PÈRES DE FAMILLE PENDANT LE DISCOURS LATIN
lticn que pour le bon exemple, il est bon de temps on temps d’avoir l’air de comprendre.
Couronnement de l édifice
Mac le anima, generose puer I Virg.
Continuez, jeune homme, continuez.
LA DISTRIBUTION DES PRIX
profondes d’un pouce dans un endroit que l’on pourrait croire vraiment inaccessible. Quelle puissance sur soi-même ! quelle volonté! Ce Dubourg doit nécessairement arriver. Mais je ne peux plus penser à son nom sans que mes yeux me piquent aussitôt et s’emplissent de larmes. Poussé par l’émulation , en revenant, j’ai gravé mon nom sur la table : je n’ai cassé que mon couteau et deux canifs, — appartenant à mes voisins, — mais j’ai élevé un monument pour les âges futurs.
F.xegi monumentum.
C’est égal, c’est bien long de rester quatre heures enfermé pour faire une misérable version latine. En cinq minutes la mienne était bâclée ; celle de mon petit Rollin a duré six minutes! Quel drôle de bonhomme! Ah! si je ne l’avais pas rencontré, je serais mort d’ennui. Dans huit jours nous devons nous retrouver à Mabille.
A onze heures sonnant, suivant la tradition, on a accompagné chaque coup de marteau d’un grognement sonore; le onzième coup a été terminé par le refrain de la Femme à barbe, que nous avons chanté à bouche fermée, comme le papa Piter chante l’air de Ja Mouche, au troisième acte à' Orphée aux Enfers ... Je t’assure que c’était d’un effet superbe! ça nous a encore aidés à passer un petit quart d’heure.
Vers les onze heures et demie, mon petit Rollin, voulant utiliser le reste de son encre , l’a proprement renfermée dans un cornet de papier. Le cornet ayant été placé par terre, il a appuyé avec force le pied sur ledit cornet, et l’encre, lancée vigoureusement, a été dessiner les plus capricieuses arabesques sur le pantalon blanc d’un Stanislas. Xous riions tous à en pleurer, quand un surveillant s’est approché avec indignation, a déclaré au coupable qu’il était hors de composition, et l’a mis immédiatement à la porte. Heureusement le professeur de Rollin dormait, il n’a rien vu; on n’en saura rien à son collège.
Midi sonné, nous retournons au bahut. Ce pauvre diable de Rernard , notre plus fort, n’a-t-il pas été faire un contre-sens juste au dernier membre de phrase ! j’ai cru que le professeur allait l’étrangler. On dit qu’il espère avoir la croix s’il obtient encore deux prix au concours dans sa division,
comme l’année dernière, et le contre-sens de Bernard est cause qu’il sera encore forcé, cette année, de se brosser la boutonnière.
Depuis ce jour mémorable de ma séance au concours, les instants se sont passés réellement assez agréables. Le visage des professeurs est plus souriant; ils donnent des petits devoirs plus courts, et ils n’examinent que les copies des plus forts. Nous autres de la Société des Cancres réunis , on nous laisse parfaitement tranquilles. J’ai pu faire dans mon pupitre une tasse de chocolat excellent, et notre pion, dont la figure se détire de jour en jour, n’a pas fait mine de s’en apercevoir. On ne récite pas les leçons, ou si on les demande par hasard , chaque élève peut parfaitement mettre son livre dans son képi , et on ne fait pas attention à ceux qui lisent. On ne donne plus guère de pensums. Tout se détend; on dirait une espèce de dégel. Je crois que les
lin contre-sens an dernier mot. Qaelle base! Le professeur n’a pas l’air content. Il y a sans Si ce n’est pas rageant!
donte quelque barbarisme sur la planche. Notre plus fort.
professeurs et les pions sont au moins aussi flattés que nous de voir arriver la débâcle, c’est-à-dire les vacances.
Moi, je passe ma vie à faire l’emballage de mes livres et de mes effets. Saint-Merlin, l’externe, a vendu l’autre jour les dictionnaires de notre ami Foucart. Ils étaient presque tout neufs; il nous a x-apporté en échange l'Affaire Clémenceau de Dumas fils. C’est rudement bien; il y a surtout une petite scène sur le bord de l’eau, je ne te dis que ça. Saint-Merlin nous a apporté encore : C’est dans le nez que ça me chatouille, la nouvelle oeuvre du divin Blaquières. Ça vous a un rude chien ! Le professeur de piano nous l’a fait déchiffrer en cachette; nous chantei’ons cela en chœur un de ces soirs au dortoir. Tous les cancres réunis en seront. Nous continuons à étudier avec soin le Dictionnaire de la langue verte. Il y a des choses qui ne sont pas
LA DISTRIBUTION DES PRIX
mal, mais des lacunes nombreuses. Si d’ici à deux ou trois ans je n’ai pas dévissé mon billard, je compte y ajouter un petit appendice qui se portera bien.
Tu vois que notre vie n’est pas fort Iriste ; mais comme elle marche lentement, mon Dieu! J’ai un almanach sur lequel je pique depuis trois mois, non la marche des Autrichiens et des Prussiens, dont je me bats l’œil avec conviction, mais la marche des jours, qui n’expirent pas assez vite à mon gré. Le dernier trou vient d’être percé ce matin. Hosannah! cest la liberté!
Depuis avant-hier on entend résonner le marteau des menuisiers et des tapissiers ; bruit charmant et plein d’harmonie. Il y a dans la grande cour des tentures or et vert, des gradins, des tribunes, des chaises au milieu pour les parents, avec ces éternelles banquettes grenat, fournies par la maison Godillot.
Nous avons déjeuné en trois coups de dent. Nous sommes tous prêts. La Société clés Cancres réunis est sous les armes. Tous nous avons des faux-cols très-chics, la raie délicatement tracée au milieu de la tète. Il y en a quatre qui ont des lorgnons, ça aura de l’œil. Nous sommes tous groupés sur la seconde banquette.
Voici les parents qui commencent à arriver. Il y en a qui ont de bien excellentes têtes; mais c’est égal, nous sommes convenus d’une règle à laquelle nous ne manquons jamais.
On ne blague pas les parents ni les habits.
Voilà la sœur du gros Tournier. — Sapristi ! comme elle est donc devenue jolie ! Qu’est-ce qui dirait que ce gros crétin puisse posséder une aussi charmante sœur ! — De la tenue , messieurs ! développons un peu de faux-col ! — De plus , beaucoup de chic : trois kilos de cheveux par derrière, une élégante petite soucoupe garnie de fleurs sur la tête en guise de chapeau, une robe grise relevée sur un jupon bleu à dessins noirs, des bottines à glands ! du vrai chic ! J’irai décidément faire une visite à ce bon Tournier.
Cette jupe grise, et ce jupon bleu, et ces bottines à glands, tout cela nous trotte allègrement par la tête. La foule arrive, la musique est à sa
place. Ce sont des chasseurs; ils ont de bonnes figures, et déjà le nez convenablement rouge.
Attention! Voilà l’inspecteur de l’Université, l’bermine immaculée.
La musique joue la marche de Faust.
Du respect! Voici le proviseur, le censeur... les peaux de chat.
Professeur
de philosophie, d'hisloire,
de rhétorique, de sciences, etc.
Saluez! Voici les peaux de lapin. MM. les professeurs! Quel magnifique spectacle !
La musique joue :
Le Roi barbu qui s’avance bu.
Qui s’avance bu...
Longs applaudissements pendant que la Société des Cancres réunis accompagne l’orchestre sur un mode mineur. — Ces messieurs s’asseoient magistralement sur des chaises quelque peu curules.
Mais, silence! l’inspecteur général se lève. (Applaudissements.)
« Jeunes élèves... (On bat frénétiquement des mains, le bruit du discours arrive difficilement jusqu’à nous...)
Ici la voix s’entend quelque peu : «... et vous allez recueillir la précieuse récompense de vos travaux! (Salve d’applaudissements.)
« Un mot encore, et je finis. (Tonnerre d’applaudissements. Le reste se perd dans les démonstrations les plus enthousiastes. L’inspecteur, ému , s’assoit avec majesté. )
LA DISTRIBUTION DES PRIX
Hélas 1 il y a encore un Laius à consommer, celui du professeur de Iroisième. Voilà le plus dur. J’ai cru comprendre que son discours traitait de la bifurcation considérée comme maladie sociale , et de ses rapports avec la morale et la théodicée... Je dois dire, à ma justification, que je n’ai pas eu la lâcheté d’écouter un seul instant. Le gros Dufour, un externe très-cocasse, nous -racontait la Cagnotte du Palais- Royal, et Si jamais je te pince. Nous riions tous à nous tordre. C’est, dit-on, un ancien lauréat du collège qui a fait la chose. Voilà des hommes! il ne s’en édile plus comme cela maintenant.
Nous saisissons au vol une bonne parole...: « Un mot encore, et je finis. Nous applaudissons fortement, comme pour manifester un désir impérieux. Vain espoir ! Nous savons par expérience qu’il y en a encore pour vingt minutes. Heureusement Dufour en profite pour nous raconter Jean la Poste. J’irai voir ça la semaine prochaine.
Enfin la dernière page du cahier a fait la suprême évolution dans les mains du professeur de troisième... Nous battons des mains avec ivresse, pour le remercier d’avoir enfin terminé, et lui nous lance des regards où la reconnaissance se marie à une teinte d’orgueil et à une pointe de modestie, un sourire de danseuse qui vient d’esquisser sa dernière pirouette. Excellent homme! C’est réellement la fin de son discours qui nous a fait un véritable plaisir.
En avant la musique! quelque chose de gai! Bravo! la Marche des Dieux d’Offenbach !... Les chasseurs soufflent avec ardeur, les nez rougissent progressivement; l’économe a bien fait les choses; ils ont profité des discours pour puiser dans les bouteilles une nouvelle vigueur.
Ah ! enfin, voilà noire brave censeur !
Classe de philosophie , dissertation française. — Premier prix , Aristide Diogène (Jean-François), etc., etc., et les couronnes et les gros livres dorés sur tranches pleuvent comme la grêle.
11 y en a eu comme cela pendant une demi-heure. A chaque nom nous
avions des rires fous, nous frappions des mains à avoir des ampoules, nous faisions un bouzain splendide; les braves chasseurs reprenaient, en exécutant les plus jolis airs du maestro des Bouffes et des Variétés, quelques refrains de Thérésa. C’était plein de gaieté. Nous tous, braves affiliés de la Société des Cancres réunis, nous nous sommes tenus comme un seul homme. Fidèles à la consigne, aucun de nous n’a éprouvé l’humiliation d’entendre proclamer son nom pour le moindre accessit. En revanche, nous regardions défder avec pitié ces pauvres diables, malheureuses victimes du préjugé grec et latin, qui ont pâli toute l’année sur les crasseux dictionnaires, — têtes de crétins et d’abrutis, peignés avec un clou; pas de désinvolture, pas le moindre chic.
Je ne dois confesser qu’un seul, un petit moment de faiblesse et de niaiserie. Qui n’a pas les siennes?
Le gros Tournier a cueilli quatre prix et trois accessit. Quand il a eu reçu, des mains du professeur, son quatrième prix, et qu’il est venu l’apporter à sa mère, le visage de cette pauvre femme rayonnait à travers
les larmes; elle a serré son fds dans ses bras, elle sanglotait de bonheur. Jusqu’à la jolie sœur blonde, à la jupe grise et au jupon bleu, dont le visage éclatait d’orgueil et de joie en embrassant son frère. J’avais beau me dire : Peut-on être assez sot pour être heureux de pareilles bêtises ? j’aurais voulu, parole d’honneur, être à la place de ce gros imbécile de Tournier. Est-ce
LA DISTRIBUTION DES PRIX
pour la mère? est-ce pour la sœur? je n’en sais trop rien, à vrai dire. Mais, bastef ma mère à moi se soucie de tout cela comme des vieilles lunes; elle est on ne sait où, et mes sœurs sont à Trouville.
Bonsoir; viens dans quinze jours, je t’y donne rendez-vous à la Toupie hollandaise.
Ton dévoué
Tancrède Benoitojv.
LES PENSIONS
L’art d’élever des lapins et de s’en faire trois mille livres de rente est un art qui ne nous semble pas avoir sensiblement marché en avant, depuis qu’un habile spéculateur a su l’inaugurer en France. Mais l’art d’élever de jeunes Français et de s’en faire beaucoup plus de trois mille livres de revenu paraît avoir réalisé de notables progrès.
Les chefs de pension et directeurs d’institution sont plus connus sous le nom de marchands de soupe. C’est non-seulement la nourriture intellectuelle qu’ils débitent à leur clientèle, mais aussi la nourriture
LES PENSIONS
matérielle. Plus il se consomme de portions de soupe, plus le bénéfice est considérable.
Aussi, le véritable problème à réaliser c’est la multiplication des soupes et du pain, par la multiplication des élèves et des clients.
Les grandes institutions sont donc en vue des bénéfices à réaliser, machinées comme les grandes maisons de nouveautés.
Pour servir d’enseigne et de réclame, il y a les articles exceptionnels, les élèves de choix que l’on va recruter jusqu’en province, et auxquels parfois on verse une subvention au lieu de leur faire payer la pension réglementaire. Lorsqu’on a découvert quelqu’un de ces êtres privilégiés pour lesquels le thème n’a point d’aspérités, la version pas d’écueils, de ces gymnastes qui jonglent avec la géométrie et l’algèbre, escamotent les plus âpres difficultés de l’histoire, et escaladent sans crainte les racines noueuses du grec :
— Toi, mon ami, tu es fort en thème, tu feras des thèmes ton élude unique et ta spécialité. A toi les versions, à toi l’histoire, à toi le grec.
La distribution du grand concours arrive : des couronnes et des prix récompensent les efforts des cultivateurs et des cultivés.
Ces prix ne doivent point rester modestement ignorés : les échos de partout, et les quatrièmes pages de tous les journaux en résonnent.
« Cette année, la célèbre institution Labadens est encore au-dessus de sa « merveilleuse réputation. Un prix au concours, quinze nominations, « plus de quatre-vingts nominations au collège sont la récompense méritée de « ces fortes études, de ces soins exceptionnels qui lui assurent une supé ■ « riorilé si reconnue sur tous ses concurrents.
« La rentrée est fixée au 6 octobre.
« Soins maternels. Prix modérés. «
La maison fait des affaires. Les portions de soupe et de haricots se multiplient, et M. Labadens envoie de nouveaux commis voyageurs pour faire la province et récolter, au point de vue de l’avenir, quelques échantillons de qualité supérieure et attirante, destinés à la devanture du magasin; jusqu’à ce que le commerce ayant suffisamment prospéré, il lui soit donné de passer la main à un successeur, et de laisser à un autre son usine et le secret d’en obtenir d’exceptionnels produits; pendant qu’il va toucher, lui aussi, le prix
de ses travaux et de son commerce : Hoc erat in votis , comme disait Janin.
Que deviendront les élèves ainsi travaillés au point de vue de la spéculation? Qu’importe! Seront-ils utiles dans l’avenir à eux-mêmes ou aux autres? Us l’ont été dans le passé, cela suffit.
Que deviennent les jeunes citoyens français que le hasard place dans quelqu’une de ces usines recommandées à la quatrième page des feuilles publiques, à côté des mariages riches de M. Foy, et de la douce Revalescière Du Barry?
Le hasard les a amenés, le hasard les dirige. Pendant que les exceptionnels
Uo élève très-fort.
sont bourrés avec sollicitude, comme les krupps destinés à battre en brèche les maisons soigneusement blindées de la concurrence, les faibles, et les insouciants , et les paresseux , sont livrés à l’inconnu , et attrapent ce qu’ils peuvent ou ce qui les agrée en fait de connaissances scientifiques ou morales. Naturellement, ce qu’il y a de plus fâcheux et de pire occupe tout d'abord la première place, et au bout d’une année ils n’ignorent presque rien de ce qu’ils devraient toujours ignorer.
Quant au reste, c’est à peine s’ils s’en doutent.
Tout le monde ne peut être élevé comme le sire de Montaigne, lequel avait un père si versé dans toutes les connaissances humaines ayant cours à celte époque, qu’il n’avait recours à personne pour enseigner tout ce qu’un gentilhomme, un homme de science, du monde, d’art et d’esprit, devait et pouvait
savoir.
LES PENSIONS
Certes, le sire de Montaigne n’eût jamais confié son fils à quelque ancêtre de M. Labadens. Celui qui prenait la peine de réunir des musiciens pour entourer de suavité et d’harmonie le réveil de l’enfant, ne l’eût pas sans angoisse entendu réveiller par le ronflement du tambour, ou les sons contondants de la cloche.
Les cuistres saturés d’absinthe, de mauvais latin, d’histoire et de morale frelatées, ne lui eussent inspiré aucune confiance, et il eût redouté pour son fils la contagion des choses malsaines, sachant que celles-là seules sont contagieuses.
Tout le monde ne peut donc agir comme le sire de Montaigne.
Mais, heureux ceux que les nécessités et les angoisses de la vie, ou la recherche des distractions et des plaisirs , n’éloignent pas de ces fonctions précieuses qui sont F honneur de la paternité.
Heureux ceux qui ayant pu ne pas délaisser les sciences, les lettres et les arts qui élèvent l’âme et la consolent, sont encore à même de transmettre les pieuses et sévères traditions du passé, ornées des conquêtes du présent, capables de veiller personnellement au développement du moral et du jugement de leur fils, comme ils ont veillé personnellement au développement de son corps.
Mais la plupart du temps, l’homme de nos jours, absorbé par les difficultés d’un état, d’une situation, ou d’un commerce, peut à peine de temps en temps jeter un regard furtif ou distrait sur la vie de ce fils qui doit le continuer et lui survivre. Ce qu’il a appris jadis, il s’est empressé de l’oublier; il s’est laissé dévorer par la spécialité qui le nourrit, et il ne peut ni ne veut faire autre chose pour son enfant que lui faire donner par d’autres, dont c’est la spécialité, une de ces éducations à la* mécanique, éducation de confection et de pacotille, non faite sur mesure et en harmonie avec la condition générale de notre temps.
Que les hommes élevés ainsi soient inférieurs à ceux qui furent élevés autrement, comment ne pas s’y attendre?
Le rêve caressé par certains hommes est de fabriquer artificiellement une nouvelle espèce humaine. Ils croient qu’enlever tout d’abord l’enfant à
l’influence débilitante de la tendresse maternelle est un progrès. Ils pensent que l’arracher au cercle restreint et affectueux de la famille est un avantage, et que l’éducation et l’instruction obligatoires taillées sur le même patron, cousues sur la même mécanique, sont l’avenir fructueux de l’humanité.
Les sages de tous les temps ont mis trois ou quatre mille ans à formuler quelques préceptes qui doivent servir de règle et de soutien aux agglomérations humaines ; ces préceptes ont paru fâcheux et démodés à certains individus, et ils ont cherché à les remplacer par d’autres de leur invention.
A force de réfléchir, on avait pensé que toute celte admirable et éblouissante combinaison qui s’appelle la nature, le monde et la vie, émanait d’un Etre éminemment supérieur, et d’un principe souverain et bienfaisant, reconnu par tous sous le nom de Dieu.
On avait imaginé que tout en celte vie obéissant à des lois immuables et secrètes , du moment où des lois existent, il existe aussi un législateur.
L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger.
Ainsi parlait Voltaire lui-même.
De nos jours on a trouvé ces idées’ vieilles et vermoulues. — Il n’y a point de Dieu ! se sont écriés certains forts cultivateurs de paradoxe.
Dieu n’existe pas. Dieu n’est autre chose qu’un prétexte à l’avidité, à la tyrannie, à la misère et à l’esclavage. — Dieu, c’est le mal !
On avait pensé que le mariage, que la famille étaient la première base de la société. — Le mariage est une des formes de la prostitution et de la servi-
LES PENSIONS
lül
Inde ! s’est écrié le bon philosophe. La famille est un préjugé. L’autorité des pères de famille doit cire secouée et jetée au vent, lorsqu’elle prétend contrarier nos idées et nos actes. Le hasard qui fait qu’un monsieur est devenu notre père , sans nous consulter, ne saurait nous astreindre à aucune obligation. S’il ne nous donne pas sa fortune à dépenser, et ne nous lègue que la misère, nous ne lui devons que des reproches en échange du mauvais cadeau qu’il nous a fait.
La propriété jusqu’ici paraissait être une source de bienfaits , une cause de régularité , de prévoyance et de travail . Allons donc ! ce qui appartient aux uns est dérobé aux autres. Tout est à tous. La propriété c’est le vol! a dit l’excellent philosophe; et il s’est frotté les mains, heureux de ses trouvailles.
Mais bon nombre de gens ont pris au sérieux ces imaginations étranges et paradoxales, dont les auteurs eux-mêmes riaient entre amis après boire, et dont ils se faisaient de bonnes rentes au soleil.
Beaucoup, sans compter messieurs les voleurs et messieurs les assassins, ont vu dans les paroles de ces apôtres l’excuse de leur envie, de leur besoin de jouir, et de toutes leurs passions mauvaises.
Peu à peu, ces idées ont paru de plus en plus acceptables. On ne vit qu’une fois, se sont dit la plupart des gens qui regardent toujours au-dessus d’eux sans regarder au-dessous. Par conséquent, il faut se faire la vie le plus agréable possible. Après nous la fin du monde. Les inventions qui nous parlent de l’immortalité de l’âme, d’une autre vie, de peines et de récompenses en un monde meilleur, ne sont que des inventions d’exploiteurs et de propriétaires qui nous endorment de leurs billevesées , pour que nous les laissions jouir en paix de leur propriété, dont l’origine est le vol.
Allons donc! Courage, marchons à l’assaut du pouvoir, des satisfactions et des jouissances, dont certains semblent s’arroger le privilège. Nous n’avons plus à craindre que les gendarmes, et les gendarmes n’auront qu’un temps.
De là cette recrudescence de bouleversements, de complots, d’émeutes et de révolutions. De là les assassinats, les empoisonnements, les vols à main armée ou non armée sur les boulevards ou sur les grandes routes. De là les opérations véreuses, les banquiers qui s’envolent avec les fonds des actionnaires, les caissiers qui filent avec la caisse, les commerçants qui frelatent effrontément leurs produits.
Quand les différents moyens manquent aux consommateurs, et qu’ils ont épuisé sans résultat les procédés que le milieu dans lequel ils agissent met à leur disposition, un beau jour ils se disent : En voilà assez, la mesure est pleine, la vie ne me donne point ce qu’elle devrait me donner : il faut en finir.
Vite un peu de poison, un boisseau de charbon, une balle de revolver, une corde de chanvre, ou le lit moelleux de la Seine. Jamais, depuis que le monde est monde, on n’a entendu parler de . tant de suicides que depuis quelques années. — C’est le dénoûment.
La comédie est finie. Bonsoir. La comédie finit en drame. Qu’importe! disent-ils. Quand la toile est baissée, elle ne se relève plus.