‹ La comédie de notre tempsChapitre 65 sur 121 · M. PERRICHON, MADAME PERRICHON, M. BASSECOURT, M. OSCAR · texte numérisé non relu

M. PERRICHON, MADAME PERRICHON, M. BASSECOURT, M. OSCAR

Madame Perrichon. — Mon ami, regarde donc ce tableau, je ne sais pas de qui c’est, ça m’est égal; mais cela m’impressionne. D’abord moi j’aime à voir clairement le sujet : ici le sujet parle de lui-même.

Nous sommes à Rome; les martyrs ont été mis à mort par les bêtes féroces, sous les yeux et aux applaudissements d’une foule altérée de sang. Les

spectateurs sont partis ; le Cirque , dont les gradins sont déserts , ne renferme plus que les animaux repus et les restes épars de leurs victimes. C’est la nuit. Du ciel étoilé, une théorie d’anges lumineux vient recueillir les âmes des martyrs pour les porter dans le sein de Dieu. L’idée est magnifique.

M. Perrichon. — Merci ! tu parles comme un feuilleton. — Voyons , que je te dise si je trouve ça de mon goût. Le numéro est 625, regardons le livret! Ah! ah! ça n’est pas étonnant, parbleu!

M. Bassecourt. — Parbleu! est le mot.

M. Perrichon. — Ce sont les Martyrs chrétiens , par Gustave Doré. En voilà-t-il un qui a du talent, et qui en a fait, et qui en fera encore, des compositions , en veux-tu , en voilà !

M. Oscar. — Le fait est que Gustave Doré n’est pas un monsieur à s’atteler pendant un mois après un chaudron de cuivre, deux bouteilles de vin, un angle de fromage et une douzaine d’huîtres. Quand je pense que, parmi ces infirmes qui consacrent un trimestre à peindre un tapis avec n'importe quoi dessus, et six mois à habiller, d’après un couturier, une petite femme lisant une lettre ou frappant à une porte, un an à éditer une gaillardise ou un calembour, il n’en est guère qui ne se permettent de blâmer la peinture de cet homme qui est à la fois un grand artiste et un poète, j’avoue que je suis honteux pour ces tripoteurs de pâte et ces clapoteurs de pinceau.

M. Perrichon. — Très-bien, mon ami; moi je suis comme ma femme, je trouve ça superbe.

M. Oscar. — Vous voyez que je ne parle pas suivant mon intérêt, puisque je suis un peu des gens qui savent s’éreinter à peindre un habit, des bottes, des robes de soie ou des œufs sur le plat d’après nature; mais cela ne m’empêche pas de dire ce que je pense.

Irma. — Certainement, quand on a parcouru toutes les salles de cette Exposition, on ne rencontre point un seul sujet aussi remarquable, aussi émouvant et aussi bien compris que celui que nous avons sous les yeux.

M. Oscar. — Et Doré en revendrait, des sujets, à tous ceux qui en manquent et qui en auraient un si pressant besoin.

M. Bassecourt. — Moi , j’aime beaucoup les peintres , j’ose le dire. Seulement, je remarque une chose, c’est qu’à notre époque les peintres proprement dits ne brillent pas par l’imagination, et s’il n’y avait pas de temps en temps des dessinateurs arrivés par les livres dits illustrés, qui représentent, quoi qu’on en puisse dire, le cachet particulier à notre époque, il y aurait parmi eux un certain vide. Ainsi Meissonier, le plus habile de

AU SALON DE PEINTURE

tous, a commencé par illustrer les livres de Curmer, à'Hetzel, le Paul et Virginie, le Lazarille de Tormes, les Chansons populaires, etc., etc.

Eugène Delacroix a commencé par illustrer Faust et Hamlet; J. Gigoux a fait Don Quichotte.

D’Auhigny a semé tout d’abord ses bois dans toutes les publications.

Charles Jacques en a fait tout autant.

Et Français, pendant vingt ans, n’a fait que ça.

Et IVorms en a-t-il dessiné de toutes les grandeurs et de toutes les formes î

Et Baron, et Edouard de Beaumont, et Brion, et Veyrassat, etc., etc. La nomenclature serait trop longue à réciter.

Je garde seulement pour la fin Gustave Doré, que nous voyons actuellement,

Et Alphonse de Neuville, dont le succès depuis deux ans est si éclatant et qui depuis près de vingt ans a débité comme Gustave Doré une véritable forêt de bois pour la maison Hachette; tous les genres sont représentés. Voilà.

M. Perrichon. — Bassecourt, mon ami, ça a l’air vrai, ce que vous dites là. Une fois par hasard n’est pas coutume.

M. Bassecourt. — Merci bien.

M. Perrichon. — Mais enfin, tous ces messieurs dont vous venez de me parler vendent très-bien, très-cher, et il est un peu tard maintenant pour faire des achats dans leurs magasins. Ainsi, par exemple, on vient de me dire, ce qui ne m’étonne pas du reste, que Neuville vient de vendre son tableau le Chemin de fer 30,000 francs à M. Hoschedé, un homme qui a du goût, il est vrai, et qui a découvert avant tout le monde Carolus Duran et Henner. Mais enfin je ne peux pas donner, comme Hoschedé, 30,000 francs, et je regrette de ne pas avoir commandé cela pour une douzaine de mille francs à M. Neuville l’année dernière. Je suis persuadé qu’il eût été alors fort content, et moi aussi.

M. Bassecourt. — Maintenant, oui, que la cote est faite, mais il fallait faire la chose auparavant.

M. Perrichon. — Enfin, mon ami, j’ai mon calepin, mon crayon. Je pointe, je prends mes notes. Quelques personnes me regardent avec intérêt. Sans doute des artistes. Je trouve que cela ne fait pas mal dans le paysage. On me prendrait pour un critique influent que cela ne me désobligerait pas. Mais en ma qualité d’amateur sérieux, dont l’œil est fixé sur l’avenir, je suis dans mon droit.

M. Bassecourt. — Sérieux...

M. Perrichon. — Ce qu’il y a de certain, c’est que je commence à m’y connaître tout autant que le premier salonnier venu. Ainsi, par exemple, tenez, voilà le n° 1168, une Colombine, je suppose; je vois tout de suite que c’est ferme, vigoureux, coloré, touché avec aplomb. Voilà qui n’est pas de la peinture tâtonnée, blaireau lée et pénible. Le gaillard qui a fait cela doit être solide, bien planté sur ses jambes, avec de grosses moustaches rouges, crânement relevées en broussailles.

M. Oscar. — Parfait! parfait! cher Monsieur Perrichon. Il est impossible de mieux juger que vous ne faites. Seulement... comme dirait l’honorable M. Bassecourt ici présent, seulement cette peinture est d’une femme, je dirai même d’une jolie femme, une brune, élégante, fine, gracieuse, et qui n’a pas la moindre moustache. A part cela, votre jugement est celui d’un véritable Salomon.

M. Perrichon. — Pas possible!

M. Oscar. — C’est pourtant comme ça. Voyez le livret : 1168, Colombine , par Madame Lemaire.

M. Perrichon. — C’est trop fort! Une femme! une faible femme! N’est-ce point le cas de dire : Ce sexe, que j’oserai néanmoins qualifier de charmant, est un sexe bien trompeur!

Madame Perrichon. — Mon ami!...

M. Perrichon. — Ce n’est pas pour toi que je dis cela!

Madame Perrichon. — A la bonne heure!

M. Perrichon. — Enfin, j’ai été trompé par cette dame, mais je ne retire rien de ce que j’ai dit.

Madame Perrichon. — C’était pourtant un peu cru.

M. Bassecourt. — Comme peinture?

M. Perrichon. — Non, Monsieur, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Ce n’est pas un monsieur, tant mieux... pour son mari, mais ça ne l’empêche pas d’avoir un crâne talent. Après cela, on peut se tromper; ainsi, voilà au n° 1460 un portrait de jeune fille en blanc, qui est jolie comme un cœur; j’aurais juré que c’était peint par une demoiselle. Eh bien, pas du tout, c’est fait par M. Pérignon, un gros, bien portant, qui a de fortes moustaches grises et qu’on prendrait pour un vieux colonel.

Madame Perrichon. — Sais-tu, mon ami, ce que cela prouve? c’est que les femmes commencent à prendre leur place au soleil. Certes, je ne suis pas une George Sand...

M. Perrichon. — Tant pis pour toi!

COSTUMES ET VISAGES

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