‹ La comédie de notre tempsChapitre 58 sur 121 · MONSIEUR PERRICHON, MONSIEUR HIX · texte numérisé non relu

MONSIEUR PERRICHON, MONSIEUR HIX

— Y a-t-il longtemps que je ne vous ai vu ! dit-il; heureusement les années passent, les hommes restent; quelques hommes du moins , car notre excellent ami Édouard Martin n’est plus.

Quel charmant homme que cet Édouard Martin ! un peu indiscret peutêtre, un peu bavard, mais aimable, bon vivant, joyeux à ravir. Vous souvient-il de nos bonnes causeries avec lui? Albert Monnier, disparu lui aussi , hélas! Meilhac dont on parle tant aujourd’hui, et Labiche dont on ne cessera point de parler demain?

C’est alors qu’on s’est peut-être un peu trop occupé de moi, de mes voyages et de mes impressions. Si ma modestie a souffert de quelques indiscrétions, tant pis pour elle. Quant à moi, je me déclare satisfait et reconnaissant. Qui diable aurait eu l’idée de parler de M. Perrichon et de ses voyages, sans ces gais et aimables compagnons?

M. Hix. — Eli bien, cher monsieur Perrichon, moi aussi je suis enchanté de vous revoir; mais pourquoi vous a-t-il plu d’annoncer votre arrivée à Paris dans les feuilles publiques ?

M. Perrichon. — A un autre, mon cher monsieur, je dirais que ma bonne renommée a tout fait, et que ma notoriété suffit pour motiver la curiosité qui s’attache à mes actes! Avec vous, je serai plus franc. J’ai fait annoncer mon voyage, parce que j’ai mon idée.

Depuis que je vous ai vu, j’ai liquidé mon commerce. Ce commerce

avait prospéré. Maintenant je roule carrosse, mais je n’en fais plus. J’ai fait dire que j’arrivais à Paris : pure fantasmagorie, pour rappeler mon nom aux oublieux; j’ai ici mon habitation, mon hôtel, où, comme dit cet original M. Choufleury, des Bouffes, je reste chez lui , le lundi de chaque semaine.

Et j’ai une galerie.

M. Hix. — Une galerie !

M. Perrichon. — Parfaitement ! Une galerie que j’ai déjà réalisée une fois par une vente superbe et à gros bénéfice , et je médite ma seconde vente pour une époque prochaine.

La galerie d’un homme connu se vend toujours avantageusement.

M. Hix. — - Et comment êtes-vous devenu si fervent pour les arts?

M. Perrichon. — Ah ! mon Dieu, c’est bien simple.

J’avais acheté jadis, uniquement pour faire valoir mon argent, des actions de toute sorte : j’avais du trois pour cent; j’avais du Mobilier, du Foncier, du Saragosse, etc., etc. Je m’étais attaché aux noms fameux dans les fastes de la Bourse. L’affaire de 1870 arrive; la guerre, la Commune; patatras! voilà que tout dégringole! si bien, si bien, que le Mobilier acheté à quinze cents francs n’en valait pas quatre cents; que le Saragosse de M. Rothschild, s’il vous plaît, ne se serait pas vendu plus de cent cinquante francs, et que le trois pour cent, que j’avais pris à soixante-quinze francs, se vendait tout au plus à cinquante.

Or, pendant ce temps, trois ou quatre malheureux petits tableaux, que ce bon Edouard Martin m’avait fait acheter jadis, et par grâce, étaient toujours pendus dans mon cabinet, car j’avais alors un salon blanc et or, et je ne me serais pas permis d’y accrocher une toile, de crainte de cacher mes boiseries. Tout cela est bien changé maintenant!

Un beau jour, je m’avisai de les regarder. 11 y avait là un cheval d’un rose bleu sur un fond vert, accompagné d’une sorte de Marocain, tout effiloché, avec de drôles de mains bien impossibles , et qui essayait de grimper sur le cheval. J’avais acheté ça jadis à M. Thomas, le marchand de tableaux de la rue du Bac, lequel l’avait acheté lui-même trois cents francs à l’auteur, un 15 janvier, le jour du terme ! J’ai vu le reçu. La chose fut payée par moi cinq cents francs, et le bon M. Thomas m’a remercié comme d’un service.

Mon cheval bleu et rose et mon Marocain effiloché étaient signés Delacroix ; c’était grand tout au plus comme mon livre de caisse. Je l’ai mis à une vente, il y a deux ans, et je l’ai vendu, devinez combien? trente et un mille cinq cents francs! Voilà ce qui s’appelle une affaire !

COSTUMES ET VISAGES

AU SALON DE PEINTURE

En même temps un petit Corot payé cent cinquante francs s’est vendu cinq mille francs, et un dessin de Meissonier, acquis jadis par Curmer au prix de cinquante francs, a été liquidé pour deux mille écus.

Ma voie était trouvée.

Maintenant je n’achète plus des actions, j’achète des tableaux.

Quelle affaire pour celui qui eût ramassé tous les Delacroix au moment où le Saragosse valait huit cents francs et les Delacroix cent écus ! Quel riche arbitrage! comme nous disons en termes de Bourse. Depuis ce temps, je ne rêve plus que tableaux achetés bon marché, puis revendus cher. Voilà pourquoi je suis ici en ce moment à l’ouverture.

Je viens de donner un coup d’œil à la hâte dans toutes les salles, et je viens de constater que je suis encore en veine. Figurez-vous que j’ai acheté, il y a deux ans, un petit Neuville charmant. Je le laisse mûrir. Sa Dernière Cartouche de l’Exposition précédente a fait monter la valeur de moitié. Son Combat sur un chemin de fer , de celte année, va être le succès du Salon actuel. Je laisse monter, je ne vendrai pas avant l’année prochaine.

Quel malheur de ne pas avoir pris une douzaine de Neuville, cinq ou six Détaillé, il y a seulement quatre ans, avec quelques Vibert, plusieurs Iierne- Bellecour, et un certain nombre de Corot !

Voilà des signatures cotées et acceptées avec faveur sur la place !

Mais le tout est de savoir quelles seront plus tard les valeurs, inconnues maintenant, sur lesquelles il se produira de la hausse.

Car, ce qu’il y a véritablement de fâcheux, c’est que, du moment qu’ils sont cotés officiellement sur la cote , ces diables d’artistes n’ont rien de plus pressé que de demander des prix fous.

Tenez, je viens de marchander une demi-douzaine d’huîtres avec un citron. Ça me plaisait. Eh bien, l’auteur m’a parlé de quinze cents francs. Je sais bien que les huîtres ont augmenté; mais, franchement, ça m’a paru un peu roide. J’ai demandé à réfléchir.

Tout cela rend les affaires plus difficiles.

Car enfin, je puis vous l’avouer, je ne m’y connais guère, et si je m’avise ** 39

d’acheter quelque tableau dont la signature ne soit pas connue sur la place, je cours grand risque d’acquérir une abominable croûte qui me restera sur les bras jusqu’à la fin de mes jours.

Si je vous disais, entre nous, mais là bien entre nous, que je ne comprends rien à la peinture de Delacroix, et que je ne peux rien comprendre aux arbres de Corot.

Eli bien! ça ne m’empêche pas du tout d'en acheter pour les revendre, jusqu’au moment où la baisse se décidera sur la valeur, et où l’on pourra peut-être arriver à en vendre à découvert.

Qui sait si cela ne pourrait un jour s’organiser comme à la Bourse ?

M. Hix. — Mais vous êtes très-fort, mon bon Monsieur Berrichon.

M. Perrichon. — Je n’ai pas cette prétention; mais je travaille la question en homme pratique, et si vous voulez visiter avec moi l’Exposition, je ne serais pas fâché de vous faire part de mes observations. Qui sait si vousmême vous ne pourrez m’être utile, même sans le savoir, comme l’a jadis été notre ami Edouard Martin?

M. Hix. — Avec plaisir, Monsieur Perrichon.

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