‹ La comédie de notre tempsChapitre 76 sur 121 · M. PERRICHON, M. OSCAR, M. BASSECOURT, MADEMOISELLE IRMA · texte numérisé non relu

M. PERRICHON, M. OSCAR, M. BASSECOURT, MADEMOISELLE IRMA

M. Perrichon. — Il faut dire que les Anglais, quand ils s’y mettent, ne se privent pas de faire de jolie peinture, et d’une belle couleur. Regardez-moi plutôt ce tableau, au numéro 271, Zoological Garden. Comment se fait-il donc que sous ce ciel gris, brumeux, ils rencontrent des tons aussi éclatants, aussi vigoureux; ces rouges étincelants, ces bleus et ces verts, et ces nacrés qui chatoient sans se heurter, et se fondent dans une harmonie chaude et vivante? C’est signé John Lewis Brown.

Du reste, il n’est pas besoin de voir la signature pour savoir qu’il est Anglais. Cela me rappelle des tableaux de M. Bonnington , un Anglais aussi celui-là, que j’ai vu figurer dans de grandes ventes à sensation.

M. Oscar. — Cher Monsieur, tout cela est vrai. Seulement, suivant la formule de M. Bassecourt, s’il s’appelle M. John Lewis Brown, c’est du chic, car il est Français et des meilleurs , et s’est donné très-jeune la satisfaction de naître à Bordeaux.

M. Perrichon. — Décidément, à notre époque, tout est bouleversé, on ne peut plus croire à rien. Un Monsieur qui s’appelle John , qui s’appelle Brown, et qui n’est pas Anglais ! Voici qui renverse toutes mes idées.

M. Bassecourt. — Monsieur Perrichon, il faut savoir s’habituer à tout. Il y a bien aussi M. Washington, un coloriste aussi, et dont les chevaux trottent vaillamment sur les traces de M. Lewis Brown. Eh bien , son nom, à celui-là, devrait lui faire un devoir d’être Américain. Pas du tout, il est né à Marseille.

M. Oscar. — Troun de l’air!

M. Perrichon. — Eh bien, maintenant, c’est une leçon, je ne parlerai plus qu’avec le livret.

Irma. — Quelle charmante et pensive petite Bretonne que celle-ci, au numéro 1789, de M. Vidal! Monsieur Oscar, est-ce le même M. Vidal, ce maître charmant qui fait de si délicieux et délicats dessins au pastel?

M. Oscar. — Mais certainement.

Irma. — Comment s’y prend-il donc pour exécuter des dessins si suaves, si vaporeux, qui semblent colorés avec la poussière des ailes d’un papillon ou le pollen des fleurs? Un portrait réussi de Vidal, c’est un rêve.

M. Oscar. — Comment il s’y prend, c’est un secret, et qu’il garde depuis

bien longtemps. Il y a nne vingtaine d’années que des maisons rivales ont essayé ce genre-là, personne n’a pu réussir. Il ne cédera jamais son fonds à personne.

Irma. — Quel dommage!

M. Bassecourt. — Dites donc, Monsieur Perrichon, vous savez que Mademoiselle votre fdle mord à la peinture?

M. Perrichon. — Où est le mal? Ce jeune homme est assez bien tourné , il est dans le mouvement. Il m’a dit avoir fait une douzaine d’huîtres, façon Vollon, et j’ai rencontré tout à l’heure un critique influent qui m’a déclaré que c’était un homme d’avenir, qui n’avait pas son pareil pour les velours et les satins. Je ne dis rien; je regarde, j’observe. J’ai bien pris pour Henriette un banquier, il n’y a pas de raison pour que je ne place pas le reste de mon argent sur Irma chez un peintre. Qui sait? Je vous ai fait part de mes observations, peut-être est-ce plus sûr.

Encore quelques tableaux à regarder par-ci , par-là , et nous irons faire un petit tour à la sculpture. Monsieur Oscar, je vous serai reconnaissant de vouloir bien prendre un double de tous ceux que nous avons pointés ensemble, en y ajoutant ceux que vous penserez devoir y mettre en plus , et vous aurez la bonté de me les apporter chez moi.

Irma. — Vous n’oublierez pas , monsieur Oscar?

M. Oscar. — Jamais, Mademoiselle.

M. Bassecourt. — Allons bon, en voilà un que nous n’avons pas encore vu, et il en vaut la peine, 1356 : le Cheval de Troie , par M. Motte. Quand on pense que maintenant il n’y a plus que des champs [campos uhi Troja fuit), là où l’auteur a reproduit l’aspect précieux de cette ville. Oh ! les Troyens, les Troyens I quelle civilisation ! Dire que tout cela a été détruit et saccagé par ces canailles de Grecs. Voici le Palais-Royal , le Garde-Meuble , voici le chemin de fer, le chemin de ceinture qui passe au bas des fortifications, voici la gare des voyageurs, voici à gauche la salle d’attente, et tout cela est éclairé au gaz. Voici le cheval de bois qui est en fer. Il a fallu une grue à vapeur pour l’amener où il est. Seulement il fallait que ces pauvres Troyens fussent bien stupides pour que les préposés à l’octroi n’aient pas eu 1 attention de regarder s’il n’y avait pas quelque chose à déclarer dans la machine. Du reste, ce tableau est fait avec beaucoup de talent et de soin. M. Motte est un savant, un peintre érudit, un élève de M. Gérôme. Ça ne m’étonne plus que son maître ait eu la grande médaille cette année.

M. Oscar. — Avant de descendre, Mesdames, regardons le pastel de mademoiselle Êva Gonzales, au numéro 2180, la Nichée. C’est étrange, c’est

AU SALON DE PEINTURE

original et c’est charmant. Élève de Chaplin et de Manet, dit le livret. Il faut être bien jolie femme et avoir bien de l’esprit pour oser cette excentricilé ! Ces deux messieurs doivent hurler d’être ainsi accouplés.

M. Bassecourt. — Il faut dire que la peinture de cette demoiselle est l’excuse de la peinture de M. Manet.

M. Perrichon. — Bassecourt, mon ami, n’insistons pas, je vous prie. Tiens, voilà un Vidal que je n’avais pas vu. 1788, Marabouts dans la vallée de Constantine. Celui-là est très-joli aussi ; mais est-ce étonnant comme cet artiste-là varie sa manière !

M. Oscar. — Ce n’est pas étonnant, puisque ce n’est pas le même; le nom, du reste, semble porter bonheur.

Le Bazar aux huiles, 89, de M. Baugnies, frappe évidemment par un réel accent de vérité , et par son caractère observé : un peu plus de souplesse dans le modelé des figures, un peu plus d’éclat dans les lumières, et c’est un fort bon tableau. Je parierais que M. Baugnies a fait en personne son pèlerinage au Caire; et son Café chez un cheik, au numéro 90, il est clair pour moi qu’il y a été prendre plus d’une demi-tasse.

M. Bassecourt. — Ce café ne manque pas de cheik.

M. Perrichon. — Monsieur Bassecourt, voulez-vous bientôt finir?

M. Bassecourt. — Oh oui! Il me semble qu’il serait bientôt temps de descendre à la sculpture.

Allons, un dernier coup d’œil à ce bon M. T hier s , 902, par M. Healy.

M. Perrichon. — C’est très-bien , on dirait qu’il va parler.

M. Bassecourt. — Heureusement, ce n’est pas à craindre. D’ailleurs, nous n’avons plus de temps à lui donner.

M. Perrichon. — Et derrière, quel est cet autre portrait?

M. Bassecourt. — Sans doute M. Lepetit.

M. Perrichon. — Mais non, 777, vous voyez bien que c’est une baigneuse, par M. Gauthier. Une forte baigneuse même.

Allons, Mesdames, à la sculpture.

fi

Page 1