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L’INSTRUCTION OBLIGATOIRE ET LAÏQUE

Mais ce sont aussi ces gens modestes , pleins d’abnégation et d’ardeur, qui vont sans armes au milieu des balles, des obus et de la mitraille, ramasser, au péril de leur vie, ceux que la pluie de fer a jetés mutilés et inanimés sur le sol où les appelle la mort.

Pendant le siège de Paris par les Prussiens , avant tous et en tête de tous , prêts à toutes les audaces et à tous les sacrifices , on remarquait les Frères ignorantins , ainsi qu’ils s’appellent eux-mêmes, bravant à chaque instant les plus terribles dangers, sans être soutenus par l’animation de la lutte, et no puisant leur énergie que dans le sentiment du sacrifice et de leur foi.

Lorsqu’il se présentait quelque dure et dangereuse besogne, les brancardiers laïques , que l’on appelait en cette circonstance les brancardiers honoraires , se tenaient prudemment à l’écart.

C’étaient les jeunes Frères ignorantins, sous la conduite de quelques vieux à tête grise, qui, sans hésiter, accomplissaient l’œuvre demandée.

Nous Aenons ces informations de l’éminent, de l’excellent docteur Ricord et de son non moins remarquable émule Demarquay, qui dirigeaient le service des ambulances pendant la dernière guerre ! Ceux-là se connaissent en courage et en dévouement.

Voici, du reste, ce dont nous avons été témoin.

C’était le lendemain du sanglant combat du 2 décembre; rendez-vous avait été donné aux Tuileries pour le départ des ambulanciers. Il y avait encore des blessés à prendre et à ramener.

La veille, pendant que des brancardiers honoraires et laïques fumaient tranquillement leur pipe et restaient inébranlables derrière de bonnes murailles, cent cinquante Frères de la Doctrine chrétienne, les reins ceints d’une corde, allaient au premier signe ramasser, sous le feu de l’ennemi, les blessés qu’ils rapportaient à l’abri.

Un Frère, frappé d’une balle au milieu du cœur, tombait roide mort.

Un autre était grièvement blessé d’un éclat d’obus, et rapporté mourant par ses confrères.

Les brancardiers honoraires étaient toujours prudemment retranchés derrière leur mur et ne bougeaient pas.

C’était donc le lendemain de ce jour.

Il était six heures du matin, nuit noire encore, et dans une salle basse des Tuileries, mal éclairée par des falots.

Un vieux Frère de soixante-dix ans, le sous-directeur, venu à la place du frère Philippe, empêché par son grand âge, amenait au docteur Ricord un renfort de cent Frères, pour se joindre aux autres restés à Gennevilliers.

Le docteur Ricord s’avança vers le vieillard en cheveux blancs. C’était une figure profondément sillonnée, ascétique, mais bonne, bienveillante et fine, un vrai Holbein détaché de son cadre.

— Mon Frère, dit-il, comment va notre cher blessé ?

— Mal, docteur, il n’est pas mieux; nous avons peu d’espoir.

Le docteur était ému, lui qui voit tant de douleurs.

— Mon Frère, dit-il en lui prenant la main, s’embrasse-t-on chez vous?

— Mais, dit le bon vieillard , il n’y a pas de règle pour cela.

— Eh bien, dit Ricord, permeltez-moi d’avoir l’honneur de vous embrasser. Vous êtes admirables, vous et les vôtres ! Portez ce baiser à vos Frères, et dites-leur que nous vous remercions tous, en notre nom et au nom de la France.

Voilà un baiser, voilà une parole qui valent plus qu’une croix d’honneur.

Et ne croyez-vous pas que l’éducation et l’instruction données par des hommes dignes de pareils éloges et capables de tels dévouements , ne soient choses profitables à la France et ne vaillent pas ce qui s’enseigne ailleurs?

COSTUMES ET VISAGES

Tu vas ine mettre ma robe de soie; tu penses bien que je ne peux pas aller aux Champs-Elysées avec ma robe de mousseline de laine! et serre-moi un peu plus mon corset, Justine.

LE BACCALAURÉAT

uand le nombre déculottés prescrit ou peu s’ en faut a été usé sur les bancs de bois du collège ou de la pension ; lorsque le cycle réglementaire a été à peu près décrit, depuis la neuvième jusqu’à la rhétorique, l’heure du baccalauréat vient enfin à sonner; l’heure du bachot , comme disent les jeunes Français, ivres d’espoir, avides de liberté, rêvant gros cigares blonds, absinthes vertes, spectacles, danses aux bals publics, soupers fins, et surtout l’autorisation de ne plus rien faire.

Le Manuel du baccalauréat, ou du bachot , est un résumé de toutes les connaissances humaines.

Celui qui saurait à fond tout ce que comporte cet examen, serait évidemment un homme remarquable.

On a simplifié la chose en condensant ces connaissances variées , qui sont pour ainsi dire roulées en pilules. Les jeunes Français les avalent avec empressement, et les rendent de même, le plus rapidement et le plus complètement possible.

Les pilules et les examens passés, il n’en reste rien ou pas grand’ chose.

Peu de bacheliers seraient en mesure de passer de nouveau l’examen dont ils sont sortis victorieusement, six mois après l’avoir passé.

Pas un homme de quarante ans, excepté ceux qui font métier d’apprendre aux autres à doubler habilement ce cap universitaire , ne serait capable de subir une seconde fois, sans être rétoqué , l’épreuve de l’examen.

Un examinateur au bachot nous a même confessé, un soir après dîner et après boire, qu’il courrait bien risque d’être collé lui-même, s’il était interrogé par quelque confrère grincheux en dehors de la spécialité.

M. Saint-Marc Girardin, qui jadis distribuait des boules noires et blanches aux aspirants bacheliers de ma fournée, eût été bien probablement collé sur la théorie des nombres premiers ou du plus grand commun diviseur, tandis que le père Lefébure eût été sans doute complètement ratiboisé sur les Séleucides ou les Mermniades .

Le Manuel du bachot est un gros livre bourré de demandes et de réponses. Cela s’apprend par cœur, et se récite le moins mal et le plus intelligemment possible, au gré de la question prise au hasard.

Il y a pour présider à ces exercices , qui sont le couronnement et l’excuse de la vie de collège, des hommes spéciaux que l’on nomme colleurs au bachot.

Ceux-là ont pour mission de tourner, retourner l’élève sur le gril de l’examen probable, en lui faisant réciter par cœur et sans trouble la réponse suffisante à la question proposée.

Ils sont comme ces entraîneurs qui disposent les jeunes chevaux pour la course.

Nous avons connu de ces colleurs au bachot, capables de réciter tout le gros livre d’un bout à l’autre.

Un mot quelconque , pris au hasard dans la première page venue , servait de point de départ- toute la page suivait, reproduite d’une façon imperturbable; puis deux, puis trois, puis dix. Il fallait arrêter le robinet, si l’on ne voulait pas que le reste du volume y passât tout entier.

Quelques élèves doués de bonne mémoire arrivent à des résultats presque aussi merveilleux. Cela s’appelle piocher son bachot.

LE BACCALAUREAT

Mais ils se rattrapent victorieusement plus tard, en oubliant tout consciencieusement.

Il est des âneries célèbres consignées depuis longtemps , pour l’édification des bacheliers futurs , dans les fastes du baccalauréat.

— Qu’est-ce qu’une olympiade? demandait l’examinateur à l’aspirant bachelier.

L’infortuné restait muet et se tourmentait inutilement sur son siège.

— Une olympiade est une espèce de cadran, s’écria-t-il tout à coup.

Son oreille l’avait trahi. Un spectateur bénévole lui avait soufflé la réponse :

— Une olympiade est un espace de quatre ans.

L’histoire ne dit pas si le candidat, cette fois, fut reçu bachelier.

Un autre jour, il était question d’histoire de France.

— Quelle était la mère de Henri IV ? demanda l’examinateur.

Le patient n’en savait rien.

Un camarade bienveillant lui glissa la réponse : — Jeanne d’Albret.

Il comprit Jeanne Darc, et, pris d’une robuste fierté, il ne voulut pas répéter textuellement le mot qui lui était secourablement fourni.

— C’était la Pucelle d’Orléans, dit-il.

La réponse eut un succès fou. Le succès dure encore.

Dans les séminaires , où il se passe aussi des examens , on a conservé le souvenir de quelques réponses hors ligne.

Un élève était sur la sellette.

— Si vous étiez en train de dire la messe, disait l’examinateur au futur abbé, et qu’il vous arrivât de voir une araignée se promenant sur la sainte hostie, que feriez-vous?

L’élève se recueillit, et répondit :

— Je prendrais délicatement l’animal entre mes doigts, et si j’en avais le courage, je l’avalerais.

La réponse parut satisfaisante, et l’élève reçut tous les compliments des examinateurs et des assistants.

Un des jours suivants, un autre élève passait l’examen à son tour.

— Si vous voyiez, lui dit-on, un âne boire dans un bénitier, que feriezvous?

L’élève était encore sous le coup des éloges donnés à son prédécesseur et à son confrère, et il répondit sans hésiter :

— Je prendrais délicatement l’animal entre les doigts, et si j’en avais le courage, je l’avalerais.

Ce qui passe pour le plus douloureux et le plus hérissé de difficultés dans l’épreuve du baccalauréat, c’est la version, qui doit être faite tout d’abord, et présenter des qualités suffisantes pour être admis à passer le reste de l’examen. Nombre de jeunes sujets suffisamment entraînés, et dont la mémoire a récolté une assez forte quantité de pages du Manuel, se brisent contre cet écueil.

Et pourtant, sept ou huit années de latin forcé devraient sembler plus que suffisantes pour permettre de traduire , à peu près , une vingtaine de lignes récoltées dans un des auteurs connus de la latinité.

Car il n’y a pas de langue vivante qui résiste à six ans d’étude. Ce qui seul peut excuser le latin, c’est d’être une langue morte.

Bref, la version, c’est le chiendent, comme disent messieurs les aspirants au bachot. Il fut un temps où l’on trouvait moyen de se faire fabriquer la version par des industriels ad hoc, qui venaient, frottés de latin, flâner à l’abord des salles d’examen, et la passaient en contrebande à messieurs les consommateurs. Cette industrie a fini par être supprimée, mais les versions n’en sont pas meilleures; et il se fabrique néanmoins, bon an mal an, tout autant de bacheliers que jadis. Il faut bien entr’ouvrir les portes dorées de l’avenir à cette foule de jeunes Français qui se destinent à être avoués,

LE BACCALAURÉAT

médecins, notaires, pharmaciens, avocats, employés de toute sorte, fonctionnaires, et prétendent, avec ou sans latin, à gouverner un peu la France.

Tout récemment, un congrès de professeurs, dont l’état est de croire au latin, a cru devoir ajouter aux premiers préliminaires un discours latin, et même un discours français. A ce dernier, nous n’avons que peu de chose à objecter, pourvu toutefois que la chose ne soit pas considérée comme une invite au parlementarisme, ce phylloxéra de la langue française.

De plus, on a scindé l’examen, et l’on a imaginé une seconde épreuve à distance, pour contrôler pour ainsi dire la première. Une petite taquinerie tout simplement à l’adresse des aspirants bacheliers, qui seront forcés de différer pendant quelques semaines le moment où il leur est permis de tout oublier.

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