SCÈNE IV
V. TERRICHON , MADAME PERRICHON, MADEMOISELLE IRMA, HENRIETTE, M. OSCAR, M. BASSECOURT.
M. Berrichon. — Voilà les tableaux de M. Munkacsy, un Hongrois, dont on a beaucoup parlé depuis quelque temps. 1374 et 1375, les Rôdeurs de nuit et le Mont-de-Piété , des sujets tristes. Il ne doit pas être gai ce jeune homme, car on dit que c’est un jeune homme. On prétend même qu’il a été menuisier. Rien de plus honorable certainement, et je serais tout le premier à lui en faire mon très-sincère compliment.
Mais je me suis laissé dire que cet état pousse au noir, et ça se voit à la peinture de ce jeune artiste. N’avait-il pas débuté par un condamné à mort qui a fait beaucoup de tapage dans le temps? Après ça, il faut être juste, entendre toute la journée le bruit du rabot et le grincement de la scie, ce doit être fièrement agaçant et porter abominablement sur les nerfs. Aussi a-t-il abandonné la menuiserie, et il a joliment bien fait; mais il lui en reste quelque chose. Mais quel talent! comme cette figure du principal rôdeur est magnifiquement dessinée et largement peinte !
Ah! si vous croyez que je ne connais pas le langage des ateliers et de messieurs les salonniers qui écrivent si bien dans les grands journaux ! je
AL SALON DK I‘ K INT UK K.
saurai tout aussi bien dire qu’eux comment cette peinture est remai'quable par ses vigoureux empâtements, la solidité de sa lumière, les gris argentés de ses demi-tons; comme le clair obscur (dit-on encore clair obscur maintenant?) est bien compris; il y a là-dedans du Ribera. C’est comme du Ribot, on dirait que c’a été peint il y a deux cents ans.
Madame Perrichon. — Je ne dis pas, mon ami, mais enfin, tout ça n’est pas bien agréable à accrocher dans un salon, et puis, M. Munkacsy n'est pas galant; les femmes qu’il y a là dedans sont-elles assez laides, assez affreuses !
M. Perrichon. — Ma bonne amie, tu n’as jamais été en Hongrie, n’est-ce pas? ni moi non plus. Eh bien, les femmes sont peut-être, sont sans doute comme cela dans ce pays-là. Il est plus prudent de ne pas se prononcer. Tu comprends que, s’il avait fait tout ça en France et qu’il ait eu sous les yeux des modèles comme Irma ou Henriette, il en eût été tout autrement. Mais il n’y a nullement à lui en vouloir, à ce jeune étranger. Enfin, il a un grand succès et il le mérite.
Henriette. — C’est égal, ce n’est pas à lui que je demanderais mon portrait, et je Vous déclare que, tout Hongrois qu’il est, je lui préférerais énormément M. Cabanel, ou M. Dubvfe, ou M. Landelle; il y a encore M. Cot, qui réussit parfaitement les blondes , seulement il leur fait la bouche trop petite.
M. Perrichon. — Il n’est pas question de ton portrait, ma bonne amie : tu sais ce que je t’ai dit; et pour en revenir à M. Munkacsy, je trouve qu’il a un superbe talent, et je voudrais bien lui avoir acheté quelque chose il y a une dizaine d’années; maintenant, on dit que ses prix ne sont plus abordables. Il vend le prix qu’il veut, et je crains que la marge des bénéfices ne soit pas aussi grande que je voudrais; enfin, c’est à voir.
M. Bassecourt. — Moi, je trouve ça très-bien, certainement; seulement, tous ces gens-là qui sont soi-disant en plein air ont des ombres noires comme s’ils étaient dans une cave, et l’on jurerait qu’ils viennent tous de ramoner les cheminées. On a envie de les débarbouiller. Après ça, comme disait l’honorable M, Perrichon, c’est sans doute ainsi que ça se passe en Hongrie.
M. Perrichon. — C’est évident.
M. Bassecourt. — Tenez , messieurs et dames , il serait temps de venir se dérider un peu devant un paysage de M. de Koch. Voilà qui est frais; seulement, c’est comme les raisins de la fable, ça devient trop vert. C’est encore un bonhomme dont vous auriez dû acheter des toiles il y a une dizaine d’années.
M. Perrichon. — Est-ce qu’on sait?
M. Bassecourt. — 11 faut savoir, vous avez bien eu jadis un Delacroix pour cinq cents francs.
M. Perrichon. — Ça, c’est tout bonnement une veine, je ne m’en cache pas. Quant aux paysages, du reste, c’est bien difficile de savoir. 11 y en a tant en ce moment qui font ça on ne peut mieux ! Je me suis laissé dire que c’est plus facile que la figure. On casse une branche , il n’en est que ça. Ce n’est pas comme si l’on cassait une jambe ou un bras; on met une feuille plus haut ou plus bas, ce n’est pas comme si l’on changeait un œil ou une bouche de place; enfin ça prête tout à fait à la fantaisie.
Et puis, moi qui connais mes auteurs et qui les lis avec attention pour apprendre à m’y connaître, je vous dirai, entre nous, que je suis comme Théophile Gautier, un homme qui s’y connaissait, lui, et qui n’aimait pas beaucoup les paysages.
Il a dit en propres termes : « L’arbre est un préjugé des paysagistes. » El je suis de son avis.
Madame Perrichon. — Cependant, mon ami, il me semble...
M. Perrichon. — 11 te semble ce qui te plaît, ça ne fait rien, et voilà la propre phrase qui me guide dans mon opinion, et je n’en sortirai pas. Je l’ai encore relue ce matin :
« L’arbre est un préjugé du paysagiste qui l’empêche d’embrasser les «vastes horizons aux ligues sévères, aux superbes ondulations, et le réduit « souvent au métier misérable de chipoteur de feuillée. La terre glabre de « végétations prend des teintes merveilleuses, inconnues, dont on n’a pas « l’idée dans les pays recouverts d’herbages et de forêts, ces moisissures du « fromage terrestre. »
M. Bassecourt. — Fromage terrestre est bien réussi.
M. Perrichon. — N’est-ce pas? Voilà pourquoi je ne suis pas très-porté sur le paysage. Je dois vous avouer que ça m’a influencé.
M. Bassecourt. — Mais ça ne vous a pas empêché d’acheter un très -joli Pelouze il y a trois mois.
M. Perrichon. - — J’ai acheté, oui, pour faire comme les autres, et parce que ça doit monter, mais je vous donne ma parole que ce n’est pas pour les arbres.
M. Bassecourt. — -Et cependant, voyez ce lableaü exposé cette année; c’est brillant de couleur et d’une lumière charmante; mais il n’y a que de petits arbres, de quoi faire un gros fagot, deux lapins, et pas un pli de terrain. Et ça se Vendra très-cher.
M. Perrichon. — Et je gagnerai cinquante pour cent sur le mien. Mais
AU SALON DE PEINTURE
peul-êlre, il faut le dire, s’il n’avait pas sacrifié au préjugé pour faire des arbres, ca se vendrait encore mieux. Et notez cependant que, malgré moi, j’aime beaucoup le paysage. Quand on pense à Rousseau et à Dupré, de vieux paysagistes, ceux-là, et qui savaient joliment rissoler leurs toiles, eb bien , il y avait jadis un jury qui les fourrait très-régulièrement à la porte de l’Exposition.
Or, les membres de ce jury-là, qui étaient des peintres aussi, s’ils vivent encore, voient leurs tableaux ne pas se vendre du tout, ou bien atteindre avec effort le prix de 35 francs, pendant que les Rousseau et les Dupré décrochent facilement la timbale dans une grande vente et se vendent des 40 ou 50,000 francs.
Si l’arbre est un préjugé, comme disait le maître, il faut donc en conclure qu’il est certains préjugés qu’il est bon de garder et dont il ne faut se défaire que lorsqu’on en touche un bon prix.
Je raisonne des choses en homme d’affaires; tout se résume ou doit se résumer ainsi.
Mademoiselle Irma. — Mais la réputation, le talent, la gloire!
M. Perrichon. — Ma chère enfant, le talent, la réputation, la gloire, tout cela est bel et bien. Mais si ça ne rapporte rien du tout, ça passe à l’état de préjugé, et il faut s’en soucier comme des neiges de l’année dernière.
D’abord, quelqu’un qui a du talent et de la réputation en ce momentTci peut facilement battre monnaie avec ça. C’est un capital qui en vaut un autre. Est-ce que vous croyez, par exemple, que M. Cabanel , qui a fait de magnifiques portraits...
M. Bassecourt. — L’an dernier.
M. Perrichon.. . — n’a pas joliment raison de tirer le plus possible de son capital, qui est son talent? C’est moi qui le blâmerais s’il en était autrement. Voilà son grand portrait de dame avec deux superbes petits enfants; regardezmoi ça au n° 294, c’est fort bien à coup sùr, et l’on certifie qu’il a fait payer ce portrait 45,000 francs. Il a eu parfaitement raison, et j’aime bien mieux voir gagner 45,000 francs à un Monsieur pour un tableau que d’en voir gagner cent mille à un autre Monsieur qui vend delà cotonnade, du chocolat, de la farine de lentilles, ou même de l’eau de mélisse.
M. Bassecourt. — - Et même des voitures.
M. Perrichon. — Certainement. Maintenant que je suis retiré, ça m’est bien égal.
Madame Perrichon. — Mais, mon ami, n’as-tu pas un petit tableau de M. Cabanel dans le petit salon?
M. Perrichon. — Oui, ma bonne, il est même très -joli. C’est encore ce pauvre Edouard Martin qui m’avait fait acheter ça dans le temps , quand M. Cabanel était à Rome avec son ami Benouville, même que ça lui a rendu bien service, et il n’a jamais fait mieux que ça.
M. Bassecourt. — Naturellement.
M. Perrichon. — Voilà maintenant M. Carolus Durait > qui a le plus grand succès avec le portrait de madame la comtesse de Trois-Etoiles, et surtout celui de sa petite fdle. Voyez comme c’est ferme, vigoureux, coloré.
M. Bassecourt. — Seulement... il a le tort de faire des femmes nues.
M. Perrichon. — Vous avez raison, ce n’est pas convenable; quand on a des demoiselles, il ne faut pas leur inculquer l’idée de se promener ainsi dans la rosée.
Mais regardez cependant la toile, comme c’est clair, lumineux, transparent.
M. Bassecourt. — Transparent, oui, on verrait les feuilles à travers.
M. Perrichon. — Eh bien, j’ai vu hier un groupe d’artistes, mais, là, des gens connus et qui s’y connaissaient, qui avouaient entre eux que ce petit Carolus Dur an est devenu un maître.
Eh bien, il a donc du talent, de la réputation, et il se fera payer tout ça le plus cher qu’il pourra, et il aura raison.
Et il aura d’autant plus raison que , s’il n’avait pas de talent, on le laisserait crever de faim le plus tranquillement du monde, comme ce pauvre Tassaert, qui vient de mourir si tristement et qui, cependant, avait eu beaucoup de talent, qui, bien sur, en avait encore. Malheureusement, il s’est laissé oublier.
M. Bassecourt. — Certainement, c’est fâcheux; mais je ne sais pas si vous avez fait cette observation : C’est quand les artistes n’ont pas le sou qu’ils travaillent le mieux et qu’ils font des choses meilleures. Dans l’intérêt de l’art, il ne serait peut-être pas mauvais de s’arranger pour leur faire manger toujours un peu de vache enragée; la gloire du pays s’en trouverait bien .
Ah! si l’on pouvait avoir un petit Meissonier au secret dans un bon atelier, à part, bien chauffé, nourri convenablement, des égards, une douzaine de mille francs par an pour ses petites fantaisies et ses cigares, et l’obligation de livrer un tableau par mois! Quelle affaire! Pour lui pas de soucis, de la tranquillité, de la sérénité d’esprit, nourriture suffisante mais légère, vie calme. Chacun y trouverait son compte.
M. Perrichon. — Ce serait un rêve! Mais maintenant ce n’est plus possible.
AU SALON DE PEINTURE
Il y a une quarantaine d’années, quand il faisait des petits bois pour Curmer, on aurait pu passer avec lui un engagement pareil , et il eût été ravi.
M. Bassecourt. — Maintenant, vous n’oseriez plus proposer ça.
M. Berrichon. — Ah! ce n’est pas l’embarras, je le lui proposerais bien, mais il serait dans le cas de me refuser.
M. Bassecourt. — Eli bien, je me suis laissé dire qu’il y a des marchands malins qui ont deviné ça avant nous et qui ont des artistes à l’année : ils leur donnent tant par an. Voilà pour sept, huit et dix ans. On ne peut travailler que pour eux, mais, là, il faut travailler. On visite de temps en temps le pensionnaire : s’il ne travaille pas consciencieusement, vlan! un savon de première catégorie et qui se porte bien. S’il y a récidive, dzingg! on coupe la pension et on arrête les frais. Il faut fournir tant de centimètres carrés si l’on est myope, tant de décimètres carrés si l’on est presbyte, tant de mètres cubes si l’on est sculpteur, et tout le monde s’en trouve bien. Oui, mais voilà le chiendent, comme disait jadis M. de Chateaubriand, il faut savoir trouver de jeunes sujets; c’est comme des ténors ou des chevaux de course; ça ne se reconnaît qu’à l’user; on court des chances.
M, Perrjchon. — Soyez heureux, c’est là le vrai bonheur! C’était une des maximes favorites de mon cher oncle, le regretté M. Prudhomme. J’ai été heureux jusqu’ici, je crois fermement devoir l’être encore, et je vous dirai entre nous que je ne serais pas fâché de trouver une combinaison dans ce genre. Aussi je regarde d’abord tous les tableaux des gens arrivés et par conséquent sur lesquels il n’y a plus un coup véritable à tenter; mais je me réserve pour examiner avec soin fous ceux qui commencent à montrer le bout de leur nez. Avec ceux-là, on peut essayer.