‹ La comédie de notre tempsChapitre 64 sur 121 · M. PERRICHON, MADAME PERRICHON, M. RASSECOURT · texte numérisé non relu

M. PERRICHON, MADAME PERRICHON, M. RASSECOURT

M. Perrichon. — Assurément, mon cher Monsieur, les artistes dont les noms sont connus, archiconnus, m’intéressent beaucoup. Voilà des gens qui

AU SALON DE PEINTURE

vendent ce qu’ils veulent, qui placent à volonté leurs tableaux, lesquels sont cotés comme le trois pour cent, le cinq pour cent, le chemin de fer du Nord et de la Méditerranée. Vous concevez bien que ce n’est pas avec ces gens-là qu’il y a de l’argent à gagner et des affaires à étudier.

Ainsi, voilà M. Gérôme : que diable voulez-vous faire avec un Monsieur dont les tableaux se vendent presque autant que les Meissonier, des quarante ou cinquante mille francs? Rien à faire certainement. On disait jadis : Couvrir d’or un tableau, pour signifier comment on l’achetait un prix fabuleux et excessif. Supposez donc qu’un amateur ait la prétention d’acquérir X Eminence grise. . .

M. Bassecourt. — Ob ! oui, trop grise.

M. Perrichon. — ... Son meilleur tableau de cette année, en le couvrant d’or. Voyez-vous d’ici la grimace que lui ferait ce bon Gérôme? et il aurait bien raison , car il trouvera mieux où il voudra. Le fait est que c’est la perfection, il n’y a rien à dire; tout ça est peint avec un soin, une science, un goût! rien de négligé. Voilà un homme consciencieux : le dernier ruban du moindre soulier est aussi fait que la figure principale ; la dernière feuillure de la rampe n’est pas plus sacrifiée que les têtes de ces courtisans merveilleux de dessin, de costume et d’attitude; la dernière marche de l’escalier est tout aussi frottée, balayée que les collerettes, les épées et les mains de tous ces grands seigneurs du premier et du second plan.

M. Gérôme n’est pas un lâcheur, et, en somme, s’il fait payer ses tableaux un bon prix , celui qui les achète en a pour son argent.

Madame Perrichon. — Aussi, me disait quelqu’un hier, je ne sais plus trop qui, il paraît que M. Goupil, le plus célèbre marchand de tableaux de l’Europe peut-être, a pris le parti de lui faire épouser sa fille pour qu’il ne puisse pas mettre ses tableaux ailleurs, et que les bénéfices ne sortent pas de la famille.

M. Bassecourt. — Sans comparaison, comme le chevalier de Cubières, un écrivain du siècle dernier, qui, un jour, épousa sa blanchisseuse parce qu’il ne pouvait plus la payer.

M. Perrichon. — Je trouve que M. Goupil a fort bien fait. D’autant plus que M. Gérôme est, dit-on, un charmant garçon, ce qui ne gâte rien, et qu’il travaille tous les jours à faire des rentes à son beau-père. Nous ne sommes plus au temps où l’on maudissait son fils parce qu'il voulait faire de la peinture. C’est un état, et un joli état, maintenant.

Tenez, j’avais un de mes collègues qui avait marié une de ses filles à un conseiller d’Etat, l’autre à un préfet, et qui n’avait pas voulu d’un peintre, sous prétexte que ce n’était pas un homme sérieux.

Vlan! voilà la République qui s’avance.

M. Bassecourt. — Blique qui s’avance..

M. Berrichon. — Le siège, tout le tremblement. Voilà mon préfet, mon conseiller d’Etat à pied. Plus de conseil , plus de préfecture, nus comme des petits saint Jean, tandis que mon artiste, lui, vous prend sa boîte à couleurs, ses pinceaux, fde à Londres tout simplement, comme le premier fileur venu, et se met tout bonnement à frotter de la couleur sur sa toile, sans même avoir besoin de connaître un traître mot d’anglais, et, pendant que les autres se serraient le ventre à en crier, il vous gagnait des mille et des cent; c’étaient des bank-notes ou des guinées au lieu de billets de mille ou de pièces de vingt francs, mais ça revenait tout à fait au même. Voilà une position que j’appellerai inamovible, et je vous déclare que par le temps qui court, un préfet ou un fonctionnaire quelconque , j’ai beau les estimer ou les considérer, je n’en voudrais pas pour ma fille, pour mon ïrma; et si elle veut bien m’écouter, elle préférerait tout bonnement un petit peintre doué de bons yeux et d’une bonne santé, quand il ne saurait jusqu’à présent peindre autre chose que des chaudrons de cuivre avec des poissons et des homards autour, ou bien la fameuse douzaine d’huîtres avec un citron, ou bien encore la jeune fille écoutant à une porte.

Madame Berrichon. — D’ailleurs, mon ami, les peintres, maintenant, ne sont plus comme ils étaient jadis , quand nous nous sommes mariés. Avant mon mariage, il y avait dans la maison en face un peintre qui avait une figure charmante, à mon goût, du moins.

M. Berrichon. — Eh bien, merci, ça va bien; mais heureusement, il y a si longtemps !...

Madame Berrichon. - — Et maintenant, il a l’air d’un vieux commerçant retiré.

M. Berrichon. — Allez toujours, Madame.

Madame Berrichon. — Mais alors il portait des chapeaux pointus à grands bords , une cravate rouge étincelante , un pourpoint de velours , des pantalons flottants et des souliers à la poulaine. Rien qu’à le voir, mon père, qui, vous le savez, était dans la haute quincaillerie, prenait des attaques de nerfs et poussait des cris de paon. Si ce Monsieur s’était permis de faire autre chose que de jeter les yeux sur moi par la fenêtre, ce qu’il faisait du reste sans discontinuer, je vous laisse à penser si on l’eût mis à la porte.

M. Berrichon. — Ah! les peintres, comme ils ont changé!

Voyez maintenant les artistes, ils se sont posés, ils s’habillent comme les autres : les jeunes ont l’air de petits gommeux ou de commis dans les grands

AU SALON DE PEINTURE

magasins; les mûrs et les vieux semblent des officiers, des généraux ou des notaires. Il y a des barons, des comtes, des vicomtes et même des marquis qui se font artistes.

M. Bassecourt. — Des décavés !

Madame Perrichon. — Pas tant que ça. Enfin, ceux qui avaient des demoiselles et qui les ont mariées à des banquiers ou à des préfets en ont vu de grises; tandis que ceux qui avaient eu la veine de prendre pour gendre quelque peinlre à succès ou à demi-succès, n’ont pas en à se repentir.

Irma. — C’est si charmant de foire de la peinture, de voyager, et puis d’avoir de jolies choses autour de soi : de beaux bahuts, des porcelaines, des étoffes, des bibelots de toute sorte, des tapisseries!

M. Bassecourt. — Il y en a aussi pas mal qui meurent de faim.

M. Perrichoïv. — Des artistes vieux style! Maintenant ce n’est plus comme cela. Depuis que les artistes gagnent de l’argent, ils gagnent beaucoup en considération.

M. Bassecourt. — Parbleu!

— Mon enfant, tu le sais : il y a des tableaux que tu ne dois pas regarder.

Page 1