‹ La comédie de notre tempsChapitre 85 sur 121 · BOUILLON DUVAL · texte numérisé non relu

BOUILLON DUVAL

COSTUMES ET VISAGES

— C'esl ma tanle qui m’envoie savoir si monsieur a du linge à blanchir

— Déjà blanchisseuse ! Dans cinq on six ans tn repasseras.

LES CARRIERES DES FEMMES

Dépourvues de ces deux condiments, les deux carrières n’offrent le plus souvent que déboires et désagréments de toutes sortes, sans les compensations offertes aux hommes par le mariage et le célibat qui ne sont pas pour eux une carrière. Aussi sont-ils convenus entre eux, et devant l’opinion admise, de ne prendre de ces deux états que ce qui convient à leur plaisir, à leur affection du moment, ou à leur intérêt ou à leur vanité.

Voici du moins ce que prétendent certaines femmes d’expérience.

Depuis la plus tendre enfance , dans les familles qui se respectent et qui acceptent les traditions et les coutumes sans l’idée de les modifier et de s’insurger contre elles, la petite fille est dressée, au point de vue du mariage,

à toutes les résignations, à toutes les abnégations et à tous les sacrifices qu’il entraîne, comme aussi à toutes les petites comédies qui le provoquent.

Dans certains milieux, au contraire, la petite fille est préparée à tout, en dehors du mariage. L’aménagement heureusement combiné du célibat deviendra pour elle une fructueuse profession, dont sa famille saura profiter, et qui peut-être saura la conduire à la fortune.

Nous avons entendu un mot terrible de cynisme.

C’était un acteur, disparu depuis, et dont la verve comique plaisait à la foule.

Sa petite fille, une charmante petite blonde de trois ou quatre ans, avait grimpé sur ses genoux :

— Quelle est gentille, dit un camarade, quels yeux charmants! quelles jolies petites fossettes !

— Mais oui! mais oui! répondit-il en donnant à l’enfant une caressante petite claque , dans une quinzaine d’années, voilà qui nourrira ce bon petit papa !

La carrière de célibataire fournit, outre celles qui dédaignent le mariage ou que le mariage dédaigne, la plus grande partie des actrices, des dan¬

seuses, des artistes dramatiques qui touchent soixante francs par mois, et dépensent cent cinquante mille francs par an, les figurantes, mesdames les cocottes et celles qui marchent immédiatement à leur suite.

Les célibataires travaillent pour leur compte, mais en même temps, par leur tyrannie, leurs exigences et leurs insouciantes fantaisies, elles semblent destinées à venger leurs sœurs enrégimentées sous l’autre bannière.

LES CARRIÈRES DES FEMMES

En France, trop souvent, le mariage est une affaire, et la dot y joue presque toujours un rôle trop prépondérant.

En Angleterre, aux États-Unis, il n’en est pas de même. L’homme demande au mariage une compagne plutôt qu’une associée en sous-ordre, une épouse et non une commanditaire.

Aussi, le mariage une fois consommé, arrive-t-il parfois que l’associée réclame et que la commanditaire s’insurge.

Les Anglais laissent plus de liberté à leurs filles , les Français à leurs femmes. Lequel des deux peuples est le plus sensé? Demandez aux célibataires.

En Angleterre, comme en Amérique, une jeune fille jouit d’une liberté dont elle use largement pour connaître et se faire connaître. Elle est protégée par les habitudes et par les lois du pays, et lorsqu’un imprévoyant s’engage imprudemment dans la nasse que les misses , en quête de maris , tendent au milieu des eaux célibataires, il ne peut s’en tirer que par le mariage ou par une lourde amende.

Il s’ensuit que, dans ces pays protecteurs du sexe faible, l’adage, encore en vigueur en France, est retourné.

La mère française dit avec un certain orgueil irréfléchi : Mon coq est lâché, gardez vos poules. La mère anglaise ou américaine dira tout au contraire : Ma poule est lâchée , gardez vos coqs !

Il s’ensuit que les jeunes Anglais, bien et dûment avertis, se tiennent sur la réserve et ne sont pas fâchés de venir, de temps en temps , faire un voyage sur des continents moins rigoureux.

En Angleterre et en Amérique, la recherche de la paternité n’est point interdite comme en France, et l’auteur de l’excellente farce de jeunesse qui

consiste à ruiner l’avenir d’une jeune fille abusée, en lui imposant une charge dont il ne veut point sa part, ne trouve pas dans les mœurs et dans les lois la sotte gloriole et l’irresponsabilité dont il jouit tranquillement chez nous.

Parmi ces pauvres fdles trompées, il en est que l’abandon conduit à la misère, au désespoir, au crime.

Il en est aussi qui semblent chargées de venger les autres, et partent de là pour aller gaiement et crânement dans une toute autre route, se faisant un

De l'avancement. Second panier.

devoir et une profession de torturer et de pressurer jusqu’aux moelles ceux que la loi ne saurait plus protéger contre elles, dévorant les héritages, épui-

fi ES CARRIÈRES DES FEMMES.

sant les mineurs , troublant insoucieusement les ménages et les familles , et jetant sans pitié les majeurs et les vieux sur la paille, y mourant quelquefois elles-mêmes à la fin, après avoir fourni cette carrière d’expiation et de vengeance.

La société comme la morale étant basées sur le respect d’autrui et sur la continuation et la régularité de la famille, le mariage en est un des fondements indispensables. Aussi se marie-t-on quand on le peut et comme l’on peut.

Les uns, et c’est le plus grand nombre, se marient pour avoir une dot et se faire une position. La femme est un accessoire, et s’y résigne.

D’autres se marient pour faire souche et ne pas laisser périr la race qui eut la satisfaction de les produire.

D’autres, plus désintéressés, se marient parce qu’ils aiment, et parce qu’ils sont aimés ou se croient aimés. Ce sont-là les mariages d’inclination. Ces mariages-là se font, ou quand on est très-jeune, ou quand on est trèsvieux. L’expérience établit que, malgré les satisfactions du début, il en est qui tournent mal.

Il en est qui se marient, non parce qu’ils aiment leur femme, mais parce qu’ils aiment les enfants.

Quelques-uns se marient lorsqu’ils sont fatigués, vieillis, malades, pour avoir une sorte de compagnon et de garde-malade , rester au coin du feu , et faire un bezigue chaque soir ou bien un whist avec deux morts.

Le paysan et le pêcheur se marient afin d’avoir, dans leurs enfants, des ouvriers qui ne leur coûtent rien pour leur champ ou pour leur barque.

Un célibataire convaincu, que nous croyons être Nestor Roqueplan luimême, disait un jour : Le mariage et le célibat peuvent, au point de vue moral, s’attaquer et se défendre à armes égales : en pratique, le mariage est une bonne chose en province , à la campagne et en Suisse.

D’autres célibataires endurcis ou irrésolus attendent jusqu’au dernier moment une occasion qui ne vient pas, et finissent par mourir en tête à tête avec une femme de ménage qui met le sucre de la dernière tisane dans sa tasse de café au lait.

Il est des célibataires que l’épouvante des responsabilités et des dépenses du ménage arrête invinciblement sur le seuil, malgré les entraînements, irrésistibles pour d’autres , de la passion et du cœur.

C’est un de ceux-là sans doute qui faisait paraître dans les feuilles publiques l’annonce suivante :

« Un jeune homme, d’un physique agréable et qui désire se marier, voudrait faire la connaissance d’un monsieur âgé et ayant de l’expérience , pour le dissuader de son projet. »

En somme, la position de célibataire est possible et même gaie, pendant un certain temps, pour les hommes; elle est impossible et attristante pour les femmes, à moins qu’elles n’en tirent leur position et leur profit.

Il est encore une classe de célibataires, que l’effroi d’existences entrevues au milieu des drames conjugaux, que le besoin de se dévouer, et la surexcitation d’un sentiment poétique et religieux, a vouées au célibat, mais non pas à celui qui apporte dans sa robe toutes les jouissances et toutes les luxueuses folies .

Ces jeunes filles coupent sans regret leurs longues tresses, emprisonnent leur corps dans les grossiers vêtements de bure , et vont s’asseoir au chevet

LES CARRIÈRES DES FEMMES

des \>lessés, des malades et des agonisants, prêtes à tous les soins les plus douloureux et les plus répugnants, préparées à subir toutes les contagions des repoussantes infirmités, prêtes à la mort.

Celles-là souffrent pour celles qui jouissent, et prient pour celles qui souffrent.

Ce sont les anges de l’humanité, dont elles ont dépouillé tous les appétits et toutes les faiblesses.

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