‹ La comédie de notre tempsChapitre 56 sur 121 · LES JOURNAUX ET LA PRESSE · texte numérisé non relu

LES JOURNAUX ET LA PRESSE

« pourrait trier dans celle production journalière due à des jeunes gens « inconnus.

« Cette source est si prodigue d’esprit, si vive, si animée, si constamment « agressive, que dernièrement les Anglais étaient forcés de l’avouer. Jamais « rien de pareil à la publication de nos petits journaux n’avait existé dans « aucun pays et à aucune époque. »

Telle était la pensée de Balzac , pensée dont on comprend l’amertume en lisant les lignes précédentes, lorsqu’on sait que pendant une dizaine d’années il servit, comme on dit actuellement, de tête de Turc à cette génération d’écrivains caustiques dont il parle.

Qu’est devenu Balzac ?

Que sont devenus ces écrivains?

Balzac est devenu grand, ces écrivains sont morts inconnus, à moins qu’ils ne soient maintenant des hommes de haute politique, s’il est vrai, comme disait un autre penseur, que de notre temps on arrive à tout par le journal , à condition d’en sortir.

Il n’était pas de jour où l’on 11e s’occupât de Balzac, de sa canne, de son habit bleu, de son embonpoint bourgeois, de ses cheveux incultes, de la loupe avec laquelle il étudiait les rides et les verrues de ses personnages, de son style concassé, de ses développements d’entomologiste et de commissairepriseur.

Ce qui le froissait davantage, c’était la persistance maligne que ces feuilles mettaient à le désigner, lui, le père des Treize, des Scènes de la vie de province, du Père Goriot, de César Birotteau, etc., etc., sous ce vocable unique : l’auteur à' Eugénie Grandet.

Eugénie Grandet par-ci, Eugénie Grandet par-là ; jamais il n’atteindrait ce petit niveau qu’il atteignit par hasard, et que, contemplateur mesquin de la petite bête, il ne dépassera plus.

Tel était le texte développé chaque fois qu’il était question de Balzac.

Eugénie Grandet , pour lui, était devenue une ennemie personnelle. Lorsque parurent les Parents pauvres, nous fûmes tous enthousiasmés à la lecture de ces drames terribles, larges, saisissants, étudiés et profonds. J’allai le voir à Passy, rue des Vignes , où il demeurait alors.

— Cher maître, lui dis-je, recevez les compliments de nous tous, de tous vos amis : les Parents pauvres ont tué Eugénie Grandet.

— Vrai, mon enfant? me dit-il rayonnant; eh bien, embrassez-moi. Eugénie Grandet est morte, tant mieux; c’est une enfant qui m’a bien fait souffrir! Maintenant je serai l’auteur des Parents pauvres.

Telle fut à Passy l’oraison funèbre dé Eugénie Grandet.

La presse et le journalisme lui devaient une compensation. Le succès des Parents pauvres, la Cousine Bette et le Cousin Pons, parus en feuilleton dans le Constitutionnel à la suite d’un roman d’Eugène Sue, fut complet, et comme succès d’auteur, et comme succès d’argent.

Balzac toucha de ce fait cinquante mille francs, qui lui servirent à réparer quelques injures du passé.

A partir de ce moment, la presse changea de tête de Turc, et la période de l’admiration commença pour ne plus le quitter, et le grandir après sa mort jusqu’aux sommets où il est placé maintenant, et où il restera.

Quoi qu’il en soit, avec ses erreurs, ses fautes et ses défaillances, la presse de notre temps est la maîtresse suprême ; elle fait et défait les situations , renverse ou fonde les ministères et les gouvernements, et, comme la lame d’Achille, blesse et guérit les blessures.

Suivant les temps, on déchaîne la presse ou on la muselle; rien n’y fait. Ceux qui arrivent par elle s’efforcent de l’entraver pour qu’elle ne serve pas à ceux qui ne sont pas arrivés. Vains efforts !

Les gouvernements passent, les journaux restent. Lapresse survit insoucieuse de ceux qu’elle a élevés ou qu’elle a brisés. Instrument terrible et impitoyable avec lequel il faut compter, qu’on l’exalte ou qu’on le méprise, suivant son

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