‹ La comédie de notre tempsChapitre 3 sur 121 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LES ENFANTS

Place aux jeunes!

iv beau jour, le sommeil étrange et mystérieux dans lequel s’ébauchait la vie se met tout à coup à cesser.

On s’éveille.

On regarde curieusement autour de soi.

Ces yeux tendres et ravis sur lesquels s'arrêtent tout d’abord vos yeux, sont ceux de votre mère.

C’est sa bouche, cette bouche souriante qui ne s’ouvre que pour de douces

paroles, dont l’accent connu vous a déjà si souvent bercé sans que vous en ayez eu conscience.

Cette voix plus grave est celle de votre père.

Vous vivez.

La tendresse, la sollicitude de tous les deux s’empressent autour de èe petit être faible, chétif, inconscient, qui est vous.

Il s’agit de développer graduellement l’entendement, la force et le jugement, dont le germe seul existe jusqu’alors, afin que vous puissiez, vous aussi, jouer votre rôle dans la vie. Il faut vous mettre à même de commencer à apprendre quels sont vos devoirs, jusqu’au moment où ceux du dehors viendront vous dire quels sont vos droits.

Difficile et délicate mission que celle d’élever et de conduire à bien celui qui doit un jour devenir un homme, celle qui doit plus tard, elle aussi, devenir une mère, et élever des enfants à son tour.

Difficile et délicate mission , pour laquelle il n’est point de trop de faire appel à toutes les recherches de la tradition, à toutes les découvertes du présent, à toutes les ressources du passé.

Heureux ceux qui savent ou qui peuvent l’accomplir, cette mission providentielle, et auxquels les difficultés et les exigences sans cesse renaissantes de la vie n’imposent pas la nécessité fatale de ne fournir à leurs enfants qu’une éducation pour ainsi dire mécanique et industrielle, toute confectionnée, et comme puisée dans l’arsenal de la Belle Jardinière!

LES ENFANTS

Éducation qui commence par le biberon pour finir aux hospices grands

ou petits, en passant par les usines successives où se débitent en gros les plats du jour, en science, en convictions et en piâncipes.

Éducation banale et stérile qui passe son niveau sur les consciences, éteint les généreuses ardeurs et amoindrit les caractères.

Plus heureux encore ceux qui, ayant compris cette mission, ont la satisfaction d’y réussir, et d’avoir trouvé des oreilles dont ils ont su se faire entendre.

Vos devoirs, quels sont-ils?

Le premier devoir du bébé qui vient de faire son entrée dans le monde est de teter vigoureusement, afin de se procurer peu à peu ces joues roses et résistantes, ces mollets et ces reins assortis', que les mamans montrent avec fierté à tout venant.

Quelques parents se réjouissent lorsqu’ils entendent le nouveau venu crier avec énergie, et s’affirmer par des sons éclatants et soutenus. Ils voient dans ces premières vigueurs une promesse de santé et d’avenir, et comme la possibilité entrevue des splendeurs réservées de nos jours aux orateurs et aux ténors. Mais il est vrai de dire que le plus grand nombre n’hésite pas à préférer des qualités plus réservées et plus silencieuses.

Bien teter, bien dormir, est généralement un idéal que rêvent pour leurs bébés les mamans et les nourrices.

Et l’on nous assure que depuis quelques années, la méthode anglaise, qui

consiste à laisser l’enfant libre dans son berceau et sur les bras, au lieu de le ficeler et le saucissonner , pour ainsi dire, dans une triple enveloppe de langes , de couches et de bandelettes , a rétabli quelque peu de silence et de calme dans les rangs de la nouvelle couche sociale récemment arrivée à la vie, j’allais dire au pouvoir.

Pour une fois que la routine semble par hasard essuyer une légère défaite, il est sage de ne pas trop se réjouir. 11 est bien d’autres victoires qu’il serait indispensable de remporter, dans l’intérêt même de tous ces petits bonshommes appelés un jour à se dicter mutuellement des lois, et à s’infliger réciproquement leurs fantaisies, leurs manies, leurs caprices, — qu’ils nous infligeront à nous-mêmes en plus ; heureux s’ils n’agrémentent pas ces fantaisies et ces caprices de bouleversements nouveaux, panachés de découvertes nouvelles dans le monde des chassepots, des revolvers, du picrate, de l’osmium et des canons-revolvers à longue portée.

En attendant, il est encore nombre d’endroits où l’on persiste à envelopper et emmaillotler, de manière à paralyser tout mouvement, les petits citoyens en bas âge , en dépit de leurs cris et de leurs protestations.

On les accroche à un clou vigoureusement fiché dans le mur, ou on les laisse à plat dans leur berceau.

LES ENFANTS

Le but que l’on vise est atteint, le captif n’aura garde de se délivrer, de se jeter par la fenêtre, ou de jouer traîtreusement avec des allumettes : et les parents peuvent sans appréhensions se livrer à leur promenade, à leur travail et à leurs affaires.

Quand les bébés ont bien crié, ils finissent, de guerre lasse, par se taire ; et cela, disent les détracteurs des nouveaux systèmes, les habitue de bonne heure à la résignation et aux entraves que chacun doit s’habituer à rencontrer dans la société, telle qu’elle existe de nos jours.

Toutes les opinions, vous le voyez, ont leur raison d’être.

Mais nous pensons, avec la plupart des mères, que la foi'mule nouvelle qui commence à être mise en vigueur, est une formule bonne à propager, d’autant plus qu’elle est plus conforme aux idées de nos jours :

L’enfant libre dans la couche libre.

Seulement il est bon d’ajouter que la liberté octroyée à l’enfant est, pour autant, enlevée aux nourrices et aux mères.

Qu’elles s’arrangent.

Un beau jour, l’enfant, s’il n’a pas eu les jambes trop débilitées par l’étreinte du maillot, arrive à faire ses premiers pas. Le voilà parti, il ne s’arrêtera plus jusqu’au dernier, qui le mènera sur le champ de bataille, sur le navire, ou sur le lit où il doit finir.

Avec quelles angoisses, avec quel bonheur, la mère attendrie suit ses pas chancelants, cette première démarche si ravissante de grâce et de gaucherie ! Ce pas incertain s’affermira. Par quels chemins lui sera-t-il donné de les conduire? seront-ils droits et sans détours? seront-ils semés d’embûches, de ronces et de pierres, ou interrompus par des précipices ou des ravins? Les feront-ils rouler dans les profondeurs sombres et désespérées , ou les conduiront-ils vers les hauteurs et les radieux sommets?

Pauvre enfant, où vas-tu?

C’est là ce que semblent se dire les mères, à la fois inquiètes et ravies, lorsqu’elles suivent attentives ce premier essai de leur fils, et les pères, quand ils s’arrêtent pensifs à regarder ce petit être qui commence à s’agiter, sans qu’il puisse savoir encore où il plaira à Dieu de le mener.

Mais c’est au père et à la mère à lui indiquer de leur mieux la route.

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