LE TRAVAIL
« Il paye sou terme difficilement , mais quand il peut déménager à la cloche de bois, il use du procédé.
« S’il est célibataire, il loge dans d’ignobles garnis; il aime ça, on ne lui fait pas de morale. On ne peut donc pas être un peu ému ?
« S’il est marié, il paye son boulanger, parce qu’il n’y a pas moyen de le lever ; son mastroquet, jamais.
« Faire un pouf est pour lui une gloire.
« Couler son patron, c’est plus qu’une habitude, c’est un devoir.
« Le sublime dans un atelier est un dissolvant. 11 y a là des apprentis , il les protège et les instruit. Quelles bonnes leçons ! 11 leur fait chercher des outils impossibles, tels que le marteau a trois pannes. Il les fait battre et boire, les grise au besoin, leur apprend la manière de tirer une loupe; du travail, il ne leur eu parle jamais. Au lieu de devenir ouvrier, l’enfant devient sublime; chacun sait combien ce qui est mauvais se développe mieux que le bon chez les jeunes natures , qui ont souvent dans leur famille des exemples fâcheux.
« Aussi les résultats sont certains.
« Sur cent apprentis , nous défions qu’on nous en montre dans la mécanique, à Paris, plus de vingt qui ne soient pas des sublimes de la plus belle espèce. »
Ainsi parle l’auteur du livre, et il parle évidemment de visu.
Quelles générations de jeunes ouvriers se préparent donc pour l’avenir !
L’auteur propose quelques remèdes qu’il espère favorables pour obvier à cette épidémie désastreuse. Ces remèdes seront-ils suffisants?
Des hommes de bien, comme lui, ont essayé de rompre le courant dans lequel sont entraînés les jeunes apprentis, qu’ils veulent enlever dans l’avenir à l’armée de la paresse, de la débauche et de l’ivrognerie, à cette armée qui tue, détruit et incendie.
J’en ai connu un, entre autres, esprit profond, âme ardente, noble cœur. Il vient, dans ces derniers et tristes jours , de payer de sa vie son dévouement et sa vertu.
Il s’appelait Planchât, — un martyr.
J’ai été au collège jadis avec lui, ici, à Paris. Il y a fait de sérieuses études. Un beau jour, Planchât, qui n’en avait jamais rien laissé voir, est venu à mal tourner, comme dirait le citoyen Félix Pyat; il s’est fait prêtre.
Mais il faut le dire, ce n’élait point un homme à faire du mal à personne. Il avait un peu de fortune, il distribuait tout en bonnes œuvres, soignait les malades, visitait les pauvres, — il était souvent plus pauvre que ceux qu’il visitait , — mais de braves gens lui venaient en aide , et lui permettaient de se retourner.
L’œuvre à laquelle il s’était consacré surtout était celle des jeunes apprentis. Il connaissait la plaie , il voulait essayer de la guérir.
Boulevard de Charonne, rue des Bois, il avait réussi à monter et diriger une maison, où il faisait venir les apprentis et les ouvriers le dimanche; la maison s’appelait le Patronage des apprentis de Sainte-Anne.
Les enfants et ouvriers trouvaient là un excellent accueil , des secours au besoin, de bons livres, des leçons utiles, des jeux de toute sorte, des gymnastiques, des billards , des quilles, des tonneaux, des boules, etc.
Ils passaient là gaiement leur journée, évitant les barrières, le vin, l’eaude-vie , les débauches de toute sorte , et le lendemain pouvaient reparaître à l’atelier sains, reposés, dispos.
Il va sans dire que les sublimes ne connaissaient guère la route de Sainte- Anne.
— Dans le quartier, on a Pair de m’aimer, me disait-il avec un bon sourire, on m’appelle calotin, mais on me pardonne de l’être.
Quand les derniers moments de la Commune arrivèrent, un certain jour des gardes nationaux vinrent arrêter le misérable qui faisait tout ce mal.
On eut beau réclamer près de Raoul Rigault, rien n’y fit. Toute la prêtraille y passera, répondit-il.
On conduisit l’excellent homme à Belleville. On le fusilla rue Haxo. Il montra dans sa mort le courage de sa vie.
Ce sont sans nul doute des sublimes qui l’ont fusillé. Son mode d’éducation pour les jeunes apprentis ne pouvait leur convenir.
LES CARRIÈRES DES FEMMES
Christ l’a celle mor
Nous avons consulté plusieurs femmes à ce sujet, et, dans noire impartialité, nous consignons ici, en partie, ce qu’ elles nous ont répondu.
Le sexe le plus fort , mais le plus disgracieux , il faut le dire, a fait les lois, les règlements et consacré les coutumes.
Aussi les hommes n’ont pas manqué de se distribuer généreusement la part du lion.
Jadis la femme était une chose; la morale du faite une personne. Mais les hommes qui ont appliqué à leur guise île dans les conventions et dans les lois, ont laissé avec une per-
sistance continue la femme se traîner à leur suite dans une situation inférieure et quasi domestique.
Notamment en France, ce pays de la galanterie et des concessions amoureuses , il a été cependant rédigé et promulgué une loi salique dont l’esprit était de constater officiellement, dès les premières assises de l’état social, l’infériorité flagrante de la femme, eu proclamant son incapacité à tenir le sceptre et à commander sur cette terre qui avait nourri les rois fainéants.
Les lois, coutumes et règlements qui déterminent les rapports des hommes avec les femmes, ont suivi le mouvement indiqué par cette première et injurieuse précaution.
Cependant, d’autre part, certains règnes, comme celui d’Isabelle la Catholique, celui de la grande Catherine de Russie, de la grande Elisabeth d’Angleterre, ont laissé s’accréditer, parmi quelques esprits, cette pensée que les rois en jupon pouvaient parfois se montrer supérieurs aux rois en frac ou en pourpoint doré.
De noire temps, le règne de la reine Victoria ne nous paraît pas, pour notre part, inférieur à celui de son père, à celui de son aïeul, à celui de Louis-Philippe, à celui de Napoléon III.
El l’on voit chaque jour la boutiquière assidue, dont l’intelligence surveille
tous les détails et les commis d’un vaste magasin , ne pas sembler inférieure au boutiquier dont l’activité se dépense le soir en discours de café, en parties de billard ou de piquet.
LUS CARRIÈRES DES FEMMES
L’éducation et l’instruction de la femme sont entourées d’ambages et de difficultés sans nombre.
Lorsque , faisant litière de certains préjugés , par un effort de génie ou de volonté, elle franchit ces difficultés ou les tourne, il lui arrive d’écrire comme madame de Sévigné, madame de Staël, madame Sand ou madame de Girardin ;
De peindre comme madame Vigée Lebrun, mademoiselle Jacquemart ou mademoiselle Rosa Bonheur.
Mais aussi , le plus souvent , pour faire excuser auprès des hommes cette outrecuidance qui les conduit à marcher dans les terrains qui leur sont réservés, elles font des concessions qui consistent à s’affubler d’un nom d’homme, ainsi que George Sand et le vicomte de Launay (madame de Girardin) , ou d’habits masculins , comme Rosa Bonheur.
Quel homme a mieux compris les grands et divins poètes que Rachel? Quel chanteur a surpassé mesdames Sontag, Malibran, Viardot, Nilsson, Patli ?
Voyez quels assauts il faut livrer à l’opinion et aux préjugés de toute sorte pour arriver à ces sommets que les hommes ont déclarés leur partage!
Les républiques n’ont pas montré plus de préoccupations galantes que les monarchies. Aux observations faites dans le sens de l’affranchissement de ces esclaves, qu’on appelle souvent nos maîtresses pour leur donner le change, messieurs les républicains répondent que l’impôt du sang étant le plus cruel et le plus lourd, les femmes, qui payent tous les autres excepté celui-là, n’ont pas droit, par cela même, aux avantages politiques, gouvernementaux ou autres, dont par suite les hommes se sont arrogé la propriété.
J’ignore quels étaient, dans l’antiquité, les avantages conférés aux Amazones, qui payaient, elles, l’impôt du sang, et savaient vaincre les hommes jusque sur le champ de bataille. L’avantage se bornait-il à se voir couper le sein droit, à titre d’excédant de bagage? Nous ne le croyons guère.
En tout cas, les Amazones ont démontré victorieusement que les femmes pouvaient combattre comme ceux du sexe laid, et savaient même, contrairement aux idées reçues, les terrasser dans les luttes corps à corps.
Si pareille chose était vraie dans ces temps héroïques où l’on ne se servait, à courte portée, que de l’arc, des flèches et du glaive, combien ne pourraitelle l’être à notre époque où l’on échange la mort à plusieurs kilomètres de distance ?
Les femmes meurent tout aussi bravement que les hommes , et la statistique déclare qu’elles vivent plus longtemps.
L’essai qui a réussi jadis pourrait , si on voulait, se tenter encore aujourd’hui et réussir de même.
Messieurs les républicains n’ont donc que de mauvaises raisons à donner lorsqu’ils refusent, en vertu des idées nouvelles, le brevet d’égalité à celles qui sont leurs mères et leurs sœurs.
On m’assure que c’est à cause de leurs femmes.
Il est vrai qu’il en est bon nombre qui savent parfaitement se venger.
Par suite de la situation créée par les hommes, il ne s’ouvre réellement pour les femmes que deux carrières :
La carrière du mariage et celle du célibat.
Pour réussir dans la première, il faut simplement une dot.
Pour réussir dans la seconde, il est indispensable d’avoir ou du charme, ou de la grâce, ou de la beauté.
COSTUMES ET VISAGES