‹ La comédie de notre tempsChapitre 61 sur 121 · LES MÊMES · texte numérisé non relu

LES MÊMES

Henriette. — Oh! mon père, vois donc quel joli portrail ! comme c’est gracieux, souple et coloré! quel beau velours, quelle fourrure réussie! Voilà comme je voudrais être peinte.

M. Perrichon. — 356. Pas dégoûtée, ma chère enfant, c’est de Chaplin ; si ton mari, comme un maladroit banquier qu’il est, n’avait pas fait cette sotte spéculation que tu sais ; s’il avait su choisir un autre caissier que celui qui a filé l’année dernière à Bruxelles, il aurait pu te faire ce plaisir. Moi, ces choses-là, ça ne me regarde plus, j’ai bien assez , maintenant, de penser à ta sœur. Avec un portrait comme celui-là, bien exposé, une jeune personne trouverait facilement à s’établir.

Où est donc Bassecourt? Je serais curieux de savoir ce qu’il en dirait.

Madame Perrichon. — Il est là-bas, planté devant ce grand tableau qui représente un Turc avec des têtes coupées en veux-tu , en voilà, numéro 303. Voilà qui est gai; mais il me semble que j’ai déjà vu ça quelque pari.

M. Bassecourt. — Mais oui, c’est de M. Clairin, un clair de lune de Régnault.

Madame Perrichon. — Avez-vous vu le beau portrait de Chaplin? N’est-ce pas que c’est excellent?

M. Bassecourt. — Excellent ! on en mangerait.

M. Berrichon. — Gourmand ! tenez, regardez ce tableau. Ça, c’est tout à fait une autre manière. 653, Visite aux avant-postes, de M. Dupray. C’est très-bien , il me semble. Il y a là un brouillard qui est bien rendu. Les officiers ont des mouvements justes. Ah ! nous avons vu cela comme je vous vois maintenant. Je me rappelle un jour que nous avons été pas bien loin de là, avec mon ami Peponnet, qui était mon capitaine de la garde nationale. Il y avait un brouillard, qu’on ne s’y voyait pas.

Madame Perrichon. — Et ce pauvre cheval qui est mort, là, sur le devant. Pauvre bête ! comme c’est triste !

M. Bassecourt. — Ça fend le cœur,

M. Perrichon. — J’achèterais bien un tableau comme cela si ce n’était pas trop cher. Seulement c’est un peu trop grand.

AU SALON DE TEINTURE

M. Bassecourt. — Après ça, on peut le couper en deux. Ce sera moins gênant, et peut-être que chaque tableau y gagnera.

M. Berrichon. — Il y a encore dans le grand salon ce tableau de \I. Pi /s. Un Pardon en Bretagne aux environs de Guéménéc , dont on parle beaucoup. C’est bien fait, je ne dis pas, et il y a du progrès, assurent les peintres; niais comment diable se fait-il que les Bretonnes 11e sont pas plus jolies que cela? Ma parole, je plains ces pauvres Bretons; nous avons mieux que ça à Paris.

Voyons encore ces petits tableaux de M. Cermak, un Hongrois qui a beaucoup de talent. Je dois dire que j’aimais mieux son grand tableau de l’année dernière, Funérailles d'un grand chef. Mais enfin, il a sans doute de bonnes raisons pour faire plus petit cette année. Ça se vendra plus facilement soyons-en sûrs.

Maintenant, il y a encore à regarder là-haut ce Saint Sébastien, de M. Courtat. Avez-vous remarqué combien il y a de saint Sébastien tous les ans? Ça se compte par douzaines. Moi, je n’aime pas les saint Sébastien en général, 011 ne peut pas mettre ça dans sa salle à manger; mais il y a au moins cinq ans que je n’en ai pas vu un aussi fort que celui-là.

Passons maintenant dans la salle à droite.

Ah ! voilà Y Attaque sur une voie ferrée.

Eh bien, mes chers amis, moi, ce n’est pas parce que j’ai acheté un Neuville il y a deux ans, mais je trouve que c’est superbe.

C’est vrai, juste; il semble que l’on assiste, le cœur serré, à un drame de la vie réelle.

Voyez ce pauvre petit mobile, tué roide au moment où il épaulait son fusil ! Quelle altitude énergique, celle du commandant ! Et le petit soldat blessé à la jambe, et le clairon si crâne et si vaillant; il semble qu’on entend les éclats du cuivre en même temps que les crépitations de la fusillade.

C’est spirituel, énergique et vigoureux, c’est français.

Mademoiselle Perrichon. — Peut-être mieux encore que l’année dernière, si c’est possible.

M. Perrichon. — Et les artistes assurent que c’est plus solide de ton, et mieux peint que sa Dernière Cartouche.

Bravo, Neuville! ce n’est pas seulement parce que mon tableau double de prix, mais ça me fait plaisir !

Eh bien, et vous, mon vieux Bassecourt, qu’est-ce que vous dites de ça, et qu’est-ce que vous faites de votre... seulement?

M. Bassecourt. — Ma foi, mon cher, je le mets dans ma poche celte année, mais je le garde pour son tableau de l’année prochaine.

— Oui ! eh bien , demande à ces gaillards de modeler seulement on torse grandeur nature!.-. Ah! malheur!

Page 1