MÉDECIN POUR DAMES
— Docteur, vous ne vous dépêchez donc pas de me guérir?
— Ne plus vous voir ainsi , chère madame , je m’en voudrais.
LES GENS DE PROIE
C’est le destin. Il y a des pigeons, il y a des vautours, il y a la brebis, il y a le loup dévorant qui la guette pour en faire sa proie.
Mais les loups , dit le proverbe, ne se dévorent point entre eux, tandis que chez les hommes, il en est tout autrement.
Non-seulement certains hommes, se mettant hors la loi, font profession de guetter au coin d’un bois, sur les grands chemins ou sur la mer, partout où ils les rencontrent sans défense, ceux dont le travail a rempli les poches, et les massacrent sans pitié pour emplir leurs poches vides.
Mais il en est aussi qui se mettent à l’affût de toutes les misères, de toutes les angoisses subies par leurs semblables, et qui font métier de torturer encore ces misères et ces angoisses pour en tirer avantage et profit et s’en faire, à l’abri des lois, qu’ils côtoient avec précaution , de bonnes et belles rentes au soleil.
Les premiers sont des assassins et des voleurs, que l'on traque, que l’on poursuit, que l’on punit quand on peut. Les seconds sont les hommes d’af- ** 76
faires, que la loi ne punit pas , le plus souvent, et auxquels, sans le vouloir, elle fournit des armes.
Ce métier est profitable, et l’on voit bien des fortunes qui n’ont pas d’autre origine.
Les affaires, on l’a dit, c’est l’argent des autres, l’argent qu’on leur extirpe par tous les moyens, soit persuasion, soit mensonge , soit violence. Nous le voyons à la Bourse, les affaires de spéculation et de jeu ne sont basées que sur l’exploitation de la crédulité et sur l’organisation étudiée d’une perpétuelle tromperie.
Celui qui fait des affaires et spécule à la hausse, doit acheter d’abord et persuader le détenteur qui lui vend , que ce dont il le débarrasse est au-dessus de son prix, puis, quand il revend pour palper son bénéfice, persuader à un autre que ce dont il se débarrasse lui-même en sa faveur est au-dessous de la valeur qu’il doit atteindre prochainement.
C’est l’inverse pour celui qui joue à la baisse. Donc il s’agit de tout mettre en jeu pour effrayer et rassurer tour à tour les êtres bénévoles qui viennent, attirés par l’espoir du gain, apporter leur argent dans cette galère.
C’est la vieille histoire des frelons venant manger le miel récolté à grand soin par les abeilles.
Certes, il y a de grandes, sérieuses et honorables affaires; mais celles de la spéculation et du jeu se résument toujours par ces deux termes invariables : les dupeurs et les dupés. Et puis encore par l’inexorable Cagnotte qui se prélève sur les uns et les autres par Messieurs les intermédiaires.
Il n’y a qu’une loi vengeresse à invoquer, celle dont parlait jadis le bon La Fontaine : A trompeur, trompeur et demi.
Trompeurs, c’est pour vous que j’écris ;
Attendez-vous à la pareille.
De là les catastrophes et naufrages de tout genre, dont s’entretient de temps en temps l’opinion; mais après la tempête, le gouffre se referme, le
LES GENS DE PROIE
calme renaît , le ciel devient calme, et le nautonier, le gobeur et l’actionnaire lancent comme devant leur barque sur le flot tranquille, dans l’espoir, toujours vain, de quelque pêche miraculeuse. Voilà pour la Bourse.
En dehors de ce genre d’ affaires qui se concentrent à la Bourse, il en est d’autres encore où l’ingéniosité de l’homme désireux de dépouiller son semblable se révèle par des côtés plus pittoresques.
Ce genre d’hommes d’affaires se révèle par des fournitures de fusils sans batterie, de souliers à semelle de carton, de cartouches sans poudre. D’autres, plus modestes, abreuvent d’eau leurs futailles de vin, mettent de la sciure de bois dans leur poivre , de la farine dans leur sucre en poudre , ou du gypse dans leur farine.
Si de temps en temps on en surprend un ou deux pour les condamner à quelque chose, cela n’a guère d’autre résultat que de faire perfectionner par les imitateurs leur genre de tromperie, en leur enseignant les côtés par lesquels on peut les découvrir.
La société a besoin d’une série de gens disposés à faire les besognes répugnantes ou odieuses. Parmi ces gens, les uns s’y mettent par goût, d’autres par tradition, d’autres par nécessité.
Il est des hommes que séduit la profession de boucher ou de charcutier et qui prennent une réelle satisfaction à correctement assommer un bœuf, bien griller un cochon, saigner convenablement un mouton ou un agneau.
Or, il faut des bouchers et des charcutiers.
De même , il faut aussi un ou plusieurs exécuteurs des hautes œuvres ou bourreaux pour offrir la revanche à Messieurs les assassins qui ont commencé à gagner la première manche de la partie.
Et l’on assure que lorsque le bourreau de Paris mourut, il y eut quatre cent cinquante demandes pour le remplacer.
Après les bouchers et charcutiers, ces tueurs par profession, il y a comme variété les chasseurs qui tuent par goût et prennent une satisfaction profonde
à assassiner une petite caille grosse comme le poing, à contempler les dernières convulsions d’un lièvre ou d’un lapin, à briser l’aile d’une perdrix, et à souiller de sang les plumes d’or d’un faisan.
Ils se réunissent par douzaines pour éventrer un pauvre sanglier, faire déchirer un innocent chevreuil par des chiens féroces, ou voir pleurer un malheureux cerf.
C’est la boucherie et la charcuterie mises à la portée des élégances et des distinctions.
Entre les chasseurs, les bouchers, les charcutiers, les assassins et le bourreau, se place une suite d’hommes, vêtus de noir, qui vivent uniquement des malheurs d’autrui, mouches sombres et venimeuses qui se précipitent sur ceux qui tombent avant qu’ils soient cadavres, pour en sucer le dernier sang et les dernières moelles.
Chaque malin, ces gens de proie, cravatés de blanc comme les vautours, se lèvent, flairant à droite et à gauche s’il n’y a pas en vue quelque chair fraîche à déchirer, quelque nouvel accident dont on puisse faire un malheur, et ils prennent leur vol, fouettant l’air de leurs grandes plumes noires, décrivant des cercles implacables autour de leur victime et faisant claquer joyeusement leur bec recourbé dont ils fouillent curieusement les plaies.
Une fois entre leurs serres, il est bien difficile de se relever, si d’une main désespérée l’on ne broie pas leur bec, et si l’on n’étrangle pas l’avidité féroce dans leurs cous tordus.
Ces gens-là sont les hommes d’affaires proprement dits.. . les bourreaux.
A côté d’eux, et pour leur prêter main-forte, ils ont trouvé ceux que la loi désigne comme tourmenteurs jurés, tortionnaires, exécuteurs, huissiers et procureurs; et tout cela, une fois lancé sur la piste et sur la proie, ne s’ari’ête plus tant qu’il en reste.
Le malheureux dont le doigt est passé dans l’engrenage composé de ces dents avides et intéressées, arrive le plus souvent à y passer tout entier.
Voici la filière ; Un Monsieur doit cent francs, il ne peut les payer au moment dit; l’argent sur lequel il comptait lui fait défaut.
LES GENS DE PROIE
— Ah ! misérable! lui dit la loi par la bouche de ses exécuteurs, ah ! tu ne peux pas payer cent francs ! eh bien , tu vas en payer cent huit !
— Mais , mon Dieu! vous voyez bien que je ne peux pas !
— Ah! tu ne peux pas, malheureux ! tu vas en payer cent vingt. Tu ne peux pas encore, brigand! tu en payeras cent cinquante, puis deux cents, puis deux cent cinquante, etc. , ou nous allons te mettre nu comme un petit saint Jean.
En avant les citation , condamnation, signification de jugement, acceptation, saisie, signification de vente, affiches, référés, arrangement, re-signification, etc., etc., etc.
Un habile huissier qui connaît bien son gibier se fait fort de tirer facilement trois cents francs de frais d’une créance de cent francs.
Et Son Excellence le fisc rit et se frotte les mains. C’est le papier timbré qui marche.
Quand le pauvre débiteur a payé ses cent francs, il doit encore cent écus , mais il finit toujours par les payer. Et les Messieurs en noir ont tous des campagnes où ils vont prendre le frais le soir et voir s’ébattre et se mordiller leurs petits sur les gazons en fleur; l’hiver, de bonnes pièces bien chauffées où ils se délassent en faisant un whist avec un mort.
— Au fond, vous avez raison, ce métier-là est triste ! me disait un jour un bon huissier; car il y a de braves gens parmi eux, comme partout; mais quand on y est il faut s’y résigner et faire son affaire le moins désagréablement qu’on peut.
Le débiteur, pour moi, je tâche d’en faire un être impersonnel, une sorte de gibier que je poursuis comme un chasseur. Ce n’est pas M. un tel, c’est un lièvre : il court, il se cache, il se dérobe; je le tire, je le manque, je le retire, je le ramasse, je le mets dans mon carnier ; j’ai fait ma journée et celle de mon client. Voilà.
« Si je faisais une question de sentiment de tout le papier timbré dont je bourre mon fusil, je n’en finirais plus.
« Mais quand je peux laisser respirer un peu le débiteur parce que je sais qu’il est honnête et travailleur, et par trop à plaindre, je le fais de temps en temps, et ça me fait plaisir.
«Tenez, entre nous, voulez-vous que je vous dise? dernièrement j’ai été pour une saisie chez un pauvre diable , un bien brave homme; eh bien, je ne
me suis pas fait payer, et, de plus, je suis parti avec mes hommes après lui avoir prêté de l’argent. Surtout ne le dites pas. »
Mais il s’en faut bien que tous soient comme ce bon huissier. Ce serait une mauvaise méthode pour se mettre , comme les autres , des maisons de ville et de campagne sur la planche.
Généralement tous les gens noirs, qui vivent de la chicane et se jettent sur leur proie, se sont fait des calus protecteurs qui ne leur permettent pas même d’entendre les cris et les gémissements de la victime. Le chirurgien qui coupe une jambe ou un bras ne doit pas se préoccuper des souffrances que subit l’opéré.
11 est bon de se familiariser de bonne heure avec ces petites difficultés de l’état.
Un jour, c’était un jeudi, un débiteur vit entrer chez lui un huissier flanqué de ses acolytes, plus, d’un pelit garçon en costume de collégien.
Et l’huissier lui dit avec une dignité froide : Monsieur, j’ai pris la liberté d’amener mon fils, c’est son jour de sortie, et je voulais lui montrer ce que c’est qu’une saisie.
Chose triste ! les gens honnêtes et désireux de s’acquitter sont les victimes les plus tourmentées par les gens de proie. Cela se comprend à leur point de vue : avec les gens malhonnêtes, et qui, comme eux, vivent de proie, il n’y a rien à faire.
— C’est un tel qui me doit.
— Ne le poursuivez pas, vous perdriez vos frais, c’est une canaille !
— Et celui-ci?
— Ah ! celui-ci, c’est un brave homme; il est gêné, mais il finira par vous payer. Vous pouvez faire des frais tant qu’il vous plaira. Allons-y gaiement!
COSTUMES ET VISAGES