maltresses; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, s» Ion les restes de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter; qu'il possède en un degré. louable la vertu prolifique, et qu'il est du ltnq>éran;ent qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés. 118 LE MALADE IMAGINAI»».
iRGAN.
N'est-ce pat voire intention, monsieur, de le pousser a la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin?
MONSIEUR DIAFOIRUS, A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable; et j'ai toujours trouvé qu'il valait mieux pour nous autres demeurer au public. Le publie est com-mode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne; et, pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout co qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument quo leurs médecins les guérissent.
TOINETTE
Cela est plaisant! et ils sont bien impertinents do vouloir que, vous autres messieurs, vous les guérissiez! Vous n'êtes point auprès d'eux pour cela; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.