‹ La comédie de notre tempsChapitre 63 sur 121 · LES MÊMES, M. OSCAR · texte numérisé non relu

LES MÊMES, M. OSCAR

Madame Perrichon. — Oh! Monsieur, vous venez de marcher sur ma robe ! J’ai senti un crac abominable.

M. Oscar. — Mon Dieu! Madame, je vous demande un millier de pardons; j’ai la vue si basse !... Je suis au désespoir !

Madame Perrichon. — J’espère que la dentelle n’est pas déchirée; mais vous auriez bien dû faire plus attention.

M. Oscar. — Ob! Madame, que d’excuses! que ne puis-je réparer!.. . mais j’avais une dislraction que vous me pardonnerez peut-être : je suis peintre, et je regardais le ravissant profil de mademoiselle votre fille, et...

Mademoiselle Irma. — Maman, je t’assure, ce n’est que décousu.

M. Perrichon. — Et vous dites que vous êtes peintre, jeune homme?

M. Oscar. — Oui, Monsieur; il est vrai que j’ai été commis d’agent de change ; mais j’ai vu le coup de temps , et j’ai lâché la Bourse.

M. Perrichon. — Vous avez sans doute quelque chose ici?

M. Oscar. — Ah! mon Dieu, non, Monsieur, j’ai exposé il y a deux ans : du coup, mon affaire a été faite. Maintenant je n’expose plus; c’est s’exposer.

M. Perrichon. — Mille pardons , cher Monsieur ; — permeltez-moi de vous appeler cher Monsieur, — de vous faire toutes ces questions; mais enfin, vous m’intéressez, et je m’occupe, autant qu’il m’est possible, de suivre et d’encourager les arts.

M. Oscar. — On ne saurait faire un plus noble usage de la fortune, Monsieur, et tous les gens de goût vous applaudiront.

M. Perrichon. — Je l’espère bien. ( Bas à madame Perrichon .) Il est fort bien , ce jeune homme.

Vous dites donc que vous n’exposez plus? Mais enfin, il faut bien se faire connaître.

M. Oscar. — Monsieur, j’ai une clientèle, un cercle de relations qui s’étend et qui prospère; j’ai passé quelque temps à Rome, où j’ai commencé le noyau, puis à Londres où je l’ai accru, et ici je connais pas mal de banquiers à qui je portais les cours, et d’agents de change avec lesquels je faisais des compensations.

AU SALON DE PEINTURE

J’écoule mes huiles avec facilité : un tableau n’est pas plutôt commencé qu’il est acheté.

M. Perrichon, bas à madame Perrichon. — Mais c’est qu’il est très-bien, ce jeune homme.

M. Oscar. — Ce sont les commencements qui sont les plus difficiles, et puis après, cela va tout seul.

M. Perrichon. — C’est égal, je ne comprends pas beaucoup pourquoi vous n’exposez pas.

M. Oscar. — Ah! mon Dieu! c’est bien simple. Avez-vous entendu parler de Fortumj ?

M. Perrichon. — Non, mais il a un bien joli nom. Cependant il me semble me rappeler avoir vu ce nom-là quelque part.

M. Oscar. — Eli bien, ce Fortuny vend aisément un tableau une soixantequinzaine de mille francs, un tableau grand à moitié comme celui-ci de M. Manet, le Chemin de fer.

M. Perrichon. — Pas possible!

M. Oscar. — C’est comme je vous le dis. Seulement, c’est plus fait.

M. Perrichon. — J’aime à le croire; mais soixante-quinze mille francs!

M. Oscar. — Oui, Monsieur, et il n’en fait pas assez pour les demandes, et il n’expose jamais. Le fait est qu’il a grandement raison. Exposer pour que les autres, les collègues, débinent la marchandise et que les acheteurs entendent ça et soient découragés; merci! ça ne serait pas à faire. De temps en temps , un tableau soumis à la vénération des fidèles dans une petite chapelle où l’on n’a pas l’œil taquiné par d’autre peinture, et ça suffit.

Un monsieur qui a payé soixante-quinze mille francs est un homme posé et qui ne veut pas laisser tomber sa valeur; il la soutient; il n’a qu’une idée, c’est que les autres payent plus cher que lui, et ces autres se disent : Tiens, un tel a un Fortuny? coûte que coûte, j’en aurai un. Et Fortuny, qui a un homme d’ affaires intelligent, tient ses cours, et ça gagne de proche en proche.

M. Perrichon. — Mais est-ce vraiment beau, là, parole d’honneur?

M. Oscar. — Très-beau, très-bien, très-brillant!

M. Bassecourt. — Seulement... ça craint la rampe.

M. Oscar. — Eh bien, nous sommes quelques-uns qui l’imitons et nous n’avons pas à nous en repentir; mais il faut des relations.

M. Perrichon. — < Et vous en avez. ( Bas à madame Perrichon.) Non-seulement il est très-bien, ce jeune homme, mais il est très-fort. — Mon Dieu, Monsieur, puisque vous êtes si aimable, serais-je indiscret en vous priant de

me donner votre avis sur quelques toiles que j’ai chez moi? car je cherche à m’éclairer, et, comme je veux encourager les arts, je désire...

M. Oscar. ■ — Cela se comprend; je suis à votre disposition, Monsieur...

M. Perrichon. — M. Perrichon.

M. Oscar. — Monsieur Perrichon ! l’ami , le sauveur de mon ami, M. Daniel Savary, car je suis son ami Oscar.

M. Perrichon. — Excellent jeune homme! Oui, je l’ai sauvé, ce cher Daniel, au péril de ma vie. Nous étions là; tenez, ce beau paysage de M. Gustave Doré me le rappelle, là, au n° 626; le mont Blanc nous regardait tranquille et majestueux...

M. Oscar. — Oui, cet acte de courage est célèbre; je l’ailu dans le journal. Tout le monde connaît votre admirable témérité.

M. Perrichon. — Si vous voulez accepter avec nous un dîner sans façon, je pourrai vous montrer le bâton de sauvetage, les pièces justificatives , les photographies, et mes tableaux, ainsi que les peintures de ma fille et ses dessins.

M. Oscar. — Ah! Mademoiselle fait de la peinture! Il ne lui manque donc plus rien.

M. Perrichon, avec Jlerté. — Rien, Monsieur.

Comme on se retrouve ! Le monde est si petit !

Mademoiselle Perrichon. — Oh! monsieur Oscar, comme vous êtes heureux d’être peintre !

M. Perrichon. — Monsieur Oscar, j’ai bien envie de vous demander un jour le portrait de ma fille.

M. Oscar. — Justement, je suis peintre de fleurs.

Madame Perrichon. — Il est charmant.

M. Perrichon. — Allons, Messieurs, nous bavardons, nous bavardons, et nous ne regardons pas les tableaux, et il faut absolument que je voie le Christ de M. Bonnat.

Ah! enfin, le voilà! 205, c’est bien ça : Christ pour la Cour d’assises du Palais de justice de Paris. Le fait est que ça donnera à réfléchir à tous ces affreux gredins qui viennent là. C’est superbe , c’est magnifique comme peinture; il me semble qu’on ne peut pas mieux peindre que ça.

M. Oscar. — Ce serait difficile, en effet.

Madame Perrichon. — Mais, mon ami, j’ai toujours lu dans le Nouveau Testament que le Christ était le plus beau des enfants des hommes. Eh bien, entre nous , mon ami, tu n’es pas le plus beau des enfants des hommes, toi.

M. Perrichon. — Merci bien.

AU SALON DE PEINTURE

Madame Perrichon. — Et je te trouve cependant encore mieux que ce Christ, tel que l’a rendu M. Bonnat. Il faut se rappeler qu’il avait trente-trois ans tout au plus.

M. Perrichon. — Certainement, ma bonne amie, je n’ai pas été trop mal dans mon temps, mais tu exagères; tu sais d’ailleurs que la peinture vieillit toujours un peu. Enfin, tout le monde est d’accord, c’est admirable comme peinture.

Henriette. — Mais, papa, il a les pieds sales; il a des cors, des durillons : ses jambes ont des varices.

M. Perrichon. — Ma fille, c’est sans doute pour montrer que le Christ n’a voulu se souslraire à aucune des douleurs humaines, petites et grandes.

M. Bassecourt. — Seulement, avaler un sac de noix, comme le commis du Printemps a avalé sa fourchette, c’était inutile.

M. Perrichon. — Bassecourt, vous ne savez ce que vous dites. Tout le monde est d’accord pour voir que c’est merveilleux. Certainement, j’aime mieux ce ravissant tableau, les Premiers Pas , numéro 207.

Irma. — Ah ! celui-là est délicieux.

M. Perrichon. — Mais il faut rendre justice à ce Christ : c’est tout bonnement admirable.

M. Bassecourt. — Admirable, oui. Mais ce n’est pas un Christ; c’est un vieux zouave qui aurait mérité la croix.

M. Perrichon. — Eh bien, si vous voulez que je vous dise, j’aime mieux la Charité , de M. Bouguereau , que vous voyez là au numéro 232. Voilà qui est fait pour donner aux hommes le goût de la charité; mais cette Charité est délicieuse; elle est potelée, jolie comme un cœur. Il n’y a pas de danger que cette Charité-là ail les pieds sales et les ongles en deuil comme le Christ de M. Bonnat. Tout ça est frais, rose et jeune; les deux bébés sont adorables, et lavés, et proprets, et frisottés comme des poupons de princesse. Voyez-moi donc comme ce qu’elle leur offre est appétissant!

Satin sur lequel est assise Une fraise ou une cerise ,

comme disait M. Clément Marot, un poëte.

Madame Perrichon. — Il est mort, je crois ?

M. Bassecourt. — Hélas! oui, c’est une perte.

M. Perrichon. — Jusqu’à l’herbe et aux feuilles, qui sont nettoyées avec le soin le plus délicat.

Irma. — C’est charmant.

Henriette. — C’est exquis ! ! !

Madame Perrichon. — Et dire que c’est de la peinture à l’huile! C’est aussi beau que de la peinture sur porcelaine.

M. Perrichon. — J’aime moins son Homère , bien qu’il soit aussi propre et soigné; il n’y a pas jusqu’au chien qui a l’air de revenir du blanchissage ; mais enfin la Charité me va mieux. Sans doute parce que c’est une femme, et une jolie femme.

Madame Perrichon. — Monsieur Perrichon ! vous êtes léger.

M. Perrichon. — On fait ce qu’on peut.

M. Oscar. — La Falaise de M. Breton , qui est au numéro 257, ça n’est pas aussi poli que la Charité, mais comme c’est ferme, vigoureux! On ne voit ni la tête ni les yeux de celte femme du pêcheur qui interroge anxieusement la pleine mer, et cependant son visage et ses yeux paraissent saisissants d’expression. La mer semble immense et profonde. Quel est le secret?...

Irma. — Monsieur Oscar, je suis comme vous, ce sujet est simple, mais il m’impressionne. Est-ce dans ce genre que vous travaillez?

M. Oscar. — Non, Mademoiselle; j’admire et j’apprécie ces choses-là, mais je ne les cultive pas. C’est trop grand comme toile, et il faut être M. Breton pour trouver à s’en défaire. Un homme moins connu garderait ça pendant vingt ans dans son atelier. Sur une toile grande comme la main , on aurait pu en dire tout autant.

Moi, je travaille dans le bibelot, c’est ma spécialité. Je suis myope, et je fais de la peinture de myope; c’est ce qui se vend le mieux. Les peintures lâchées, peintures de presbyte, se vendent avec peine; le succès des Delacroix et des Corot est un pur accident sur lequel il ne faut faire aucun fonds pour l’avenir.

C’est Meissonier qui est le général en chef de toute cette armée de peintres à lunettes qui tient le haut du pavé dans les collections et dans les ventes.

Voyez Meissonier, Gérôme, Détaillé, Vihert, Berne-Bellecour , Leloir Brillouin, Chavet, Fichel, etc., etc. Tous ces gaillards portent lunettes ou lorgnon et peignent avec le bout de leur nez. Ils font des tableaux fins, précieux, terminés, que l’on peut regarder à souhait, le nez dessus; ils font des valeurs non encombrantes, que l’on peut, ainsi que je l’entendais dire tout à l’heure à M. Perrichon, transporter facilement d’un appartement à un autre, d’une collection à une autre collection.

Dame ! tout le monde ne peut pas faire des Terhurg, ni même des Meissonier ; mais c’est une partie où l’on gagne largement sa vie.

AU SALON DE PEINTURE

Je suis myope et je travaille dans cette partie-là , c’est la meilleure.

M. Perrichon. — Mon jeune ami, — permeltez-moi de vous donner ce titre, vous entendez l’art comme il doit être entendu de nos jours, d’une façon tout à fait pratique. Si j’étais encore assez jeune et que ma vie fût un peu plus courte, je ferais de la peinture comme cela, ou du moins j’essayerais; mais le temps est passé. Je me consolerai en achetant de la peinture toute faite. Et votre genre est...

M. Oscar. — Le bibelot et le bibelotage; je ne m’amuse pas à chercher des sujets philosophiques, moi. Mon dernier tableau représente un éventail Louis XV dont une petite souris grignote les bergères , un mouchoir brodé , un flacon et une fleur fanée dans un verre de cristal de Venise. Ce n’était pas méchant comme idée, eh bien, j’ai vendu ça six mille francs aune Américaine qui était blonde, sous le règne de Cavaignac.

J’ai fait énormément d’argent avec la demi-douzaine d’huîtres accompagnée d’un citron. Ces choses-là, ça se vend toujours.

M. Perrichon. — Je le sais.

M. Oscar. — Mais on fait cela quand on n’a pas encore pu collectionner des bibelots à copier; maintenant c’est différent : j’ai des costumes de toute sorte, que je mets sur le dos de mes modèles, les premiers venus, et je copie, le plus fidèlement que je peux, des étoffes, des tapisseries, des vases, des bahuts ; tout cela fait merveille et dispense de s’éreinter à chercher des sujets. Quand une fois on a eu quelque tableau bien placé chez un grand marchand, qui a intérêt à vous soutenir, chez un grand banquier, on est lancé.

Tenez, j’ai un de mes amis qui fait de la peinture pour le goût moderne; il a glissé deux ou trois tableaux dans une vente, rue Rossini, et il les a fait acheter lui-même par un tiers , à un prix de moitié supérieur.

Qu’est-ce que ça lui a coûté? Les frais de vente et d’achat; et, depuis ce temps-là, il vend le double. Tout le monde a remarqué la faveur croissante qui semblait s’attacher à ses œuvres. Le jour où il aura utilement placé quelques tableaux chez les marchands de tableaux les plus à la mode, les marchands s’entendront et élèveront les prix. II est parti.

Madame Perrichon à Irma. — Il est charmant; quelle appréciation juste ! il en revendrait à un agent de change.

M. Oscar. — Dame ! c’est ainsi que nous faisions jadis et qu’on fait encore, à coup sûr, pour enlever une valeur. On donne ordre à un agent de change d’acheter tant d’actions de tel chemin de fer, ou de telle banque, ou de tels fonds et à tels cours. On donne l’ordre à un autre agent de change de vendre les mêmes actions ou les mêmes fonds à tels cours désignés d’avance. Cela se ** 42

marque immédiatement sur la cote. On en est quitte pour payer les frais de courtage; la valeur désignée monte, et M. Gogo, c’est-à-dire l’actionnaire, achète, parce qu'il croit que cela va monter de nouveau. Le tour est fait.

Eli bien, il en est de même pour les tableaux.

M. Perrichon. — C’est bien cela; mais, comme je le disais dernièrement , il faut savoir faire convenablement un tableau pour se lancer ainsi, de même qu’il faut savoir reconnaître si une valeur ou des tableaux permettent de faire une opération pareille pour la risquer. Car, enfin, j’ai vu des spéculateurs se faire étriller sérieusement sur les actions et les fonds publics , et il doit en être de même sur les tableaux.

Certainement, je m’intéresse beaucoup aux artistes arrivés, mais il y a surtout quelque chose à faire avec ceux qui doivent arriver plus tard. Jeune homme, topez là; vous pouvez m’être excessivement utile pour découvrir tout d’abord ceux qui doivent plus tard décrocher la timbale ou gagner les prix. Quand je vais aux courses et que je parie un peu le dimanche, pour faire comme tout le monde, je m’aperçois parfaitement qu’il n’y a plus rien à faire en pariant pour un cheval coté et connu comme Boïard, à M. Delamarre. On ne gagne vraiment quelque chose que lorsqu’on peut avoir la chance de deviner un poulain qui deviendra un cheval brillant dans l’avenir. C’est à ça qu’il faut m’aider, mon bon monsieur Oscar.

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