LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE
Que la main droite travaille et qu’elle agisse seule : telle est l’habitude et la routine.
A peine l’enfant commence-t-il à manœuvrer les membres, qu’on lui apprend à laisser sa main gauche inactive, et à ne se servir que de la droite.
Il ne lui est permis de porter sa cuillère à sa bouche que s’il l’a prise du bon côté. Il n’écrit, ne dessine, ne peint, ne s’exerce, qu’en faisant agir sa main droite.
La gauche est annulée, supprimée, proscrite.
Et quand on lui fait apprendre le latin , qu’il n’écrit aussi que de la main droite, on lui fait remarquer comment les anciens, gens éclairés et pratiques, sur lesquels, en dépit du temps, les modernes prétendent se modeler, donnaient à la gauche le nom de sinistra , sinistre.
Bref, à cinq ans, sous l’influence de cette précaution, un enfant est estropié pour sa vie tout entière. L’une de ses mains est habile, l’autre est nulle et comme atrophiée. Le bras gauche lui-même, impuissant à conduire une main paresseuse et inutile, est presque sans vigueur, et n’a pas la force d’action et de résistance réservée de préférence à son compagnon.
Et il y a préméditation et routine implacables depuis longues années.
Car la main se disait jadis dextra.
Oculos dexlramque precantem protendens.
Par suite, on dit d’une personne habile, soit au moral, soit au physique : elle est adroite, dextera , elle a de la dextérité.
De même que l’on dit d’un être disgracieux et malhabile, — - qu’il est gauche, qu’il est maladroit.
Depuis un temps immémorial, il n’est jamais question que d’une seule main : la main droite.
On dit : J’aime à serrer dans ma main la main calleuse de l’ouvrier.
Ceci est fait de main de maître.
Peuples, formez une sainte alliance, et donnez-vous la main.
Quand on veut épouser une jeune personne, on demande sa main.
Judiciairement, on demande une main levée.
Les biens du clergé sont des biens de mainmorte.
Etc., etc., etc.
La main droite attire seule l’attention; la main gauche est comme si elle n’existait pas, honteuse, pour ainsi dire, et dissimulée. — On dit : Un mariage de la main gauche, pour ces unions auxquelles manque la bénédiction donnée par la main droite du prêtre et de l’officier public.
11 est donc bien à craindre que les enfants et les hommes continuent à s’esti'opier ainsi à plaisir jusqu’à la fin des temps, si des parents prudents et soucieux des idées utiles et vraies ne s’avisent pas un jour de donner équitablement la même éducation à la main droite et à la main gauche, afin qu’en un moment donné, l’une remplace l’autre ou lui supplée.
A cette époque, où règne la soif de l’ égalité, ne serait-il point temps de proclamer l’égalité de la main droite et celle de la main gauche?
Il est vrai que cette égalité étant peut-être la plus utile et la seule possible, il est bien à croire qu’on ne s’en occupera guère, et que la main droite ne cessera pas de jouir de ses préférences et de ses privilèges.