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L’ACADÉMIE FRANÇAISE ET LES VISITES

Après le succès de Mathilde et des Mystères de Paris , Eugène Sue fut des plus choyés et des plus gâtés dans certains salons des mieux posés, et il en prit une bonne dose de suffisance.

Nous l’avons déjà raconté quelque part.

Il était un jour question , dans une de ces réunions de haute lice, des visites, des obligations et des ennuis qu’elles imposent.

— Pour moi, disait Eugène Sue d’un ton assez cavalier, j’en ai pris mon parti, je ne fais jamais de visites.

— C’est la différence qu’il y a entre vous et M. voire père, le bon docteur Sue, repartit le vieux marquis de Biencourt, car lui eu faisait le plus qu’il pouvait.

H. de Balzac ne portait pas bien haut le talent d’Eugène Sue et ne l’aimait guère; aussi la jolie et arislocralique impertinence du vieux marquis l’amusa beaucoup.

— Au moins, ajouta-t-il, s’il ne fait pas de visites, nous aurons une compensation , celle de ne pas le voir entrer à l’Académie française.

Et, en effet, Eugène Sue n’en fut pas.

Il est vrai que Balzac n’en fut pas non plus, ce dont je me plais à croire que l’Académie doit encore être tant soit peu confuse.

C’est qu’en effet il existe une importante question de visites qui domine tout en matière d’ Académie; tout est là, nous assure-t-on : l’art de faire des visites, de les bien faire, de les faire à propos.

Car les visites sont obligatoires, par une vieille et invincible tradition, pour quiconque se pose en candidat à ces fauteuils si ambitionnés. Il semble que cette obligation soit comme une douloureuse et définitive épreuve imposée à

l’amour-propre de chacun, avant de lui livrer la porte de l’immortalité. Il faut que le récipiendaire subisse les angoisses, les dédains, les refus, les fausses politesses, — qu’il essuie les déboires, les petites trahisons, les tracasseries et le reste, pour être reconnu dignus intrare et pouvoir se livrer, à son tour, à ce jeu qui rappelle les brimades de Saint-Cyr.

Du reste, celte coutume d’humiliation imposée aux candidats académiciens a sa philosophie. 11 faut que l’athée s’incline officiellement devant le théologien, le catholique devant le protestant, le napoléonien devant le légitimiste, le républicain devant l’autoritaire, et réciproquement.

Sans cela, point de vote et point de fauteuil. Il faut, de plus, que le reçu fasse l’éloge de celui qu’il remplace, quand même son mépris littéraire n’aurait pas de limites, et qu’un académicien désigné ad hoc entonne les louanges du nouveau venu, lors même que, in petto, il le jugerait tout au plus digne d’entrer aux Quinze- Vingts.

Leçon éclatante donnée à la vanité humaine ! Victor Hugo a dù solliciter le suffrage de M. Ballanche, comme Lamartine celui de M. de Pongerville, comme Jules Favre celui de Mgr Dupanloup, comme M. Emile Ollivier celui de M. de Falloux, comme, dans quelque temps peut-être, M. Rouher sera conduit à solliciter le suffrage de M. Thiers, et M. Veuillot celui de M. Littré.

Quand on examine curieusement le tableau des élus à l’Académie pendant un certain nombre d’années, on ne saurait s’étonner outre mesure d’y voir entrer certaines gens, comme les premiers venus, — que dis-je, les derniers venus, — pour peu qu’ils soient portés sur le flot de l’occasion et du moment; flot toujours changeant, et qui souvent peu après, comme le flot du poëte, est surpris de l’épave qu’il a déposée sur- — le rivage — qui est un fauteuil.

Pour en revenir au grand Balzac et à Eugène Sue, dont nous avons cité le mot tout à l’heure :

— Moi aussi, disait Balzac, je suis obligé de faire et de recevoir des visites, mais je ne peux les souffrir. J’ai reçu trop de visites désagréables dans ma vie , sans compter celles des huissiers.

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