SCÈNE XII
M. PERRICHON, M. BASSECOURT, M. OSCAR.
M. Perrichon. — Enfin , on respire ici! ce n’est pas pour dire, mais cette peinture, à la longue, me porte réellement à la tête. J’ai des notes plein mon livret, et M. Oscar sera assez obligeant pour me communiquer aussi sa liste; car enfin, nous ne sommes pas là pour nous amuser, et les affaires sont les affaires. Parmi tous ceux que j’ai pointés, il faut espérer qu’il y en aura bien quelqu’un par-ci par-là qui se trouvera dans...
M. Bassecourt. — ... La c lèche , comme on dit dans le grand monde.
M. Perrichon. — Et à qui je pourrai rendre un service réel en payant une toile à moitié prix.
M. Bassecourt. — Perricbon, vous me rappelez le grand pélican blanc.
M. Perrichon. — Non, mon ami, non; mais je sais dépenser quand il le faut, et d’ailleurs il y a des moments dans la vie où l’on est heureux d’obliger les autres.
M. Bassecourt. — Obligations à intérêt fixe et avec prime.
M. Perrichon. — Même quand je ne me connaissais pas du tout en objets d’art, j’ai toujours assez aimé la sculpture.
M. Bassecourt. — D’abord, il y a des banquettes. On étouffe moins, beaucoup moins que là-haut. On peut fumer et l’on peut s’asseoir.
Je trouve que ça donne tout d’abord beaucoup de prix à la sculpture , et puis, on n’est pas gêné par la couleur.
M. Perrichon. — Certainement, tout cela est quelque chose; mais il y a aussi le buffet, qui n’est pas positivement à dédaigner.
M. Bassecourt. — En effet, rien ne creuse comme les arts.
M. Oscar. — Permettez -moi, monsieur Perrichon, de vous indiquer un motif de plus.
Certainement la mission de la sculpture est haute et belle quand il s’agit d’élever aux grands hommes et aux grandes actions des monuments qui défient l’action du temps et qui se perpétuent avec les âges. Mais il n’est pas à la portée de tout le monde d’être un grand homme, et ce n’est pas encore la mode de s’élever à soi-même une statue dans sa cour et dans son jardin pour son agrément particulier.
Cependant, il est parfaitement admis que l’on peut faire exécuter son buste
AU SALON DE PEINTURE
en marbre ou en bronze, depuis que les peintres, lorsqu’ils ont quelque talent, demandent hardiment dix, quinze, vingt et même jusqu’à cinquante mille francs pour un portrait, que le premier maladroit valet venu peut crever d’un léger coup de balai ou même de plumeau. On a commencé à s’apercevoir qu’un beau marbre, bien pur, bien transparent, faisait à merveille sur une colonne, dans une embrasure de salon, ou sur une console, avec une ceinture de verdure et de fleurs.
Ça ne se casse pas facilement et se crève encore moins; ça coûte moins cher qu’un portrait, c’est tout aussi meublant, et ça donne tout de suite quelque tournure à un salon.
De jolis bronzes bien aménagés sur les cheminées, les tables, les bahuts et les étagères , donnent à un intérieur un caractère riche et artistique.
Je crois que la mode ne saurait prochainement se dispenser d’ajouter l’éclat du marbre et les riches tons du bronze aux couleurs variées de la peinture dans tous les salons qui visent à l’élégance et à la richesse.
Certainement un buste de Houdon ou de Coustou vaut bien une peinture de Chardin ou de Fragouard.
Qui douterait qu’une nymphe de P radier , une figure de Jouffroy ou de Dubois, ou un animal de Barye , 11e prenne aussi bien sa place dans les salles ou les salons d’un hôtel, que les peintures de Messieurs tels et tels qui se vendent à des prix de moitié plus chers.
M. Ferrichon. — Certainement, mon ami, je ne dis pas, mais par les temps de révolution, d’émeutes et de pétrole qui courent ou peuvent courir, voyez donc la supériorité de la peinture sur la sculpture ! Emportez-moi donc un marbre de cinq cents kilos dans votre malle, ou sur votre voiture. Déménagez donc un bronze que l’on ne peut remuer qu’avec un cabestan!
Quand les temps seront plus calmes, je me lancerai dans les marbres et dans les bronzes tant que vous voudrez , mais jusque-là je préfère encore la peinture.
Ah! par exemple, si je pouvais avoir de ma fille un joli marbre, travaillé comme celui de la C/iloé, par M. de Vasselot, ou comme celui de la Jeune Fille, par M. Franceschi, je ne dis pas; ça peut encore se déménager au besoin et se fourrer dans une caisse. Mais acheter quelque chose de grand et de lourd, et de meublant, tant qu’on ne saura pas, un jour ou l’autre, si l’on ne sera pas obligé de vendre ou d’aller voyager quelque part, c’est risquer son argent. J’attendrai.