RIO
Le portrait du maréchal, quoique un peu mou, ne me paraît pas mal du tout; seulement son cheval a l’air d’être en bois.
Mademoiselle Irma. — Papa, viens donc voir : quelle jolie petite repasseuse! c’est fin, c’est charmant.
M. Bassecourt. — Et propret. Si on ne dirait pas de la peinture à l’eau de savon !
M. Perrichon. — Ah ! par exemple, voilà un drôle de peintre, et qui en a pris fortement à son aise. Mais voyez-moi donc ça! Franchement, n’est-ce pas se moquer du monde? Ça, des arbres? mais on ne peut pas seulement voir la forme d’une branche ou d’une feuille. Ça, du terrain? mais on dirait des coups de pinceau jetés au hasard; de petites taches jaunes informes çà et là, ça vous a la prétention d’être des fleurs; c’est trop fort. On me donnerait un tableau comme ça, je n’en voudrais pas pour vingt-cinq francs. Après ça, cependant, il y a le cadre.
M. Hix. — Vous avez vu le nom qui est écrit là sur la gauche?
M. Perrichon. — Ma foi, non! Ce n’est pas la peine, et puis, c’est illisible.
Voyons le livret : 458. Ah! sapristi! mais 458, c’est de Corot! En effet, en regardant bien.. .
Mais oui; seulement, il faut s’éloigner un peu.
Tiens ! tiens ! tiens ! tiens ! Au fait, il faut bien s’en rendre compte.
C’est étonnant comme, en s’éloignant, ça prend de la profondeur. Le ciel a une finesse, une transparence... Le flou des arbres est une merveille. Ce petit Ion bleu, pistaché de vert, revêt une délicatesse extrême. Les terrains deviennent solides et fermes, ça vous prend un effet...
M. Bassecourt. — L’effet de la signature.
M. Perrichon. — Tenez, en se reculant encore un peu, voyez-moi donc ces fleurs jaunes qui se détachent; on les cueillerait.
M. Bassecourt. — Sur la dix-septième feuille de l’arbre à gauche, il me semble voir un hanneton.
M. P errichon. — Bassecourt, vous exagérez; vous ne pouvez jamais rester dans la note ! Voyons, tenez, reculez-vous encore un peu. Que dites-vous de ce ciel? C’est vraiment bien.
M. Bassecourt. — En reculant comme ça jusqu’au bout du salon, ce sera magnifique; et si l’on peut reculer jusqu’à la place Louis XV, ce sera un chef-d’œuvre.
M. Perrichon. — A six mille francs, un Corot pareil, ce serait donné !
M. Bassecourt. — Eh bien ! et vous qui tout à l’heure n’en auriez pas donné vingt-cinq francs ! il est vrai qu’il y avait le cadre.
AU SALON DE PEINTURE
M. Perrichon. — Aussi, c’est ma fille qui m’avait fourré le nez dessus; après sa blanchisseuse, je ne pouvais pas voir...
M. Bassecourt. — Le nom !
M. Perrichon. — Enfin, maintenant que je l’ai bien vu, le tableau, j’en donnerais dix mille francs !
M. Bassecourt. — Parce que vous pensez bien le coller à votre Mexicain du boulevard Haussmann pour douze mille ! Eh bien , voulez-vous que je vous dise? le père Corot est un homme d’esprit et un malin; il y a cinquante ans qu’il fait toujours les deux mêmes tableaux, brume du matin, brume du soir. Pendant trente ans, vous et les vôtres, vous n’en avez pas voulu, et cependant, alors, il les soignait et faisait merveille. Maintenant, vous vous disputez ses moindres choses et les payez un prix absurde, et il les lâche à plaisir en se moquant de vous! Il vous donnerait ses torche-pinceaux encadrés et signés, que vous les trouveriez superbes. C’est bien fait !
M. Perrichon. — Et tout ça n’empêche pas qu’avec M. Corot, il y avait des affaires superbes à réaliser. Seulement, comme dirait notre insupportable ami Bassecourt, qui est là-bas à regarder les paysages de M. Defaux, il est peutêtre un peu trop tard. Il fallait s’y prendre à temps.
Et malheureusement, c’est toujours comme ça.
Ainsi, regardez-moi ces Defaux , les numéros 550 et 551. C’est réellement très-bien, d’après ce que me disait l’autre jour M. Haro, l’expert, un homme qui s’y connaît. Eh bien, il paraît que ce M. Defaux, il n’y a pas plus de dix ans, il n’y en a peut-être pas cinq, était occupé uniquement à crever de faim. 11 vous faisait une douzaine de tableaux pour deux cents francs, quelquefois même il donnait le treizième par-dessus le marché. Ah! par exemple, le marchand qui achetait ça pour l’exportation, payait le cadre ! Eli bien, essayez maintenant d’aller lui demander à acheter un de ces deux tableaux, il faudra lui payer ça plusieurs mille francs; et encore, peut-être ne pourrez-vous pas les avoir.
Si j’avais connu alors M. Defaux, je me serais fait une petite provision de sa peinture; mais je ne le connaissais pas.
M. Bassecourt. — Et si vous l’aviez connu, je vous connais assez pour savoir que vous ne lui auriez pas fait alors une commande de trois francs soixante-quinze.
M. Perrichon. — Taisez-vous, mauvaise langue.
Enfin, toujours est-il que ces tableaux-là ça se comprend mieux que les tableaux de M. Corot. El d’ailleurs, tout le monde n’a pas des appartements où
l’on puisse se reculer de dix mètres pour voir un tableau, comme il faut qu’un tableau comme celui-là soit vu.
Un Daubigmy comme celui qui est là, au numéro 523, ça va encore • avec quatre mètres de recul, ça suffît. Ce peintre-là est arrivé, c’est un maître depuis longtemps, d’après ce que je vois dans les journaux. 11 faisait très-fin jadis et il s’appliquait. Mais maintenant il n’a plus besoin de ça, il n’est pas si vieux que M. Corot. Quand il sera aussi vieux que lui, il faudra peut-être se reculer encore plus loin pour bien voir sa peinture.
Mademoiselle Perrichon. — Mon papa, je n’ose pas dire mon avis, et c’est peut-être parce que je n’y vois pas très-bien de loin, mais j’aime mieux les choses que je peux regarder de près. Ainsi voilà des petits tableaux de M. Max Claude , où il y a des petites dames à cheval très-élégantes, sur des petits chevaux grands comme la main. On voit tout, la bride, le mors, la selle, etc. On voit la forme des robes et des redingotes. C’est charmant.
M. Perrichon. — Ma fille, tu es dans le vrai. Il faut bien se mettre ça dans la tête. Sais-tu pourquoi M. Meissonier, qui est très-fort du reste, est le peintre qui vend le plus cher? C’est tout bonnement parce qu’on peut mettre le nez sur sa peinture comme ça plaît. Si on veut se reculer, on se recule. Mais avec un mètre de marge, on en a bien assez.
Ça s’accroche où l’on veut, comme on veut.
Arrive une révolution, un incendie, n’importe quoi, on fourre son Meissonier sous son bras ou bien dans son sac de nuit, et on s’en va où l’on veut. C’est mobilier, c’est portatif, enfin c’est une valeur de transfert.
Avez-vous besoin d’argent, vous portez votre Meissonier rue Drouot, et vous revenez avec l’argent. Voilà clairement ce qui ajoute à son prix.
Supposez , par exemple , que vous ayez un Punis de C/iavannes comme le Charles Martel qui est pendu là-baut. On trouve ça bien, certainement, et il y a beaucoup de gens qui prétendent que c’est bien beau comme peinture décorative, pour placer dans un grand hôtel ou dans un palais.
D’abord, avoir un grand hôtel ou un palais, ce n’est pas à la portée de tout le monde, et puis, supposez, comme tout à l’heure, une révolution, un incendie, me voyez-vous avec mon Punis de Chanannes sous le bras ou bien dans mon sac de nuit? Je ne serais pas plus heureux avec le grand tableau de ce Polonais Matedjko, qui est, à ce qu’on dit, un bon tableau, mais où toutes les têtes paraissent sur le même plan. C’est peut-être comme ça en Pologne. Me voyez-vous encore avec le tableau de P ils sur les bras? Comme ça serait drôle !
Aussi les artistes qui travaillent dans cette partie-là sont rares maintenant.
AU SALON DE PEINTURE
C’est décidément une partie ingrate, et s’il n’y avait pas de temps en temps une bonne petite Commune pour brûler les palais , les plafonds et les tableaux décoratifs comme ceux de la Cour de cassation, de l’Hotel de ville, des Tuileries, etc. , voilà des braves gens convaincus, comme Pnvis de Chavanncs, Bin, Matoat, qui se trouveraient bel et bien sur la paille. Heureusement pour eux, il va y avoir pendant quelques années un certain nombre d’Ingres, de Delacroix et de Gros à refaire.
Enfin , tous ces grands tableaux-là ne sont pas des valeurs mobilières, ce sont des immeubles par destination, voilà pourquoi je préfère des Meissonier.
C’est vous dire que je ne crains pas les Détaillé. Voyez-moi ses Cuirassiers.
M. Bassecourt. — Pauvre petit! on va vous en faire une douzaine pour deux cents francs, et avec de la neige, comme ceux de 1870 et 1872.
M. Berrichon. — Quel talent et quelle finesse! comme c’est bien composé! Dame, on lui paye ce tableau-là trente-cinq mille francs; c’est un chiffre! Et puis ça peut se regarder de près. Voyez-moi donc la cuirasse : on compterait les clous, les boutons des uniformes; sans compter que les têtes des hommes sont remarquables et que les chevaux sont étrillés de main de maître.
Madame Perrichon. — Et la fumée, comme c’est imité! une merveille! Quand on pense que ce M. Détaillé est un tout jeune homme ! On dit qu’il est encore garçon.
M. Perrichon. — Et même joli garçon, à ce qu’on dit. Trois tableaux par an à trente-cinq mille francs, cela fait cent cinq mille francs, sans compter les aquareiles, les tableautins et les broutilles. Un peintre comme ça, ça vaut un agent de change ou un banquier, sans compter qu’il n’y a pas la chance du caissier, départ pour Bruxelles. Irma , mon enfant , ne trouves-tu pas charmant ce tableau des Cuirassiers ?
Irma, rougissant. — Oh! oui, papa.
M. Bassecourt. — C’est égal, on dira ce qu’on voudra, son tableau de cette année manque de neige.