CHAMBRE HAUTE
Quand une fois on a goûté des splendeurs du pouvoir et des bénéfices attachés au jeu de la politique, il est, si nous en croyons nos yeux, bien douloureux de s’en séparer à jamais. Aussi , dans toute constitution on ménage , une compensation aux vieux lutteurs qui ne peuvent plus, comme les jeunes, descendre dans le cirque; un asile aux vieux pilotes qui connaissent les écueils et les signalent au risque de n’être ni entendus ni écoutés.
Toute carrière a son couronnement; la carrière de l’orateur français ne devait pas être plus déshéritée qu’une autre.
Aussi, quand un orateur s’est distingué par ses paroles ou par son silence, lorsqu’il a bu une quantité suffisante de ces verres d’eau sucrée parlementaires puisés à la source officielle et fécondante , lorsque les dents détalent glorieusement, que les cheveux s’en vont, que les articulations se roidissent, que la bouche semble mâcher un peu de bouillie, il est permis alors de chercher à décrocher la suprême timbale et d’aspirer à ce dernier sommet... de la satisfaction et du repos.
Au palais tranquille du Luxembour-g, il est une vaste salle recueillie, silencieuse, capitonnée avec soin. Des tapis moelleux assourdissent les pas. Les sièges sont doux et invitent au sommeil.
Il y a bien une tribune, mais elle est rembourrée et l’on y arrive par une pente adoucie avec précaution; le verre d’eau y est remplacé par un julep, et la sonnette du président y est encapuchonnée de velours noir.
Les couloirs sont tièdes, pas de courants d’air, pas d’éclats de lumière et de voix, pas d’irréconciliables, pas d’opposants. Les clartés sont voilées par des abat-jour protecteurs. Toutes ces vieilles lueurs réunies éclairent les questions d’un doux et calme rayonnement qui rappelle celui de la lune et fait rêver à l’heure de minuit au milieu de tombeaux vénérés.
Telle est , telle doit être notre Chambre haute , port refuge-abri , sorte de reposoir dernier avant le débarcadère définitif au champ de l’éternel repos.
L’idéal doit être ces sénateurs de l’ancienne Rome, immobiles et impassibles dans leurs longs vêtements et sur leurs chaises curules , auxquels les Gaulois de Brennus venaient tirer la barbe pour s’assurer que ces vieillards n’étaient pas des figures de cire sorties des salons de quelque antique Curtius.
Beaucoup sont appelés, peu sont élus, car le nombre est restreint de ces Pères conscrits.
Une longue carrière a précédé ce droit de s’asseoir enfin , de s’assoupir confortablement, et de dormir si l’on veut; mais tous les vieux acteurs politiques qui ont joué un rôle d’une certaine importance, et qui sont admis à faire valoir leurs droits à la retraite , n’arrivent pas à cet asile envié.
L’orateur qui fait partie de cette respectable Chambre , auguste Sainte- Périne des grands rôles officiels, ne doit pas se donner de tracas inutile.
L’orateur qui ne dira exactement rien sèra celui qui remplira le mieux son devoir. Voter, enrayer est sa fonction; qu’il vote, qu’il enraye le char de l'Etat sur des pentes trop roides, cela suffit.
Pas de conversations longues; les conversations n’ont jamais servi qu’à embrouiller les affaires.
De temps en temps , il est vrai, il est bon que l’on fasse acte de vie.
On organise un petit tournoi à armes courtoises , et l’on se partage les rôles.