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HOMME D’AFFAIRES

Les affaires, c’est l'argent des antres.

Les affaires sont comme lui, elles ne sont pas belles! Il lui suffit quelles soient bonnes.

LES GENS DE PROIE

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Les artistes et les littérateurs, gens un peu imprévoyants pour la plupart, mais honnêtes et désireux de satisfaire à leurs engagements, quoiqu’ils soient faits trop souvent à la légère , sont de bonnes vaches à lait productives pour ces Messieurs.

Un d’eux, me montrant une malle toute remplie de ces affreux papiers maculés pour le fisc : C’est la récolte de dix ans, m’a-t-il dit; il y en a eu pour cent mille francs. Tout cela c’est des frais. J’ai payé le tout, et presque rien sur le capital. Aussi les huissiers me regardent comme un père.

Parmi les artistes, Gavarni fut une des victimes les plus tourmentées par cette bande noire. Il avait fait une folie en achetant sa maison et son terrain d’Auteuil, lesquels, avec un peu de fantaisie du passé, lui avaient constitué un capital de dettes menaçantes et de frais accumulés sans trêve ni répit. Il vivait là comme dans une forteresse, cadenassé, verrouillé de toutes manières, donnant péniblement des à-compte, et, suivant l’expression ayant cours, arrosant douloureusement le champ, sans arriver à diminuer sa dette.

Heureusement, un jour qu’il était vieux, déjà fatigué et harassé, le chemin de fer d’Auteuil lui prit une moitié de sa maison et de son terrain, saccageant son rêve, mais lui permettant d’échapper, moulu et brisé, des griffes qui se cramponnaient à son cou depuis nombre d’années.

Vers 1847, au moment où paraissaient les Petites Misères de la vie conjugale et la Cousine Bette des Parents pauvres, ce chef-d’œuvre que le Constitutionnel, manquant de la copie d’Eugène Sue, publiait timidement à la troisième page du journal, M. de Balzac habitait à Passy, rue des Vignes, alors presque déserte, une singulière maison, sordide et grise à l’extérieur, mais coquette à l’intérieur et toute vivante de soleil, de fleurs, de lumière et de gaieté.

Tout y était surprise. On entrait de plain-pied dans un bizarre rez-dechaussée, et ce rez-de-chaussée devenait tout à coup un troisième étage du côté du jardin, d’où l’on découvrait à perte de vue les détours de la Seine et les flèches, les dômes, les coupoles, noyés dans les brumes et le vaste horizon de Paris.

Mais y entrer était le difficile.

L’aspect de la maison sur la rue était morne et abandonné, les volets en bois fermés hermétiquement. On sonnait une fois, pas de réponse; deux fois,

rien encore; la troisième il se produisait un mouvement, un panneau glissait sans bruit. A travers des barreaux grillés, un œil interrogeait le visiteur; puis, lorsque l’inspection était satisfaisante, on entendait un jeu formidable de verrous, de serrures, et la porte s’ouvrait — pour se refermer aussitôt sur vous. On était dans la place.

Il fallait préalablement demander la comtesse de Brugnoles.

C’était le mot de passe.

Madame de Brugnoles, qui vous recevait alors, était une grande et grosse femme, haute en couleur, la lèvre héroïquement estompée d’une petite moustache, — quelque chose comme la madame Rémonencq du Cousin Pons, — de force à jeter un recors à la porte, ou à lancer un huissier par la fenêtre.

Telle était la fée protectrice du logis.

On était alors conduit dans le cabinet où travaillait le grand écrivain , vêtu de ce costume monacal de laine blanche qui est resté légendaire.

On voyait là ce bahut Henri II, magnifique travail renaissance avec incrustations d’ivoire et de cuivre, orné des chiffres et écussons royaux, et dont il évaluait le prix à cinquante mille francs. Des fragments merveilleux de vieux Boule dont il voulait faire des panneaux décoratifs pour l’hôtel qu’il rêvait, des plats florentins d’un travail exquis, en cuivre repoussé et ciselé. Tout cela dans un fouillis et un fatras de vieilleries sans valeur et de vénérable poussière.

Là venaient de temps en temps Théophile Gautier, Léon Gozlan, Laurent-Jan, Chlendowski, un comte polonais qui s’était improvisé éditeur, et quelques rares amis, dans le secret de la retraite, et que ne rebutait pas la longueur de la course. C’étaient de magnifiques causeries.

Dans la pièce à côté, madame la comtesse de Brugnoles racontait ses espoirs et ses chagrins, et la comtesse Chlendowska fumait en l’écoutant avec philosophie une pipe monumentale, souvenir de la patrie absente.

Madame de Brugnoles, nous disait Balzac, était une maîtresse femme qui l’avait pris en admiration, en affection et en pitié, l’avait fait assidûment travailler, avait mis de l’ordre dans ses affaires, et l’avait forcé de payer en trois ans 150,000 francs de dettes! « Et puis, elle fait le café comme personne, ajoutait-il; un de ces matins, je finirai par l’épouser. »

Parfois, on entendait la sonnette s’agiter avec fureur. Balzac tressaillait. Je sais ce que c’est, revenait dire avec sérénité madame de Brugnoles. — Et on n’ouvrait pas.

Balzac est resté, à plusieurs reprises différentes, trois mois de suite sans

LES GENS DE PROIE

sortir de sa forteresse. La comtesse faisait les courses, et secouait vigoureusement les compositeurs, les imprimeurs et les autres; lui, on le croyait en Russie.

Plusieurs fois, lorsqu’il eût dû faire les visites indispensables, il était absent ainsi, pour quelque long voyage.

— Mon petit, me disait-il un jour, méfiez-vous du papier timbré, des avoués et des huissiers.

Ces Messieurs, je penche à le croire, ont contribué à le tuer prématurément, et ont pu l’empêcher d’entrer à l’Académie française.

Quand , une bonne fois , ils ont disparu , balayés par un tardif succès d’argent et par son riche mariage, le mal était fait, — il était trop tard.

Quant à Alexandre Dumas , le brillant conteur et écrivain qui eut fait certainement riche figure à l’Académie, l’anecdote que n’ous avons déjà racontée sur lui semble établir qu’il se rencontrait avec H. de Balzac sur le terrain de certaines antipathies, de certaines préventions, et qu’il avait eu de nombreux démêlés avec les hommes noirs.

On était venu lui demander de souscrire pour dix francs, afin qu’on pût enterrer un malheureux huissier mort sans ressources.

— Dix francs pour enterrer un huissier ! ce n’est pas cher. Voilà cent francs , enterrez-en donc neuf avec lui.

Aussi voyons-nous que malgré tous ses titres, Dumas, comme Balzac, n’entra pas à l’Académie.

Les hommes d’affaires et les huissiers n’ont-ils pas, pour ainsi dire, saisi ce dernier fauteuil qui lui appartenait de plein droit?

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