LE TRAVAIL
Tout autour des murs de Paris et dans les quartiers à fabriques, les longues cheminées se couronnent de ces panaches noirs de fumée, qui appellent les ouvriers au travail.
Le travail!
Grande et sainte chose 1 la seule vraie ! Seule consolation, seul refuge : le travail de la pensée qui élève l’esprit, ou le travail manuel qui l’apaise; le travail qui améliore, qui produit et qui rend prospère.
La révolution de 1848 s’est faite au nom du travail : « Le travail, c’est la liberté ! « disait-on et chantait-on sur tous les airs possibles. Le droit au travail était ce qu’on prétendait réclamer avec toutes les énergies.
La révolution de 1871 n’y a pas mis tant de façons. Ce qu’on voulait, ce n’était plus le droit au travail, c’était plutôt le droit à ne rien faire.
Il y a longtemps que notre ami Alphonse Karr appelait les classes soidisant laborieuses , les classes qui demandent à ne pas travailler.
Les derniers événements lui ont donné cruellement raison. Nous avons tous vu durant le siège de Paris par les Prussiens , nombre d’ouvriers aimant mieux gagner trente sous à boire du petit bleu, jouer au bouchon, fumer des pipes tout le jour, que cinq ou six francs à travailler de leur état.
Tout le monde se rappelle le décret du pauvre général Clément Thomas , qui autorisait la réquisition des cordonniers dans la garde nationale , car on ne pouvait recruter assez d’ouvriers pour confectionner les souliers nécessaires à la troupe.
Il fallait forcer les gens à gagner six francs en travaillant, alors qu’ils préféraient dépenser trente sous à ne rien faire.
J’ai sous les yeux, en ce moment, un des livres les plus intéressants que l’on puisse lire sur la question ouvrière à Paris.
Ce livre est intitulé Le Sublime. Il est écrit simplement. Les phrases sont taillées à coups de serpe, noueuses; elles n’ont été touchées ni par lime, ni par rabot, mais elles ont un accent juste et vrai. On comprend que l’auteur est un ouvrier véritable, qu’avant d’avoir pris par hasard, et pour être utile, la plume qu’il tient de sa main robuste et exercée, il a manié le marteau, le pilon, qu’il a forgé, qu’il est devenu forgeron, et ne raconte que ce qu’il a vu et qu’il sait.
Or, voici le résumé que fait l’auteur dans un tableau comparatif :
« Ce tableau, dit-il, résultat de nos observations, est la conséquence du milieu dans lequel nous nous sommes trouvé depuis vingt ans : ce milieu est celui des mécaniciens, des travailleurs dans le fer.
«En général) plus un ouvrier gagne, moins il travaille de journées par semaine.
« Dans la partie du fer, soixante pour cent des travailleurs sont sublimes.
« Ces chiffres sont sérieux et consciencieux : que le patron qui occupe de Soixante-dix à cent travailleurs fasse des observations pendant une année, s’il renouvelle deux fois son personnel, il arrivera aux mêmes résultats»
«Vous savez ce que c’est que l’ouvrier vrai, l’homme consciencieux, travailleur, intelligent, honorable et honoré.
« Savez-vous ce que c’est qu’un sublime?
« Le sublime est un ouvrier qui fait de deux cent à deux cent vingt-cinq jours de travail au plus par année, se saoule mie fois au moins par quinzaine.